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jeudi 15 août 2024

Contre-offensive ukrainienne, un an après (3)

Le président Zelensky à Avdiivka, fin 2023 (photo AFP)
 

Dans la première partie, j'ai rappelé à quel point la contre-offensive ukrainienne a été très différente de ce que les média occidentaux envisageaient au printemps 2023, et que le but stratégique des Ukrainiens était probablement moins de reconquérir du territoire que d'affaiblir l'armée russe.

Dans la deuxième partie, j'ai constaté que le bilan de cette contre-offensive est pour le moins mitigé: la percée tant attendue par les média occidentaux n'a pas eu lieu, la principale raison étant que le rapport de force, en juin 2023, était trop défavorable à l'Ukraine. S'en est suivi une bataille d'attrition qui, si elle a produit quelques résultats, était défavorable à l'Ukraine en raison d'un rapport de perte probablement proche de 1:1 (dans la zone où l'Ukraine attaquait).

Dans cette troisième (et dernière) partie, je vais parler des diverses offensives russes. Comme je l'avais dit dans la première partie, les Russes ont toujours plus attaqué que défendu, chaque mois de janvier 2023 à juillet 2024 (à la seule exception du mois de juin 2023). Comment juger leurs offensives, notamment quand on les compare avec la contre-offensive ukrainienne ?

La première chose que l'on peut constater, c'est que les Russes ont mené leurs offensives dans des conditions très avantageuses comparées à celles des Ukrainiens quand ceux-ci ont mené leur contre-offensive. En effet, contrairement aux Ukrainiens, les Russes disposent:

  • de la supériorité numérique (locale) en terme de troupes et d'équipement, et d'un afflux régulier de "volontaires" (plus de 30 000 hommes/mois) pour compenser les pertes
  • d'un rapport de feu très favorable (a minima du 5:1, à certaines périodes, c'est monté à 30:1) grâce aux munitions fournies par la Corée du Nord (plusieurs millions d'obus)
  • de nombreux engins de génie pour le déminage, et pour la construction de fortifications
  • de la supériorité aérienne sur la ligne de front, avec la possibilité de bombarder (grâce aux bombes planantes) les positions ukrainiennes sans que ceux-ci ne puissent répliquer

On pourrait donc s'attendre, vues ces conditions, à ce que l'offensive russe soit un franc succès. Pourtant, ce n'est pas vraiment le cas.


Un grignotage constant

Comme on l'a vu dans la première partie, les Russes attaquent constamment, et sur quasiment tout le front Est. Les Ukrainiens avaient attaqué dans deux directions principales (Robotyne et Bakhmut-sud) pendant 4 mois, et 4 directions secondaires pendant 1 à 2 mois. Les Russes attaquent dans au moins 5 directions principales (Kupyansk, Lyman, Bakhmut, Avdiivka, Marinka) et au moins 20 directions secondaires pendant plus de 9 mois, en plus de l'offensive vers Kharkiv qui dure depuis maintenant 3 mois. La première chose à comprendre est donc qu'il y a une différence d'au moins un facteur 10 entre l'ampleur de "la contre-offensive ukrainienne" et celles des offensives russes. On n'est tout simplement pas à la même échelle, et cela se voit à la fois pour les gains territoriaux réalisés par les Russes, mais aussi par leurs pertes.

Ils ont donc pris du terrain: plus de 1100 km2, à comparer aux 300 km2 gagnés par l'Ukraine lors de sa contre-offensive (donc un peu plus de 800 km2 de gain net pour les Russes). Et ce n'est pas seulement des champs qui ont été pris, mais aussi des villes comme Avdiivka et Marinka et plusieurs dizaines de villages. Cela peut sembler important, c'est en réalité assez peu (l'équivalent de 10-15% d'un département français, alors que l'Ukraine est plus grande que la France).

Cependant, ces avancées russes, même modestes, mettent à mal les lignes de défenses ukrainiennes, qui tombent une à une. Il n'y a pas d'effondrement de l'armée ukrainienne (comme ça avait été le cas pour l'armée russe  à Kharkiv, et à Kyiv et Kherson où les Russes ont dû se retirer car sinon ils allaient s'effondrer), mais la situation n'en est pas moins préoccupante pour les Ukrainiens, en particulier dans la direction d'Avdiivka - Pokrovsk.


Avdiivka

La bataille d'Avdiivka, s'est conclue par la prise de la ville en février 2024. J'ai déjà analysé cette bataille, qui a été très coûteuse pour l'armée russe mais a permis de faire sauter un verrou défensif ukrainien.  La chute d'Avdiivka, loin d'être le point culminant de l'offensive russe comme beaucoup d'analystes s'y attendait, a été le point de départ pour des attaques toujours plus intenses vers le noeud logistique de Pokrovsk, situé à environ 50 km au nord-ouest d'Avdiivka. Or, en un peu moins de 6 mois, les Russes ont déjà conquis 2/3 de cette distance, profitant de l'absence de lignes défensives derrière Avdiivka, de la pénurie de munition et d'hommes chez les Ukrainiens, ainsi que de certaines erreurs grossières du commandement ukrainien. Et surtout, comme toujours, en "dépensant" une quantité phénoménale d'hommes et de matériel.

C'est de loin le secteur où les Russes concentrent le plus leurs attaques, et où ils ont le plus de succès. C'est à la fois un mélange de lente poussée dans tout le secteur, appuyée par de très nombreux bombardements aériens et de petites percées profitant des faiblesses ukrainiennes pour contourner les lignes défensives en attaquant les brigades ukrainiennes les plus affaiblies et/ou les plus mal commandées. Face à cette "offensive à outrance", les Ukrainiens se défendent comme ils peuvent, notamment à l'aide de drones FPV.

Si cette avancée russe n'a pas encore atteint de point stratégique (Pokrovsk ou l'autoroute allant de Pokrovsk à Bakhmut), elle s'en est dangereusement rapprochée et, si la poussée continue au même rythme, ces points stratégiques seront atteints dans quelques mois, compliquant grandement la logistique ukrainienne dans toute la région. Actuellement, c'est la plus grande menace pour l'armée ukrainienne, bien plus que l'offensive sur Kharkiv par exemple.



Kharkiv

En mai 2024, les Russes ont envahi de nouveau les territoires au nord-est de Kharkiv. S'ils ont très rapidement progressé la première semaine, cette offensive a ensuite été stoppée par l'armée ukrainienne, comme je le disais dans ma précédente analyse. Depuis plus de 2 mois, le front dans cette région est statique, avec quelques petites avancées ukrainiennes. Si les pertes matérielles (documentées) sont relativement modestes dans ce secteur, c'est parce que les Russes utilise principalement des assauts d'infanterie (non-mécanisée) et leurs pertes humaines sont alors bien plus conséquentes. Volodymyr Zelensky a affirmé que 20 000 Russes sont morts dans ce secteur. Aucune donnée OSINT ne vient confirmer ou infirmer ce chiffre. En revanche, certains témoignages laissent penser que les pertes russes dans la région sont extrêmement lourdes (mais il faut toujours garder à l'esprit qu'un témoignage peut ne pas être représentatif).

