samedi 24 octobre 2026

Autocritique

Plus de trois an et demi après le début de ce blog (et environ 150 billets écrits), j'ai envie de faire une autocritique. Reprendre ce que j'ai écrit durant toutes ces années sur la guerre en Ukraine et lister, en suivant ce code de couleur, les sujets sur lesquels j'ai eu raison, les sujets sur lesquels je me suis trompé, ceux sur lesquels je n'ai eu que partiellement raison et ceux sur lesquels, même après 3 ans, on ne peut pas encore juger.


Les gens à écouter

Ce blog s'intitule Liens et analyses pour comprendre la guerre en Ukraine, et ce n'est pas pour rien que le titre commence par "Liens" et non "Analyses". Car je ne revendique aucune expertise professionnelle sur le sujet de ce blog, je ne connaissais guère l'Ukraine avant 2022 (même si je me suis bien rattrapé depuis). En revanche, j'écoute les spécialistes, je suis curieux et quand lis un article ou écoute quelqu'un qui se présente comme spécialiste, je suis capable d'identifier assez rapidement s'il s'agit d'informations pertinentes ou de désinformation. Je connais la logique et je sais repérer les sophismes, situer politiquement un locuteur et identifier les biais de raisonnement. Dès le premier billet de ce blog (il faut que je l'actualise, d'ailleurs), j'avais donné des liens vers certains analystes, et trois ans et demi après, le jugement que je portais alors s'est avéré correct. Parmi ceux que je jugeais fiables (Michel Goya, Perun, Tatarigami, Anders Puck Nielsen, Militaryland), certains de ces analystes ont cessé d'écrire sur la guerre en Ukraine, mais aucun n'a dérivé et s'est soudainement mis à écrire des conneries. Et ceux que je jugeais "intéressants mais pas toujours fiables" (comme Reporting From Ukraine, Xavier Tytelman et Tom Cooper) se sont révélés être exactement ça (Tytelman est peut-être un peu plus fiable que les deux autres, mais il pèche souvent par optimisme). Inversement, ceux que je jugeais n'être que de la propagande russe (je ne mets pas de lien, mais ils se reconnaîtront, comme un certain chaudronnier qui s'est récemment pris une raclée aux sénatoriales) n'ont pas varié, eux non plus. Autrement dit, il n'y a pas eu un seul analyste que je considérais comme fiable qui s'est révélé raconter n'importe quoi, ni un que je considérais comme un guignol qui s'est révélé comme fiable après coup.


Trump

Dès septembre 2023, j'écrivais: "Il est possible que Trump soit élu en 2024 et stoppe alors l'aide aux Ukrainiens." Je ne vais pas dire que j'avais prédit le retour de Trump, juste que c'était une chose qui pouvait arriver et qu'il fallait se préparer à cette éventualité. Chose que les Européens, bien évidemment, n'ont absolument pas fait. Dans mon bilan du mois de novembre 2024, j'écrivais: Sauf que, même si les USA cessent leurs livraisons d'armes, les Ukrainiens ne vont pas abandonner pour autant, et les Européens continueront à les soutenir. Le soutien européen s'est hélas tout juste maintenu au niveau d'avant (voire à même baissé) ce qui a rendu l'Ukraine bien plus vulnérable, mais ils ont réussi à tenir quand même. Dans ce même billet, j'envisageais la possibilité que Trump veuille littéralement offrir la victoire à Poutine (et non simplement désengager les USA). Dans ce dernier cas, il dispose hélas de tous les moyens pour le faire: il peut non seulement bloquer la livraison de matériel produit par les USA (y compris ceux déjà commandés et payés par le gouvernement Biden via le programme USAID, mais pas encore livré), mais aussi bloquer la livraison d'équipements européens qui contiennent des composants américains (comme les SCALP/Storm Shadows) et surtout, lever les sanctions économiques qui étouffent la Russie. Ces derniers jours m'ont hélas donné raison sur ce point

Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais fait partie des gens qui (comme Xavier Tytelman), s'imaginait que Trump augmenterait l'aide à l'Ukraine ou prendrait de véritables sanctions contre la Russie, si Poutine refusait la "paix". Et si j'ai su voir clair dans la personnalité et les actions de Trump (un mélange de traîtrise et d'incompétence), c'est principalement grâce à  Timothy Snyder et Phillips O'Brien. En effet, ces deux historiens américains ont quasiment eu tout juste sur Trump en plus d'être de fervents soutiens de la cause ukrainienne. Et, avec les événements récents, on peut dire qu'ils ont eu raison de présenter, dès le départ, Trump comme un ennemi de l'Ukraine.



