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mardi 22 juillet 2025

La Russie fait-elle exprès de perdre la guerre ?

La guerre d'agression que la Russie mène en Ukraine depuis plus de trois ans n'est pas une réussite. C'est même un échec cuisant, malgré ce que clament les trolls russes. Perdre des dizaines de milliers d'hommes pour capturer les ruines de quelques villages dans le Donbas, ce n'est pas la preuve d'une réussite, c'est l'aveu d'un échec. On voit de plus en plus, côté russe, des assauts menés avec du matériel civil, le ravitaillement assuré par des ânes ou bien encore des blessés en béquilles comme "troupe de choc". Et c'est sans compter la pertes d'équipements militaires irremplaçables comme le croiseur Moskva, les AWACS A-50U ou les bombardiers stratégiques Tu-22M et Tu-95M.

Mais, malgré tout, la Russie avance et grignote les défenses ukrainiennes. Certes, à un rythme d'escargot asthmatique, mais progressivement leurs gains cumulés deviennent non négligeables, surtout quand on les compare avec ceux de la "grande contre-offensive ukrainienne" de 2023. Cette progression est trop lente pour qu'on la considère comme un succès, mais trop continue pour qu'on la considère comme un échec. Et surtout, si la Russie disposait d'un avantage militaire incontestable, les gains (modestes au départ) devraient augmenter de manière exponentielle, or ce n'est pas ce qu'on observe. 

Il y a deux mois, j'ai déjà exploré l'idée que l'Ukraine fait exprès de laisser la Russie avancer de manière plus ou moins contrôlée, je voudrais maintenant explorer le scénario inverse: et si c'étaient les Russes qui ralentissent volontairement leurs avancées ?



Hypothèses

Disons-le tout de suite, comme le scénario inverse, celui-ci ne passe pas non plus le rasoir de Hanlon: il est bien plus probable que les difficultés russes soient réelles et que, s'ils avaient la possibilité de progresser plus vite, ils le feraient. Mais, aussi improbable soit-il, examinons ce scénario et supposons qu'effectivement, les Russes pourraient avancer plus vite, mais choisissent de ne pas le faire pour une raison que je vais expliquer plus bas.

Pour que les Russes soient effectivement capables d'avancer bien plus vite qu'actuellement, on doit supposer que:

  1. l'économie russe tient malgré les sanctions: il est difficile de connaitre l'état actuel de l'économie russe, en particulier car Poutine a classé tous les indicateurs comme "secret défense", aussi les analystes varient de "la Russie est au bord du gouffre" jusqu'à "la Russie ne s'est jamais mieux portée"; dans le cadre de ce scénario, on va supposer que c'est plutôt le second groupe qui a raison
  2. la production d'armes (missiles, drones) russes est bien celle indiqués par les services de renseignement ukrainiens, et a donc fortement augmenté depuis 2022 
  3. les pertes russes sont proches des chiffres d'Oryx (disons entre 1,3 et 1,5 fois les chiffres d'Oryx) et donc que les chiffres donnés par les Ukrainiens sont fantaisistes
  4. la situation des Ukrainiens est aussi mauvaise que présentée dans les journaux occidentaux (ils seraient au bord de l'effondrement militaire depuis plus d'un an)

Ces quatre hypothèses, prises ensemble, sont peu probables, mais je vais supposer ici qu'elles sont vraies pour étudier ce scénario



Pourquoi la Russie voudrait-elle "perdre la guerre" ?

On pourrait penser que la Russie n'a aucun intérêt à rester embourbée en Ukraine. En effet, les micro-avancées sont très coûteuses en hommes comme en matériel, l'été 2025 pourrait être le plus meurtrier de la guerre pour les Russes.

Mais le but de la guerre de Poutine, ce n'est pas de s'emparer des 5 oblasts ukrainiens qu'il a illégalement déclaré comme russes. C'est de soumettre toute l'Ukraine. Et même toute l'Ukraine n'est qu'une étape dans la folie des grandeurs de Poutine, qui rêve de reconstituer le territoire de l'URSS et de vassaliser au moins la moitié de l'Europe. 

C'est pourquoi Poutine prépare déjà une offensive sur l'Europe, qu'il compte mener dès qu'il le pourra. C'est-à-dire, quelques mois, au pire quelques années après la guerre en Ukraine. Et peut-être même avant la fin de cette guerre. A bien des égards, la guerre en Ukraine n'est qu'un terrain d'entrainement, notamment pour les armes qui ont changé quelques fondamentaux de la guerre au XXIe siècle : les drones. Produits en masse à un coût relativement faible, ils offrent à la Russie l'opportunité de saturer les défenses adverses et de mettre hors combat de l'équipement militaire onéreux mais peu nombreux, dont les forces de l'OTAN sont équipées.

Cette révolution des drones ne donne à la Russie qu'un avantage temporaire (le temps que les autres pays rattrapent leur retard), et ne lui permettra probablement pas de marcher sur Paris, ni même sur Berlin. Mais pour envahir les pays baltes ? Ou une partie de la Finlande ? Genre: "j'avance, je terrorise, et je menace de l'arme nucléaire si on cherche à me déloger" ? Ces coups pourraient être suffisants pour disloquer l'OTAN et l'UE, affaiblissant considérablement les pays européens s'ils se montrent incapables de s'unir pour faire face à l'agression russe.

On va donc examiner le scénario suivant : et si Poutine, après avoir considérablement augmenté sa production militaire, choisissait de n'employer en Ukraine que le minimum pour continuer d'avancer, tout en consacrant le reste à préparer une prochaine guerre contre certains pays de l'OTAN ?



Des préparatifs déjà en cours

Ce qui donne du crédit à ce scénario, ce sont d'abord les préparatifs russes aux frontières de la Finlande et des pays baltes. Ainsi, ils ont construit une nouvelle base militaire, de la taille d'une petite ville, et d'autres infrastructures. Il y a aussi les menaces contre les pays baltes, dont ils veulent annuler la reconnaissance de l'indépendance. Autant de préparatifs "légaux" à une future invasion de ces pays, toujours sous le prétexte de "protéger les populations russophones", et qui pourrait commencer par une attaque sur le corridor Suwalki.