Quoi qu'il en soit, il y a comme toujours deux façons d'interpréter ces chiffres, et le fait que le front ne bouge pratiquement plus dans le secteur depuis maintenant 2 mois. La première est que l'offensive vers Kharkiv était en fait une diversion faite pour attirer les brigades ukrainiennes du Donbas. Selon cette hypothèse, les Ukrainiens sont tombés dans le piège et dépensent des ressources et des hommes pour essayer de reconquérir le terrain; ils ont envoyé 12 brigades (selon UAControlMap) pour renforcer les 2 brigades de défense territoriale qui défendaient le secteur avant l'offensive russe:

  • 5 brigades mécanisées: 42e, 57e, 92e (assaut), 116e, 153e
  • 1 brigade de marine: 36e
  • 2 brigades d'assaut aérien: 71e jäger et 82e
  • 4  brigades de la garde nationale: Lyut, Spartan, Stalevyi Kordon, Hart

Le fait que les Ukrainiens sont incapables de progresser malgré les moyens engagés montrerait à quel point l'armée ukrainienne serait épuisée. De plus, cette concentration de troupes ukrainiennes expliquerait pourquoi les Russes progressent à l'ouest de Bakhmut et à l'ouest d'Avdivka. Cette thèse est notamment défendue par Macette escortert.

La seconde interprétation est que les Ukrainiens exercent dans ce secteur leur stratégie d'usure de l'armée russe; ils ne cherchent pas vraiment à reconquérir le terrain, mais plutôt à inciter les Russes à envoyer plus d'hommes qui se feront tuer. Ils ont envoyé juste de quoi être à parité avec les Russes, qui eux ont envoyé 4 divisions et 5 brigades dans les secteur (selon UAControlMap), soit un nombre d'hommes à peu près équivalent aux 14 brigades ukrainiennes:

  • 18e, 69e, 72e division motorisées, 47e division blindée
  • 155e brigade de marine, 2e brigade spetnaz, 83e brigade assaut aérien, 128e brigade motorisée et 116e brigade rosgardia

Je ne sais pas quelle interprétation est la bonne. Cependant, le rapport de force, ainsi que mon analyse dans les 2 premières parties, me font penser qu'on est plutôt dans le deuxième cas, même si on n'a pas encore de certitude.



Autres secteurs

Je passe rapidement en revue les autres secteurs, du nord au sud:

  • Kupyansk: les Russes ont d'abord essayé d'attaquer directement Kupyansk par le nord: échec total. Plus récemment, ils sont attaqué des positions à ~20km à l'est de Kupyansk, avec plus de succès, et ont pris 5 villages au cours des derniers mois.
  • Makiivka et rivière Zerebets: quelques avancées russes, assez marginales; lesRusses ont récemment pris le village de Makiivka
  • Liman: les Russes ont beaucoup attaqué dans ce secteur, ont un peu progresser mais sans atteindre d'objectif stratégique. Récemment, il semble que le secteur n'est plus prioritaire et les Ukrainiens ont repris légèrement du terrain.
  • Siversk: à l'est, la défense de Bilohorlivka par la 81e brigade d'assaut aérien est exemplaire, au sud le secteur tenu par la 10e brigade de montage montre des signes de faiblesse
  • Bakhmut:  la progression russe n'est pas très importante en terme de km2, mais ils attaquent la ville de Chassiv Yar qui commande les hauteurs dans la région. S'ils parviennent à prendre cette ville, ils pourront menacer trois villes très importantes: Konstantynivka, Kramatorsk et Sloviansk. C'est une des deux batailles les plus décisives (avec celle de l'axe Avdiivka - Pokrovsk)
  • Torestk Avdiivka - Pokrovsk: cf plus haut
  • Marinka: après avoir finalement pris les dernières ruines de Marinka en décembre 2023, les Russes ont un peu progresser mais pour le moment les Ukrainiens tiennent relativement bien dans le secteur
  • Novomykhailivka et Vuhledar: les Russes ont un peu progressé, au prix de 425 véhicules blindés (pertes visuellement confirmées) en un an; cela dit, s'ils continuent leur progression, ils pourront menacer Vuhledar par l'Est, ce qui n'est pas du tout une bonne nouvelle pour l'Ukraine
  • au sud, peu de mouvement; les Russes essaient d'effacer les gains de la contre-offensive ukrainienne; le reste du terrain est tellement miné que personne ne tente une offensive dans la région.

Dans l'ensemble, aucune de ces avancées russes ne justifie les pertes abyssales qu'ils ont subies.



La campagne aérienne

Les Russes ont également obtenu de grands succès dans le domaine des frappes à longue distance, et ce pour deux raisons:

  • les Russes ont amélioré leur dispositif de reconnaissance/frappe: ils arrivent maintenant à cibler des objets mobiles, comme des HIMARS, grâce à leurs drones de reconnaissance et à les frapper ensuite avec des missiles Iskander
  • les Ukrainiens ont quasiment épuisés leur stock de SAM soviétique avant-guerre, et les équipement occidentaux sont fournis en trop petit nombre pour pouvoir les remplacer.

Le résultat est que, contrairement à l'année précédente où les Russes ont gaspillé leurs missiles sans effet stratégique, cette année ils ont durement frappé les centrales électriques ukrainienne (hydroélectriques et thermiques), faisant chuter la production d'électricité de 50 GW (avant guerre) à 20 GW (le minimum a même été de 9 GW). Or, cette perte de puissance électrique a des répercussions économiques, entrave la production d'armes ukrainiennes, et démoralise la population. Ce sont des effets à long terme. Il y a bien l'idée de développer une production d'électricité décentralisée (donc moins vulnérable aux bombardements) mais cela ne se fera pas avant plusieurs années.

De plus, comme dit précédemment, l'usage des bombes planantes s'est généralisé, et c'est une arme contre laquelle les Ukrainiens n'ont que peu ou pas de défense. Pour pouvoir les contrer, il faudrait être capable de "tuer l'archer, et non intercepter la flèche", autrement dit de frapper les bombardiers Su-34 au sol. Or, la décision des USA de ne pas frapper la Russie sur son sol avec les ATACMS sanctuarise quasiment toutes les bases aériennes russes.

C'est pourquoi l'Ukraine en est réduite à frapper les bases russes avec des drones de sa conception qui, s'ils impressionnent par leur portée et leur capacité à se faufiler dans le territoire russe, sont loin d'être assez nombreux et assez précis pour détruire au sol tous les avions russes. Même s'ils font parfois de beaux cartons, comme par exemple à Morozovsk.