Les "négociations de paix"

En parlant de Trump, une autre chose que j'ai vu juste (surtout comparé à la presse grand public) est que les fameuses "négociations de paix" de Trump n'en sont pas, et n'ont aucune chance d'aboutir pour deux simples raisons:

  1. Trump adopte le point de vue maximaliste de Poutine, sans jamais faire pression sur ce dernier
  2. Les Ukrainiens n'ont aucune raison de céder à ces demandes
Dans mon bilan du mois de mars 2025, j'écrivais (et avec le recul, on peut dire que j'avais vu juste):

"Sur le plan international, les choses sont à la fois très simples et très confuses. Tout le monde dit vouloir la paix mais chacun veut quelque chose de différent:
  • Zelensky veut stopper l'invasion russe
  • Poutine veut soumettre l'Ukraine
  • Trump veut s'accaparer les ressources de l'Ukraine et laisser tomber l'Europe et l'Ukraine
  • quant aux Européens, on ne sait pas trop ce qu'ils veulent. On sait juste ce qu'ils ne veulent pas: ils ne veulent pas être lâchés par les USA et ils ne veulent pas d'une victoire russe.
Chacun joue alors au jeu de dupes, qui consiste à "gérer" Trump tout en défendant ses propres intérêts. Donc on a des "négociations de paix" qui s'éternisent car elles ne peuvent pas aboutir, des accords de cessez-le-feu bidon immédiatement violés par les Russes et les Ukrainiens. Une "coalition des volontés" qui fait surtout preuve de peu de volonté, à part pour fixer la date de la prochaine réunion.

A cela s'ajoute Trump qui veut faire la guerre commerciale à tous (sauf à la Russie) et la guerre aux Houti (et créer le SignalGate) et aux Iraniens. Trump est entouré de tocards qui ne réussissent qu'à mettre un bordel monstre aux USA et dans le reste du monde. N'en déplaise à des analystes comme Guillaume Ancel et Olivier Kempf, qui pensaient que Trump pourrait rapidement imposer une "paix", ce n'est pas encore pour demain (eux-même le reconnaissent). Ni probablement pour après-demain. La guerre risque hélas de continuer encore longtemps."

Et ce n'était que le premier épisode d'un sinistre feuilleton qui se poursuit jusqu'à aujourd'hui, un cirque que les grands média prennent toujours au sérieux sans jamais expliquer en quoi ça ne peut pas aboutir. Je renouvelle ma prédiction que j'ai faite il y a déjà plus de 6 mois: la guerre va durer encore au minimum jusqu'à l'été 2027. 


La "ligne de front"

Alors que beaucoup d'analystes et de commentateurs passent beaucoup de temps à parler de la ligne de front, à grand renfort de cartes et de flèches, je n'en parle quasiment pas, pour deux bonnes raisons. 

La première est que les micro-mouvements de cette ligne de front ne sont pas très importants dans cette guerre d'attrition. Je l'ai dit déjà de nombreuses fois: la guerre ne sera pas gagnée ou perdue en fonction de qui contrôle telle ou telle ville du Donbas, mais plutôt de savoir qui va s'effondrer (économiquement, militairement, etc) en premier.

La seconde est que le concept même de "ligne de front" n'a plus beaucoup de sens. Il faut parler plutôt d'une large zone grise, une "kill zone" patrouillée en permanence par des drones et où les positions des uns et des autres sont petites et bien enterrées.  C'est une chose qui est aujourd'hui admise et bien connue, mais quand j'en ai parlé sur ce blog (par exemple en avril 2025), rares étaient ceux qui en parlaient en ces termes.