Pour le moment, ces préparatifs relèvent surtout de l'intimidation, tout comme leurs multiples menaces nucléaires, avec peut-être l'espoir (pour les Russes) de forcer ces pays à diminuer leur soutien à l'Ukraine pour se concentrer sur leur défense nationale. Mais, comme on l'a vu en 2022, les manœuvres d'intimidation de Poutine peuvent rapidement se transformer en manœuvres d'invasion.



Où sont les blindés russes ?

Depuis quelques mois, les Russes mènent de moins en moins d'assauts mécanisés. Leurs tanks se font rares sur la ligne de front. On pourrait croire que c'est parce qu'ils manquent de tanks et de véhicules blindés. C'est ce que semblent indiquer les photos satellites de leurs dépôts de matériel, qui se sont bien vidés et ne contiennent probablement plus que des épaves irrécupérables ou presque.

Mais la Russie produit de nouveaux tanks et véhicules blindés. Pour les tanks, le seul modèle réellement nouveau est le T-90M; les autres modèles sont des modernisations de tanks déjà existants, et sont donc contraints par l'état des réserves. Or, il semble que la Russie a bien augmenté sa production de T-90M, qui pourrait atteindre 300 tanks/an. Comme la Russie a épuisé ses stocks de modèles plus anciens, notamment les T-72,  la proportion de T-90M devrait augmenter, et donc leurs pertes aussi.

Or, il n'en est rien, les T-90 ne représentant toujours qu'une faible part des pertes russes (5-10%). L'explication est soit que la production est bien moindre que ce que les sources nous annoncent, soit que les T-90M produits ne sont, pour leur majorité, pas envoyés en Ukraine. Dans ce cas, où sont-ils ? 

Dans notre scénario, Poutine accumule ces blindés pour sa future invasion des pays de l'OTAN. Pourtant, les bases militaires russes sont elles aussi très vides. Se pourrait-il que tout cela  ne soit qu'une vaste ruse des Russes qui arrivent à dissimuler des centaines de blindés dans des endroits inconnus des Occidentaux ? Il parait peu probable que ces 450 à 500 T-90M (différence entre les tanks produits et ceux dont la perte est visuellement confirmée) puissent ainsi échapper à la surveillance satellite, mais ce n'est pas impossible.



Gagner de l'expérience

De l'aveu des Russes eux-mêmes, les "troupes de chocs" envoyées à l'assaut des positions ukrainiennes ne font pas long feu. Mais il semble que les Russes emploient depuis 2023 des tactiques consistant à envoyer à l'abattoir des troupes sacrifiables, en très grand nombre, pour saturer et affaiblir les défenses ukrainiennes. Une fois les Ukrainiens affaiblis et/ou à court de munitions, les Russes envoient leurs troupes d'élite pour conquérir le terrain. C'est une tactique d'abord employée par le groupe Wagner, qui était composé de mercenaires expérimentés (environ 10 000) et de recrues trouvées dans les prisons russes (environ 40 000). Ces derniers ont eux un taux de pertes effroyable (le groupe Wagner a eu plus de 20 000 morts), mais l'objectif fixé a été atteint : Bakhmut a été prise.

Depuis, le reste de l'armée russe a repris cette tactique, et si les pertes humaines sont effroyables, cela permet à l'armée russe de continuer sa progression. Surtout, ce genre de tactique permet aux troupes d'élites de minimiser leurs pertes, l'essentiel de celles-ci étant subies par les troupes "sacrifiables". Et donc, les troupes d'élites peuvent gagner de l'expérience avec chaque combat.

Il y a également un autre groupe qui peut accumuler de l'expérience : les opérateurs de drones. Il semble que les Russes ont un programme pour augmenter l'expérience de leurs opérateurs de drones, les envoyant d'abord à Kherson se "faire la main" en tuant des civils dans d'horribles "safari humains" avant de les envoyer ensuite vers d'autres secteurs pour soutenir les offensives russes.

Cette stratégie semble porter ses fruits. Un groupe de dronistes russes, Rubicon, a causé de nombreuses pertes aux Ukrainiens dans le saillant de Soudja, et opèrent maintenant du côté de Pokrovsk. On sait peu de choses sur ce groupe, à part qu'ils publient beaucoup de vidéos montrant des pertes ukrainiennes. Et témoignent ainsi de l'expérience accumulée par certains opérateurs de drones russes.

Dès lors, on peut très bien imaginer que les Russes, en quelque sorte, trouvent un avantage à prolonger le conflit: cela leur permet de former des unités spécialisées et expérimentées. Et peu leur importe s'il faut chaque jour payer un fort "prix du sang", car il est payé par la "chair-à-canon" dont Poutine se contrefiche.



La guerre éternelle

En mars-avril 2025, pour expliquer pourquoi Poutine a refusé les termes de la "paix" proposée par le traître Trump, termes qui sont très favorables aux Russes et très défavorables aux Ukrainiens, plusieurs analystes ont avancé l'idée que la Russie ne peut tout simplement pas se permettre d'arrêter la guerre. Plusieurs arguments sont avancés pour défendre cette thèse:

  1. l'économie russe, tournée vers la guerre, s'effondrerait si celle-ci se termine
  2. Poutine ne tient pas à ce que des centaines de milliers de vétérans, pour certains très dangereux, reviennent à la vie civile, ce qui en Russie rappelle l'histoire du capitaine Kopeikin.
  3. La guerre permet à Poutine de réprimer ses opposants et de bâtir une cohésion nationale.

Personnellement, je trouve le premier argument incertain (trop de choses qu'on ignore sur l'économie russe) et les deux autres sous-estiment probablement la solidité du pouvoir de Poutine. Mais ce ne sont pas des arguments absurdes: ils sont, pour autant que je le sache, peut-être vrais, ou du moins suffisamment plausibles pour que les dirigeants russes en tiennent compte lors de leur décision de continuer la guerre. A noter que le premier argument n'est pas en contradiction avec l'hypothèse que j'ai faite: l'économie russe pourrait à la fois bien se porter actuellement ET s'effondrer si la paix est signée.

Quoi qu'il en soit, au moins dans leur rhétorique, les dirigeants russes comptent sur une guerre très longue et n'envisagent pas un retour à la paix avant longtemps. Mais, d'un autre côté, il y a de très sérieux doutes en la capacité des Russes à pouvoir mener cette "guerre éternelle".