Une alternative serait de disposer de moyens anti-aériens avec une portée suffisante (au moins 150km) pour abattre en vol les bombardiers russes. Or, si les Ukrainiens ont reçu des batteries Patriot supplémentaires, il faudrait que celles-ci se rapprochent du front pour représenter une menace pour l'aviation russe. Et donc à se mettre à portée des munitions rôdeuses russes. Même chose pour les F-16, qui ne peuvent se rapprocher du front car leurs missiles ont une portée bien moindre que celle des missiles air-air des Su-35.

Mais dans l'ensemble, la bataille aérienne est favorable à la Russie, malgré de nombreuses pertes comme la destruction en vol de deux A50-U, un Tu-22M. D'autres avions ont également été endommagés/détruits au sol par les Ukrainiens, dont un des très rares Su-57.



Qui arrêtera le "rouleau compresseur russe" ?

Si on résume ce qui précède, la Russie gagne un peu de terrain et a réussi à porter des coups majeurs contre les centrales électriques ukrainiennes. Ni l'arrivée des munitions côté ukrainien (après des mois de pénurie), ni l'arrivée des F16 (pour le moment employés exclusivement dans l'ouest de l'Ukraine), n'ont permis de ralentir, et encore moins de stopper, les offensives russes, et les Russes sont maintenant proche de couper ou du moins de compliquer fortement la logistique ukrainienne dans le Donbas.

Si on se contente de suivre les évolutions du front au jour le jour, on finit par s'auto-persuader que rien ne peut arrêter le "rouleau compresseur russe". "Poutine est en train de gagner" répètent les trolls russes, en oubliant un fait essentiel: chaque succès russe se paie très cher, que ce soit en terme de vies humaines, de pertes de matériel militaire et de dégâts économiques. Ce qui fait qu'à long terme, cette offensive russe est surtout dommageable pour la Russie.

Commençons par les pertes matérielles, puisque ce sont celles qui sont le plus documentées. Actuellement, Oryx recense plus de 17 200 pertes russes, contre 6 200 pertes ukrainiennes. Le rapport, d'environ 2,8:1 en faveur de l'Ukraine, est stable depuis maintenant plus d'un an (cf ce que je disais l'an dernier). Et si on croit les chiffres Ukrainiens, c'est encore pire: chaque mois, les Russes perdent de plus en plus d'équipements (on en est à environ 4000 équipements terrestres/mois selon les chiffres ukrainiens, environ 500/mois selon les chiffres Oryx, la différence s'expliquant en grande partie par les pertes d'artillerie et de véhicules de transport).

Or l'industrie russe ne peut tout simplement pas produire assez d'équipement neuf pour compenser les pertes. Environ 80% des équipements fournis à l'armée russe ne sont pas neufs, mais sortis des stocks soviétiques (avec au mieux une petite modernisation). Et ceux-ci, contrairement à une légende tenace, sont loin d'être infinis. Les stocks d'équipement blindés et d'artillerie ont déjà diminué de moitié, selon les images satellite disponible. Pire: si on ne compte que le matériel qui semble "visiblement décent", c'est 2/3 du matériel qui a déjà été sorti des zones de stockage. Au rythme actuel des pertes, les stocks russes seront probablement vidés fin 2025.

Les pro-russes diront que c'est encore pire pour l'Ukraine, car les stocks Ukrainiens sont déjà vides, et les stocks des occidentaux (enfin, européens, les USA disposant encore de très larges réserves mais qu'ils rechignent à donner) sont aussi en grande partie vidés aussi. Ce constat est vrai, mais les choses ne sont pas symétriques: l'armée russe de 2022 a été littéralement détruite, et ce qui reste aux russes dans leurs stocks, c'est le matériel le plus ancien. A l'inverse, ce que les Occidentaux ont donné, c'est surtout le vieux stock qui ne servait plus à rien. Ce qui reste aux Occidentaux, c'est le matériel le plus moderne, celui qu'ils continuent à produire. Et il en reste assez pour couvrir les besoins ukrainiens pendant encore plusieurs années (si la volonté politique est là).

Pour les pertes humaines, il y a plus d'incertitudes sur le chiffre exact, mais tout indique qu'il est très élevé. Une étude de The Economist a ainsi avancé le chiffre de 728 000 blessés/tués russes. Mes propres estimations (que je publierai à la fin du mois) tournent autour de 200 000 morts russes et donc cela donne environ 600 000 blessés et tués (si on estime un ratio de 2 blessés graves pour 1 mort). Le ministère de la défense britannique estime que les pertes humaines russes sont supérieures à 1000 blessés et tués par jour depuis mai 2024. 

Pour compenser ces pertes, l'armée russe recrute à tour de bras des "volontaires", là encore avec un rythme supérieur à 1000 nouvelles recrues/jour. Si jusqu'à présent l'armée russe réussi à trouver autant de "volontaires", elle n'a pu atteindre ce chiffre qu'en promettant un salaire très élevé et en enrôlant des étrangers vivant en Russie, voire même en les recrutant dans leur pays d'origine (souvent avec de fausses promesses): Africains, Népalais, Cubains, Chinois, et beaucoup d'immigrés venant d'Asie centrale. Ce recrutement d'étrangers ne signifie pas nécessairement que les Russes manquent d'hommes, mais ils préfèrent toujours que ce soient des étrangers ou des gens ethniquement non-russes (même s'ils ont la nationalité russe) qui se fassent tuer. Le fait que Poutine a récemment doublé la prime d'engagement des volontaires russes laisse quand même penser que le flux de volontaires commence à se tarir (et/ou que l'inflation est vraiment hors de contrôle).

Concernant l'économie, les pro-russes vous diront que tout va bien, que la croissance et à 5%, le chômage à 2%, etc. Comme toujours avec les arguments pro-russes, ils montrent surtout la grande ignorance (ou la mauvaise foi) de celui qui les énonce. Prenons l'exemple de la dette russe, et du déficit public. Les pro-russes sont prompts à les comparer à celles des pays occidentaux, bien plus plus élevé (en % du PIB). Mais ils oublient que ce qui compte, c'est le financement de la dette, autrement dit l'emprunt. Les pays occidentaux n'ont aucun problème à emprunter, même avec des taux très bas (voire parfois négatifs). La Russie, en revanche, ne peut tout simplement plus emprunter sur les marchés internationaux. Tout déficit se paie cash, en puisant dans les réserves du fond souverain russe. Et celui-ci a diminué de moitié (sans compter tout ce qui a été gelé par l'Occident). Au point qu'on se demande si la Russie ne va pas faire défaut sur sa dette après 2024. Et ce n'est pas que l'état russe qui a du mal à emprunter: avec un taux directeur de près de 20%, la banque centrale russe essaie désespérément de réduire l'inflation (ou simplement de suivre l'inflation réelle), mais un taux aussi élevé freine l'emprunt privé. L'inflation étant elle-même alimentée par les hausses de salaires dues à la pénurie de bras (la Russie manque de 1 million de travailleurs) et aux salaires très élevés offerts dans l'armée russe, comparé aux emplois civils.

