mardi 3 novembre 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois d'octobre 2026

Une fois de plus, la "ligne de front" n'a que peu bougé durant le mois écoulé. Les Ukrainiens ont annoncé la fin de l'opération Vivaldi (qui, comme dit dans le bilan du mois dernier, avait en fait commencé fin mai) tandis que les attaques de drones et missiles à longue distance n'ont pas faibli. Le fait le plus remarquable n'a pas eu lieu en Ukraine ni en Russie, mais aux USA où, à l'approche des élections de mi-mandat, Donald Trump a pris ouvertement le parti de Vladimir Poutine. Et cela se voit même dans la manière de fêter Halloween à la maison blanche.


Halloween 2023 🇺🇦 vs Halloween 2026 🇷🇺 à la Maison Blanche



Pertes russes et ukrainiennes

Pour commencer, je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Ce mois-ci, je rajoute une cinquième catégorie à surveiller: les "véhicules de logistique", car cette catégorie permet, comme les 4 autres, de mesurer la capacité des Ukrainiens à frapper "l'arrière proche" des Russes, comme expliqué dans mon autocritique.  Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre et octobre 2026. Pour les véhicules de logistique, je ne donne que les chiffres des 3 derniers mois.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars), 1837 (avril), 2040 (mai), 2053 (juin), 2005 (juillet), 1838 (août), 1636 (septembre), 1220 (octobre)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars), 47 (avril), 63 (mai), 83 (juin), 75 (juillet), 103 (août), 92 (septembre), 76 (octobre)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars), 18 (avril), 43 (mai), 56 (juin), 70 (juillet), 72 (août), 85 (septembre), 48 (octobre)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars), 43 (avril), 86 (mai), 143 (juin), 115 (juillet), 138 (août), 149 (septembre), 90 (octobre)
  • Véhicules de logistique
    • 13886 (août), 13443 (septembre), 13117 (octobre) 
Ces chiffres sont en baisse sensible par rapport au mois précédent. Je ne vais pas tenter d'interpréter cette tendance qui contraste avec la stabilité des trois mois précédents, et la forte augmentation qui a précédé cette stabilité. J'attend de voir les prochains mois pour savoir si elle est significative.

Ce mois d'octobre 2026 a vu une baisse des pertes matérielles (15 026) mais une forte hausse des pertes humaines (54 400) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson. Le chiffre des pertes humaines constitue un record, et pose une fois de plus la question de la fiabilité des chiffres ukrainiens. En effet, selon Oryx, les Russes ont perdu 98 pièces d'équipement et les Ukrainiens 117. Un ratio et un volume somme toute habituels depuis maintenant plus d'un an, et qui ne favorise pas les Ukrainiens, qui eux revendiquent un bien plus grand nombre d'équipements russes détruits ou endommagés.



Les frappes dans la profondeur

La guerre aérienne a continué, la Russie frappant sans relâche les civils ukrainiens, les ponts et les installations énergétiques. Pour cela, ils mettent les moyens, lançant environ 4000 drones à longue portée (dont la moitié à réaction) et 230 missiles contre l'Ukraine au mois d'octobre, un volume comparable à celui des mois précédents. Ce qui a fait du mois d'octobre le mois le plus meurtrier pour les civils ukrainiens, c'est la faiblesse grandissante de la défense aérienne ukrainienne, toujours privée de Patriot et ne recevant des SAM qu'au compte-goutte, couplée à une volonté délibéré des russes de frapper un maximum de civils. 

Cette faiblesse des défenses anti-aériennes a aussi permis à la Russie de toucher plusieurs centrales thermiques ukrainiennes, provoquant des pannes d'électricité et présageant le pire (une destruction de l'ensemble du réseau électrique ukrainien) pour cet hiver. La stratégie des russes semble être de rendre la vie des Ukrainiens extrêmement difficile cet hiver, en particulier à Kyiv, peut-être en vue de pousser les Ukrainiens à fuir.