Enfin, dans mes bilans mensuels, j'ai correctement décrit (et parfois prédit) l'évolution de cette "ligne de front", justement car j'ai toujours été très prudent. Contrairement à de nombreux analystes qui voient souvent des "effondrements", des "percées" et qui dessinent de grandes flèches sur les cartes ou prédisent que "dans X mois les Russes/les Ukrainiens seront à tel endroit", je préfère décrire les évolutions lentes, ne cachant pas le grignotage russe mais ne le prenant pas pour autre chose que ce qu'il est: un grignotage lent, coûteux et qui ne produit aucun des effets stratégiques escomptés.



Les bilans mensuels

En parlant des bilans mensuels, c'est un peu plus mitigé. Je pense avoir fait des bonnes synthèses; je ne cherche pas à être exhaustif, plutôt lister les événements importants et les tendances sur le long terme, ce qui, là encore, est un travail qui n'est pas fait dans les grands médias. J'ai aussi évité de présenter la situation ukrainienne comme plus mauvaise qu'elle ne l'est réellement (là encore, le traitement des grands médias a été très mauvais sur ce point) et je ne me suis pas emballé, à partir de mai dernier, quand on a vu des signes de faiblesses chez les Russes (alors que les grands médias sont passés, quasiment du jour au lendemain, du narratif "l'Ukraine va perdre la guerre" au narratif "la Russie va perdre la guerre").

Si je ne mets pas ces bilans en vert, c'est parce que je donne aussi, chaque mois, les pertes russes (telles que déclarées par les Ukrainiens) dans 4 catégories: artillerie, lance-roquettes multiples (MLRS), défenses anti-aériennes (DCA) et équipements spéciaux. La raison pour laquelle j'avais choisi ces 4 catégories étaient parce qu'elles étaient celles des catégories d'équipements en deuxième ligne (je supposait que les équipements spéciaux couvrent entre autres les équipements de guerre électronique, mais je n'ai jamais eu la confirmation de cela). Il était donc judicieux de surveiller ces chiffres comme un indicateur de la capacité des Ukrainiens à saper le soutien des unités russes (ce qui est l'objectif du "verrou logistique" actuel). D'autant plus que je pense que la stratégie des Ukrainiens est de mettre "KO debout" l'armée russe, et ce n'est qu'ensuite qu'ils pourront libérer les territoires occupés. Et donc les chiffres des pertes russes sont plus importants que la surface du terrain perdu ou regagné par les Ukrainiens, ou même que les chiffres concernant les tanks et blindés (j'avais anticipé, avec justesse, que les Russes peuvent "tenir" même sans blindés, ce qui est la cas actuellement).

Cependant, ces chiffres (annoncés par les Ukrainiens, non vérifiés par l'OSINT) sont-ils significatifs ? Il y a quelques raisons qui me font douter:
  • les pertes d'artillerie annoncés sont énormes (plus de 50 000 actuellement) mais aussi notoirement peu confirmées par Oryx, avec actuellement un taux de confirmation de l'ordre de 0,1%. Il est possible que les Ukrainiens comptent dans ce chiffres des mortiers et autres petites pièces d'artillerie non comptabilisés par Oryx, mais même ainsi le chiffre parait peu crédible, et ses fluctuations pas nécessairement significatives
  • les chiffres sur les équipements spéciaux ont beaucoup augmenté les 2e et 3e années, avant de retomber brutalement, puis de ré-augmenter ces 5 derniers mois. Je ne sais pas comment interpréter ces variations
  • quand j'ai commencé à faire ces bilans, il y a un cinquième chiffre que j'aurais dû inclure: celui des camions / véhicules de logistique. Je vais désormais inclure ce chiffre dans les bilans mensuels
 

Estimations des pertes

Tous les six mois (fin février et fin août), je donne une estimation des pertes russes et ukrainiennes (dernière estimation). Ces estimations se basent sur une méthodologie d'abord développée par Xavier Tytelman en janvier 2023 et cherchent à établir un ordre de grandeur plus qu'un chiffre précis. 

