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jeudi 15 août 2024

Contre-offensive ukrainienne, un an après (3)

Le président Zelensky à Avdiivka, fin 2023 (photo AFP)
 

Dans la première partie, j'ai rappelé à quel point la contre-offensive ukrainienne a été très différente de ce que les média occidentaux envisageaient au printemps 2023, et que le but stratégique des Ukrainiens était probablement moins de reconquérir du territoire que d'affaiblir l'armée russe.

Dans la deuxième partie, j'ai constaté que le bilan de cette contre-offensive est pour le moins mitigé: la percée tant attendue par les média occidentaux n'a pas eu lieu, la principale raison étant que le rapport de force, en juin 2023, était trop défavorable à l'Ukraine. S'en est suivi une bataille d'attrition qui, si elle a produit quelques résultats, était défavorable à l'Ukraine en raison d'un rapport de perte probablement proche de 1:1 (dans la zone où l'Ukraine attaquait).

Dans cette troisième (et dernière) partie, je vais parler des diverses offensives russes. Comme je l'avais dit dans la première partie, les Russes ont toujours plus attaqué que défendu, chaque mois de janvier 2023 à juillet 2024 (à la seule exception du mois de juin 2023). Comment juger leurs offensives, notamment quand on les compare avec la contre-offensive ukrainienne ?

La première chose que l'on peut constater, c'est que les Russes ont mené leurs offensives dans des conditions très avantageuses comparées à celles des Ukrainiens quand ceux-ci ont mené leur contre-offensive. En effet, contrairement aux Ukrainiens, les Russes disposent:

  • de la supériorité numérique (locale) en terme de troupes et d'équipement, et d'un afflux régulier de "volontaires" (plus de 30 000 hommes/mois) pour compenser les pertes
  • d'un rapport de feu très favorable (a minima du 5:1, à certaines périodes, c'est monté à 30:1) grâce aux munitions fournies par la Corée du Nord (plusieurs millions d'obus)
  • de nombreux engins de génie pour le déminage, et pour la construction de fortifications
  • de la supériorité aérienne sur la ligne de front, avec la possibilité de bombarder (grâce aux bombes planantes) les positions ukrainiennes sans que ceux-ci ne puissent répliquer

On pourrait donc s'attendre, vues ces conditions, à ce que l'offensive russe soit un franc succès. Pourtant, ce n'est pas vraiment le cas.


Un grignotage constant

Comme on l'a vu dans la première partie, les Russes attaquent constamment, et sur quasiment tout le front Est. Les Ukrainiens avaient attaqué dans deux directions principales (Robotyne et Bakhmut-sud) pendant 4 mois, et 4 directions secondaires pendant 1 à 2 mois. Les Russes attaquent dans au moins 5 directions principales (Kupyansk, Lyman, Bakhmut, Avdiivka, Marinka) et au moins 20 directions secondaires pendant plus de 9 mois, en plus de l'offensive vers Kharkiv qui dure depuis maintenant 3 mois. La première chose à comprendre est donc qu'il y a une différence d'au moins un facteur 10 entre l'ampleur de "la contre-offensive ukrainienne" et celles des offensives russes. On n'est tout simplement pas à la même échelle, et cela se voit à la fois pour les gains territoriaux réalisés par les Russes, mais aussi par leurs pertes.

Ils ont donc pris du terrain: plus de 1100 km2, à comparer aux 300 km2 gagnés par l'Ukraine lors de sa contre-offensive (donc un peu plus de 800 km2 de gain net pour les Russes). Et ce n'est pas seulement des champs qui ont été pris, mais aussi des villes comme Avdiivka et Marinka et plusieurs dizaines de villages. Cela peut sembler important, c'est en réalité assez peu (l'équivalent de 10-15% d'un département français, alors que l'Ukraine est plus grande que la France).

Cependant, ces avancées russes, même modestes, mettent à mal les lignes de défenses ukrainiennes, qui tombent une à une. Il n'y a pas d'effondrement de l'armée ukrainienne (comme ça avait été le cas pour l'armée russe  à Kharkiv, et à Kyiv et Kherson où les Russes ont dû se retirer car sinon ils allaient s'effondrer), mais la situation n'en est pas moins préoccupante pour les Ukrainiens, en particulier dans la direction d'Avdiivka - Pokrovsk.


Avdiivka

La bataille d'Avdiivka, s'est conclue par la prise de la ville en février 2024. J'ai déjà analysé cette bataille, qui a été très coûteuse pour l'armée russe mais a permis de faire sauter un verrou défensif ukrainien.  La chute d'Avdiivka, loin d'être le point culminant de l'offensive russe comme beaucoup d'analystes s'y attendait, a été le point de départ pour des attaques toujours plus intenses vers le noeud logistique de Pokrovsk, situé à environ 50 km au nord-ouest d'Avdiivka. Or, en un peu moins de 6 mois, les Russes ont déjà conquis 2/3 de cette distance, profitant de l'absence de lignes défensives derrière Avdiivka, de la pénurie de munition et d'hommes chez les Ukrainiens, ainsi que de certaines erreurs grossières du commandement ukrainien. Et surtout, comme toujours, en "dépensant" une quantité phénoménale d'hommes et de matériel.

C'est de loin le secteur où les Russes concentrent le plus leurs attaques, et où ils ont le plus de succès. C'est à la fois un mélange de lente poussée dans tout le secteur, appuyée par de très nombreux bombardements aériens et de petites percées profitant des faiblesses ukrainiennes pour contourner les lignes défensives en attaquant les brigades ukrainiennes les plus affaiblies et/ou les plus mal commandées. Face à cette "offensive à outrance", les Ukrainiens se défendent comme ils peuvent, notamment à l'aide de drones FPV.

Si cette avancée russe n'a pas encore atteint de point stratégique (Pokrovsk ou l'autoroute allant de Pokrovsk à Bakhmut), elle s'en est dangereusement rapprochée et, si la poussée continue au même rythme, ces points stratégiques seront atteints dans quelques mois, compliquant grandement la logistique ukrainienne dans toute la région. Actuellement, c'est la plus grande menace pour l'armée ukrainienne, bien plus que l'offensive sur Kharkiv par exemple.



Kharkiv

En mai 2024, les Russes ont envahi de nouveau les territoires au nord-est de Kharkiv. S'ils ont très rapidement progressé la première semaine, cette offensive a ensuite été stoppée par l'armée ukrainienne, comme je le disais dans ma précédente analyse. Depuis plus de 2 mois, le front dans cette région est statique, avec quelques petites avancées ukrainiennes. Si les pertes matérielles (documentées) sont relativement modestes dans ce secteur, c'est parce que les Russes utilise principalement des assauts d'infanterie (non-mécanisée) et leurs pertes humaines sont alors bien plus conséquentes. Volodymyr Zelensky a affirmé que 20 000 Russes sont morts dans ce secteur. Aucune donnée OSINT ne vient confirmer ou infirmer ce chiffre. En revanche, certains témoignages laissent penser que les pertes russes dans la région sont extrêmement lourdes (mais il faut toujours garder à l'esprit qu'un témoignage peut ne pas être représentatif).

Quoi qu'il en soit, il y a comme toujours deux façons d'interpréter ces chiffres, et le fait que le front ne bouge pratiquement plus dans le secteur depuis maintenant 2 mois. La première est que l'offensive vers Kharkiv était en fait une diversion faite pour attirer les brigades ukrainiennes du Donbas. Selon cette hypothèse, les Ukrainiens sont tombés dans le piège et dépensent des ressources et des hommes pour essayer de reconquérir le terrain; ils ont envoyé 12 brigades (selon UAControlMap) pour renforcer les 2 brigades de défense territoriale qui défendaient le secteur avant l'offensive russe:

  • 5 brigades mécanisées: 42e, 57e, 92e (assaut), 116e, 153e
  • 1 brigade de marine: 36e
  • 2 brigades d'assaut aérien: 71e jäger et 82e
  • 4  brigades de la garde nationale: Lyut, Spartan, Stalevyi Kordon, Hart

Le fait que les Ukrainiens sont incapables de progresser malgré les moyens engagés montrerait à quel point l'armée ukrainienne serait épuisée. De plus, cette concentration de troupes ukrainiennes expliquerait pourquoi les Russes progressent à l'ouest de Bakhmut et à l'ouest d'Avdivka. Cette thèse est notamment défendue par Macette escortert.

La seconde interprétation est que les Ukrainiens exercent dans ce secteur leur stratégie d'usure de l'armée russe; ils ne cherchent pas vraiment à reconquérir le terrain, mais plutôt à inciter les Russes à envoyer plus d'hommes qui se feront tuer. Ils ont envoyé juste de quoi être à parité avec les Russes, qui eux ont envoyé 4 divisions et 5 brigades dans les secteur (selon UAControlMap), soit un nombre d'hommes à peu près équivalent aux 14 brigades ukrainiennes:

  • 18e, 69e, 72e division motorisées, 47e division blindée
  • 155e brigade de marine, 2e brigade spetnaz, 83e brigade assaut aérien, 128e brigade motorisée et 116e brigade rosgardia

Je ne sais pas quelle interprétation est la bonne. Cependant, le rapport de force, ainsi que mon analyse dans les 2 premières parties, me font penser qu'on est plutôt dans le deuxième cas, même si on n'a pas encore de certitude.



Autres secteurs

Je passe rapidement en revue les autres secteurs, du nord au sud:

  • Kupyansk: les Russes ont d'abord essayé d'attaquer directement Kupyansk par le nord: échec total. Plus récemment, ils sont attaqué des positions à ~20km à l'est de Kupyansk, avec plus de succès, et ont pris 5 villages au cours des derniers mois.
  • Makiivka et rivière Zerebets: quelques avancées russes, assez marginales; lesRusses ont récemment pris le village de Makiivka
  • Liman: les Russes ont beaucoup attaqué dans ce secteur, ont un peu progresser mais sans atteindre d'objectif stratégique. Récemment, il semble que le secteur n'est plus prioritaire et les Ukrainiens ont repris légèrement du terrain.
  • Siversk: à l'est, la défense de Bilohorlivka par la 81e brigade d'assaut aérien est exemplaire, au sud le secteur tenu par la 10e brigade de montage montre des signes de faiblesse
  • Bakhmut:  la progression russe n'est pas très importante en terme de km2, mais ils attaquent la ville de Chassiv Yar qui commande les hauteurs dans la région. S'ils parviennent à prendre cette ville, ils pourront menacer trois villes très importantes: Konstantynivka, Kramatorsk et Sloviansk. C'est une des deux batailles les plus décisives (avec celle de l'axe Avdiivka - Pokrovsk)
  • Torestk Avdiivka - Pokrovsk: cf plus haut
  • Marinka: après avoir finalement pris les dernières ruines de Marinka en décembre 2023, les Russes ont un peu progresser mais pour le moment les Ukrainiens tiennent relativement bien dans le secteur
  • Novomykhailivka et Vuhledar: les Russes ont un peu progressé, au prix de 425 véhicules blindés (pertes visuellement confirmées) en un an; cela dit, s'ils continuent leur progression, ils pourront menacer Vuhledar par l'Est, ce qui n'est pas du tout une bonne nouvelle pour l'Ukraine
  • au sud, peu de mouvement; les Russes essaient d'effacer les gains de la contre-offensive ukrainienne; le reste du terrain est tellement miné que personne ne tente une offensive dans la région.

Dans l'ensemble, aucune de ces avancées russes ne justifie les pertes abyssales qu'ils ont subies.



