dimanche 21 juin 2026

L'efficacité de la défense anti-aérienne russe

Il y a un mois, le site internet La Vigie, dirigé par Olivier Kempf, a publié une analyse sur l’attaque ukrainienne aérienne du 16-17 mai 2026, attaque qui avait attiré l'attention car les Russes avaient déclaré avoir abattus ce jour-là plus de 1000 drones ukrainiens, ce qui constituait donc la plus grande attaque aérienne ukrainienne (du moins si on croit les chiffres russes, qui sont notoirement peu fiables). L'auteur de cette analyse est "O. Dujardin" (Olivier Dujardin, qui se présente ainsi: Spécialiste des capteurs [...] et chercheur associé au CF2R).

Cette analyse est plutôt solide (bien qu'un peu trop verbeuse à mon goût) et repose en grande partie sur des éléments factuels, mais il y a deux passages qui méritent une bonne critique. Et surtout, ses conclusions ont été démenties un mois plus tard, et de façon spectaculaire, par l'attaque du 18 juin contre la raffinerie de Moscou.

Après la pelle, voici la fameuse coupole volante du 18 juin



L’asymétrie entre les vidéos/photos des bombardements russes et ukrainiens

O. Dujardin constate, comme tout le monde, qu'il existe de nombreuses photos/vidéos montrant les succès des frappes ukrainiennes en Russie, et que parallèlement, on voit aussi  de nombreuses photos/vidéos montrant les drones et missiles russes frappant les cibles civiles ukrainiennes. 

Tant la Russie que l'Ukraine ont des lois réprimant la diffusion d'image des frappes adverses mais, selon O. Dujardin, en Russie "cette loi est massivement ignorée" tandis qu'en Ukraine, "cette répression est appliquée avec constance". Il ne donne aucune source justifiant ces deux affirmations. Or, il existe des contre-exemples à ce qu'il dit. Ainsi, le célèbre Z blogueur russe Maxim Kalachnikov a été arrêté pour suspicion d’assistance aux frappes de drones ukrainiennes contre la raffinerie de pétrole de Moscou le 16 juin. Inversement, il existe de nombreuses photos/images de frappes russes diffusés par les Ukrainiens sur les media sociaux. Contrairement à O. Dujardin, je ne me prononcerai pas sur qui, de l'Ukraine ou de la Russie, dissimule le plus efficacement les frappes de l'adversaire. En revanche, je constate que, dans l'article d'O. Dujardin, sur les 7 à 8 cibles qu'il considère comme confirmées, seules 1 ou 2 l'ont été par des vidéos "tournées par les Russes", la plupart étant confirmée par des données issues d'images satellites FIRMS ou par des vidéos fournies par les Ukrainiens. 

De fait, jamais l'auteur n'envisage l'hypothèse la plus simple (et très probablement la plus juste) pour expliquer cette différence: à savoir que les Russes ciblent délibérément les hôpitaux, immeubles d'habitations et autres cibles civiles, dans une stratégie de bombardements de terreur (vouée à l'échec, mais là n'est pas la question). Tandis que l'Ukraine, pour des raisons à la fois pratiques (il y a un plus grand nombre de cibles légitimes en Russie, et la production ukrainienne de drones/missile à longue distance était jusqu'à peu inférieure à la production russe) et politiques (l'Ukraine a tout intérêt à ne pas commettre de crimes de guerre pour ne pas perdre ses soutiens internationaux), vise essentiellement des cibles légitimes. 

Une telle omission interroge sur les intentions de l'auteur. De plus, il se trompe quand il affirme que: "les images satellites prises sur l’Ukraine sont indisponibles en Occident, mais sont assez largement diffusées sur la Russie". En effet, les "OSINTers" occidentaux utilisent très souvent des images satellites de l'Ukraine (@Clément molin pour ne citer qu'un exemple). Autre exemple: CovertCabal et jompy ont obtenu les images satellites des dépôts militaires ukrainiens pour leur travail de comptage, tout comme ils le font pour les dépôts militaires russes.

Le but d'O. Dujardin est-il donc d'éclairer son lecteur ? Ou de faire passer en douce la propagande russe qui veut qu'ils envoient leurs drones et missiles "uniquement sur des cibles militaires" alors que les données disponibles montrent que ces frappes touchent très majoritairement des cibles civiles? Si son but était de rappeler qu'il y a aussi des cibles militaires touchées en Ukraine, l'auteur aurait pu faire valoir un argument bien plus valide (et qui ne donne pas cette désagréable impression de minimiser les frappes russes sur les civils ukrainiens), à savoir que la communauté OSINT est très majoritairement pro-ukrainienne, et que ceux-ci ont peut-être plus envie de s'intéresser aux dégâts causés par les frappes ukrainiennes que ceux causés par les frappes russes. 



"Si l’on tient les chiffres russes pour exacts, ..."

C'est surtout dans la conclusion que ça devient du grand n'importe quoi:

"Si l’on tient les chiffres russes pour exacts, on aboutit à un taux d’interception proche de 99 %, avec 1 054 vecteurs abattus. Même en retenant uniquement la déclaration de 556 drones détruits dans la seule nuit du 16 au 17 mai, le taux d’interception resterait supérieur à 98 %. [...] dans tous les cas, il faut reconnaître que la défense anti-aérienne russe apparaît redoutablement efficace, même si cette efficacité repose sur un très grand nombre de systèmes de défense de tous types. On est alors très loin de l’image d’une défense anti-aérienne russe défaillante, telle qu’elle est parfois présentée dans certains médias."