Conclusion

Cela fait 3 ans que les trolls russes fantasment sur la puissance de l'armée russe tiennent des discours du genre "si la Russie le voulait vraiment, elle balaierait l'Ukraine en trois jours". Ce ne sont que des foutaises. La Russie a engagé tout ce qu'elle pouvait en Ukraine, et s'est cassé les dents. De rares forces  n'ont pas été engagées, non à cause de la "modération" du pouvoir russe, mais par l'impossibilité matérielle d'employer ces moyens (la Marine hors flotte de la mer noire) et/ou par le coût politique que cela représenterait (les forces de dissuasion nucléaires, les conscrits etc), coût que Poutine n'est pas encore disposé à payer. 

Comme l'a montré la rébellion de Prigojjine, il n'y a pas d'armée russe en réserve prête à tout balayer. Ou du moins, il n'y en avait pas en 2023. Deux ans plus tard, il est peu probable, mais pas impossible, que la Russie accumule lentement mais sûrement une force capable d'affronter une partie des pays de l'OTAN, et ce très prochainement. Le général Grynkevich, chef militaire de l'OTAN, pense que ça pourrait même arriver en 2027

Et, dans cette optique, le pouvoir russe a tout intérêt à faire traîner la guerre en Ukraine (jusqu'à ce qu'il soit prêt à frapper l'OTAN) et donc à faire croire qu'il est en train de "perdre la guerre". Non pour tromper les généraux occidentaux (qui, contrairement à 2022, prennent maintenant au sérieux la menace russe), mais pour tromper les opinions publiques. Combien de fois avons-nous vu, dans les commentaires d'un article de journal sur la menace russe, des trolls disant "on nous dit qu'ils sont embourbés en Ukraine et qu'ils représentent une menace pour l'OTAN ? c'est illogique" Le scénario que j'ai présenté montre que, logiquement, les deux énoncés peuvent être vrais.

Si je crois ce scénario peu probable, c'est parce que les hypothèses que l'on doit faire sont peu probables. Mais, même peu probable, il faut faire en sorte de s'y préparer, selon le bon vieux principe: "espérer le meilleur, mais se préparer au pire". 

Comment s'y préparer ? D'abord, en armant massivement l'Ukraine. Plus les Ukrainiens démolissent l'armée russe, moins le scénario d'une attaque contre l'OTAN est probable. Ensuite, en menaçant les Russes à leur tour, par exemple de prendre immédiatement l'enclave de Kaliningrad si la Russie envahit le moindre bout de territoire d'un pays de l'OTAN. Et surtout, d'avoir les moyens militaire et la volonté politique d'exécuter cette menace si les Russes attaquent. Enfin, en contrant la "guerre hybride" que mène la Russie: arrestation des saboteurs russes, fermeture des frontières, confiscation des avoirs russes, et surtout contrer tous ceux qui se font le relais de la propagande russe (par exemple en les frappant d'indignité nationale pour les plus influents d'entre eux).



lundi 26 mai 2025

L'Ukraine fait-elle exprès de perdre la guerre ?

Depuis plus de 18 mois, l'armée ukrainienne est présentée, non seulement dans les média russes mais aussi dans la plupart des médias occidentaux, comme épuisée, inférieure en nombre et en équipement à l'armée russe, et au bord de la rupture. Les réformes nécessaires (élargissement de la conscription, meilleures méthodes d'entrainement, meilleur commandement) tardent à se mettre en place, et l'offensive russe, qui dure maintenant depuis octobre 2023, se poursuit toujours de plus belle, au point que les Ukrainiens disent maintenant redouter une nouvelle offensive d'été russe.

Aujourd'hui je voudrais explorer une hypothèse un peu folle, mais qui mérite qu'on se pose au moins la question: et si c'était délibéré ? Et si les Ukrainiens faisaient exprès de perdre la guerre, ou plutôt, faisaient exprès de donner l'impression de perdre la guerre ?

Disons-le d'emblée, cette hypothèse ne résiste pas au rasoir de Hanlon« Ne jamais attribuer à la malveillance ce que la bêtise suffit à expliquer.  Il est bien plus probable que les difficultés des Ukrainiens s'expliquent par des erreurs de commandement auxquelles j'ai consacré quatre billets [1][2][3][4], qu'à un plan délibéré. Difficultés qui sont ensuite exagérées par les journalistes pour faire vendre du papier, et qui donnent l'impression que l'Ukraine perd la guerre. Mais, aussi improbable soit-elle, cette hypothèse expliquerait bien des choses comme je vais l'expliquer.



Une gigantesque feinte ?

La principale raison qui me fait envisager cette hypothèse est le rythme de progression russe.  Cela fait maintenant 18 mois que les Russes "grignotent" constamment les défenses ukrainiennes, avec parfois quelques accélérations mais globalement ça reste un rythme de progression tout juste suffisant pour qu'ils aient l'illusion de "gagner la guerre" mais trop lent pour percer ou simplement pour progresser significativement, même si on teint compte que l'armée russe est maintenant principalement une armée d'infanterie bien moins mécanisée qu'elle ne l'était en 2022. Et surtout, si les Ukrainiens étaient réellement au bord de l'effondrement, il devrait y avoir une accélération. Il y en a bien eu une petite accélération de juillet à novembre 2024, mais celle-ci peut s'expliquer par des Russes qui "mettent le paquet" juste avant les élections américaines plus que par un fléchissement des défenses ukrainiennes. L'hypothèse d'une feinte ukrainienne n'est pas la seule qui peut expliquer ce phénomène (par exemple, ce pourrait être les Russes qui freinent délibérément leurs avancées), mais elle reste l'hypothèse la plus simple.

Il y a aussi quelques épisodes qui font froncer les sourcils, comme quand Budanov, le chef du renseignement ukrainien et très souvent optimiste sur l'issue de la guerre, aurait dit en comité réduit qu'en l'absence de négociations sérieuses avant l'été 2025, l'existence même de l'Ukraine serait en jeu. Même si d'autres ont dit que la citation était inexacte, et que l'administration ukrainienne a officiellement démenti, l'ensemble de la séquence fait penser à une fuite organisée par Budanov lui-même, une manière de leurrer les Russes, de donner du crédit à l'idée que l'armée ukrainienne serait au bord de l'effondrement. 