Cela ne veut pas dire que demain l'économie russe va s'effondrer demain, comme le voulait Bruno Le Maire en mars 2022.  Mais ça veut dire que la Russie vit sur ses réserves, qui étaient certes importantes au début de la guerre, mais qui ne font que diminuer avec le temps. Plus le temps passe, plus la situation économique de la Russie devient difficile. Et le fait d'augmenter l'intensité de la guerre, en lançant des offensives à outrance, ne fait qu'accélérer la diminution des réserves russes, tant économique que militaire. Ce qui arrêtera le poussif "rouleau compresseur russe", c'est l'épuisement de ses réserves matérielles, humaines et économiques, dont on commence à voir le fond.


Pourquoi avoir lancé ces offensives ?

C'est donc tout le paradoxe de ces offensives constantes des Russes, qui grignotent du terrain mais à un prix tellement élevé que ce sont au mieux des victoires à la Pyrrhus (comme à Bakhmut et à Avdiivka),  et au pire des défaites cinglantes (comme à Vuhledar). On a vu que le rapport des pertes, lors de la contre-offensive ukrainienne était proche de 1:1 (en ce qui concerne les pertes matérielles visuellement confirmées), ce qui est intenable sur le long terme pour l'Ukraine. Mais depuis que les Russes sont à l'offensive, ce rapport est proche de 3:1, ce qui est intenable sur le long terme pour les Russes. Car si l'armée russe est un peu plus nombreuse et dispose de plus de matériel, ce n'est probablement pas dans un rapport de 1 à 3. 

En ce qui concerne les pertes humaines, les pro-russes soulignent que la population russe est 4 fois plus nombreuse que la population ukrainienne, et donc que les Russes peuvent se permettre de perdre 4 fois plus d'hommes. Mais perdre 4 fois plus d'hommes alors que la taille de l'armée russe (~1 200 000) n'est même pas deux fois supérieure à la taille de l'armée ukrainienne (~700 000) signifie que le taux de perte des unités russes est plus important. Ces pertes sont certes compensées par un taux de "remplissage" lui aussi plus important, mais cela signifie que l'armée russe gagne moins "d'expérience" car ses soldats sont plus souvent tués et remplacés par de nouvelles recrues. Et qu'obtiennent les Russes en échange de ces pertes disproportionnées ? Un grignotage des défenses ukrainiennes. Défenses qui, une fois prises, sont reconstituées quelques kilomètres plus loin.

Et même si les Russes arrivaient à conquérir Pokrovsk, voire même la totalité du Donbas (ils en sont encore très loin), cela ne mettrait pas fin à la guerre. Les usines de production d'armes ukrainiennes ne sont pas dans le Donbas, mais dans l'ouest de l'Ukraine et en Occident. Les Russes capturent des villes détruites, vidées de leurs habitants, et qui ne leur servent à rien, à part à dire "qu'ils avancent". Le grignotage des lignes de défense ukrainiennes devient une fin en soi, ou plutôt, cela sert juste à alimenter la propagande russe en maintenant l'illusion que "la Russie est en train de gagner".

Car je pense que Poutine sait bien qu'il ne peut pas gagner cette guerre tant que l'Occident soutient l'Ukraine. Tout son calcul, toute sa stratégie, c'est de faire en sorte que l'Occident abandonne l'Ukraine. Il est persuadé que les Occidentaux finiront par se lasser, ou, encore mieux, que les prochaines élections porteront au pouvoir des partis pro-russes, comme c'est arrivé en Slovaquie. Et pour arriver à ce résultat, quoi de mieux que de faire croire que la victoire russe est inéluctable, que l'argent envoyé en Ukraine ne sert à rien ? Ces arguments portent dans une partie de l'électorat, surtout aux USA où on se sent moins menacé par la puissance russe. 

Mais il y avait pourtant une bien meilleure stratégie pour les Russes: diminuer l'intensité du conflit, laisser les Ukrainiens galérer avec leur contre-offensive, et profiter de ce temps passé sur la défensive pour reconstituer une armée de manoeuvre capable de réussir là où l'armée russe avait échoué en 2022. Avec, en plus, le bénéfice d'avoir peut-être Trump à la maison blanche en 2025, et peut-être que les Occidentaux, croyant la situation stabilisée, seraient moins enclins à armer l'Ukraine et/ou à se réarmer.

Une telle stratégie "d'endormissement" du front pour ne reprendre les offensives qu'une fois la Russie prête à percer le front semblait donc être bien meilleure, du moins militairement, que celle consistant à intensifier le combat dès octobre 2023. On peut trouver trois explications à ce choix d'une stratégie inférieure, classées de la moins favorable à l'Ukraine à la plus favorable à l'Ukraine:

  1. Les Russes ont les moyens de gagner même avec la mauvaise stratégie: peut-être que l'on sous-estime encore les capacités de production de la Russie, la résilience de son économie, et/ou que l'on sur-estime celles de l'Ukraine; autrement dit: la Russie peut gagner la guerre d'attrition, même avec les désavantage d'être passé à l'offensive; dans ces conditions, Poutine, qui ne se préoccupe pas du coût de la guerre, va au plus vite
  2. Il s'agit d'une erreur stratégique: Poutine croit qu'on est dans le cas 1, mais se trompe et/ou il est persuadé que Trump va gagner et lui offrir la victoire sur un plateau si Poutine maintient l'illusion de la victoire jusqu'en janvier 2025 
  3. Poutine ne pouvait pas se permettre d'attendre pour des raisons économiques et/ou politiques: peut-être que l'économie russe va plus mal qu'on ne le pense, peut-être que la révolte gronde et que la Russie ne peut pas tenir sur le long terme.

Au vu des données disponibles publiquement, le cas 2 est le plus probable. Mais il faut garder à l'esprit que nous sommes loin d'avoir une estimation fiable des capacités russes, qui sont peut-être bien meilleures, ou bien pires, que ce qu'on croit savoir.

Il est aussi possible (en parallèle de ces trois cas) que l'armée russe soit incapable de reconstituer une masse de manœuvre et que la tactique utilisée depuis novembre 2023 (bombardements massifs, micro-avancées en "consommant" beaucoup de recrues peu formées) soit la sophistication maximale dont est capable l'armée russe en ce moment, et donc que Poutine sait que de toute manière, il ne peut obtenir mieux que les petits gains territoriaux du "grignotage".