La campagne aérienne

Les Russes ont également obtenu de grands succès dans le domaine des frappes à longue distance, et ce pour deux raisons:

  • les Russes ont amélioré leur dispositif de reconnaissance/frappe: ils arrivent maintenant à cibler des objets mobiles, comme des HIMARS, grâce à leurs drones de reconnaissance et à les frapper ensuite avec des missiles Iskander
  • les Ukrainiens ont quasiment épuisés leur stock de SAM soviétique avant-guerre, et les équipement occidentaux sont fournis en trop petit nombre pour pouvoir les remplacer.

Le résultat est que, contrairement à l'année précédente où les Russes ont gaspillé leurs missiles sans effet stratégique, cette année ils ont durement frappé les centrales électriques ukrainienne (hydroélectriques et thermiques), faisant chuter la production d'électricité de 50 GW (avant guerre) à 20 GW (le minimum a même été de 9 GW). Or, cette perte de puissance électrique a des répercussions économiques, entrave la production d'armes ukrainiennes, et démoralise la population. Ce sont des effets à long terme. Il y a bien l'idée de développer une production d'électricité décentralisée (donc moins vulnérable aux bombardements) mais cela ne se fera pas avant plusieurs années.

De plus, comme dit précédemment, l'usage des bombes planantes s'est généralisé, et c'est une arme contre laquelle les Ukrainiens n'ont que peu ou pas de défense. Pour pouvoir les contrer, il faudrait être capable de "tuer l'archer, et non intercepter la flèche", autrement dit de frapper les bombardiers Su-34 au sol. Or, la décision des USA de ne pas frapper la Russie sur son sol avec les ATACMS sanctuarise quasiment toutes les bases aériennes russes.

C'est pourquoi l'Ukraine en est réduite à frapper les bases russes avec des drones de sa conception qui, s'ils impressionnent par leur portée et leur capacité à se faufiler dans le territoire russe, sont loin d'être assez nombreux et assez précis pour détruire au sol tous les avions russes. Même s'ils font parfois de beaux cartons, comme par exemple à Morozovsk.

Une alternative serait de disposer de moyens anti-aériens avec une portée suffisante (au moins 150km) pour abattre en vol les bombardiers russes. Or, si les Ukrainiens ont reçu des batteries Patriot supplémentaires, il faudrait que celles-ci se rapprochent du front pour représenter une menace pour l'aviation russe. Et donc à se mettre à portée des munitions rôdeuses russes. Même chose pour les F-16, qui ne peuvent se rapprocher du front car leurs missiles ont une portée bien moindre que celle des missiles air-air des Su-35.

Mais dans l'ensemble, la bataille aérienne est favorable à la Russie, malgré de nombreuses pertes comme la destruction en vol de deux A50-U, un Tu-22M. D'autres avions ont également été endommagés/détruits au sol par les Ukrainiens, dont un des très rares Su-57.



Qui arrêtera le "rouleau compresseur russe" ?

Si on résume ce qui précède, la Russie gagne un peu de terrain et a réussi à porter des coups majeurs contre les centrales électriques ukrainiennes. Ni l'arrivée des munitions côté ukrainien (après des mois de pénurie), ni l'arrivée des F16 (pour le moment employés exclusivement dans l'ouest de l'Ukraine), n'ont permis de ralentir, et encore moins de stopper, les offensives russes, et les Russes sont maintenant proche de couper ou du moins de compliquer fortement la logistique ukrainienne dans le Donbas.

Si on se contente de suivre les évolutions du front au jour le jour, on finit par s'auto-persuader que rien ne peut arrêter le "rouleau compresseur russe". "Poutine est en train de gagner" répètent les trolls russes, en oubliant un fait essentiel: chaque succès russe se paie très cher, que ce soit en terme de vies humaines, de pertes de matériel militaire et de dégâts économiques. Ce qui fait qu'à long terme, cette offensive russe est surtout dommageable pour la Russie.

Commençons par les pertes matérielles, puisque ce sont celles qui sont le plus documentées. Actuellement, Oryx recense plus de 17 200 pertes russes, contre 6 200 pertes ukrainiennes. Le rapport, d'environ 2,8:1 en faveur de l'Ukraine, est stable depuis maintenant plus d'un an (cf ce que je disais l'an dernier). Et si on croit les chiffres Ukrainiens, c'est encore pire: chaque mois, les Russes perdent de plus en plus d'équipements (on en est à environ 4000 équipements terrestres/mois selon les chiffres ukrainiens, environ 500/mois selon les chiffres Oryx, la différence s'expliquant en grande partie par les pertes d'artillerie et de véhicules de transport).

Or l'industrie russe ne peut tout simplement pas produire assez d'équipement neuf pour compenser les pertes. Environ 80% des équipements fournis à l'armée russe ne sont pas neufs, mais sortis des stocks soviétiques (avec au mieux une petite modernisation). Et ceux-ci, contrairement à une légende tenace, sont loin d'être infinis. Les stocks d'équipement blindés et d'artillerie ont déjà diminué de moitié, selon les images satellite disponible. Pire: si on ne compte que le matériel qui semble "visiblement décent", c'est 2/3 du matériel qui a déjà été sorti des zones de stockage. Au rythme actuel des pertes, les stocks russes seront probablement vidés fin 2025.

Les pro-russes diront que c'est encore pire pour l'Ukraine, car les stocks Ukrainiens sont déjà vides, et les stocks des occidentaux (enfin, européens, les USA disposant encore de très larges réserves mais qu'ils rechignent à donner) sont aussi en grande partie vidés aussi. Ce constat est vrai, mais les choses ne sont pas symétriques: l'armée russe de 2022 a été littéralement détruite, et ce qui reste aux russes dans leurs stocks, c'est le matériel le plus ancien. A l'inverse, ce que les Occidentaux ont donné, c'est surtout le vieux stock qui ne servait plus à rien. Ce qui reste aux Occidentaux, c'est le matériel le plus moderne, celui qu'ils continuent à produire. Et il en reste assez pour couvrir les besoins ukrainiens pendant encore plusieurs années (si la volonté politique est là).

Pour les pertes humaines, il y a plus d'incertitudes sur le chiffre exact, mais tout indique qu'il est très élevé. Une étude de The Economist a ainsi avancé le chiffre de 728 000 blessés/tués russes. Mes propres estimations (que je publierai à la fin du mois) tournent autour de 200 000 morts russes et donc cela donne environ 600 000 blessés et tués (si on estime un ratio de 2 blessés graves pour 1 mort). Le ministère de la défense britannique estime que les pertes humaines russes sont supérieures à 1000 blessés et tués par jour depuis mai 2024. 

Pour compenser ces pertes, l'armée russe recrute à tour de bras des "volontaires", là encore avec un rythme supérieur à 1000 nouvelles recrues/jour. Si jusqu'à présent l'armée russe réussi à trouver autant de "volontaires", elle n'a pu atteindre ce chiffre qu'en promettant un salaire très élevé et en enrôlant des étrangers vivant en Russie, voire même en les recrutant dans leur pays d'origine (souvent avec de fausses promesses): Africains, Népalais, Cubains, Chinois, et beaucoup d'immigrés venant d'Asie centrale. Ce recrutement d'étrangers ne signifie pas nécessairement que les Russes manquent d'hommes, mais ils préfèrent toujours que ce soient des étrangers ou des gens ethniquement non-russes (même s'ils ont la nationalité russe) qui se fassent tuer. Le fait que Poutine a récemment doublé la prime d'engagement des volontaires russes laisse quand même penser que le flux de volontaires commence à se tarir (et/ou que l'inflation est vraiment hors de contrôle).

Concernant l'économie, les pro-russes vous diront que tout va bien, que la croissance et à 5%, le chômage à 2%, etc. Comme toujours avec les arguments pro-russes, ils montrent surtout la grande ignorance (ou la mauvaise foi) de celui qui les énonce. Prenons l'exemple de la dette russe, et du déficit public. Les pro-russes sont prompts à les comparer à celles des pays occidentaux, bien plus plus élevé (en % du PIB). Mais ils oublient que ce qui compte, c'est le financement de la dette, autrement dit l'emprunt. Les pays occidentaux n'ont aucun problème à emprunter, même avec des taux très bas (voire parfois négatifs). La Russie, en revanche, ne peut tout simplement plus emprunter sur les marchés internationaux. Tout déficit se paie cash, en puisant dans les réserves du fond souverain russe. Et celui-ci a diminué de moitié (sans compter tout ce qui a été gelé par l'Occident). Au point qu'on se demande si la Russie ne va pas faire défaut sur sa dette après 2024. Et ce n'est pas que l'état russe qui a du mal à emprunter: avec un taux directeur de près de 20%, la banque centrale russe essaie désespérément de réduire l'inflation (ou simplement de suivre l'inflation réelle), mais un taux aussi élevé freine l'emprunt privé. L'inflation étant elle-même alimentée par les hausses de salaires dues à la pénurie de bras (la Russie manque de 1 million de travailleurs) et aux salaires très élevés offerts dans l'armée russe, comparé aux emplois civils.

Cela ne veut pas dire que demain l'économie russe va s'effondrer demain, comme le voulait Bruno Le Maire en mars 2022.  Mais ça veut dire que la Russie vit sur ses réserves, qui étaient certes importantes au début de la guerre, mais qui ne font que diminuer avec le temps. Plus le temps passe, plus la situation économique de la Russie devient difficile. Et le fait d'augmenter l'intensité de la guerre, en lançant des offensives à outrance, ne fait qu'accélérer la diminution des réserves russes, tant économique que militaire. Ce qui arrêtera le poussif "rouleau compresseur russe", c'est l'épuisement de ses réserves matérielles, humaines et économiques, dont on commence à voir le fond.


Pourquoi avoir lancé ces offensives ?

C'est donc tout le paradoxe de ces offensives constantes des Russes, qui grignotent du terrain mais à un prix tellement élevé que ce sont au mieux des victoires à la Pyrrhus (comme à Bakhmut et à Avdiivka),  et au pire des défaites cinglantes (comme à Vuhledar). On a vu que le rapport des pertes, lors de la contre-offensive ukrainienne était proche de 1:1 (en ce qui concerne les pertes matérielles visuellement confirmées), ce qui est intenable sur le long terme pour l'Ukraine. Mais depuis que les Russes sont à l'offensive, ce rapport est proche de 3:1, ce qui est intenable sur le long terme pour les Russes. Car si l'armée russe est un peu plus nombreuse et dispose de plus de matériel, ce n'est probablement pas dans un rapport de 1 à 3. 

En ce qui concerne les pertes humaines, les pro-russes soulignent que la population russe est 4 fois plus nombreuse que la population ukrainienne, et donc que les Russes peuvent se permettre de perdre 4 fois plus d'hommes. Mais perdre 4 fois plus d'hommes alors que la taille de l'armée russe (~1 200 000) n'est même pas deux fois supérieure à la taille de l'armée ukrainienne (~700 000) signifie que le taux de perte des unités russes est plus important. Ces pertes sont certes compensées par un taux de "remplissage" lui aussi plus important, mais cela signifie que l'armée russe gagne moins "d'expérience" car ses soldats sont plus souvent tués et remplacés par de nouvelles recrues. Et qu'obtiennent les Russes en échange de ces pertes disproportionnées ? Un grignotage des défenses ukrainiennes. Défenses qui, une fois prises, sont reconstituées quelques kilomètres plus loin.

Et même si les Russes arrivaient à conquérir Pokrovsk, voire même la totalité du Donbas (ils en sont encore très loin), cela ne mettrait pas fin à la guerre. Les usines de production d'armes ukrainiennes ne sont pas dans le Donbas, mais dans l'ouest de l'Ukraine et en Occident. Les Russes capturent des villes détruites, vidées de leurs habitants, et qui ne leur servent à rien, à part à dire "qu'ils avancent". Le grignotage des lignes de défense ukrainiennes devient une fin en soi, ou plutôt, cela sert juste à alimenter la propagande russe en maintenant l'illusion que "la Russie est en train de gagner".