Attaques de drones russes contre des navires en mer noire

En plus de ces attaques contre l'Ukraine, la Russie a aussi multiplié les attaques contres les navires au large de la Roumanie et de la Bulgarie. Plusieurs ont coulé, des dizaines de marins sont morts ou portés disparus. Ces attaques ont eu lieu dans la Zone Economique Exclusive de pays de l'OTAN. Ces attaques, combinées à des sabotages, constituent des actes de guerre qui appellent à une réponse bien plus vigoureuse que la vague des protestations habituelles à laquelle nous avons une fois de plus assisté. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette absence de réponse de l'OTAN:
  • tout d'abord,  la Bulgarie est actuellement gouvernée par des partis pro-russes, tandis que la Roumanie a failli élire un président pro-russe l'an dernier. Que ce soit par peur ou par complicité, ces deux pays n'osent pas invoquer l'article 5 du traité de l'OTAN (activation de la défense commune)
  • d'autant plus que personne, dans l'OTAN, n'a vraiment envie de savoir ce que Trump fera (ou plutôt ne fera pas) si un des pays invoque l'article 5
  • et même si l'OTAN se décidait à faire quelque chose de sérieux, ni les Européens, ni les Américains n'ont les moyens militaires de contenir les vagues de drones bon marché que lancent les Russes
Et bien entendu, il y a toujours, en toile de fond, les appels à ne rien faire pour "éviter l'escalade". La conséquence de cette absence de réponse: Poutine pousse le bouchon toujours plus loin. Jusqu'au point de non-retour ?

De leur côté, les Ukrainiens ont continué leurs campagnes de bombardement contre la Russie. Contre les raffineries, bien sûr, même s'il y a eu une interruption de 15 jours (cf plus bas) ce mois-ci, mais aussi les usines d'armement, l'industrie pétro-chimique, les centres logistiques Ozon et les datacenters. Il faut d'ailleurs noter l'attaque la plus massive contre Saint-Petersbourg. Il y a aussi eu plusieurs attaques sur des bases aériennes russes, détruisant plusieurs chasseurs-bombardiers modernes (Su-30, Su-34 et Su-35), frappes auxquelles s'ajoutent quelques crashs accidentels:

  • le 5 octobre, un Su-34 et un Su-35s ont été détruits à Khanskaya
  • le 15 octobre, 3 ou 4 Su-34 ont été détruits à Voronezh, les Ukrainiens revendiquant 6 appareils endommagés ou détruits dans cette frappe
  • le 21 octobre, un Su-30m s'écrase près d'un cimetière russe. Un autre Su-30m s'est crahsé prs de Kaliningrad
  • le 29 octobre, 2 Su-34 ont été détruits à Marinovka
  • le 30 octobre, les photos satellite suggèrent qu'un Su-57 aurait brûlé au sol, à une date et pour une cause inconnues

Ce sont des pertes significatives sur un seul mois. Pour rappel, Oryx liste 23 Su-30m (environ 20% des appareils produits), 50 Su-34 (environ 25% des appareils produits), 12 Su-35 (environ 8% des appareils produits) et 3 Su-57 (environ 10% des appareils produits) comme endommagés ou détruits depuis 2022. Si l'Ukraine peut continuer ce genre de frappes avec succès, ils auront alors un moyen de réduire le nombre de bombes planantes lancées chaque jour contre l'Ukraine.



La traîtrise de Trump éclate au grand jour

Depuis le temps que je traite Trump de traître, et que je l'appelle "l'ordure orange", ce mois d'octobre 2026 a amplement validé ces deux qualificatifs. La séquence qui s'est produite a été très révélatrice