Faire ces estimations tous les six mois, en suivant toujours la même méthodologie (en fait, 5 méthodes différentes), permet de suivre un certain nombre d'indicateurs; et ces estimations sont souvent plus stables que celles données dans les journaux grands publics et qui se basent sur différentes sources, mais sans croiser les chiffres. Cependant, depuis maintenant un an, les 5 méthodes ont quelques soucis :

  • pour la méthode 1, le faible nombre des pertes russes visuellement confirmées (actuellement) est sans rapport avec leurs pertes humaines, toujours très importantes
  • pour la méthode 2, les annonces ukrainiennes ont bien considérablement augmentés, mais le taux de confirmation est maintenant ridiculement faible
  • pour la méthode 3, elle se base principalement sur les chiffres russes (très sujet à caution)
  • pour la méthode 4, le rapport entre nombre d'officier / nombre total de morts a très probablement beaucoup varié depuis 2022
  • pour la  méthode 5, ça dépend des estimations; mediazona/BBC Russia était parti de très bas et ont dû réviser à la hausse leur estimation, au fil du temps. Au contraire, les renseignements américains étaient partis de plus haut, puis ont cessé d'augmenter les nombres qu'ils donnaient, comme s'ils avaient peur d'admettre qu'il y a eu plus de 100 000 Russes tués, avant de repartir fortement à la hausse il y a un peu plus d'un an.
Sur ce dernier point, il faut noter la grande différence de progression entre le comptage effectué par mediazona/BBC russia et mes estimations. Eux disent qu'il y a eu très peu de morts russes en 2022 et 2023, avant d'exploser en 2024 et 2025, quand mes estimations sont bien plus linéaires. Est-ce que ça veut dire que mes méthodes ne valent rien ?

Je pense au contraire que, malgré leurs défauts, elles présentent deux intérêts:
  • le suivi des indicateurs qui montrent une certaine linéarité laissent penser que les pertes russes en 2022 et 2023 sont bien plus importantes que celles indiquées par Mediazona/BBC Russia. Mes premières estimations étaient probablement un peu trop élevées, tant pour les Russes que pour les Ukrainiens, disons que c'était probablement dans le bas de la fourchette que je donnais, et actuellement plutôt vers le haut de la fourchette que je donne
  • les méthodes n'ont pas changé, et pourtant elles restent relativement proches (en terme d'ordre de grandeur) des autres estimations; si les méthodes que j'emploie étaient vraiment mauvaises, le résultats seraient complètement différents des autres estimations

NB: le site Ualosses.org, qui répertorie les pertes ukrainiennes, ne montre pas les mêmes types de courbes que mediazona (du moins en ce qui concerne les morts) et montre plutôt dans des pertes assez linéaires, les tous premiers mois de la guerre ayant été les plus meurtriers (ce qui, la encore, questionne le comptage de Mediazona pour le tout début de la guerre). Il y a cependant eu une forte augmentation du nombre de disparus à partir du printemps 2024. Certains accusent Sirsky (et ses subordonnés) d'avoir fait ainsi passer des pertes plus importantes dans cette catégorie de disparus, mais ça reste des rumeurs non-vérifiées et difficilement vérifiables.
 

Les analyses "à chaud"