 

Conclusion

Alors que l'armée ukrainienne progressait difficilement dans sa contre-offensive, l'armée russe a lancé une série d'offensives sur l'ensemble du front, qui lui ont permis de grignoter du terrain mais au prix de pertes telles que, sur le long terme, les Russes facilitent la tâche des Ukrainiens. En effet, les Ukrainiens ont une stratégie qui vise à mettre "KO debout" l'armée russe, et ces offensives russes permettent aux Ukrainiens de se rapprocher de cet objectif stratégique tout en ayant moins de pertes de leur côté.

Pourtant, rien (à ma connaissance) n'obligeait Poutine à intensifier le conflit plutôt que de laisser l'armée ukrainienne s'épuiser. Il aurait pu diminuer l'intensité du conflit, reconstituer son armée et ne frapper qu'en 2025 dans des conditions bien plus favorables. Mais il a préféré attaquer directement, au risque d'épuiser encore plus rapidement les réserves (de matériel militaires, d'hommes et de devises étrangères) dont disposait la Russie en 2022. Ces réserves étaient très importantes, mais ont bien fondu et risquent de s'épuiser d'ici fin 2025.

Ce choix de Poutine est probablement une erreur stratégique de sa part; désormais, il n'a d'autre choix que de compter sur l'arrivée au pouvoir de certains de ses sympathisants (en particulier Donald Trump) pour que ceux-ci lui offrent une victoire avant que la Russie n'épuise ses réserves. Nous saurons en novembre prochain si le pari de Poutine réussira. 

Mais pour en revenir à la contre-offensive ukrainienne, je voudrais finir par une observation. Je ne sais pas si c'était intentionnel (probablement pas), mais tout le récit médiatique autour de la contre-offensive ukrainienne a au final pu pousser les Russes à la faute:

  • tout le narratif sur "la grande contre-offensive ukrainienne" (alors que l'Ukraine n'y a consacré que des moyens limités) a pu pousser Poutine à vouloir y mettre fin, notamment en lançant les énormes attaques contre Avdiivka
  • toutes les exagérations médiatiques sur la "prise du village stratégique de Robotine" et sur la libération de quelques autres localités ont pu faire croire que ce type de grignotage territorial était la définition même d'une offensive réussie, alors que c'était plutôt un échec opérationnel
  • tous les articles sur l'armée ukrainienne "à court d'hommes et de munition suite à l'échec de leur contre-offensive" ont pu faire croire aux Russes que l'état de l'armée ukrainienne était bien pire que ce qu'elle est en réalité, et les poussant à l'offensive persuadés que ça finira bien par craquer. Et a permis aux Ukrainiens de les prendre totalement par surprise avec l'offensive dans la région de Koursk.

jeudi 8 août 2024

Kursk 2024

Le 6 août 2024, à la surprise générale, l'Ukraine a envahi la Russie, et a lancé une attaque mécanisée dans l'oblast de Koursk qui a débordé les faibles défenses russes. Petite analyse "à chaud" de ce qui s'y passe.

détournement de la boite du jeu Kursk 1943, édité par TS Wargames

 

 

Que se passe-t-il ?

Comme ni l'Ukraine, ni la Russie ne communiquent vraiment sur cette attaque, le brouillard de guerre est encore bien épais. Ce que l'on peut déjà en dire:

  • l'Ukraine a attaqué avec une force mécanisée relativement importante, probablement plusieurs bataillons voire même plusieurs brigades; on parle de la 22e brigade mécanisée et de la 82e brigade d'assaut aérien qui mèneraient cet assaut
  • contrairement aux incursions précédentes, qui étaient menées par les Russes/Biélorusses combattant du côté des Ukrainiens (deux petites formations ayant au mieux quelques centaines de combattants), cette fois-ci c'est l'armée régulière ukrainienne qui est à la manœuvre, avec donc des effectifs bien plus importants
  • les forces ukrainiennes ont rapidement débordé les forces russes situées directement à la frontières (et ont fait plusieurs dizaines de prisonniers au poste-frontière de Gogolevka) et ont pénétré les défenses russes dans une profondeur de 10-15km pour atteindre, voire dépasser, la principale ligne de défense russe dans la région. Certains milbloggers russes parlent même d'une pénétration de 30 km de profondeur
  • l'Ukraine garde un silence absolu sur ces opérations. Il semblerait qu'ils auraient conquis au moins 135 km2 de territoire russe
  • la Russie a commencé par dire que l'attaque avait été complètement repoussée (tout en disant que c'est une escalade inacceptable), avant de devoir admettre que l'Ukraine était allée un peu plus loin que la frontière. Ils ont commencé à employer leurs forces aériennes et même des missiles Iskander sur leur propre territoire. La confusion règne dans les rangs russes, si bien qu'un hélicoptère russe aurait détruit par erreur deux tanks T-62M.

Plusieurs analystes (bien plus compétents que moi) ont déjà donné leur avis sur cette offensive, je vais donc éviter de répéter ce qui peut être lu ailleurs. Je recommande notamment l'analyse de Mike Ryan, et celle de l'ISW, en français celle de Stéphane Audrand et je vais me concentrer sur quelques questions stratégiques.



L'Ukraine a-t-elle les moyens de mener une telle offensive ?

Depuis des mois, on dit que l'Ukraine manque d'hommes et de matériel. Personne ne s'attendait donc a une offensive ukrainienne, surtout dans ce secteur. L'Ukraine est en difficulté sur le front Est. Aussi, certains analystes, comme Tatarigami et Sarcastosaurus, reprochent à l'Ukraine d'y consacrer des moyens qui pourraient être bien plus utiles pour essayer de repousser les Russes dans le Donbass. Je pense que c'est un mauvais reproche, pour les raisons suivantes.

D'abord, il faut se rappeler qu'il y a quelques mois, suite à l'offensive russe sur Kharkiv, c'est l'Ukraine qui pensait devoir subir une attaque russe vers Sumy. Il est probable qu'ils ont donc déplacé au moins une ou deux brigades mécanisées dans la région, et que ce sont ces brigades qui sont aujourd'hui à l'offensive. 

Ensuite, je rappelle que l'Ukraine n'est pas en infériorité numérique, de manière générale. Si la Russie a la supériorité numérique dans certains secteurs, ce n'est pas vrai si on prend en considération l'ensemble des forces Ukrainiennes (comparé à la taille de la force d'invasion russe). L'Ukraine a tout intérêt à "activer" ses unités qui doivent de toute manière garder la frontière en prévision d'une possible attaque russe.

Reste la question des munitions. Peut-être que cette offensive a été permise par l'arrivée (il y a quelques semaines) des 100 000 premières munitions achetées avec "l'initiative tchèque". L’Allemagne a aussi très fortement augmenté ses livraisons de munitions au mois de juin 2024, livrant 71 000 obus. Il semble que ces livraisons sont suffisantes pour mener au moins une "petite" offensive, ou pour renforcer les défenses ukrainiennes dans le Donbas. La question est donc de savoir si ces munitions sont plus utiles dans cette offensive ukrainienne que sur le front de l'est.