De même, les Ukrainiens ne démentent que mollement les nombreux articles les présentant comme "au bord de l'effondrement" dans la presse occidentale. Ils ont laissé s'installé ce narratif (bien nourri par les trolls russes qui le répètent en boucle depuis des années) et concèdent souvent avoir de grandes difficultés sur le terrain.

Enfin, il y a la fâcheuse habitude du haut commandement ukrainien de colmater les brèches du front en envoyant des bouts de brigades. C'est le genre de truc que n'importe quel commandant un peu compétent ne ferait qu'en ultime recours, tant cela va à l'encontre de toute bonne gestion des ressources militaires disponibles. Or, les Ukrainiens le font régulièrement depuis octobre 2023 (et même avant). Tout cela donne l'impression que les Ukrainiens sont constamment au bord de l'effondrement, et pourtant ils tiennent toujours et, d'après leur statistiques (dont j'ai discuté la fiabilité) sont même en train d'infliger de plus en plus de pertes aux Russes.



Pourquoi l'Ukraine voudrait-elle "perdre la guerre" ?

Si un des principes de l'Art de la Guerre est bien de feindre la faiblesse quand on est fort, quel serait l'intérêt pour l'Ukraine d’apparaître constamment au bord de l’effondrement ? Réponse simple: pousser les Russes à les attaquer, encore et encore, en se disant que l'Ukraine finira bien par craquer. 

J'en ai déjà parlé il y a près d'un an: en octobre 2023, la meilleure stratégie pour les Russes aurait été de réduire l'intensité des combats, laisser les Ukrainiens s'épuiser dans une contre-offensive qui ne menait à rien et reconstituer leur armée pour attaquer en force plus tard. Le lent grignotage des défenses ukrainiennes est la stratégie la plus coûteuse, pour les Russes, et la plus incertaine.

De plus, avec Donald Trump qui est prêt à "stopper les combats" sans offrir une quelconque garantie de sécurité à l'Ukraine, et donc à revenir à la situation expliquée au précédent paragraphe, le fait que les Russes croient l'Ukraine au bord de l'effondrement incite Poutine à refuser un plan qui lui est pourtant très favorable. Est-ce que ce sera suffisant pour que Trump se décide enfin à agir contre Poutine ? Je ne le pense pas, et d'ailleurs, si cette "gigantesque feinte" a été mise en place, ce fut bien avant l'élection de Trump. Les Ukrainiens ont d'autres plans.

Il ne faut pas oublier que l'objectif stratégique pour l'Ukraine, c'est de chasser entièrement les Russes de son territoire. Pas simplement de résister, de tenir les lignes actuelles, mais bien de vaincre les Russes. Et cela ne pourra se faire que si la Russie s'écroule économiquement et/ou militairement. Militairement, cela voudrait dire mettre l'armée russe "KO debout", c'est à dire dans une situation où, n'ayant pas perdu de terrain, les Russes ont perdu tant d'hommes et de matériels qui ne pourront pas résister à une contre-offensive ukrainienne.



Les Ukrainiens peuvent-ils contre-attaquer ?

Encore faudrait-ils que les Ukrainiens en aient les moyens. Or, d'après les informations disponibles en sources ouvertes, ce n'est pas le cas, d'autant plus avec l'arrêt des livraisons américaines suite à la prise de fonction de Trump. Les pertes matérielles des Ukrainiens sont grandes; pire, d'après les chiffres Oryx, le rapport des pertes visuellement confirmées oscille actuellement autour de 1,5:1 en faveur des Ukrainiens. Ce rapport de perte est malgré tout trop peu favorable à l'Ukraine compte tenu de la différence de taille entre les deux pays. Il faudrait au moins du 3:1 pour que l'attrition favorise l'Ukraine. Or, ces trois dernier mois, on constate que les pertes ukrainiennes sont supérieures à la moyenne tandis que celles des russes sont dans cette moyenne. Autrement dit, en analysant les données OSINT, on ne peut qu'aboutir  à la conclusion que l'Ukraine perd la guerre d'attrition.

Mais, quand j'ai analysé la fiabilité des chiffres ukrainiens, je suis arrivé à la conclusion que les Ukrainiens ne montrent pas tout ce qu'ils détruisent, loin de là. Dans l'hypothèse de ce "scénario de la grande feinte", il est logique que les Ukrainiens le fassent délibérément, justement pour entretenir l'illusion qu'ils sont en train de perdre la guerre d'attrition. De même, ils pourraient également mentir sur certaines statistiques, comme le nombre de bombardements russes, le nombre de drones/missiles attaquant l'Ukraine chaque nuit, là encore pour donner l'impression que tout va bien pour la Russie, jusqu'à ce que les Russes soient effectivement épuisés.

Cela dit, même à supposer que les Russes sont bien plus mal que ce que les données OSINT le laissent penser, et donc qu'ils perdent la guerre d'attrition, vu l'avantage défensif de la guerre actuel, il faudrait énormément de ressources aux Ukrainiens pour reconquérir durablement un quelconque territoire, même face à une armée russe affaiblie. Ressources que les Ukrainiens n'ont probablement pas. Donc, même avec des hypothèses les plus optimistes pour l'Ukraine, cela semble être une impasse. Sauf à imaginer que les Ukrainiens ont une arme secrète pour désactiver tous les drones, mais là on est plus dans le domaine de la science fiction que dans l'analyse militaire.

Il y a peut-être l'espoir que la Russie s'effondre économiquement, ou que les Russes, face à des pertes démentielles pour des gains mineurs, finissent par se révolter, mais je pense le premier difficile à prévoir et le second très improbable. Ou alors, les Ukrainiens comptent sur une erreur de Poutine, mais laquelle ? Je ne sais pas.

En fin de compte, la réponse est peut-être que, même sans espoir de pouvoir contre-attaquer, les Ukrainiens veulent arriver au point d'épuisement de la Russie, et qu'ils suivent donc la stratégie qui leur donne le plus de chance d'obtenir ce résultat rapidement, avec en plus le mince espoir que la Russie finisse par craquer complètement.



Et Koursk ?

L'attaque surprise dans la région de Koursk, en août 2024, donne des arguments à la fois pour et contre cette hypothèse de la "grande feinte". D'un côté, cela a prouvé que les Ukrainiens avaient des ressources bien plus importantes que ce qui était alors envisagé dans les média occidentaux, et ont su garder le secret jusqu'à leur attaque.  D'un autre côté, cette attaque va complètement à l'encontre de la stratégie même de faire croire à la Russie que l'Ukraine est au bout du rouleau.