J'ai choisi de publier plusieurs analyses "à chaud", c'est-à-dire quelques jours après les événements, au risque donc de me tromper, et pourtant ces analyses ont dans été plutôt validées par la suite des événements et/ou des analyses postérieures et bien plus poussées que ce que je pouvais faire à l'époque:
  • la prise de Bakhmut : j'estimais les pertes russes entre 21k et 42k morts; on a ensuite prouvé nominativement la mort de 20k prisonniers Wagner employés dans cette bataille; en comptant les autres morts russes, la fourchette que j'avais donné était probablement bonne. J'estimais les pertes ukrainiennes entre 12,5k et 21k. UALosses donne, pour la bataille de Bakhmut entre les dates que j'avais considérées, un peu moins de 6500 morts ukrainiens. J'avais donc un peu surestimé les pertes ukrainiennes. Ma conclusion a été aussi validée sur ce point: En fait, la perception qu'on aura après-coup de la bataille de Bakhmut dépend de la future contre-offensive ukrainienne. Si celle-ci réussit, on se dira que les Russes sont tombés dans le piège tendus par les Ukrainiens à Bakhmut et se sont épuisés dans une bataille inutile. Si la contre-offensive échoue, par contre, on se dira que l'Ukraine a perdu trop de troupes à Bakhmut et que les Russes y ont donc remporté une victoire majeure.
  • la destruction du barrage de Nova Kakhovka : j'avais conclu que Il y a assez d'éléments pour conclure, au delà du doute raisonnable, que les Russes sont responsables de la destruction du barrage et donc de toutes les destructions causées par l’inondation qui s'en suit. Il y a encore un petit doute sur leurs intention (avait-ils vraiment l'intention de faire sauter tout le barrage d'un coup, où est-ce une erreur de leur part ?). Une étude très complète sur cette destruction a été publiée 1 an après l’événement et arrivait aux mêmes conclusions (avec beaucoup plus de détails)
  • la chute d'Avdiivka : Je n'ai pas trouvé d'étude ou de chiffre qui validerait ou invaliderait les chiffres des pertes que j'ai données dans cette analyse. Ma critique des faiblesses ukrainiennes d'alors était hélas pertinente, notamment la désorganisation des dernières semaines et le rôle des Trumpistes dans affaiblissement ukrainien. Le sursaut européen (et/ou américain) que j'espérais ne s'est hélas pas réalisé.
  • l'offensive russe sur Kharkiv : 9 jours après le début de cette offensive, j'avais dit qu'elle ne mènerait à rien et ne percerait pas les défenses ukrainiennes. Deux ans après, c'est exactement ce qui s'est passé.
  • l'offensive de Koursk : même si j'avais fait cette analyse seulement 2 jours après le début de l'offensive (c'était vraiment à chaud), j'ai eu raison sur plusieurs points: oui, les Ukrainiens avaient les moyens de mener cette offensive, et c'était une bonne idée qui permettait aux ukrainiens de lever des tabous. En revanche, l'exécution de cette idées, dans les mois qui suivirent, ne fut pas brillante, et les Ukrainiens n'ont pas renouvelé l'expérience, contrairement à ce que j'espérais alors.



La contre-offensive ukrainienne

C'est de loin l'événement auxquels j'ai le plus consacré d'analyses, avec pas moins de 7 billets distincts (en plus des bilans mensuels):
Dans les parties 1 et 2 du bilan "un an après", j'étais déjà revenu sur mes premières analyses, et sur les analyses des grands média. Et même si je n'avais alors pas vu tout juste, mes analyses étaient quand même bien plus proches de la réalité que ce qui était généralement publié dans les grands journaux. Il y a cependant deux erreurs que j'avais faites, et pas assez soulignées dans mon bilan un an après:
  1. la première est que je croyais que les Urkainiens utilisaient les vidéo qu'ils filmaient (avec leurs caméra Go pro attachées aux casques, et leurs drones FPV) pour permettre ensuite un meilleur entrainement et/ou un meilleur renseignement, et donc une plus grande efficacité tactique des unités ukrainiennes. Cela n'a pas été le cas, et au contraire de nombreux témoignages ont souligné les défaillances des programmes d'entrainement ukrainiens
  2. la seconde est que j'espérais fin juin 2023 que les Ukrainiens auraient les moyens de mener une "vraie" contre-offensive, dont ce qu'on voyait jusqu'à présent n'était qu'un prélude. Rétrospectivement, on sait maintenant qu'ils n'en avaient pas les moyens, et que le rapport de force était déjà favorable aux russes. NB: c'était juste un espoir que j'avais, et non une prédiction, mais cela reste quand même quelque chose d'important que je n'avais pas alors su percevoir.