Et je pense que la réponse est oui, pour la bonne raison que la Russie est bien plus à l'aise dans une guerre "statique" que dans une guerre de mouvement. Jouer le jeu des Russes, en envoyant toujours plus de troupes dans les tranchées à l'Est, n'est pas à l'avantage de l'Ukraine. Et puisque le front est ne peut pas être percé pour le moment, autant chercher la guerre de manœuvre là où il est possible de la mener: en Russie. 

D'autant plus que l'Ukraine dispose de beaucoup de brigades "légères" (défense territoriale, garde nationale), de Humvee et autres véhicules peu blindés mais très mobiles (par exemple les AMX-10RC) qui permettent à l'Ukraine de manœuvrer très rapidement si en face ils ne disposent pas de mines, de tranchées et de moyens lourds. Le problème est plus l'anti-aérien, mais pour peu que les Ukrainiens, profitant de la confusion russe, approchent une batterie Patriot à Sumy et les avions russes peuvent avoir quelques mauvaises surprises.



Quel intérêt ? 

On ne sait pas quel est l'objectif des Ukrainiens dans le secteur. Est-ce un raid de grande ampleur ? Cherchent-ils à occuper durablement le terrain ? Il est encore trop tôt pour le dire. 

Quoi qu'il en soit, le bénéfice de cette attaque est déjà énorme: en déstabilisant les forces russes dans la région, les Ukrainiens ont obtenu une victoire facile, et capturé des prisonniers: il est possible que ceux-ci sont des "planqués" ayant plus de valeur que les soldats russes de type "chaire à canon" envoyés dans le Donbas. De plus, si les Ukrainiens peuvent contrôler durablement du territoire russe (ce qui est loin d'être acquis), cela peut leur servir de levier pour un éventuel marchandage (même si je doute que Poutine négociera quoi que ce soit d'autres qu'une reddition ukrainienne). Ils reprennent aussi l'initiative à peu de frais, contraignent l'armée russe à une guerre de mouvement pour laquelle elle n'est plus équipée/organisée et moralement/médiatiquement, cela permet aussi de contrebalancer les avancées russes dans l'Est de l'Ukraine.

Mais le plus grand avantage, c'est d'avoir brisé le tabou d'une attaque directe sur le sol russe. Depuis 2022, l'Ukraine est contrainte de se battre "une main dans le dos" par les Occidentaux qui ne veulent pas que la guerre change d'échelle et que l'Ukraine attaque le territoire russe. Et là, ils l'ont fait. Et il n'y a quasiment aucune réaction: c'est les vacances, c'est les JO, c'est les élections américaines. Bref, l'Occident a la tête ailleurs. La distraction de l'Occident, qui fait si mal à l'Ukraine (en tarissant l'aide militaire pourtant si nécessaire), est exploitée par elle pour mettre tout le monde devant le fait accompli: oui, l'Ukraine peut opérer sur le sol russe, il n'y a aucune raison que le territoire russe soit un sanctuaire. Poutine ne déclenche pas la guerre nucléaire pour autant.

Et si le territoire russe n'est pas un sanctuaire, cela rend la Russie très vulnérable. D'abord, même s'ils arrivent à repousser les brigades ukrainiennes opérant actuellement sur le sol russe, ils devront par la suite grandement augmenter les troupes défendant la frontière. Après les premiers raids en Russie (en mai 2023), les Russes avaient dû mettre suffisamment de troupes pour repousser les raids de petite ampleur (limités par la taille de la légion des volontaires russes). S'ils doivent garder la frontière contre une possible attaque mécanisée ukrainienne, ils vont devoir y consacrer nettement plus de troupes.

Pire: si les Ukrainiens sont "autorisés" à opérer en Russie, cela leur offre de nouvelles possibilité de manœuvre, par exemple dans la région de Kharkiv: plutôt que d'attaquer frontalement les Russes pour reprendre Vovchansk, pourquoi ne pas plutôt passer par la Russie et encercler toutes les troupes russes du secteur ? Et au nord de Kupyansk passe la ligne de chemin de fer Belgorod - Luhansk, une des lignes de ravitaillement les plus importantes des Russes. Pour la couper, il faudrait que l'Ukraine libère tout le territoire jusqu'à Starobilsk, à environ 100km du front... ou avancent de 10km en Russie et s'emparent de Ourazonvo.

Et, qui sait, peut-être que le manque de réaction russe incitera enfin Scholtz à livrer les Taurus et Biden à autoriser les frappes d'ATACMS contre les aérodromes situés sur le sol russe. Mais là je rêve un peu trop.

dimanche 19 mai 2024

L'offensive russe près de Kharkiv, à J+9

Le 10 mai 2024, la Russie a lancé une nouvelle offensive en direction de Kharkiv, près de deux ans après avoir dû abandonner en catastrophe le terrain qu'elle occupait alors dans la région.

Cette attaque était attendue par l'Ukraine, même si les Ukrainiens l'envisageaient plutôt pour cet été. Elle a aussitôt capté l'attention de nos médias, qui ont immédiatement parlé de "percée" alors que les officiels Ukrainiens disaient avoir stoppés cette offensive très rapidement.

Cependant, l'Ukraine a remplacé le commandant militaire de la région de Kharkiv trois jours après les premières attaques, ce qui n'est pas le signe que tout se passe comme prévu. Zelensky a ensuite annulé ses déplacements à l'étranger en raison de la "percée russe". Une semaine après son début, que peut-on donc dire sur cette offensive ?

 

Territoire occupé par les Russes au bout d'une semaine d'offensive, carte DeepStateMAP

 

Progression limitée de la Russie

Si, les deux premiers jours, les Russes se sont rapidement emparés de plusieurs villages à la frontière sur une surface d'environ 80km2, leur progression a ensuite été plus lente, mais n'a pas été complètement stoppée pour autant, puisqu'à l'heure actuelle les Russes occupent entre 130km2 et 200 km2 (en comptant la "zone grise") de territoire ukrainien au nord-est de Kharkiv. Cela peut sembler beaucoup, surtout comparé à la situation du front figé à l'est et au sud où une progression de 5km2 est déjà un exploit, mais en réalité cela représente une zone de 5 à 8km de profondeur sur un front qui fait un peu plus de 50 km de large. 