Car je pense que Poutine sait bien qu'il ne peut pas gagner cette guerre tant que l'Occident soutient l'Ukraine. Tout son calcul, toute sa stratégie, c'est de faire en sorte que l'Occident abandonne l'Ukraine. Il est persuadé que les Occidentaux finiront par se lasser, ou, encore mieux, que les prochaines élections porteront au pouvoir des partis pro-russes, comme c'est arrivé en Slovaquie. Et pour arriver à ce résultat, quoi de mieux que de faire croire que la victoire russe est inéluctable, que l'argent envoyé en Ukraine ne sert à rien ? Ces arguments portent dans une partie de l'électorat, surtout aux USA où on se sent moins menacé par la puissance russe. 

Mais il y avait pourtant une bien meilleure stratégie pour les Russes: diminuer l'intensité du conflit, laisser les Ukrainiens galérer avec leur contre-offensive, et profiter de ce temps passé sur la défensive pour reconstituer une armée de manoeuvre capable de réussir là où l'armée russe avait échoué en 2022. Avec, en plus, le bénéfice d'avoir peut-être Trump à la maison blanche en 2025, et peut-être que les Occidentaux, croyant la situation stabilisée, seraient moins enclins à armer l'Ukraine et/ou à se réarmer.

Une telle stratégie "d'endormissement" du front pour ne reprendre les offensives qu'une fois la Russie prête à percer le front semblait donc être bien meilleure, du moins militairement, que celle consistant à intensifier le combat dès octobre 2023. On peut trouver trois explications à ce choix d'une stratégie inférieure, classées de la moins favorable à l'Ukraine à la plus favorable à l'Ukraine:

  1. Les Russes ont les moyens de gagner même avec la mauvaise stratégie: peut-être que l'on sous-estime encore les capacités de production de la Russie, la résilience de son économie, et/ou que l'on sur-estime celles de l'Ukraine; autrement dit: la Russie peut gagner la guerre d'attrition, même avec les désavantage d'être passé à l'offensive; dans ces conditions, Poutine, qui ne se préoccupe pas du coût de la guerre, va au plus vite
  2. Il s'agit d'une erreur stratégique: Poutine croit qu'on est dans le cas 1, mais se trompe et/ou il est persuadé que Trump va gagner et lui offrir la victoire sur un plateau si Poutine maintient l'illusion de la victoire jusqu'en janvier 2025 
  3. Poutine ne pouvait pas se permettre d'attendre pour des raisons économiques et/ou politiques: peut-être que l'économie russe va plus mal qu'on ne le pense, peut-être que la révolte gronde et que la Russie ne peut pas tenir sur le long terme.

Au vu des données disponibles publiquement, le cas 2 est le plus probable. Mais il faut garder à l'esprit que nous sommes loin d'avoir une estimation fiable des capacités russes, qui sont peut-être bien meilleures, ou bien pires, que ce qu'on croit savoir.

Il est aussi possible (en parallèle de ces trois cas) que l'armée russe soit incapable de reconstituer une masse de manœuvre et que la tactique utilisée depuis novembre 2023 (bombardements massifs, micro-avancées en "consommant" beaucoup de recrues peu formées) soit la sophistication maximale dont est capable l'armée russe en ce moment, et donc que Poutine sait que de toute manière, il ne peut obtenir mieux que les petits gains territoriaux du "grignotage".


 

Conclusion

Alors que l'armée ukrainienne progressait difficilement dans sa contre-offensive, l'armée russe a lancé une série d'offensives sur l'ensemble du front, qui lui ont permis de grignoter du terrain mais au prix de pertes telles que, sur le long terme, les Russes facilitent la tâche des Ukrainiens. En effet, les Ukrainiens ont une stratégie qui vise à mettre "KO debout" l'armée russe, et ces offensives russes permettent aux Ukrainiens de se rapprocher de cet objectif stratégique tout en ayant moins de pertes de leur côté.

Pourtant, rien (à ma connaissance) n'obligeait Poutine à intensifier le conflit plutôt que de laisser l'armée ukrainienne s'épuiser. Il aurait pu diminuer l'intensité du conflit, reconstituer son armée et ne frapper qu'en 2025 dans des conditions bien plus favorables. Mais il a préféré attaquer directement, au risque d'épuiser encore plus rapidement les réserves (de matériel militaires, d'hommes et de devises étrangères) dont disposait la Russie en 2022. Ces réserves étaient très importantes, mais ont bien fondu et risquent de s'épuiser d'ici fin 2025.

Ce choix de Poutine est probablement une erreur stratégique de sa part; désormais, il n'a d'autre choix que de compter sur l'arrivée au pouvoir de certains de ses sympathisants (en particulier Donald Trump) pour que ceux-ci lui offrent une victoire avant que la Russie n'épuise ses réserves. Nous saurons en novembre prochain si le pari de Poutine réussira. 

Mais pour en revenir à la contre-offensive ukrainienne, je voudrais finir par une observation. Je ne sais pas si c'était intentionnel (probablement pas), mais tout le récit médiatique autour de la contre-offensive ukrainienne a au final pu pousser les Russes à la faute:

  • tout le narratif sur "la grande contre-offensive ukrainienne" (alors que l'Ukraine n'y a consacré que des moyens limités) a pu pousser Poutine à vouloir y mettre fin, notamment en lançant les énormes attaques contre Avdiivka
  • toutes les exagérations médiatiques sur la "prise du village stratégique de Robotine" et sur la libération de quelques autres localités ont pu faire croire que ce type de grignotage territorial était la définition même d'une offensive réussie, alors que c'était plutôt un échec opérationnel
  • tous les articles sur l'armée ukrainienne "à court d'hommes et de munition suite à l'échec de leur contre-offensive" ont pu faire croire aux Russes que l'état de l'armée ukrainienne était bien pire que ce qu'elle est en réalité, et les poussant à l'offensive persuadés que ça finira bien par craquer. Et a permis aux Ukrainiens de les prendre totalement par surprise avec l'offensive dans la région de Koursk.

dimanche 21 juillet 2024

Contre-offensive ukrainienne: un an après (1)

Il y a un peu plus d'un an, tout le monde attendait la "grande contre-offensive ukrainienne" et celle-ci fut lancée début juin 2023. 

Fin juin 2023, j'ai écrit une analyse (1, 2 et 3), dans laquelle je développais l'idée (peu partagée par les experts militaires, c'est le moins qu'on puisse dire) que l'Ukraine cherchait d'abord à détruire l'armée russe (plus qu'à obtenir immédiatement des gains territoriaux) et donc que l'objectif des Ukrainiens n'était pas de percer immédiatement, mais de mettre "KO debout" l'armée russe. J'ai poursuivi ensuite par des bilans mensuels plus succincts.

Un an plus tard, le récit médiatique est unanime:

  • la contre-offensive ukrainienne a duré de juin à septembre 2023; elle a été coûteuse en hommes et en matériel, et a complètement échoué
  • l'armée russe est de nouveau à l'offensive depuis octobre 2023;  supérieure en nombre comme en équipement, elle avance inexorablement, l'armée ukrainienne étant incapable de la stopper.

Une fois de plus, je vais aller (un peu) à l'encontre de ce récit médiatique dominant. Notez que je me repose sur d'autres analyses et données collectées par des gens bien plus compétents que moi et que je ne revendique aucune expertise particulière, à part celle de prendre un peu de recul, de poser certaines questions sans a priori et de chercher des réponses en me basant sur les faits et l'ensemble des données disponibles.

 

célèbre image des Bradleys et Leopards 2 détruits lors des premiers assauts

 

Un an d'offensives pour un front qui a si peu bougé

Je vais très brièvement rappeler l'évolution du front depuis la prise de Bakhmut par les Russes jusqu'à aujourd'hui, en rappelant les différents axes des offensives russes et Ukrainiennes. Pour des résumés plus détaillés, il y a par exemple la série de vidéos faites par la chaîne Kings & Generals, ou les analyses de Perun et bien d'autres.

Offensives Ukrainiennes:

  • fin mai 2023, les Ukrainiens commencent à contre-attaquer autour de Bakhmut, à la fois au nord et au sud. Ces offensives culminent:
    • au nord en juillet (sans prendre de village)
    • au sud en septembre 2023 (avec les prises des villages de Klishiivka et Andriivka)
  • début juin 2023, les Ukrainiens lancent leur contre-offensive au sud, sur 3 axes
    •  le principal axe est en direction de Tokmak; après des début très difficiles, ils prennent le village de Robotyne en aout 2023 et vont un peu au delà; cette offensive culmine en septembre 2023, après avoir franchi la première ligne fortifiée russe à l'est de Robotyne
    • l'axe où les Ukrainiens ont eu le plus de succès initialement est celui en direction de Berdiansk. Ils avancent très rapidement 5-6 km, puis la progression est plus lente; cette offensive culmine en juillet 2023 avec la prise d'Urozhaine
    • un troisième axe, souvent oublié, était tout à l'ouest du front (à proximité de Kamyansk); les Ukrainiens prennent deux petits villages en juin 2023, et le front ne bouge plus ensuite 
  • fin octobre 2023, les Ukrainiens prennent pied sur la rive gauche du Dnipro, et maintiennent une présence à Krynky. Si ce n'est pas une offensive à proprement parler, il y a eu autour de ce village une intense bataille, les Russes cherchant à recapturer le village. Il semble que, à l'heure actuelle, cette opération touche à sa fin et a coûté la vie à des centaines de soldats ukrainiens.

Offensives russes (la plupart sont toujours en cours):

  • en juillet 2023, les Russes commencent à lancer des attaques un peu partout sur le front est, de Kupyansk (au nord) à Vuhledar (au sud) en fait, ils n'ont jamais cessé d'attaquer de manière plus ou moins régulière à divers endroit du front est, souvent sans succès mais parfois avec quelques progression. En particulier:
    • il semblerait que les Russes ont mené une offensive à l'ouest de Stepove (oblast de Luhansk). J'emploie le conditionnel car les analyses OSINT n'étaient pas tous d'accord sur l'ampleur de cette offensive, Deepstatemap faisant étant de mouvements relativement important, d'autres disant qu'il ne s'y passait presque rien. Quoi qu'il en soit, le front ne bouge plus à cet endroit depuis septembre 2023
    • les Russes ont attaqué en direction de Kupyansk. Si les attaques directes ont échoué malgré de grands moyens employés, les Russes ont plus de succès à environ 20km à l'est de Kupyansk, prenant un peu de terrain et quelques villages
    • les Russes ont également lancé de nombreuses attaques  tout autour du saillant de Siversk (près de Kremina/Lyssychansk/Severodonetsk), cherchant à capturer les villages de Terny, Bilohorivka, etc. Leur progression est très limitée malgré beaucoup de moyens déployés dans le secteur
  • en octobre, les Russes lancent leur grande offensive vers la ville d'Avdiivka. En fait, les attaques russes sur Avdiivka étaient permanentes depuis février 2022, mais il y a eu un changement d'échelle en octobre 2023 avec l'emploi de centaines de blindés dont beaucoup seront détruits par les Ukrainiens. après une progression sur les flancs, les Russes prennent Avdiivka en février 2022, puis continuent leur progression. L'absence de bonnes lignes défensives ukrainiennes derrière la ville fait que les Russes continuent leur progression. C'est dans ce secteur qu'ils obtiennent les meilleurs résultats, avec la prise du village d'Ocheretyne fin avril, et qui reste un secteur critique du front pour les Ukrainiens
  • à partir de novembre 2023, les Russes commencent à reprendre du terrain au nord de Bakhmut et annulent les gains ukrainiens de l'été 2023 (au nord) et poussent même plus loin vers la ville stratégique de Chassiv yar, un point clef de la défense ukrainienne. Au sud de Bakhmut, les avancées russes n'ont pas totalement annulé les gains ukrainiens, mais ils ont repris les ruines de Klishiivka et (plus important) le village d'Ivaniske. La ville de Chassiv Yar tient encore, mais elle est très sérieusement menacée et attaquée par les Russes et on ne sait pas si les Ukrainiens parviendront à les contenir
  • Mariinka, attaquée elle aussi depuis le départ, est finalement prise par les Russes en décembre 2023. Les Russes ont également attaqué et/ou pris d'autres villages à proximité de Mariinka: Krasnohorlivka au nord, Pobedia et Novomykhailivka au sud.
  • les Russes cherchent à annuler les gains ukrainiens en attaquant au sud, et ont repris Robotyne et Staromaiorske en mai 2024
  • enfin, ils ont également attaqué en direction de Kharkiv; leur progression est importante les premiers jours, mais ils sont stoppés au bout d'une dizaine de jour et ne progressent plus ensuite