C'est sur que si on tient "les chiffres russes pour exacts", on peut arriver à n'importe quelle conclusion, y compris la plus absurde. En fait, et comme O. Dujardin le précisait dans son analyse, on ne sait pas combien l'Ukraine a tiré de missiles/drones, et on ne sait pas combien ont atteint leur cible. Au minimum les 7 ou 8 confirmées visuellement, mais il peut y en avoir bien plus qui ne sont pas documentées. De fait, l'armée Ukrainienne dit avoir touché 46 cibles, certaines pouvant l'avoir été par plusieurs missiles/drones.

On pourrait donc comparer le nombre de cibles visuellement confirmées comme touchées (7 ou 8) et le nombre de cibles revendiquées par les ukrainiens ce jour-là (46), pour établir un taux de confirmation, qui est une information qui fait du sens. On peut aussi considérer les chiffres ukrainiens, qui donnent un taux d'interception chaque jour (nombre tirés/abattus pour les drones et chaque type de missiles). Ca reste du déclaratif, mais au moins c'est un taux d'interception. 

Mais diviser le nombre de cibles confirmées par le nombre de vecteurs que les Russes disent avoir abattus, c'est juste quelque chose qui ne fait aucun sens en soit. Alors certes, O. Dujardin en est un peu conscient, et ne prend les déclarations russes que comme une limite supérieure au nombre de drones/missiles envoyés par l'Ukraine. Ce qui ferait du taux qu'il calcule (1 à 2%) le taux minimal de réussite ukrainien. Ce qui est une non-information. Et comme je l'ai dit plus haut, le taux réel n'est tout simplement pas calculable avec les chiffres que donne O. Dujardin. Pour information, Xavier Tytelman rapporte, dans une de ses vidéos (à 4:25), que 60% des drones envoyés par l'Ukraine sont interceptés, et que 30% passent (il manque 10% dans ses calculs). 

Mais O. Dujardin fantasme sur une défense russe "redoutablement efficace". Les images de drones survolant Moscou et Saint-Petersbourg, les raffineries qui flambent les unes après les autres plaident au contraire pour une défense défaillante. Une chose est sûre: plus le temps passe, plus la défense aérienne russe a du mal à arrêter les drones et missiles ukrainiens. Je renvoie à l'analyse par Donald Hill des défenses anti-aériennes russes.

Surtout que O. Dujardin poursuit sur sa lancée, à croire que le "si" du départ n'était qu'une précaution oratoire et que O. Dujardin y croit vraiment: "Se pose alors la question de la survivabilité de ces vecteurs, notamment de leur détectabilité. Bien qu’il s’agisse de plateformes relativement peu coûteuses, il n’est pas certain qu’un taux de réussite limité à 2 % soit économiquement rentable ni durablement soutenable. Bien entendu, cela doit être mis en perspective avec le coût supporté par le défenseur. Il est probable que celui-ci demeure supérieur, mais avec seulement 2 % de réussite, l’écart de « rentabilité » n’est plus aussi écrasant." Mais tout cela repose sur une prémisse fausse, l'attaque du 18 juin qui a détruit la raffinerie de Moscou l'ayant montré de manière spectaculaire.



L'attaque du 18 juin

Cette attaque ayant eu lieu de jour, à Moscou, avec beaucoup de témoins, on a donc eu de nombreuses vidéos disponibles. Et que voit-on sur ces vidéos ?


Tout cela montre une défense antiaérienne russe inefficace et désorganisée, provoquant presque plus de dégâts que les drones eux-même. Le nombre de drones ayant participé à ces attaques est difficile à estimer d'après les vidéo, car un même drone peut être filmé plusieurs fois, et inversement on n'a aucune garantie que tous les drones ont bien été filmés. Je dirais qu'il y avait au moins une dizaine de drones, peut-être même plus. Mais les vidéo ne montrent pas des centaines de drones presque tous interceptés (comme le chiffre de 98% avancé par O. Dujardin l'impliquerait) juste un nombre assez réduit de drones volant lentement dans le ciel moscovite, alors que la défense anti-aérienne vise souvent à côté et qui atteignent donc leur cible pour une bonne partie d'entre eux.

Alors certes, on pourrait imaginer que ces drones que l'on voit ne sont que les quelques rescapés d'un barrage anti-aérien qui aurait éliminé 90% de ces drones avant même qu'ils s'approchent de Moscou. Mais on sait que Moscou est, de loin, la région la mieux dotée en systèmes de défense anti-aériens. Si même là, la défense anti-aérienne de Moscou se montre incapable d'arrêter les drones, comment croire que ça pourrait être mieux ailleurs ? 

Emplacement des systèmes de défense anti-aériens à Moscou



Un article de Meduza récemment publié constate et tente d'expliquer cette inefficacité des défenses antiaériennes russes. En particulier, on note que sur les vidéos diffusées, tous les drones abattus l'ont été par des missiles, pas par des mitrailleuses (que l'on entend pourtant) ni par des drones intercepteurs (aucun n’apparaît dans les vidéo). Ce qui pose la question du coût de cette défense anti-aérienne, en plus de sa relative inefficacité. Il semble donc que, comme les Pays de l'OTAN, les défenses anti-aérienne russes sont constitués de systèmes chers et inadaptés aux vagues de drones à bas coûts. Autrement dit: les Russes ont utilisé contre l'Ukraine une arme dont ils ne possédaient pas la parade, et se trouvent fort dépourvu quand les Ukrainiens copies leurs drones et les attaquent en retour.


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