Les média occidentaux parlent de "percée"; la vérité est que le terrain conquis était indéfendable par l'Ukraine, et que les Ukrainiens n'ont pas trop cherché à le défendre. En effet, du fait de l'interdiction d'utiliser les armes occidentales sur le sol russe, les Ukrainiens doivent laisser entre les Russes sur leur territoire pour pouvoir ensuite les tuer plus facilement. C'est pourquoi ils ont construits leurs fortifications dans la région non directement à la frontière mais à 10-20km de celle-ci, comme cela peut être vu sur la carte publiée par militaryland.net (zoomer au nord-est de Kharkiv pour voir les fortifications, affichées en bleu). Cela dit, il semble que les soldats ukrainiens sur place auraient bien aimer disposer de fortifications avancées, prévues mais jamais construites. Ainsi, certaines fortifications sont en construction, mais jamais achevées, depuis l'été 2023.

S'il est un peu trop tôt pour parler, comme Zelensky et l'état-major Ukrainien, de "stabilisation", les Russes sont pour le moment contenus et la tendance est déjà un très fort ralentissement de la progression des Russes dans le secteur, probablement à cause des pertes russes particulièrement importantes. Du moins, les Ukrainiens annoncent de très lourdes pertes dans leur point quotidien, si bien que le mois de Mai s'annonce comme celui de tous les records pour les pertes russes. Cependant, les données disponibles publiquement montrent très peu de véhicules russes détruits dans l'offensive de Kharkiv (8 seulement), un nombre qui est même inférieur aux pertes ukrainiennes dans le secteur (13). Donc soit les Ukrainiens surestiment largement les pertes russes, soit les Russes ont principalement attaqué "à pied" (ce qui semble être le cas, vu le peu de route existant dans les régions attaquées). 

Au sujet du terrain conquis par les Russes, le fait qu'il s'agit de "la progression la plus rapide de l'armée russe depuis 2022" signifie surtout que le front Est est très figé. Il faut se rappeler que, le 24 février 2022, les Russes avaient atteint la banlieue de Kharkiv dès le premier jour et avaient rapidement conquis la zone en vert sur la carte ci-dessus. Cela relativise les superlatifs que l'on peut trouver dans la presse quand elle commente cette offensive.

Quant aux effectifs engagés, UA control map liste, dans la région de Belgorod, les unités russes suivantes:

  • le 44e corps d'armée (nouvellement créé)
  • les 18e et 72e divisions motorisées
  • la 2e brigade Spetsnaz et la 138e brigade motorisée
  • 10 régiments motorisés, 2 régiments blindés, 1 régiment de parachutistes

Ces nombre et type d'unités russes, à supposer qu'elles étaient à plein effectif au début de l'offensive, est cohérent avec le chiffre donné par les Ukrainiens: de 30 à 50 000 soldats dans la région de Belgorod.

En face, les Ukrainiens ont 2 brigades territoriales (113e, 125e), 1 brigade mécanisée (42e), 1 brigade de la garde nationale (Khartia) et divers bataillons issus de plusieurs brigades mécanisées (57e, 92e, 93e, etc) représentant l'équivalent d'une ou deux brigades supplémentaires. Ce qui doit représenter environ 15 à 20 000 hommes. On note que, comme d'habitude, les Ukrainiens ont la fâcheuse habitude de ne déployer que des bataillons de différentes brigades, plutôt que de déployer une brigade entière, un schéma étrange qui m'interpelle depuis longtemps sur la qualité du commandement ukrainien.  Quoi qu'il en soit, les Russes disposent donc d'une supériorité numérique locale d'au moins 1,5:1 voire jusqu'à 3:1; les voir progresser dans des zones peu défendues n'est donc pas étonnant vu les moyens qu'ils y ont mis. Mais dans quel but ? Le territoire gagné par les Russes n'a aucune importance stratégique, et leurs pertes sont comme d'habitude très élevées pour un gain territorial mineur. Pourquoi se sont-ils lancés dans cette offensive ?

 


Que cherchent à faire les Russes ?

Officiellement, ils disent vouloir "créer une zone tampon pour protéger Belgorod", mais comme toujours avec les Russes, c'est un mensonge:

  1. Poutine n'en a rien à faire de la vie des habitants de Belgorod, ville sur laquelle ses avions balancent régulièrement des bombes "par accident" et les Russes mènent des opérations sous "faux drapeau" pour accuser ensuite les Ukrainiens
  2. De toute manière, les Ukrainiens disposent de moyens de frappe (principalement des drones) d'une portée suffisante, ce n'est pas en occupant une zone tampon de 10 ou 20 km de profondeur que les Russes changeront quoi que ce soit à ces attaques de drones

Les objectifs véritables des Russes sont donc tout autres. Peut-être cherchent-ils à s'emparer de Kharkiv, ou du moins s'approcher suffisamment de la ville pour la raser ensuite avec leur artillerie (ils trouvent visiblement que les bombardements terroristes à coup de S-300 et de bombes planantes sont trop lents). Mais cet objectif semble hors de portée des Russes, maintenant que les Ukrainiens ont reçu ou vont prochainement recevoir des munitions (en nombre toujours insuffisant, mais c'est mieux que ce qu'il y avait il y a quelques mois). Il est possible que les Russes avaient planifié l'offensive en supposant que les Ukrainiens seraient à court de munition et n'ont pas envisagé de changer leurs plans, ou qu'ils s'estiment suffisamment forts pour réussir quand même, selon l'analyse de l'ISW.

Une autre hypothèse, elle aussi évoquée par l'ISW, est que les Russes cherchent simplement  à étendre la longueur du front pour "étirer" les défenses Ukrainiennes et ainsi espérer trouver des trous dans cette défense. Ou, du moins, forcer les Ukrainiens à redéployer dans la région de Kharkiv des troupes qui feront ensuite défaut sur le front à l'Est ou au Sud. Autrement dit, cette offensive serait surtout destinée à attirer les unités ukrainiennes dans la région de Kharkiv pour ensuite frapper ailleurs. En somme, de faire comme les Ukrainiens qui harcèlent les Russes dans le secteur de Belgorod pour les forcer à y déployer des troupes. Sauf que là où les Ukrainiens ne peuvent envoyer que quelques compagnies (car seuls les Russes combattant pour l'Ukraine sont autorisés à aller mener ouvertement des opérations militaires en Russie, ce qui limite fortement les effectifs), les Russes peuvent se permettre d'envoyer quelques divisions puisqu'ils ont les effectifs et ne se soucient pas de leurs pertes.