On peut envisager au moins deux raisons, qui peuvent être complémentaires:

  1. vu l'importance des élections américaines dans le résultat de cette guerre, les Ukrainiens ont pu considérer qu'il était vital de démontrer que leur cause n'était pas perdue, allant à l'encontre de la rhétorique de Traitor Trump. Si tel était le cas, ce fut en vain; de toute manière, les électeurs américains accordent généralement assez peu d'importance à ce qui se passe à l'étranger
  2. l'opération était au départ censée être un simple raid pour capturer des prisonniers russes mais, ayant réussi bien au delà du plan initial, les Ukrainiens ont choisi d'occuper le terrain même si cela allait contre leur stratégie générale, par pure opportunité. Cela expliquerait aussi pourquoi les buts de cette opération étaient nébuleux
Ce dernier point expliquerait (mais n'excuserait pas) pourquoi les Ukrainiens n'avaient pas prévu une logistique suffisante et se sont ensuite relativement mal défendu. 



Conclusion

Je le redis: ce scénario d'une "grande feinte" est improbable. Je lui accorde moins de 5% de chance d'être vrai. Il est bien plus probable que les difficultés ukrainiennes soient bien réelles, et non feintes. Mais, si j'ai voulu consacré un peu de temps à l'explorer, c'est pour rappeler que, pour atteindre leurs objectifs stratégiques, les Ukrainiens ont tout intérêt à ne pas dire toute la vérité, non pas en exagérant leurs succès (comme les trolls russes veulent le faire croire) mais au contraire en les minimisant. D'autres mensonges peuvent aussi exagérer la menace russe, comme par exemple annoncer plus de drones russes lancés (et abattus). Après tout, les destructions constatées peuvent tout aussi bien être le résultat d'une attaque de 50 drones (dont 40 interceptés)  que celui d'une attaque de 250 drones (dont 240 interceptés). 

Du fait de l'incapacité (ou plutôt, du manque de volonté) des Occidentaux à livrer les armes nécessaires à l'Ukraine, et ne le faisant que trop peu et trop tard, l'Ukraine a toutes les raisons de faire croire qu'elle est au bord de l'effondrement.  Reste le risque que, si la situation se dégrade réellement, les Occidentaux ne réagiront pas d'avantage que d'habitude, étant trop habitués aux nouvelles d'un possible effondrement immédiat.

lundi 4 septembre 2023

Contre-offensive ukrainienne : bilan du mois d'août

Le mois d'août s'est achevé, et les constats que j'avais fait fin juin et fin juillet se confirment, à quelques nuances près.
 
terrain regagné par l'Ukraine @Pouletvolant3

 


Sur le plan du terrain reconquis, il y a eu quelques avancées petites mais significatives (Urozhaine, Robotyne, et plus récemment la ligne de défense russe percée près de Verbove). Cela reste du grignotage et on est encore loin d'une quelconque percée. Mais si comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, l'armée ukrainienne a une stratégie à long terme de destruction des moyens de défense russes (artillerie, MLRS, DCA, équipement spéciaux), ce qui compte, ce n'est pas le territoire, mais les pertes russes.


Les succès de la stratégie d'attrition


Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels (c'est à dire avant mars 2023) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août

  • Artillerie (de 100 à 200/mois): 290 (mars) > 238 (avril) > 553 (mai) > 688 (juin) > 677 (juillet) > 691 (août)
  • MLRS (de 10 à 65/mois): 48 (mars) > 17 (avril) > 31 (mai) > 57 (juin) > 67 (juillet) > 36 (août)
  • DCA (de 5 à 40/mois): 32 (mars) > 16 (avril) > 38 (mai) > 56 (juin) > 73 (juillet) > 38 (août)
  • Équipement Spécial (de 10 à 30/mois): 66 (mars) > 63 (avril) > 99 (mai) > 122 (juin) > 138 (juillet)  > 113 (août)


On voit que pour l'artillerie et les équipements spéciaux, la "chasse" s'est bien ouverte en mars et qu'il y a une accélération ces derniers mois; il y a bien une stratégie à long terme, qui a commencé bien avant les premiers mouvements offensifs ukrainiens début juin. Concernant l'artillerie, on a battu de peu le record du mois de juin; pour les trois autres catégories, les chiffres sont un peu inférieurs. Cependant, les chiffres d'autres catégories (en particulier les tanks et blindés) sont en hausse, si bien que si on considère le total des équipements terrestres (tels que comptablisés par Ragnar Gudmundsson), le mois d'août a totalisé 2206 équipements russes perdus, ce qui est plus que le précédent record de mars 2022 (2151 équipements).

Bien sûr, ces chiffres sont probablement surestimés (je pense qu'il faut retirer 1/3, voir 1/2 aux chiffres annoncés par les Ukrainiens pour avoir une estimation plus proche de la réalité). Si on se fie aux pertes confirmées par Oryx, on est, depuis le début de la contre-offensive ukrainienne, à un ratio un peu supérieur à 3:2 en faveur des Ukrainiens: les Russes perdent donc toujours plus de matériel, mais l'écart est moindre qu'avant la contre-offensive. A noter que ce ratio évolue positivement depuis le début de la contre-offensive: en juin, les Ukrainiens perdaient plus de matériel; en juillet, c'était à peu près équilibré. En août, ce sont les Russes qui perdent plus de matériel. Qu'en sera-t-il en septembre-octobre ?

Toujours est-il que l'Ukraine semble prendre le dessus sur la Russie dans deux domaines où celle-ci était auparavant dominatrice:

  1. l'artillerie: l'important travail de contre-batterie mené par l'Ukraine ces derniers mois semble porter ses fruits: il y a de proportionnellement plus d'artilleurs morts (parmi les morts russes identifiés par Mediazona/bbc), les soldats russes se plaignent d'un manque de soutien d'artillerie, "Arty Green" explique que les Ukrainiens tirent maintenant presque autant d'obus que les Russes, et les Ukrainiens semblent progresser un peu plus rapidement sur le terrain. Ce sont des "petits signaux", qui ne montrent pas un effondrement de l'artillerie russe mais un affaiblissement significatif et durable.
  2. les frappes à longues portées: outre les frappes avec les SCALP/Stormshadows (qui sont limitées par le faible nombre de missiles donnés à l'Ukraine), le mois d'août a vu d'impressionnantes frappes ukrainiennes à très longue portée menées par des drones (maritimes ou aériens) et même un raid de commandos en Crimée et des opérations spéciales au cœur même de la Russie. Ces frappes ont endommagé ou détruits de nombreux équipements très chers et difficilement remplaçables: navires de ravitaillement, bombardiers Tu-22M3, avions  transporteurs Il-76, batterie S-400, etc. Pendant ce temps, la Russie a comme d'habitude gaspillé ses "missiles de haute précision" sur des écoles, des cathédrales, des silos à grains, etc.