  • Le 9 octobre, Trump appelle Poutine pour lui souhaiter un bon anniversaire; un peu bizarre, mais cela n'est pas étonnant vu les relations qu'entretiennent les deux hommes
  • Le 11 octobre, à la surprise général, Trump annonce un "Diesel deal": la Russie vend une certaine quantité de diesel aux USA (l'équivalent de quelques jours de consommation américaine), Trump présente ça comme un moyen de faire baisser le prix de l'essence à la pompe, mais c'est absurde: les prix sont fixés mondialement (et comme ce "deal" ne permet pas d'augmenter l'offre disponible mondialement, ça ne changera rien sur les prix) et les USA sont exportateurs de diesel (ils en produisent plus que nécessaire).
  • De nombreux analystes, comme Phillips O'Brien, ont aussitôt compris que le but n'était pas tant de donner du diesel aux USA (dont ils n'ont guère besoin), mais de lever les sanctions contre la Russie. A noter qu'une loi de 2022 rend toute importation de diesel russe illégale sans l'accord du congrès
  • On apprendra ensuite que les émissaires américains (Kushner et Witkoff) ne négocient pas tant une paix en Ukraine  que des affaires très lucratives pour les proches de Trump
  • Quand Zelensky a dénoncé cet accord, Trump s'est déchaîné contre lui, revenant à une rhétorique qu'il avait dû abandonner (à son grand regret visiblement), exigeant le départ de Zelensky et répétant d'autres conneries pro-russe. Trump est suivi par Musk dans cette rhétorique odieuse
  • Trump (et/ou Musk) ont ensuite bridé l'accès à Starlink pour les Ukrainiens, handicapant les opérations militaires et la défense anti-drones, d'autant plus que les USA ont suspendu la fourniture de renseignements aux Ukrainiens (notamment les alertes sur le statut des départs de missiles russes), et ce pendant plusieurs jours.
  • Trump & co exigeaient en plus l'arrêt des frappes ukrainiennes contre les raffineries russes; de fait, pendant 15 jours les Ukrainiens ont cessé de bombarder ce type d'objectifs, avant de reprendre ces frappes fin octobre
  • En parallèle, Trump a obtenu la libération de Stephen Hubbard, un retraité américain de 70 ans qui, en 2022, habitait en Ukraine et avait été capturé (et torturé) par les Russes. Il semble que le prix de cette libération a été que les USA ont fait pression pour laisser s'échapper le milblogger Rybar (pour la capture duquel ils offraient pourtant une prime de 10 millions) qui s'était fait prendre au Monténégro dans une tentative de barbouzerie.
  • Witkoff a d'ailleurs profité de l'occasion pour qualifier Poutine de "grand humanitaire"
Toute la séquence a fait dire aux grands média que Trump a pris le parti de Poutine. En fait, l'erreur de ces média a été de croire (et surtout de faire croire) que Trump a été un jour du côté de l'Ukraine, ce qui n'a jamais été le cas, comme je l'ai souvent dit.

Reste une question: pourquoi une telle séquence, juste avant les élections de mi-mandat ? Pourquoi Trump a-t-il choisi d’apparaître au grand jour comme un pro-Poutine, alors que l'immense majorité des Américains est contre Poutine ? Au point que la Maison Blanche a ensuite été obligée de rétropédaler, n'assumant pas la coupure de Starlink, promettant de vendre 500 missiles Patriot (mais seulement en 2030) ou encore en s'appropriant la trève négociée par le Pape pour évacuer la ville l'Olechky ?

L'explication la plus plausible est que Trump avait besoin d'un bouc émissaire; l'envolée du prix du pétrole, dû à la guerre d'agression de Trump et Nétanyahou contre l'Iran, a provoqué une inflation qui mécontente beaucoup les électeurs américains, et Trump (ou un de ses conseillers) a donc décidé de rendre l'Ukraine (et en particulier Zelensky) responsable de tout ce que Trump a lui-même causé. La ficelle est un peu grosse, mais auprès de l'électorat trumpiste, ça peut passer. On saura très bientôt si cela a fonctionné, ou pas.

La seconde explication (moins probable à mes yeux): ce serait Poutine qui serait à la manœuvre, et il a décidé de jouer son va-tout avec Trump précisément en ce moment. Il pourrait avoir plusieurs raisons de le faire:
  • Poutine veut user Trump avant sa date de péremption: si Trump perd les élections de mi-mandat comme les sondages le laissent penser, sa capacité de nuisance contre l'Ukraine sera amoindrie, donc autant jouer son "atout"  ("Trump card", en anglais) tant qu'il vaut encore quelque chose; cependant,  cette raison me semble peu cohérente, car ce que Trump peut faire maintenant, un congrès démocrate peu le défaire demain. Certes, Trump dispose d'un droit de veto. Mais le soutien à l'Ukraine est une cause qui dépasse largement les élus démocrates, et peut réunir suffisamment d'élus démocrates et républicains pour passer outre un veto présidentiel
  • Poutine a besoin d'une victoire (ou du moins de marquer des points) maintenant; là encore, je ne pense pas que ce soit le cas, mais peut être que l'état des raffineries russes, ou de son économie en général, est bien pire que ce que les chiffres officiels disent, ou que les revers russes sur la ligne de front poussent Poutine a chercher une autre forme de "victoire" pour maintenir l'illusion que tout se déroule selon son plan.





Analyses précédentes

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