On constate donc que, sur un an, les Russes ont très majoritairement été à l'offensive. Ils ont pris du terrain (un peu plus de 800 km2 de gain net), des villes comme Avdiivka et Marinka et plusieurs dizaines de villages. Cela peut sembler important, c'est en réalité assez peu (l'équivalent de 10-15% d'un département français, alors que l'Ukraine est plus grande que la France). Néanmoins, les Russes ont progressé là où les Ukrainiens ont fait du sur-place, voire ont reculé. Pire: les promesses d'une contre-offensive ukrainienne et d'une victoire ukrainienne en 2023 ne se sont pas réalisées, et qu'au contraire les Russes semblent maintenant plus forts et sont toujours à l'offensive.

Le récit médiatique semble donc juste: en 2023 et jusqu'à maintenant (mi-2024), il y a bien eu un échec ukrainien de la contre-offensive ukrainienne, et une victoire des offensives russes. Je vais cependant remettre en question, en commençant par une question qui semble toute bête: la contre-offensive ukrainienne a-t-elle seulement eu lieu ?



Y a-t-il bien eu une contre-offensive ukrainienne ?

Si cette question semble toute bête, c'est que la réponse parait évidente: oui, il y a bien eu une contre-offensive ukrainienne, tout le monde (moi y compris) en a parlé. Au printemps 2023, on parlait beaucoup de la formation de 12 nouvelles brigades (dont 9 entraînées en occident), chacun se demandait où les Ukrainiens attaqueraient, si cela suffirait pour gagner, etc. Puis, à partir de juin, les attaques ukrainiennes (et notamment la perte de plusieurs dizaines de blindés occidentaux) a fait la une des journaux. Et, depuis fin 2023, beaucoup d'articles sur l'Ukraine commencent par  une formule du genre "l'armée ukrainienne manque d'hommes et de munition depuis l'échec de sa contre-offensive."

Et pourtant, il y a quelque chose qui me dérange. Si on regarde le déroulement des attaques comme je l'ai résumé plus haut, on voit que, les Russes sont de nouveau à l'offensive dès juillet 2023 sur au moins 5 axes: Kupyansk, ouest de Stepove, Kremina, Avdiivka, Marinka, alors que les Ukrainiens n'attaquent plus que sur 3 axes, et seulement 2 à partir d'aout 2023. Autrement dit: à part au mois de juin 2023, les Russes attaquent toujours plus qu'ils ne défendent. C'est d'ailleurs aussi le seul mois où les pertes matérielles confirmées (par Oryx) des Ukrainiens dépassent celles des Russes: tout le reste du temps, les Russes perdent plus de matériel que les Ukrainiens.

Il y a bien eu des attaques ukrainiennes, et une progression par endroits de mai 2023 à septembre-octobre 2023, mais cette progression a été très limitée, et ne cherchait peut-être même pas à percer les lignes russes. La phase d'assaut mécanisés a été si courte et si localisée, que les commentateurs occidentaux n'étaient même pas sûrs que la fameuse contre-offensive ukrainienne avait bien commencé quand ça s'est produit. De manière générale, ces attaques ukrainiennes ont été généralement très petites, et très différentes de ce qu'on envisageait comme étant la fameuse contre-offensive ukrainienne tant attendue. On verra que c'est d'ailleurs un des reproches que lui font les analystes occidentaux: ne pas avoir suivi le plan établi par les Américains, avec une grosse offensive à un seul endroit.

Alors, les pro-Poutine disent qu'il y a bien eu cette contre-offensive à un seul endroit (entre Orikhiv et Robotyne), mais qui a échoué dès les premiers jours, puisque c'est ce qu'ont affirmé Choigu et Poutine, et montrent en boucle la destruction de Bradley et Léopards. Alors, il y a bien eu, début juin 2023, un assaut catastrophique de la 47e brigade mécanisée ukrainienne, et dont le seul résultat a été la perte, en seulement 2/3 jours, d'une dizaine de tanks Leopards et une trentaine de véhicules blindés Bradley. Ce qui représente 1/3 des véhicules de cette brigade. C'est beaucoup. Et en même temps, cela représentait moins de 5% des forces amassées par les Ukrainiens pour leur contre-offensive. Sauf s'il y a eu d'autres pertes massives n'ont pas été documentées, ce qui est très improbable, les pertes ukrainiennes ont donc été relativement faibles.

Pour ma part, dès le mois de mars 2023, je me demandais si les Ukrainiens avaient les moyens de lancer une contre-offensive, et je concluais ainsi: 

  • soit l'Ukraine est vraiment mal et n'aura pas les moyens de contre-attaquer à grande échelle
  • soit les Occidentaux et les Ukrainiens se sont secrètement entendus pour maximiser les chances d'une contre-offensive victorieuse (en livrant secrètement bien plus de matériel qu'annoncé); auquel cas non seulement l'opération "X" sera un succès mais verra probablement la défaite de l'armée russe.

Le second point ne s'est certainement pas produit. Le premier, en revanche, est plus proche de ce qui s'est passé. Et dans l'analyse des documents qui avaient fuité du Pentagone, début avril 2023, ma conclusion était:

Le tableau que dressent ces documents est donc plutôt sombre: ils décrivent une armée ukrainienne peu nombreuse, manquant de tout, sans réserve, et de nouvelles brigades en formation qui sont pas suffisamment puissantes pour espérer pouvoir disloquer le front russe et obtenir une victoire décisive. Le matériel manque, les munitions manquent et les occidentaux n'ont apparemment pas l'intention de fournir à l'Ukraine des moyens à la hauteur des enjeux. Autrement dit, si on reprend la question que je posais précédemment, on est clairement dans le cas où il n'y aura pas de contre-offensive d'ampleur.

Avec le recul, ce pessimisme sur l'état de l'armée ukrainienne était plutôt du réalisme, et il est probable que l'état de l'armée ukrainienne ne permettait pas de mener une grande offensive comme les média occidentaux s'y attendaient, mais que le général Zaluzhny a quand même voulu, ou été contraint (par le pouvoir politique et/ou la pression des Occidentaux) à lancer de "petites" offensives. D'ailleurs, cela se comprend quand on regarde l'allocation des forces ukrainiennes pour ces contre-offensives.



La répartition de l'effort ukrainien

Au printemps 2023, l'Ukraine avait formé 36 "nouvelles" brigades (NB: la plupart de ces brigades ont été formées à partir d'unités existantes, bataillons ou régiments, et certaines était toujours en formation en juin 2023; quelques unes de ces "nouvelles" brigades étaient des brigades existantes de la garde nationale qui ont été renommées et rééquipées). De plus, certaines des anciennes brigades ont aussi participé aux offensives. Jerome, du site Militaryland.net, avait listé 27 brigades (anciennes ou nouvelles) prêtes pour la contre-offensive en avril 2023. Au final, les brigades ayant réellement participé aux contre-offensives ont été un peu différentes. Sur les 4 ou 5 axes où l'Ukraine a attaqué, les brigades suivantes ont été déployées:

  • axe Bakhmut-nord: principalement les 57e et 67e brigades mécanisées, avec le soutient des 30e, 56e, 77e et 92e brigades (peut-être aussi les 4e et 17e brigades blindées)
  • axe Bakhmut-sud: principalement les 3e et 5e brigades d'assaut, 28e et 80e brigades, brigade Lyut(*), avec le soutien des 22e(*) et 93e brigades et de 2 brigades d'artillerie
  • axe Berdiansk: principalement les 35e, 36e brigades de marine, avec le soutien des 23e(*), 31e(*), 68e (qui sera transférée en juillet près de svatove), 37e(*), 38e(*)  brigades de marine (peut-être aussi les 1ere et 3e brigades blindées) et une brigade d'artillerie
  • axe Melitopol: au début, principalement la 47e(*) brigade mécanisée, avec la 33e(*) et 65e brigade  (+1 brigade d'artillerie) en support. A cela s'ajoutent les 46e, 82e(*) brigades à l'assaut, plus en soutien les 71e, 116e(*), 117e(*), 118e(*) brigades mécanisées, les 3e(*), 14e(*), 15e(*) et 17e brigades de la garde nationale et une seconde brigade d'artillerie
  • axe Kamyansk: 128e brigade d'assaut de montagne


NB1: les brigades marquées (*) sont les fameuses "nouvelles" brigades formées en 2023.

NB2: il faut se rappeler que l'Ukraine déploie ses unités probablement au niveau des bataillons plus que des brigades. Parfois, ce n'est qu'un ou deux bataillons qui ont participé aux combats, pas la brigade toute entière.

On voit donc que, sur les 36 nouvelles brigades,  seul un peu plus d'un tiers ont été déployées pour cette contre-offensive. Et encore, plutôt dans un rôle se support qu'à la pointe des assauts. Les autres sont soit restées en réserve (parfois parce qu'elles étaient encore au stade de la formation), soient déployées en défense dans d'autres secteurs. Or, si on considère ces nouvelles brigades comme l'effort consenti par l'armée ukrainienne, on constate:

  1. que sur 2 des 5 axes (Bakhmut-nord et Kamyansk), il n'y a eu aucun effort, et très peu d'effort sur Bakhmut-sud. Il est donc probable que ces trois axes n'ont été que des attaques d'opportunité et/ou de diversion
  2. l'effort sur l'axe Berdiansk a été assez important au départ, puis s'est tari au bout d'un mois et demi; ce changement peut s'expliquer soit par des pertes importantes, soit par la décision stratégique de se concentrer sur un seul axe
  3. le principal effort a été sur l'axe Melitopol; au départ, seules 2 ou 3 brigades ont réellement participé aux assauts, mais ensuite plusieurs autres les ont rejoint, et à partir d’août c'est le principal axe d'attaque ukrainien
  4. Mais que, globalement, la "grande contre-offensive ukrainienne" n'a engagé que des moyens modestes et que les nouvelles brigades ont surtout été nécessaires pour contrer la montée en puissance de l'armée russe.

Contrairement à ce qui a été beaucoup dit dans la presse (souvent pour le critiquer) et aussi par de nombreux analystes militaires, il ne semble pas que les Ukrainiens aient beaucoup dispersé leurs efforts. Beaucoup moins que les Russes qui attaquent fréquemment sur une dizaine d'axes en simultanée depuis octobre 2023. Reste à savoir si cette décision de ne consacrer que peu de moyens à la contre-offensive est volontaire, ou contraintes par les nombreuses attaques russes ailleurs sur le front qui ont forcé les Ukrainiens à ne pas consacrer toutes leurs forces disponibles à la contre-offensive.