On voit donc l'Ukraine prendre l'ascendant dans tous les domaines, y compris ceux où elle partait avec un désavantage gigantesque. Mais est-ce que ces succès suffisent à mettre l'armée russe dans une situation de "KO debout" c'est à dire dans une situation où, sans avoir perdu beaucoup de terrain, elle a perdu suffisamment d'équipements-clefs (artillerie, radars, DCA, etc) pour ne plus être capable de mener une défense efficace ? Hélas, rien ne le laisse supposer actuellement. Et surtout, même si l'Ukraine parvenait à mettre l'armée russe dans un tel état, aura-t-elle les moyens et le temps de percer les lignes russes puis d'exploiter dans la foulée ? Cela semble fortement compromis.

 

Une contre-offensive qui semble compromise


Déjà, sur le temps: l'automne avance à grand pas, et il ne reste plus aux Ukrainiens que quelques semaines pour réaliser cette percée puis l'exploiter avant le retour de la raspoutitsa. C'est court. 

Ensuite, sur les moyens. Il semble que toutes les brigades ukrainiennes sont maintenant engagées. Du moins, elles figurent près du front sur les cartes. Mais il m'est difficile de comprendre l'ordre de bataille ukrainien. Prenons par exemple le groupe de brigades au sud d'Orikhiv, qui semble maintenant porter la contre-offensive. Il y a en théorie 6 brigades mécanisées (33e, 47e, 65e, 116e, 117e et 118e), 2 brigades d'assaut aérien (46e et 82e) et 5 brigades de la garde nationale (3e, 11e, 12e, 14e, 15e) plus quelques autres unités. Soit, potentiellement, environ de 30 000 à 60 000 combattants dans un terrain de 100 km2. Cela devrait grouiller de monde. Or, il semble que ce ne soit pas le cas. Les assauts semblent être menés par seulement 3 brigades (46e, 47e, 82e) avec parfois l'appui de quelques autres unités. Pourquoi ?

De plus, la structure de commandement semble floue. Pour la contre-offensive, l'armée ukrainienne a créé 2 corps d'armée (9e et 10e). Michel Goya supposait que l'axe Orikhiv était sous la responsabilité d'un corps, et l'axe "Velyka Novosilka" d'un autre. Or, il semble au contraire que ces corps d'armée sont tous les deux sur l'axe Orikhiv, et que le 10e corps est seulement composé de 4 brigades + 1 bataillon "Skala": 46e, 116e, 117e et 118e. Les 47e et 82e ferait-elle partie du 9e corps ? avec les 33e et 65e brigades mécanisées ? C'est fort possible. Et qu'en est-il des 5 brigades de la garde nationale qui sont également dans le secteur ? Si oui, ça doit être un joyeux bordel de commander dans ce secteur, avec deux structures de même niveau commandant chacun des brigades qui doivent coopérer entre elles.

Cela dit, il est curieux que la contre-offensive (qui semble s'être uniquement focalisé sur l'axe Orikhiv) repose uniquement sur quelques brigades. Bien entendu, les Russes prétendent que c'est parce que toutes les autres brigades réservées pour la contre offensive ont été "détruites", mais c'est un très probablement mensonge. Si on se fie aux destructions répertoriées par Oryx, on sait que les Ukrainiens perdu seulement 10-15% du matériel donné pour la contre offensive. Même s'il faut augmenter ce chiffre pour tenir compte des pertes non répertoriées, on est encore loin de l'épuisement. En outre, une des brigades ayant subit le plus de perte (la 47e mécanisée) est justement une des trois brigades qui sont toujours à la pointe de l'attaque. Donc une fois écartée l'hypothèse de l'épuisement, comment expliquer que si peu de brigades ukrainiennes sont impliquées dans ce qui est pourtant la plus importante opération militaire de 2023 ?

La première explication (et la plus probable) est que les Ukrainiens manquent de munitions, de matériel de déminage, et qu'ils doivent se contenter d'attaquer avec seulement quelques brigades, car ils n'ont pas de quoi alimenter un effort offensif plus important.

La seconde explication serait que l'armée ukrainienne est trop désorganisée, que sa logistique est trop compliquée du fait de la diversité du matériel occidental livré, et que cela limite donc fortement ses capacités offensives, laissant donc une grande partie de son potentiel inexploité.

La troisième explication (et la moins probable) est que l'Ukraine s'apprête à lancer une nouvelle contre offensive ailleurs. Cela peut sembler impossible, car presque toutes les brigades ukrainiennes semblent sur le front, mais nous verrons qu'il y a (potentiellement) de la réserve. Notons que deux des meilleurs brigades ukrainiennes (92e et 93e) se trouvent actuellement à l'arrière pour être réorganisées/rééquipées. Notons aussi que certaines brigades (par exemple la 35e brigade de marine) ont été à la pointe de la contre-offensive, alors que sur le papier elles étaient engagées dans un autre secteur (Marinka, pour la 35e brigade). De plus, en fonction des secteurs, les unités sur place pourraient fournir un appui sérieux pour une contre-offensive.


Unités présentes @Pouletvolant3

 

Une nouvelle contre-offensive ?


Donc, tout en gardant à l'esprit que c'est peu probable, demandons-nous où pourrait avoir lieux cette contre-offensive surprise. J'avais indiqué 5 axes possibles pour la contre-offensive (juste avant que celles-ci ne débute) et les Ukrainiens ont effectivement attaqués sur 2 des 5 axes indiqués (que j'avais estimé être les plus probables). Reste donc 3 axes possibles.