Les critiques

En plus des analyses de mon crû, il m'arrive de critique celles des autres, publiées dans des journaux et/ou sur internet. Liste non exhaustive:
On dit que la critique est facile, et l'art difficile, mais en l'occurrence chacune de ces critiques portaient sur des points sur lesquels, rétrospectivement, j'étais bien plus proche de la réalité que ces analystes/articles que je critiquais alors. En particulier, les analyses de Macette Esortert, Atun Mundi Sarcastausaurus publiées en 2024/2025 qui pointaient vers une défaite militaire de l'Ukraine ont mal vieilli.


Le sabotage de Nordstream

Dans mon billet de novembre 2023, je disais que je ne croyais pas à la thèse d'un sabotage ukrainien. Et si pour la presse, la culpabilité des Ukrainiens ne fait plus de doute, pour ma part je reste à ce que je disais à l'époque: l'histoire sortie dans les journaux (et qui est la piste privilégiée par la police allemande) ne tient pas la route. Une seule équipe de plongeurs, à bord d'un voilier de 15m, pour saboter 4 pipelines à 70-80m de fond... techniquement, ce n'est pas impossible, mais très difficile à réaliser (comme l'ont montré des journalistes allemands qui ont essayé de reproduire les conditions du sabotage, et ont échoué) et surtout il y avait des moyens beaucoup plus simples (et du matériel bien plus adapté) pour réaliser une telle opération. Moyens dont disposait la Russie sur place au moment du sabotage. Pour plus d'information, voir la vidéo d'Anders Puck Nielsen à ce sujet. 

Peut-être que la police dispose d'éléments plus probants que ce qui a été publié. Je l'espère, d'ailleurs, car sinon ça veut dire qu'ils se basent sur du vent pour lancer des mandats d'arrêt internationaux et un procès qui s'est ouvert il y a quelques jours. On verra bien si ce procès permet d'apporter des preuves sérieuses, ou pas.


L'état de l'économie russe (et la mentalité russe)

Si je n'ai jamais, contrairement à Bruno Lemaire, fait des prédictions catastrophiques sur ce qu'allait devenir l'économie russe sous l'effet des sanctions occidentales, il n'en reste pas moins que celle-ci est un mystère à mes yeux. Durant les premières années, je pensais que l'économie russe pouvait tenir jusqu'en 2024-2025, et que leurs réserves financières seraient alors vidées.

Depuis, je suis plus prudent, et je souligne que la grande opacité (et les nombreux mensonges) des chiffres russes ne permettent pas de savoir quel est l'état réel de l'économie russe: c'est précisément ce que je disais en mai dernier dans mon bilan de la situation russe. Il n'empêche que je ne comprends pas comme les Russes peuvent tenir économiquement, avec cette guerre qui leur coûte une fortune et tous les dégâts que leurs infligent les Ukrainiens.

De même, je ne comprends pas pourquoi les Russes acceptent d'aller se faire tuer dans une guerre qui leur apporte rien. Leur pays n'est pas en danger, et si je comprends qu'il est difficile de manifester contre Poutine (la répression est sévère), je ne comprends pas que chaque mois, des dizaines de milliers de Russes s'engagent volontairement (certes un peu "incités) pour aller se faire tuer en Ukraine.



Erreurs diverses

Voici une liste de choses que je croyais vraies au moment d'écrire mes billets, mais que des informations publiées ultérieurement ont démenti par la suite:
  • Dans Etat des lieux - les nouvelles brigades ukrainiennes je listais la 88e brigade mécanisée et la 13e brigade de chasseur. On a appris un an plus tard que ces brigades étaient des leurres, et n'ont jamais existé
  • Dans Réflexions sur la destruction des bombardiers russes, je mentionnais la destruction d'un avion A-50U et disais que c'était une perte importante. Depuis, des vidéos ont montré que deux avions A-50 ont bien été endommagés/détruits, mais c'était des appareils non opérationnels qui n'étaient utilisés, au mieux, que comme une réserve de pièces détachées
  • En janvier 2024, je concluais un peu vite sur "l'échec de l'offensive russe": si les chiffres que je donnais alors étaient exacts (notamment sur les pertes russes), j'avais grandement sous-estimé la capacité des Russes à envoyer toujours plus d'hommes à l'abattoir pour des gains dérisoires. J'envisageais bien la capture d'Avdiivka dans les prochains mois (elle a eu lieu moins d'un mois après la publication de ce bilan), mais je pensais que ce serait alors le point culminant de l'offensive russe, et non son point de départ