Et si ce manque d'engagement a très certainement diminué les progrès de l'armée ukrainienne, il a probablement aussi limité les pertes, comme nous le verrons plus tard. Mais avant cela, je voudrais revenir sur mes analyses de mai et juin 2023, et les confronter à ce que nous savons maintenant.

 

 

Mes analyses étaient-elles justes ?

Fin mai 2023, j'avais donné les 5 axes possibles pour une contre-offensive ukrainienne, avec leurs objectifs, et les classant du plus probable au plus improbables:

  1. Région de Zaporijja (c'est là que le principal effort ukrainien a eu lieu)
  2. Vuhledar (l'attaque a en fait eu lieu un peu plus à l'ouest que ce que j'envisageais)
  3. Région de Luhansk
  4. Autour de Bakhmut
  5. Région de Kherson
     

Sans surprise, l'attaque a été menée sur les deux premiers axes, avec des attaques de diversion autour de Bakhmut et quelques actions commandos du côté de Kherson. A vrai dire, ce classement était peu ou prou partagé par la plupart des analystes militaires, tant il semblait logique.

Comme on l'a vu dans ce bilan, loin de chercher une percée sur un ou plusieurs de ces 5 axes, les Ukrainiens ont mené des actions offensives assez différentes de ce qu'on imaginait.

Fin juin 2023, j'analysais la stratégie ukrainienne (partie 1, partie 2, partie 3) et j'étais arrivé à des conclusions assez différentes de ce que disaient la plupart des analystes militaires. Je soutenais:

  1. que le but de l'armée ukrainienne a toujours été de détruire l'armée russe, la libération des territoires ne se faisant qu'ensuite
  2. que la priorité des Ukrainiens, c'était donc de détruire les équipements qui pourraient faire échec à la contre-offensive (artillerie, MLRS, DCA, radars et équipements de guerre électroniques)
  3. que ce n'est qu'une fois l'armée russe mise dans une situation de "KO debout" que l'armée ukrainienne pourra réellement percer le front

Au moment où j'ai formulé cette théorie pour la première fois, peu d'analystes militaires étaient d'accord. Depuis, Guillaume Ancel Michel Goya et Tom Cooper (Sarcastosaurus) ont exprimé des idées similaires. A vrai dire, j'espérais que fin août/début septembre 2023, les Russes seraient suffisamment usés pour que les Ukrainiens puissent mener leur "vraie" contre-offensive. Cela ne s'est pas produit, bien au contraire. NB: j'ai toujours dit que c'était un souhait, pas une prédiction, et j'ai toujours dit que cela ne pourrait se produire qu'à certaines conditions qui n'ont pas été réunies.

Mais cette théorie était-elle juste ? Les officiels ukrainiens (en particulier Zelensky) ont toujours dit que leur but était la libération des territoires. Ainsi, le général Tarnavsky a déclaré que Tokmak était le but minium de la contre-offensive. Ce n'est que récemment, alors que les Ukrainiens sont plutôt sur la défensive, que les Ukrainiens expliquent que leur but est d'infliger un maximum de pertes à l'armée russe. D'un autre côté, si la stratégie ukrainienne n'était pas de prendre des territoires immédiatement, cela aurait difficilement été admissible publiquement / politiquement. Donc les déclarations publiques, si elles ne corroborent pas cette théorie, elles ne l'infirment pas vraiment non plus.

Une autre objection est que détruire l'artillerie, la DCA, les radars etc, c'est relativement classique dans la préparation d'une offensive, mais que cela ne constitue pas une stratégie de contre-offensive. D'ailleurs, les Russes eux aussi cherchent à détruire l'artillerie et les défenses anti-aériennes ukrainiennes, et obtiennent certains succès. A cela, je réponds que:

  1. Je suis le premier à dire que la "contre-offensive ukrainienne" n'est pas une contre-offensive au sens classique du terme, et qu'il faut mieux parler d'une phase dans la stratégie plus globale de destruction de l'armée russe. J'ai gardé le terme de "contre-offensive ukrainienne" car c'était le terme consacré, tout en soulignant souvent que l'important, ce n'était pas le terrain reconquis, mais les pertes infligées à l'armée russe
  2. Lorsque les Ukrainiens ont mené leurs opérations sur la rive gauche du Dnipro (à Krynky), l'attrition des forces russes dans le secteur était présenté comme le principal but; certes, cette opération a été faite à part de fin octobre 2023, donc alors que l'armée ukrainienne était généralement sur la défensive, mais ce débarquement était un mouvement offensif
  3. Il y a clairement eu une augmentation notable du nombre de pièces d'artillerie et d'équipement spéciaux entre la première année (jusqu'en février 2023) et la seconde année (mars 2023- février 2024), preuve que ces équipements sont particulièrement visés
  4. La vitesse avec laquelle les Ukrainiens ont abandonné le plan "américain" pour privilégier les petites avancées (moins de 4 jours) laisse penser que dès le départ, la stratégie d'attrition était celle voulue par les Ukrainiens.

Et avec le recul, on sait que relativement peu de ressources ont été consacrées à cette contre-offensive, ce qui ne laisse logiquement que deux possibilités:

  • soit le haut-commandement ukrainien a gravement sous-estimé les moyens nécessaires pour percer
  • soit il savait très bien qu'il n'y aurait pas de percée avec les moyens engagés et a conçu une stratégie correspondant aux moyens dont il disposait

Alors, on ne peut pas écarter a priori l'hypothèse d'une erreur du commandement ukrainien; mais tout indique que s'il y a eu sous-estimation des capacités russes, ce fut surtout de la part des Occidentaux, les Ukrainiens insistant au contraire sur le fait qu'ils n'avaient pas assez de moyens. En particulier, le général Zaluzhny a par deux fois expliqué publiquement quels étaient les moyens nécessaires pour, selon lui, vaincre l'armée russe, et que ces moyens ne lui ont jamais été accordés (notamment par les Occidentaux).

On reviendra là dessus, mais il y a des témoignages qui affirment qu'en septembre 2023, les Américains pressaient le général Zaluzhny d'engager tous ses moyens dans la bataille, et que celui-ci préférait les conserver pour la défense, ce qui rétrospectivement était une bonne décision et montrait que Zaluzhny ne sous-estimait pas les Russes.

 

Donc, sans avoir de certitude absolue, la balance penche clairement vers l'idée qu'il y avait bien une stratégie d'affaiblissement général de l'armée russe, principalement focalisée sur la destruction de l'artillerie, de la DCA et des équipements spéciaux. Cette stratégie a-t-elle été un succès ? C'est ce que nous verrons dans la suite de cette analyse.


samedi 29 juin 2024

A chaud et à froid

Je reviens sur deux billets que j'avais publiés l'an dernier quelques jours après que les évènements se soient produits, un sur la prise de Bakhmut, l'autre sur la destruction du barrage de Nova Kakhovka, car des études (bien plus poussées que les recherches que j'avais alors faites "à chaud") ont été publiées récemment et qui permettent de juger, un an plus tard, de la pertinence de mes analyses.

Art by Maria Tolstova / Mediazona



Estimation des pertes pour la bataille de Bakhmut

J'avais alors conclu que le nombre de morts, dans chaque camp, était:

Pour les Russes: probablement de 21 000 à 42 000 morts (intervalle maximal: de 16 000 à 51 000 morts)

Pour les Ukrainiens: probablement de 12 500 à 21 000 morts (intervalle maximal: de 9 500 à 26 000 morts)

Avec le caveat:  Notez que cela repose sur de grosses approximations, et qu'il faut prendre ça plus comme des ordres de grandeurs que des chiffres exacts.

 

Le journal russe Mediazona a publié une étude sur le nombre de morts dans le groupe Wagner, qui était la principale force d'attaque russe déployée dans le secteur. En s'appuyant sur les documents interne du groupe Wagner, ils ont pu prouver au moins 19 500 morts russes. Ils ne donnent pas les chiffres pour les autres unités russes présentes sur place, mais on peut supposer qu'il y en a eu au moins quelques milliers. L'estimation que j'avais faites pour les Russes se révèle avoir été correcte.

 

Mediazona a aussi vérifié les morts publiés par le compte twitter anonyme UALosses qui tient une base de donnés de soldats ukrainiens tués, et montré que leur base de donnée est fiable dans l'ensemble. UALosses donne la date et le lieu de la mort quand il est connu. Pour la bataille de Bakhmut, durant la période concernée (NB: ils ont retenu la période du 15 juillet 2022 au 06 juin 2023, en décalage de 2 semaines avec la période que j'avais choisie, du 3 juillet 2022 au 20 mai 2023), UALosses recense 4871 morts ukrainiens, auxquels il faut ajouter certains morts à Bakmut mais à une date inconnue et/ou aux bonnes dates mais dans un lieu inconnu. Même si ce sont des chiffres minimaux (certaines pertes peuvent être non documentées), il semble que j'avais un peu surestimé le nombre de morts ukrainiens. Les nombreux récits des "lourdes pertes ukrainiennes à Bakhmut" publiées dans les journaux occidentaux m'avaient certainement poussé à cette surestimation (NB: je me doutais à l'époque que je surestimais sûrement un peu les pertes ukrainiennes).

 


La destruction du barrage de Nova Kakhovka

Une semaine après sa destruction, j'avais conclu:

Il y a assez d'éléments pour conclure, au delà du doute raisonnable, que les Russes sont responsables de la destruction du barrage et donc de toutes les destructions causées par l’inondation qui s'en suit. Il y a encore un petit doute sur leurs intention (avait-ils vraiment l'intention de faire sauter tout le barrage d'un coup, où est-ce une erreur de leur part ?).

 

Une étude très complète sur cette destruction a été publiée 1 an après l'évènement. Elle conclut:

In summary, there is a reasonable basis to believe that the destruction of the Kakhovka Hydroelectric Power Plant resulted directly from the detonation of explosives planted by Russian military personnel within the Dam structure. There is no convincing information that would allow one to reasonably entertain alternative scenarios. Furthermore, there exists a strong probability that the order to destroy the power plant originated from representatives of Russia’s highest military-political command.

Ils aboutissent à cette conclusion sensiblement à partir des éléments que j'avais déjà pointés, mais en poussant l'enquête beaucoup plus loin que je ne l'avais alors fait.



Conclusion

J'avais donc vu juste.

Je ne dis pas ça pour me jeter des fleurs (enfin, pas seulement pour ça). Il y a deux ans, après la découverte du massacre de Boutcha (puis de tous les autres massacres) je m'étais engueulé avec des "pacifistes" qui prétendait qu'on ne pouvait pas savoir qui avait vraiment commis ces massacres et justifiaient leur position par le célèbre aphorisme: "La première victime d'une guerre, c'est la vérité". Et prétendaient qu'il vaudra au moins 10 ans avant qu'on puisse connaître la vérité.

Sauf que c'est faux. Certes, on ne peut pas tout savoir dans l'immédiat, il y a toujours un certain "brouillard de guerre"; mais, en étant rigoureux dans la méthodologie, en s'appuyant sur les renseignements en sources ouvertes et le travail des journalistes sérieux, on peut quand même avoir une bonne idée de ce qui se passe, quasiment en temps réel. Ceux qui prétendent qu'on ne peut rien savoir utilisent en fait le sophisme du tout ou rien. Et c'est d'autant plus pernicieux que, une actualité chassant l'autre, les partisans du "on ne peut pas encore savoir" comptent en fait sur cette amnésie du grand public pour que, quand les preuves définitives seront enfin disponibles, tout le monde ou presque ne se souciera plus de l'événement originel.

C'est pourquoi il est important de faire des analyses "à chaud". Il faut être conscient des limites de ces analyses, garder à l'esprit que les estimations que l'on fait à chaud restent assez grossières, et être prêt à réviser ses conclusions quand de nouveaux éléments factuels mettent à mal nos analyses. 