Commençons par le secteur de Bakhmut, où les Ukrainiens ont reconquis un peu de terrain depuis mai. Il y a encore là bas de très bonnes unités ukrainiennes, qui pourraient contre-attaquer surtout si elles sont renforcées. Cependant, je pense que ce n'est plus le bon moment pour attaquer dans ce secteur. Le bon moment, c'était en juin - début juillet tout au plus. Depuis, les troupes russes (qui avaient remplacé Wagner à la va-vite) ont pu s'habituer au terrain et construire des lignes de défenses plus efficaces, ce qui rend le front plus difficilement perçable à cet endroit.

Plus intéressant est le secteur de Kherson où, depuis 2 mois, les Ukrainiens mènent des raids commandos et parviennent à maintenir une présence permanente sur la rive est du fleuve. Il semble que les forces russes dans ce secteur sont débordées (cf les plaintes de la 205e brigade), que leurs meilleures unités sont partie se battre du côté de Tokmak, aussi il y a une belle opportunité pour les Ukrainiens, s'ils arrivent à faire passer plusieurs brigades, de prendre rapidement du terrain et menacer toute la connexion terrestre avec la Crimée. Le problème, ici, est avant tout logistique. Il faut pouvoir acheminer et ravitailler (par bateau) plusieurs brigades pour pouvoir percer. Or, cela fait 3 mois que les Russes ont fait sauté le barrage de Nova Kakhovka, détruisant de fait un atout maître qu'ils avaient dans ce secteur. Si les Ukrainiens ont mis à profit ces 3 mois pour constituer une flotte de transport/ravitaillement conséquente (ne pas oublier que le principal chantier naval ukrainien est à Mikolaiv, à seulement 40km de Kherson), ils peuvent surprendre les Russes. Avec quelles unités ? il leur faudrait des brigades d'infanterie légère, et quelques troupes de choc pour les assauts. Idéalement, les troupes de marines, mais celles-ci sont déjà engagées sur l'axe "Velyka Novosilka". Mais le sont-elles vraiment ? De plus, lors de mon "bilan de juillet", j'avais souligné de beaucoup d'unités de défense territoriale avaient été retirées du front. Peut-être que ces brigades, moins équipées que les brigades mécanisées, seraient idéales pour ce type de mission. Cependant, elles n'ont probablement pas les compétences pour être utilisées dans un rôle offensif.

Les Russes mènent actuellement des opérations offensives au nord-est, sur la ligne de front Kupyansk-Lyman. Les Ukrainiens y ont donc dépêché des renforts. Maintenant, imaginons que d'ici quelques semaines,  les Russes sont obligés d'envoyer leurs dernières réserves (qui se trouvent dans la région nord) vers le sud, et que les unités russes de premières lignes sont affaiblies par plus d'un mois d'attaques infructueuses contre les défenses ukrainiennes. Cela serait alors une belle opportunité de contre-attaque aux Ukrainiens, d'autant qu'il semble que, dans la région, il n'y a qu'une seule ligne fortifiée russe (contre au moins 3 dans le sud). Cela pourrait justifier que les Ukrainiens fassent un raffut sur les "100 000 russes" présents dans le coin, et envoient donc logiquement des troupes en renfort. Ainsi, parmi les nouvelles brigades, il y a la au moins 4 brigades mécanisées (21e 32e, 43e, 88e) qui sont venues renforcer les unités déjà présentes. Si on y ajoute les 92e et 93e brigades, cela commencera à faire une force de frappe conséquente, si une opportunité se présente.

Enfin, il reste une dernière possibilité, complètement folle, a priori impossible même, mais qui, si elle réussit, offre la victoire en 15 jours à l'Ukraine. Il y a un endroit du front, certes très bien défendu, mais qui n'a qu'une seule ligne de défense. Et derrière cette ligne, rien: pas de champ de mine, pas de fortifications, et un énorme objectif stratégique. Percer à cet endroit demanderait aux ukrainiens qu'ils amassent, en toute discrétion, au moins une vingtaine de brigades, qu'ils accumulent assez de pièces d'artillerie et d'obus pour saturer les défenses russes, qu'ils soient ensuite capables de prendre les défenses russes en seulement quelques jours. Bref, une opération qui demande des mois de préparation discrète, un grand professionnalisme et d'énorme moyens, mais seulement quelques jours d'exécution car elle ne peut réussir que si la surprise est totale. Et quel meilleur moment pour cette opération que celui où les Russes sont persuadés que les Ukrainiens sont à bout de souffle, que toutes leurs unités sont engagées, qu'ils (les Russes) ne risquent plus rien ? Si les Ukrainiens parviennent à mener à bien ce plan, que je nommerais "plan D", cela restera dans les annales militaires.


Mais comme je l'ai dit, cela reste extrêmement improbable. Le plus probable, c'est qu'il n'y aura pas de nouvelle offensive surprise ukrainienne, et que dans un ou deux mois, il faudra faire le bilan final de cette opération qui se déroule actuellement au sud.


NB: je conseille la lecture de cet article très fouillé sur la contre-offensive ukrainienne

mardi 16 mai 2023

Objectif: Donetsk

Quand les experts militaires réfléchissent à "où vont contre-attaquer les Ukrainiens", ils répondent: "plus probablement, la région de Zaporizhzhia". C'est en effet le choix le plus logique, celui où, si les Ukrainiens arrivent à percer jusqu'à Mélitopol et/ou la mer d'Azov, les gains territoriaux auront le plus d'effet stratégique: isolement de la Crimée, division en deux de l'armée russe, etc.


La région de Luhansk est également citée comme une potentielle cible pour une contre-offensive, avec pour objectif la libération de Svierodonetsk/Lysychansk et la prise des noeuds logistiques Svatove et Starobilsk. Toutefois, une victoire dans cette région, bien qu'importante, ne serait pas suffisante pour gagner la guerre. On parle parfois d'un franchissement du fleuve dans la région de Kherson, opération qui semble difficile mais qui, en cas de succès, permettrait aux Ukrainiens de menacer la Crimée.


Il existe une autre possibilité, qui est rarement discutée tant elle parait folle, qui aurait pour but ultime de prendre la ville de Donetsk. Ca semble hors de portée de l'armée Ukrainienne, tant il semble impossible de prendre cette ville de 1 million d'habitants et qui est protégée par des fortifications mises en place depuis 2014. Et pourtant... Faisons un peu de fiction.