D'un point de vue militaire, ce plan a une certaine logique, comme le reconnaissent certains analystes militaires qui y voient un danger pour l'Ukraine. Mais il a aussi deux défauts majeurs:

  1. l'une des raisons pour lesquelles les Russes disposent d'une supériorité numérique locale sur le front est parce que les Ukrainiens doivent garder des troupes pour défendre leur frontière Nord. En ouvrant ce nouveau front, les Russes "activent" ces brigades ukrainiennes qui étaient positionnées près de Kharkiv et augmentent donc le nombre des brigades ukrainiennes sur  la ligne de front et réduisent ainsi leur supériorité numérique.
  2. l'Ukraine a un avantage, celui des "lignes intérieures", comme le rappelle Philips P. O'Brien, qui lui permet de transférer plus facilement ses troupes d'un secteur à l'autre. Ainsi, il est relativement facile, pour l'Ukraine, de transférer des troupes des secteurs de Kupyansk, Liman ou même Bakhmut vers Kharkiv et vice versa. Pour les Russes, c'est bien plus compliqué de redéployer des troupes, et c'est probablement pour ça que les assauts sont principalement mené par deux corps d'armées du "district militaire de Leningrad" nouvellement recréé, plutôt que par les troupes du Donbas.

Aussi je m'interroge sur l'utilité, pour les Russes, d'ouvrir ce nouveau front plutôt que d'envoyer des renforts dans les secteurs d'Avdiivka ou de Bakhmut, où les Russes semblent avoir plus de chances de s'emparer de terrain stratégiquement important et où 30 000 hommes supplémentaires pourraient faire la différence.

De plus, cette stratégie de diversion/harcèlement suppose de se retirer une fois que l'adversaire a réuni suffisamment de troupes à un endroit pour l'attaquer ensuite à un autre endroit, moins défendu. Or, reculer pour frapper ensuite ailleurs sera probablement mal vu car Poutine a annoncé la "libération" des quelques villages que les Russes ont capturés, ce qui implique que les Russes sont là pour y rester. Quoique, on a bien vu Kherson abandonnée par les Russes 40 jours après avoir été déclarée "russe pour toujours".

Donc cette offensive russe me semble complètement absurde d'un point de vue militaire, sauf à supposer une très grande faiblesse de l'armée ukrainienne. Et c'est peut-être cette supposition qui auraient poussé les Russes à se lancer dans une offensive coûteuse qui n'a aucune chance d'aboutir si les Ukrainiens reçoivent armes et munitions en quantités suffisantes.



Un jeu de dupes ?

Après avoir lu ou écouté des dizaines d'analyses et de reportages sur cette offensive russe dans la région de Kharkiv, je ne suis guère plus avancé. Je vois bien que tous les articles qui parlent de "percée" se trompent, que les buts des Russes, tels qu'ils sont énoncés dans les diverses analyses, semblent inatteignables et/ou absurdes. Les Russes paient chèrement la prise de quelques villages et ne sont pas plus avancés. Même l'hypothèse la moins absurde, celle d'une attaque de distraction, ne colle pas avec les discours politiques de Poutine ni avec le rapport de force entre les deux armées. 

Anders Puck Nielsen, qui lui aussi est sceptique sur l'intérêt de cette offensive russe et souligne que les Russes ont certainement un plan, mais qu'il est peut-être tout simplement mauvais. Les forces russes qui attaquent Kharkiv sont commandées par le général Lapine, qui était commandant en chef de "l'opération militaire spéciale" en 2022 avant de se faire renvoyer suite au succès de la contre-attaque ukrainienne à Kharkiv justement. Il se peut qu'il cherche à tout prix une forme de revanche, sans considération pour l'intérêt stratégique de cette attaque.

Reste une dernière hypothèse: le but des Russes ne serait pas tant militaire que politique. Il s'agirait en fait de profiter de la "fenêtre d'opportunité" qui se ferme avec l'arrivée prochaine de l'aide américaine et de l'augmentation de l'aide européenne, pour conquérir facilement un terrain sans importance stratégique, mais étendu. Dans le contexte d'une guerre de position où le front bouge très peu, l'offensive de Kharkiv présente l'avantage d'occuper l'espace médiatique et de fournir de quoi alimenter la propagande russe. L'intérêt serait de pouvoir continuer à donner l'impression que l'armée ukrainienne est aux abois, et de masquer le fait que la progression russe cet hiver est principalement due à l'arrêt de l'aide américaine pendant 6 mois. Il ne faut pas oublier que la bataille la plus importante de cette guerre ne se déroule pas en Ukraine, mais aux USA.

Il est vital, pour Poutine, que Trump gagne en novembre 2024. Car seul l'arrêt de l'aide occidentale permettrait à ses armées d'obtenir un résultat stratégiquement significatif sur le champ de bataille (comme l'ont montré les 6 mois d'interruption de l'aide américaine). A l'inverse, une victoire de Biden et des démocrates serait l'assurance que l'Ukraine aura de quoi se défendre, voire même de contre-attaquer. Et le temps long ne joue pas vraiment pour la Russie, qui voit les immenses stocks soviétiques fondre comme neige au soleil, et qui s'épuiseront en 2025 ou 2026 au rythme actuel des pertes russes. De plus, la Russie ne peut pas faire face à ses problèmes économiques sur le long terme. Par conséquent, cela fait sens de maintenir l'illusion d'une Russie invincible et conquérante au moins jusqu'en novembre prochain.

Cette illusion est renforcée la la communication quelque peu chaotique côté ukrainien lorsqu'il s'agit de l'offensive de Kharkiv. Un jour, les officiels ukrainiens disent que tout va bien. Le lendemain ils sont très alarmistes. Les images des évacuations "en catastrophe" des civils dans les villages conquis et qui n'ont pas été évacués préventivement, donne également une impression de panique côté ukrainien et "offre" à la Russie la possibilité de se livrer à son activité favorite: commettre des crimes de guerre.

Paradoxalement, les Ukrainiens ont également intérêt à aller dans le sens de la communication des Russes. Ils ont bien compris que les occidentaux ne daignent fournir un peu d'équipement aux Ukrainiens que quand ceux-ci sont en mauvaise posture. Le manque de planification de l'OTAN, les erreurs et la lâcheté de ses dirigeants politiques ont coûté très cher aux Ukrainiens en 2023 et 2024, qui sont toujours en manque de défense anti-aérienne. La réticence des occidentaux à autoriser les Ukrainiens à frapper le sol russe sanctuarise le territoire russe et prolonge inutilement cette guerre. L'offensive de Kharkiv est alors l'occasion, pour les Ukrainiens, de demander plus d'équipement anti-aérien et de demander la levée des restrictions d'emploi des armes occidentales. En vain, jusqu'à présent. 

Cette offensive de Kharkiv est donc, à mon avis, un jeu de dupes: même si, militairement, cette offensive n'apporte pas grand chose de bon aux Russes (et pourrait même être avantageuse pour les Ukrainiens), les Russes font comme s'ils avaient obtenu une percée majeure, et les Ukrainiens entrent un peu dans leur jeu pour espérer obtenir plus d'aide.  Cette communication doublement mensongère brouille l'image que l'on peut avoir de la situation sur le terrain, et rend difficile de savoir quels sont les buts des Russes et la probabilité d'un succès russe à court ou moyen terme.


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