Or, j'ai l'impression que les grands journaux ont quasiment tous délaissé ces analyses "à chaud". Ils se contentent généralement de citer les deux belligérants, sans prendre position pour déterminer qui ment et qui dit la vérité. Et ce genre de neutralité journalistique ne favorise pas la vérité, mais au contraire favorise les menteurs, et laissent les lecteurs dans l'ignorance là où pourtant il y a une soif de savoir. 

A ma connaissance, aucun grand journal français n'a, "à chaud", publié d'estimation chiffrée des pertes à Bakhmut ni n'a clairement affirmé que les Russes étaient responsables de la destruction du barrage: au mieux, les journalistes citent des "experts" pour éviter de prendre eux-même explicitement position. Toujours cette "neutralité journalistique" qui au final nuit tant à la qualité des journaux.

 

dimanche 13 août 2023

La défense de Bakhmut a-t-elle handicapé la contre-offensive ukrainienne ?

Michael Kofman, qui est un des analystes militaires américains les plus connus et les plus écoutés, soutient la thèse suivante: l'échec de la contre-offensive ukrainienne s'explique par la défense de Bakhmut.

Ses arguments sont les suivants:

  1. Bakhmut était un terrain défavorable à défendre; l'armée Ukrainienne était quasiment encerclée, et le ravitaillement de Bakhmut se faisait au prix de la perte de nombreux hommes et matériel perdus
  2. Si les Russes ont perdu plus d'hommes que les Ukrainiens (Kofman parle d'un rapport de 3:1, et c'était aussi ce que j'avais estimé), les Russes perdaient du "consommable" (prisonniers) alors que l'Ukraine perdait ses meilleurs troupes
  3. Kofman soutient aussi que la défense de Bakhmut était inutile, car les Russes n'auraient pas pu aller plus loin de toute façon
  4. Au contraire, Kofman préconisait de ne pas défendre Bakhmut, de retirer les brigades expérimentées qui s'y trouvaient pour les équiper avec du matériel occidental
  5. La conséquence est que l'Ukraine a confié ce matériel occidental à des troupes inexpérimentées, qui n'arrivent pas à percer au sud, tandis que les troupes expérimentées (toujours à Bakhmut) obtiennent comparativement de meilleurs résultats
  6. De plus la dispersion des forces fait que la contre attaque ukrainienne n'a obtenu de résultat décisif nulle part



Anders Puck Nielsen a déjà répondu en partie à ces arguments
. En particulier, il explique que le second point de l'argumentaire de Kofman est faux pour une raison de chronologie: pour la période considérée (de mars à mai 2023), Wagner avait déjà "consommé" ses effectifs d'ex-prisonniers russes dont les contrats de 6 mois arrivaient à expiration début mars. Anders Puck Nielsen souligne aussi que le troisième point de l'argumentaire de Kofman néglige le fait que la Russie attaquait un peu partout et que Wagner, s'ils étaient libéré de Bakhmut, auraient pu obtenir de bons résultats ailleurs.


J'aimerais rajouter quelques arguments et adresser les points auxquels Nielsen n'a pas vraiment répondu.

 

Les pertes ukrainiennes


Tout d'abord, le point 1: Bakhmut était un terrain défavorable à défendre. Certes, la ville est dans une cuvette, et le ravitaillement était difficile. Mais une zone urbaine comme Bakhmut est, de manière générale, très favorable à la défense, surtout à la défense qu'ont pratiquée les Ukrainiens, c'est-à-dire un repli progressif sans chercher à "tenir" à tout prix telle ou telle ligne défensive. Quant à la difficulté du ravitaillement, oui, l'Ukraine a perdu des dizaines de véhicules dont les épaves étaient visibles sur les routes menant à Bakhmut. Mais des dizaines de véhicules (en 3 mois de combats) ça reste relativement peu; il y a de chaque camp environ 1000 chars, peut-être 3-4000 blindés et des dizaines de milliers de camions, 4x4, Hummvees et autres véhicules employés pour le ravitaillement.

Donc au regard de la taille du conflit, les pertes matérielles ukrainiennes durant les 3 mois de la défense de la ville de Bakhmut restent relativement faibles. Il en est de même des pertes humaines, même s'il y a plus d'incertitudes sur celles-ci. Les Ukrainiens ont perdu, durant ces 3 mois, probablement de l'ordre de plusieurs milliers d'hommes, guère plus (disons 10 000, en comptant les blessés). Cela représente 2-3 brigades. Alors certes, c'est beaucoup, mais ça reste relativement peu comparé à la taille des armées (on parle de 300 à  500 000 soldats dans chaque camp, tout compris).

De fait, les brigades ukrainiennes qui défendaient Bakhmut sont celles qui aujourd'hui mènent la contre-offensive dans la région, et plutôt efficacement comme le reconnaît Kofman. Donc les pertes subies n'ont pas affecté l'efficacité de ces brigades, à une exception près: la 93e brigade mécanisée (qui est considérée comme la meilleure brigade ukrainienne), qui était la principale brigade défendant Bakhmut, ne semble plus participer aux combats actuellement. Est-ce parce qu'elle a été détruite lors de cette bataille ? On n'en sait rien.

 

A qui attribuer le nouvel équipement ?

 

D'ailleurs, je crois que c'est à cette brigade emblématique que Michael Kofman pense lorsqu'il déroule son argumentaire. En effet, la 93e brigade, après avoir défendu avec succès Soledar pendant des mois, avait été retirée du front en décembre 2022. Or, à cause de la prise de Soledar début janvier, ils ont été rappelé d'urgence pour renforcer la défense de Bakhmut. Et quand ont voit leur efficacité alors qu'ils sont équipé de vieux matériel soviétique, certains se disent que s'ils étaient équipés avec des Bradleys et Lépoards2, ils défonceraient tout. On retrouve souvent cette idée aux USA: il fallait retirer la 93e du front, pour l'équiper avec les Bradleys et elle aurait mené la contre offensive.

Ce qui m'amène au second point: les unités ukrainiennes expérimentées serait-elles vraiment plus efficaces si on les avaient ré-équipées avec du matériel occidental ? Alors certes, celui-ci est de meilleur qualité que le matériel soviétique. Mais ces hommes sont habitués au matériel soviétique, il leur faudrait un temps d'adaptation pour passer au matériel occidental. Alors, peut-être qu'il y aura bien une petite augmentation de l'efficacité de ces brigades, mais seulement après quelques mois d'entraînement, comme pour former une nouvelle brigade. 

De fait, on peut argumenter que donner du matériel nouveau aux nouvelles brigades (qu'il faut former de toute manière) est sans doute plus efficace, et qu'il vaut mieux avoir 1 brigade expérimentée (avec ancien matériel) + 1 nouvelle brigade (avec nouveau matériel) qu'une 1 brigade expérimentée (avec nouveau matériel) + 1 nouvelle brigade (avec ancien matériel), cette dernière étant, du fait du matériel obsolète et de son inexpérience, totalement inefficace. Autrement dit: mieux vaut avoir 2 bonnes brigades plutôt qu'une très bonne et une très mauvaise. NB: les "nouvelles brigades" ont été formées à partir d'un noyau de vétérans. Par exemple, la 47e brigade, a qui a reçu les Bradleys et Léopards 2, a été formée à partir du 47e régiment d'assaut, dont la plupart des membres étaient des vétérans combattant les Russes depuis 2014.

 

La dispersion des forces


Pour finir, sur la question de la dispersion des efforts, c'est un argument qui se tient. Mais qui n'a rien à voir avec la défense de Bakhmut. La bataille de Bakhmut est terminée depuis 2 mois (disons celle où l'enjeu était de savoir si les Russes parviendraient à prendre la ville, car les combats continuent), les Ukrainiens auraient eu tout le loisir de redéployer leur troupes expérimentées (y compris celles dans les environs de Bakhmut) comme ils l'entendent. On peut certes argumenter que ce redéploiement est psychologiquement plus difficile (peut-être que les soldats sur place préfèrent recapturer Bakhmut), ou bien que ce redéploiement aurait retardé d'autant la contre offensive, mais les exemples des 35e et 36e brigades de Marine, qui défendaient respectivement Marinka et Avdiivka avant d'être redéployées au sud, montre que c'était au moins possible. Et, par choix, par nécessité ou par incompétence, les Ukrainiens n'ont pas concentré leurs troupes et leur artillerie sur un seul axe qui aurait permis de "brécher" les défenses russes, comme l'expliquait Michel Goya.

A la place, les Ukrainiens semblent avoir privilégié une stratégie d'attrition à long terme, qui donnera (ou pas) les résultats attendus: un affaiblissement général de l'armée russe.

 

Conclusion

L'argumentaire de Michael Kofman ne tient pas: tous ses arguments sont soit faux, soit très discutables. Il faut comprendre que, même s'il s'en défend et pense être objectif, Michael Kofman est probablement travaillé par deux impératifs:

  1. Justifier a posteriori l'avis stratégique qu'il donnait en février dernier (d'abandonner Bakhmut)
  2. Contrer le récit qui attribue les problèmes rencontrés par les Ukrainiens à un retard de livraison du matériel occidental

Ainsi, Michael Kofman affirme que la défense de Bakhmut a permis aux Russes de fortifier leurs positions. Or, les Russes ont commencé à fortifier sérieusement le front sud dès septembre 2022. Quand la bataille pour la ville de Bakhmut a commencé (fin février 2023), cela faisait déjà 4-5 mois que les Russes avaient mis en place leurs défenses. Et la saison des boues rendaient de toute manière une attaque mécanisée quasiment impossible en mars-avril. De plus, si on part du principe que les Ukrainiens avaient besoin du nouveau matériel pour percer, celui-ci n'a été promis qu'en janvier et livré en mars-avril. En comptant le temps d'entraînement, toute contre-offensive ukrainienne était impossible avant mai-juin. C'est donc bien le manque de réaction des Occidentaux face à la mobilisation russe de septembre 2022  (et non la bataille de Bakhmut) qui a contraint le calendrier ukrainien.

mercredi 24 mai 2023

La prise de Bakhmut

Ainsi, les Russes ont finalement pris Bakhmut, au bout de plus de 10 mois de combat. Comme d'habitude depuis le début de cette guerre, les narratifs pro-russe et pro-ukrainien sont diamétralement opposés. Mais peut-on vraiment dire que les Russes ont emporté une grande victoire à Bakhmut ?


Une victoire politique ?

Depuis le 24 février 2022, les Russes ont capturé 7 villes de plus de 50 000 habitants: (population avant guerre, chiffres arrondis)

  • Mariupol  (430 000)
  • Kherson   (280 000)
  • Melitopol (150 000)
  • Berdiansk (110 000)
  • Sievierodonetsk (110 000)
  • Lyssychansk (95 000)
  • Bakhmut (70 000)


Bakhmut (ou ce qu'il en reste) est donc la 7e plus grosse "prise" des Russes, ce qui n'est pas négligeable mais est une ville bien moins importante que ce qu'ils avaient capturé de février à juillet 2022. Au niveau du pays tout entier, Bakhmut est/était la 56e plus grande ville d'Ukraine, pas négligeable mais loin d'être d'une importance capitale. Cela dit, si on raisonne en terme d'attention médiatique, de longueur des combats, etc, on peut dire qu'il s'agit d'une des trois grandes victoires russes (les deux autres étant Marioupol et le couple Sievierodonetsk/ Lyssychansk), voire même la plus grande victoire russe. Surtout, comme l'ont déjà dit bon nombre de commentateurs, il s'agit d'une première victoire russe depuis les défaites cinglantes de Kharkiv / Izium / Lyman et Kherson (je compte Soledar comme faisant partie de la bataille de Bakhmut).