Et si, au lieu d'attaquer là où les Russes se préparent depuis des mois, les Ukrainiens attaquent là où les Russes ont continué d'attaquer tout l'hiver: Vuehledar, Marinka et Bakhmut ? Voici comment pourrait se passer leur plan.


Dans un premier temps (autour du 20 mai), les Ukrainiens attaquent du côté de Bakhmut. Ils commencent par reprendre du terrain avec leurs unités déjà sur place. Au nord, ils reprennent du terrain du côté de Vessele. Au sud, ils reprennent Klischiivka, Kurdyumivka, Ozaryanivka et Mayorsk pour avoir une tête de point à l'est du canal. La situation est préoccupante pour les russes, mais ceux-ci envoient des renfort et arrivent à stopper l'avancée Ukrainienne.


Quelques jours plus tard, c'est au sud que les Ukrainiens attaquent, à la fois avec les brigades sur place (68e et 72e) mais surtout avec 3-4 nouvelles brigades. Ils attaquent du côté de Pavlivka, mais aussi au sud de Velyka Novosilka et à l'est de Huliapole, pour atteindre les villes de Yehorivka et Staromlynivka. Et poursuivent ensuite selon les axes routiers:
au sud, l'axe Velyka Novosilka -  Staromlynivka - Novopetrykivka
au sud-est, l'axe Pavlivka - Yehorivka - Valeryanivka -> Volnovakha
à l'est, la T0509: Pavlivka - Mykilske -> Novotroitske

La progression est lente passée les premiers jours, et l'objectif Ukrainien semble être Marioupol. Aussi les Russes mettent le paquet pour empêcher les Ukrainiens d'atteindre cet objectif à la fois stratégique et symbolique.


C'est alors que, mi-juin, les Ukrainiens lancent leur attaque principale, avec le reste de leurs nouvelles brigades (et plusieurs anciennes brigades) et percent les défenses russes du côté de Soledar et à l'est de Toresk et exploitent immédiatement. De Soledar, ils vont vers le sud à travers Bakhmutkse vers la T0504. De Toresk, ils vont vers l'est (Kodema) vers la M03. Face à la menace d'encerclement, les troupes de Wagner (qui tentent toujours de capturer le dernier quartier d’immeubles tenu par les Ukrainiens) décampent comme ils le peuvent de Bakhmut, abandonnant leur matériel.


Les Ukrainiens les poursuivent et, dans la confusion, parviennent à recapturer Popasna et percent ensuite la ligne de 2014 (qui est dégarnie depuis 1 an)à l'est, tandis qu'au sud, en suivant la M03, ils percent la ligne de 2014 à Lohvinove. Une telle manœuvre est possible si la percée et l'exploitation sont suffisamment rapide. Après tout, il n'y a qu'une quarantaine de kilomètres et les Russes sont désorganisés.


La défaite à Bakhmut et la percée de la "ligne de 2014" provoquent un électrochoc en Russie. Medvedev réclame qu'on atomise l'occident (comme d'habitude). Poutine annonce une nouvelle mobilisation "partielle". Mais les ukrainiens continue à avancer et à prendre quelques villes. Cependant, leur progression est ralentie par les problèmes logistiques et ils doivent faire une pause de quelques semaines. Les russes profitent de la pause ukrainienne pour renforcer leurs défenses avec ce qu'ils peuvent: les réserves qu'ils ont du côté de Svatove, les réserves qu'ils ont du côté de Donetsk. tous les fonds de tiroir qu'ils peuvent trouver en Russie, et ils réorganisent comme ils le peuvent les forces russes qui se sont échappées de Bakhmut. Ils décrètent la "mobilisation totale" des territoires ukrainiens annexés, mais font face à une résistance de plus en plus grande. Et l'équipement manque. Néanmoins, le terrain urbain favorable aux défenseurs leur permet de "tenir" tant bien que mal, limitant la progression des Ukrainiens.


Après quelques semaines de progression lente, les Ukrainiens repassent à l'attaque fin juillet. Cette fois-ci, ils attaque au sud sur toute la ligne pour "fixer" les Russes, mais leur effort principal est au sud est, sur la ligne Mariinka - Novotroitske. Parallèlement, le groupe "de Bakhmut" ralentit ses attaques vers Luhansk pour se concentrer vers le sud. C'est alors que les Russes réalisent que l'objectif des Ukrainiens est d'encercler Donetsk; mais leurs troupes sont insuffisantes (malgré les nouveaux mobilisés jetés dans la bataille sans formation), les pertes s'accumulent, la panique gagne les "collaborateurs" du Donbas qui essaie de fuir, désorganisant encore plus les lignes russes.


L'état major russe décide alors d'un nouveau "geste de bonne volonté" et se replie de Donetsk, puis de Luhansk, pour se concentrer sur la défense du "pont terrestre". Poutine redéfinit les buts de "l'opération militaire spéciale" comme étant la protection de la Crimée. Pendant ce temps, Zelensky fait des visites triomphales dans le Donbas, tordant définitivement le cou au récit "séparatiste" des Russes.


Les Ukrainiens contrôlent alors tout le nord et l'est de l'Ukraine. Reste le sud, avec une priorité: Marioupol, qui est à seulement 60 km de la ligne de front. Les Himars se déchaînent et frappent toute la logistique russe. Puis, en septembre, les Ukrainiens repartent à l'assaut et capturent Marioupol en octobre: le "pont terrestre" est définitivement brisé. Quelques jours plus tard, environ un an après l'explosion du pont de Kerch, celui-ci est détruit définitivement. Toutes les troupes russes en Crimée, mais aussi dans les oblast de Kherson et de Zaporizhzhia se retrouvent bloquées sans ligne de ravitaillement. La défaite russe est alors totale.

 

 

Bien entendu, ce n'est qu'un scénario "idéal" et la contre-offensive Ukrainienne ne se déroulera probablement pas comme ça. Mais ça montre qu'il existe une possibilité de victoire réelle pour les Ukrainiens. En fait, ce n'est qu'une possibilité parmi d'autres. Je voulais l'évoquer car c'est celle dont on ne parle jamais.

Guerre en Ukraine: bilan du mois de juillet 2026

Ce mois-ci, la principale nouvelle est la libération de Kostiantynivka par la vaillante armée russe qui a fait s'effondrer le front ukra...