Les pro-russes en profitent pour nous ressortir tous leurs éléments de langage:
- "l'armée Ukrainienne est détruite", "la Russie ne peut que gagner" -> faux, comme nous le verrons plus tard
- "il faut négocier" -> comprendre "il faut donner à Poutine ce qu'il veut sinon il se fâche très fort"
- etc

D'un autre côté, les Ukrainiens ont aussi tout fait pour mettre l'accent sur Bakhmut. Ou plutôt sur la "forteresse Bakhmut" selon les mots de Zelensky, qui en a fait un élément central de sa communication. Zelensky a expliqué qu'il fallait tenir Bakhmut jusqu'au début de la contre offensive. Certaines de ses justifications de la décision de défendre la ville se retournent aussi contre lui; par exemple, la fois où il a dit en gros que, si les Russes prennent la ville, ils pourront facilement capturer ensuite Kramatorsk etc (ce qui est faux). Bref, le discours ukrainien a fait de Bakhmut une ville importante qu'il ne fallait pas perdre.

Ville-forteresse, mais aussi ville-martyr, symbole de la lutte pour la survie de l'Ukraine et des sacrifices consentis. Du fait des rotations d'unités, beaucoup de brigades ukrainiennes sont ou ont été à Bakhmut et dans ses environs, ce qui fait que, d'un point de vue symbolique, Bakhmut est le "Verdun" de cette guerre, ne serait-ce que par le sang versé. Mais en augmentant la valeur symbolique de la ville, les Ukrainiens ont aussi augmenté la valeur symbolique de sa prise.

Donc la prise de la ville, même au bout de plus de 10 mois de combat, constitue une vraie victoire politique pour les Russes. Est-ce aussi une victoire militaire ?



Une ville stratégique ?

En mai 2022, l'armée russe avait pris Popasna, ce qui leur avait permis de prendre à revers les défenses ukrainiennes de Sievierodonetsk/ Lyssychansk. La prise de Popasna (ville située sur les hauteurs) a ouvert beaucoup de voies d'attaque aux Russes, dont une vers Bakhmut. Il leur a fallu ensuite un an pour parcourir les 30 km qui séparent Popasna de Bakhmut, et la prise de Bakhmut ne leur ouvre aucune nouvelle perspective. 

Tout ce qu'ils ont gagné, c'est le droit de butter sur la ligne de défense ukrainienne juste derrière Bakhmut. Il n'en a pas toujours été ainsi. Quand la bataille a commencé, Bakhmut avait une réelle importance stratégique. En effet, les Russes menaçaient Kramatorsk, Sloviansk et Sieversk à la fois par le nord est et le nord-ouest (et aussi par l'est, pour Sieversk). La prise de Bakhmut aurait permis aux Russes d'attaquer aussi par le sud, et de rendre inévitable leur encerclement.


carte militaryland.net, 04/09/2022
carte militaryland.net, 21/05/2023

Comme on peut le voir sur ces deux cartes, la situation stratégique de l'Ukraine s'est beaucoup améliorée dans la région depuis les contre-attaques de septembre/octobre. C'est là un paradoxe de cette "victoire" russe: ils ont mis tellement de temps à prendre la ville que les Ukrainiens s'en sortent renforcés et ce n'est pas la cas des Russes.


Aussi les poutinistes qui prétendent que "les Ukrainiens disent que Bakhmut n'a pas d'importance stratégique depuis qu'ils sont sur le point de la perdre" n'ont rien compris. C'est la contre-attaque Ukrainienne de septembre/octobre 2022 qui a fait perdre à Bakhmut son importance stratégique. Pas l'offensive russe de 2023. Cela dit, si cette ville est juste symbolique, et elle est importante aussi par les torrents de sang qui ont été versés tant pour la défendre que pour la prendre. De fait, chacun des deux camps est persuadé d'avoir "saigné" l'autre (comme à les Allemands et Français étaient persuadés d'avoir saigné leur adversaire à Verdun). Qu'en est-il vraiment?

La réponse n'est pas simple, et il faut commencer par savoir ce qu'on appelle la bataille de Bakhmut. Wikipedia considère qu'elle a commencé le 01/08/22 lorsque les Russes ont lancé leur première attaque contre la ville même. Je ne suis pas d'accord avec cette définition, car elle omet toute la phase d'approche de la ville. Pour ma part, je considère que la bataille de Bakhmut est l'ensemble des combats qui se sont déroulé dans un rayon d'environ 25km autour de Bakhmut (ce qui inclut donc Soledar), du 3 juillet 2022 (prise de Lyssychansk) au 20 mai 2023 (prise de Bakhmut). Cette définition est arbitraire (d'autant qu'on peut dire que la bataille de Bakhmut n'est pas encore terminée), mais ces limites correspondent aux efforts qu'ont dû consentir les Russes pour prendre entièrement cette ville.

 

Déroulement des combats

 On peut résumer la bataille de Bakhmut en 4 grandes phases:

  1. L'attaque directe (juillet-aout): suite à leur victoire à Lyssychansk, les Russes avancent directement vers Bakhmut et Soledar, qui sont atteintes début août. Cependant, l'attaque directe échoue et les Russes sont repoussés. La progression au sud de Bakhmut continue lentement; au nord les Russes sont stoppés nets. Analyse: les Russes étaient peut-être trop confiants et cette phase se solde par un échec pour eux
  2. La stagnation (septembre-novembre): en septembre, les Ukrainiens lancent leur contre-offensive dans l'Oblast de Kharkiv. Il y a aussi quelques contre-attaques du côté de Bakhmut, mais le front évolue peu durant cette période, avec toujours quelques progressions russes au sud de Bakhmut. Analyse: les contre-offensives ukrainiennes ont pu avoir un effet indirect (l'armée russe pouvant moins consacrer de moyens au secteur de Bakmut). Cependant, Wagner se renforce pendant cette période en recrutant un grand nombre de prisonniers russes.
  3. L'encerclement (décembre-février): en décembre, les Russes prennent progressivement quelques positions-clefs au nord-est de Soledar (Yakovlivka et Bilohorivka) tout en continuant leur lente progression au sud. Début janvier, tout s'accélère rapidement avec la prise de Soledar. Le front nord plie, les Russes progressent aussi au sud et menacent une première ligne de ravitaillement. Les Russes progressent ensuite au nord, prenant  une à une les lignes de défenses ukrainiennes qui semblent incapables de stopper les Russes, au point que fin février, toutes les lignes de ravitaillement de Bakhmut sont coupées ou sous le feu de l'artillerie russe. Analyse: cette phase est incontestablement un succès russe, qui a été obtenu en sacrifiant des milliers de prisonniers recrutés par Wagner (on parle d'un taux d'attrition de 50 à 80% parmi eux). La progression est rapide, mais il n'y a pas pour autant de véritable percée russe ni d'encerclement de l'armée ukrainienne. Les défenses ukrainiennes se révèlent en tout cas bien moins solides qu'on pouvaient l'espérer.
  4. Le combat urbain (mars-mai): L'assaut de la ville même de Bakhmut avait déjà commencé bien avant, mais il s'intensifie à partir de début mars, les Russes attaquant à la fois par le nord, l'est et le sud. La progression est lente mais presque continue. Fin mars, ils s'emparent de toute la partie est de la ville; début avril, du centre ville; mi avril, les combats se déroulent autour de la ligne de chemin de fer. Enfin, début mai, c'est l'assaut du dernier quartier détenu par les Ukrainiens, à l'ouest de la ville. Analyse: il m'est difficile de commenter cette phase de la bataille. Les combats ont été brutaux, avec de nombreuses pertes de part et d'autre. Il n'en reste pas moins que les Ukrainiens ont obligés les Russes à attaquer directement la ville, ils ont réussi à éviter l'encerclement (et même à dégager les axes de ravitaillement par des contre-attaques) et globalement, ce fut une retraite contrôlée, faisant payer très cher chaque mètre de terrain cédé.

De manière générale, si les Russes ont pu progresser et atteindre leurs objectifs tactiques, ce fut toujours au prix de pertes humaines élevées, et sans démontrer de supériorité stratégique. Ils ont été incapables d'encercler Bakhmut, ont souvent privilégié la voie la plus coûteuse pour eux et se sont montré incapables de percer les lignes ukrainiennes. Ce qui les a sauvé, si l'on peut dire, ce sont les moyens engagés (et qui n'ont pas manqué, contrairement à ce que disait Prigojine le pleurnicheur).

D'un autre côté, les Ukrainiens n'ont pas réussi à tenir leurs lignes, à part dans la phase 2. La disproportion des moyens engagés a sans doute été en leur défaveur, et ils n'étaient peut-être pas prêts à affronter les "vagues humaines" mises en oeuvre par Wagner en janvier-février. Mais surtout, la défense s'est montré plutôt médiocre si on compare le nombre de brigades ukrainiennes engagées à Bakhmut. En particulier en phase 3 (celle qui a été la plus favorable aux Russes) est aussi celle où il y avait (officiellement) le plus d'unités ukrainiennes dans le secteur de Bakhmut. En effet, après les contre-offensives de Kharkiv et Kherson, un certain nombre de brigades ukrainiennes ont été réaffectées au secteur de Bakhmut.

Je n'ai jamais su si c'était parce que les brigades étaient plus en rotation à Bakhmut qu'ailleurs, ou si elles n'étaient que partiellement engagées, ou trop abîmées pour être efficaces (mais dans ce cas, pourquoi les engager ?). Est-ce que cela a entraîné une désorganisation fatale aux Ukrainiens ? Peut-être. Il semble que la chute de Soledar a été la cause et/ou la conséquence d'une certaine désorganisation, et que la situation s'est relativement améliorée lorsque les Ukrainiens ont bâti leur défense autour de quelques unité d'élites (notamment la 93e brigade mécanisée).

Bien sûr, les poutinistes nous expliquent que ce grand nombre d'unités ukrainiennes est le résultat d'une saignée de l'armée ukrainienne. Ils insistent beaucoup sur le fait qu'une "compagnie privée de prisonniers armées de pelles" a mis en déroute (ou a détruit) la moitié de l'armée ukrainienne. Ce narratif est faux. Tout d'abord, Wagner n'est pas une compagnie privée (les vraies compagnies de  mercenaires ne peuvent pas se procurer des T-90M ou des MLRS thermobariques) mais une partie des forces armées russes, qui a travaillé la main dans la main avec l'armée régulière, même s'il y a eu des frictions entre eux. Les effectifs de Wagner, qui ont été fluctuant, ont sans doute culminé à environ 50 000 hommes ce qui représente l'équivalent de 2 ou 3 "armées combinées inter-armes" russes. Les mercenaires Wagner (du moins les soldats expérimentés, pas les prisonniers qui servaient de chair à canon) sont mieux équipés que les forces russes régulières, et bénéficient aussi d'une plus grande souplesse d'action. D'ailleurs, ce sont les seuls à avoir obtenu des résultats lors de l'offensive d'hiver, toutes les attaques menées par l'armée russe régulière (notamment à Vuhledar, Marinka, Adiivka et autour de Kremina) ayant lamentablement échoué.

Mais surtout, les poutinistes se font des illusions sur les pertes ukrainiennes, comme nous allons le voir.


Estimation des pertes

Pour déterminer les pertes humaines dans cette bataille, je vais procéder en trois étapes:

  1. d'abord, déterminer les pertes totales, du 24/02/22 au 20/05/23
  2. ensuite, déterminer la proportion de ces pertes qui ont eu lieu du 03/07/22 au 20/05/23
  3. enfin, déterminer la proportion de ces pertes aux alentours de Bahkmut


En effet, on a quelques éléments pour déterminer les pertes globales, et pour déterminer ensuite ces proportions. Même si les méthodes pour y arriver sont très imprécises et discutables.


1) pertes totales, du 24/02/22 au 20/05/23

Fin février, j'avais fait une estimation de ces pertes (nombre de morts pour chacun des belligérants):
- environ 100 000 morts côté russe (de 80 000 à 120 000)
- environ 50 000 morts côté ukrainien (de 40 000 à 60 000)

Il faut actualiser ces estimations. Fin février, les Ukrainiens annonçaient avoir tué environ 150 000 ennemis. Maintenant, c'est environ 200 000. Je ne crois pas nécessairement à la réalité de ces chiffres, mais l'expérience a montrer qu'ils donnent au moins la tendance. Il est donc probable que les Russes ont des pertes plus importantes d'un tiers que fin février. J'élargis un peu l'intervalle (pour tenir compte du fait qu'il y a plus d'incertitudes) et je vais donc estimer les pertes totales russes à environ 130 000 morts (de 100 000 à 160 000).

Pour les Ukrainiens, je n'ai pas d'information détaillée, aussi je vais supposer que les pertes ont été proportionnelles au temps supplémentaire passé. Deux mois et demi représentent environ le cinquième d'une année, je vais donc estimer les pertes totales ukrainiennes à environ 60 000 morts (de 45 000 à 75 000 morts).


2) pertes sur l'ensemble du front, du 03/07/22 au 20/05/23

Quand la bataille de Bakhmut a commencé, début juillet 2022, les Ukrainiens revendiquaient ~40 000 tués parmi les forces russes. Actuellement, c'est ~200 000 tués chez les Russes d'après les chiffres ukrainiens. Cela signifie que les 4/5 des Russes morts en Ukraine l'ont été durant la période de la bataille de Bakhmut. Les pertes russes sur l'ensemble du front, et pour la période considérée, sont donc estimée à environ 104 000 morts (de 80 000 à 128 000).


Pour les pertes ukrainiennes, faute de données fiables, j'applique là encore la règle de proportion. La bataille a duré 320 jours sur les 451 jours depuis le 24/02/22. Autrement dit: 70% du temps de guerre. Par conséquent, je vais estimer les pertes ukrainiennes sur l'ensemble du front à environ 42 000 morts (de 32 000 à 52 000).


3) pertes localisées à Bakhmut et ses environs, du 03/07/22 au 20/05/23

C'est là que les choses se compliquent, car les sources fiables donnent rarement des décomptes localisés (par exemple pour les pertes matérielles, oryx ne donne que le total, sans sous-total géographique). De plus, quand les média annoncent des pertes "à Bakhmut", il faut se demander: est-ce la ville proprement dite, ou ses environs (et si oui, jusqu'à quelle distance) ?


On peut toutefois essayer d'estimer la proportion des pertes à Bakhmut par rapport aux pertes générales en se basant sur deux indicateurs:
1) la proportion de troupes engagées dans le secteur de Bakhmut
2) la proportion d'artillerie engagée par l'ennemi dans le secteur de Bakhmut

En effet, la proportion de troupes donne un minimum à la proportion de pertes, selon le raisonnement suivant: si une armée y a engagé au moins 20% de ses effectif, alors il est logique de penser qu'au moins 20% de ses pertes l'ont été à Bakhmut, d'autant plus que les combats à Bakhmut ont été plus violant qu'ailleurs. De même, si l'ennemi y a engagé 20% de son artillerie, il est peu vraisemblable que la proportion de vos pertes soit très supérieure à 20%, sauf à imaginer une artillerie particulièrement efficace dans ce secteur et/ou inefficace dans les autres. La raison pour laquelle je considère l'artillerie uniquement est parce qu'elle serait responsable de la majorité des pertes, selon les experts militaires.


Malheureusement, les données sont très parcellaires. Pour l'artillerie, je m'appuie sur les statistiques données par @poulet_volant qui donne la proportion d'artillerie par zone géographique (mais elles ne portent que sur le mois de janvier). Je n'ai pas trouvé mieux, aussi je vais supposer que ces proportions sont restées identiques tout au long de la bataille.



Commençons par la Russie: la principale force engagée a été le groupe Wagner, dont les effectifs ont été très fluctuants. Mais l'armée régulière a été aussi bien plus présente que ce qui apparaissait dans les média (où seul Wagner était représenté). Dans les "leaks du Pentagone", les américains estimaient à environ 60 000 hommes les effectifs russes dans le secteur début mars (sur une force totale estimée à un peu plus de 300 000 hommes). Même si ces chiffres sont à prendre avec beaucoup de précaution, il est probable que les Russes ont engagé autour de Bakhmut au moins 20% de leurs effectifs (et peut-être plus). Pour l'artillerie,  @poulet_volant avait estimé qu'au mois de janvier, 35% de l'artillerie ukrainienne était concentrée dans le secteur de Bakhmut. Cela laisse penser que la proportion de morts à Bakhmut est du même ordre de grandeur, disons de 30 à 40%. Peut-être que, du fait des tactiques de "vagues humaines" employées à Bakhmut, cette proportions monte jusqu'à 50%, mais cela repose sur des témoignages, pas sur des données vérifiables. Je vais donc considérer que, pour les Russes, la bataille de Bakhmut représente de 20 à 40% de leurs pertes globales.


Pour les Ukrainiens, l'ordre de bataille des unités engagé à Bakhmut est assez détaillé, mais très bordélique. Il révèle une disproportion des unités engagées à Bakhmut (plus d'un tiers de leur armée). Cependant, beaucoup de ces unités n'étaient là que partiellement ou en rotation, aussi je vais retenir une proportion minimum de 30%. Pour l'artillerie russe, 28% était engagée dans le secteur de Bakhmut en janvier. Cependant, le fait que les Russes ont échoué partout sauf à Bakhmut laisse penser qu'ils ont été plus efficaces qu'ailleurs. Et nous avons aussi beaucoup de témoignages, côté Ukrainiens, se plaignant de "l'enfer" de Bakhmut. Pour toutes ces raisons, je vais considérer que les Ukrainiens ont pu avoir jusqu'à 50% de leurs pertes sur le secteur de Bakhmut. Je vais donc considérer que, pour les Ukrainiens, la bataille de Bakhmut représente de 30 à 50% de leurs pertes globales (NB: pour les Ukrainiens, je surestime sans doute un peu la proportion).



Résultats

Avec cette méthodologie, on arrive aux résultats suivants sur les pertes des deux camps durant la bataille de Bakhmut:

Pour les Russes: probablement de 21 000 à 42 000 morts (intervalle maximal: de 16 000 à 51 000 morts)

Pour les Ukrainiens: probablement de 12 500 à 21 000 morts (intervalle maximal: de 9 500 à 26 000 morts)

Notez que cela repose sur de grosses approximations, et qu'il faut prendre ça plus comme des ordres de grandeurs que des chiffres exacts. Il faut aussi rajouter les blessés (environ le double du nombre de morts, peut-être le triple côté ukrainien), les prisonniers, etc. Si on triple ces chiffres (pour tenir compte des blessés) et qu'on le divise par la durée de la bataille (320 jours), cela donne en moyenne:
Pour les Russes: de 200 à 400 pertes/jour
Pour les Ukrainiens: de 120 à 250 pertes/jour


On retrouve un ordre de grandeur comparable aux estimations du ministre ukrainien de la défense , et de Prigojine.

Je note que les chiffres donnés par les Ukrainiens et les Russes sont, surprenamment, du même ordre de grandeur, d'après Wikipedia, même si elles sont présentées comme des pertes minimales (et non maximales):

Pertes ukrainiennes (d'après les Russes): 15 000 - 20 000+ tués

Pertes russes (d'après les Ukrainiens):  37 674 - 47 774+ tués


Conclusion

Ces chiffres, bien qu'approximatifs, permettent de tirer certaines conclusions:

  1. non, l'armée ukrainienne n'a pas été détruite à Bakhmut. C'est une évidence, mais même en prenant l'estimation la plus haute (26 000 morts) on est très loin des chiffres délirants affiché par les pro-russes, qui sont persuadés d'avoir détruit au moins la moitié de l'armée Ukrainienne. Les pertes ukrainiennes, bien que non négligeables, ne compromettent probablement pas leur future contre-offensive.
  2. le rapport des pertes n'est probablement pas aussi favorable à l'Ukraine que ce qui a pu être publié dans certains média (on parlait de 5:1, 8:1 voire 10:1 en faveur de l'Ukraine). Bien que mon estimation, du fait de toutes les incertitudes, autorise théoriquement un ratio de 5:1, c'est seulement si les pertes ukrainiennes sont tout en bas de la fourchette, et les pertes russes tout en haut de la leur. Il est bien sûr possible que, dans certains combats, il y a eu un tel rapport favorable à l'Ukraine, mais c'est très peu probable que ce soit le cas sur l'ensemble de la bataille.


En particulier, on peut douter que la bataille de Bakhmut soit, en soi, une "bonne attrition" pour l'Ukraine comme avait pu l'être Sievierodonetsck / Lyssychansk. En effet, à ce moment, l'armée russe manquait surtout d'infanterie. Les pertes qu'elle avait alors subi en prenant les deux villes du Donbas avaient considérablement augmenté ce manque d'infanterie. Tandis que les mobiks / condamnés Wagner morts à Bakhmut seront plus facilement remplacés (les mercenaires expérimentés et VDV seront eux, bien plus difficiles à remplacer). Reste que les Russes ont épuisé leur potentiel offensif lors de l'offensive d'hiver (notamment à Bakhmut), et que les efforts qu'ils ont dû fournir pour prendre la ville les ont aussi empêché d'avancer à des endroits plus stratégiques (comme Vuhledar).

De plus, Bakhmut a tenu assez longtemps, si bien que maintenant, c'est une contre-offensive ukrainienne qui menace l'armée russe qui s'est épuisée à prendre Bakhmut. On voit, depuis mi-avril, les signes de la préparation de cette contre-offensive: augmentation des cadences de tir d'artillerie ukrainienne, augmentation des pertes matérielles russes, en particulier concernant l'artillerie, les radars, les drones  et les équipement de guerre électronique, bref, tout ce qui pourrait gêner la contre-offensive, frappe sur les dépôts de munitions et les dépôts pétroliers, et les centre de commandement, action de contre-attaques localisées autour de Bakhmut pour y fixer les Russes, et maintenant actions armées des Russes anti-Poutine en Russie même. 

En fait, la perception qu'on aura après-coup de la bataille de Bakhmut dépend de la future contre-offensive ukrainienne. Si celle-ci réussit, on se dira que les Russes sont tombés dans le piège tendus par les Ukrainiens à Bakhmut et se sont épuisés dans une bataille inutile. Si la contre-offensive échoue, par contre, on se dira que l'Ukraine a perdu trop de troupes à Bakhmut et que les Russes y ont donc remporté une victoire majeure. Et pourtant, dans les deux cas, cela sera injuste car la réussite ou l'échec de cette contre-offensive dépend principalement de facteurs extérieurs (comme la fourniture par l'occident de suffisamment d'armes et de munitions) et ne sera pas une simple conséquence de la bataille de Bakhmut.


Mais, indépendamment de la perception future, la présente analyse conclut que Bakhmut est à la fois une victoire politique pour la Russie et une défaite stratégique pour la Russie: au début de la bataille de Bakhmut, Sloviansk, Kramatorsk et Siversk étaient menacées. L'Occident venait tout juste de fournir les premiers HIMARS et il était hors de question de fournir plus d'équipements modernes. A la fin de la bataille de Bakhmut, les trois villes citées sont loin d'être prenables par les Russes et l'Occident fournit chars, missiles longue portée et prochainement des avions (F-16?) à l'Ukraine.


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