Conclusion

Au cours de ces trois ans et demi, j'ai commis certaines erreurs. Qui n'en commet pas ? Mais comparé aux articles publiés dans les grands médias, et même comparé à bon nombre d'analystes professionnels, je n'ai pas à rougir de mes analyses. Même en remontant 3 ans en arrière, elles tiennent la route dans l'ensemble. Et je ne suis pas tombé dans le piège des prétendues "négociations" ou des soit-disant "retournements" de Trump qui a servi de grille d'analyse des grands média depuis novembre 2024. Si j'ai pu voir globalement juste c'est (je le redis) en raison de la fiabilité et la qualité des analystes à qui j'accorde ma confiance, et grâce à la prudence dont j'ai pu faire preuve.

Parmi les points d'amélioration possibles, il y a la nécessité de mieux comprendre l'état d'esprit des Russes (et leurs capacités industrielles/financières). J'espère pouvoir le faire dans les prochains billets.

samedi 3 octobre 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de septembre 2026

Ce mois de septembre a été à l'image du mois précédent:  intensifications des bombardements à longue distance tandis que les mouvements sur le front restent très peu importants. Les Ukrainiens ont toutefois révélé l'opération Vivaldi (qui a en fait commencé fin mai dernier) qui a repoussé les Russes de manière significative au nord de Liman.


Antonio Vivaldi



Pertes russes et ukrainiennes

Pour commencer, je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin, juillet, août et septembre 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars), 1837 (avril), 2040 (mai), 2053 (juin), 2005 (juillet), 1838 (août), 1636 (septembre)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars), 47 (avril), 63 (mai), 83 (juin), 75 (juillet), 103 (août), 92 (septembre)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars), 18 (avril), 43 (mai), 56 (juin), 70 (juillet), 72 (août), 85 (septembre)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars), 43 (avril), 86 (mai), 143 (juin), 115 (juillet), 138 (août), 149 (septembre)
Ces chiffres sont relativement stables par rapport aux mois de juin, juillet et août, à part pour l'artillerie où les chiffres baissent sensiblement pour le deuxième mois consécutif. Cela indique probablement que les frappes ukrainiennes, notamment celles du "verrou logistique", restent très nombreuses et efficaces.

Ce mois de septembre 2026 a vu une baisse des pertes matérielles (16 032) mais une hausse des pertes humaines (45 770) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson. 

Selon Oryx, les Russes ont perdu 86 pièces d'équipement et les Ukrainiens 123. Un ratio et un volume somme toute habituels depuis maintenant plus d'un an, et qui ne favorise pas les Ukrainiens. Cela est inquiétant, mais l'opération Vivaldi a prouvé, une fois de plus, que les Ukrainiens restreignent volontairement (OPSEC) les informations qu'ils diffusent. Il est donc possible, et même probable, que les Ukrainiens se gardent bien de montrer toutes les pertes qu'ils infligent aux Russes.


Les 4 saisons

Comme dit en introduction, la principale nouvelle de ce mois-ci est l'opération Vivaldi. J'en parlais déjà dans le précédent bilan mensuel, où je posais la question de la fidélité des cartes de la "ligne de front." Cette question est d'autant plus d'actualité que Poutine a déclaré le 11 septembre que la Russie occupait la ville de Sviatohirsk (à l'ouest de Liman), alors que celle-ci se trouve à plus de 30 km de la ligne de front, et que Poutine a été démenti, de manière spectaculaire, par le commandant du 3e corps d'armée ukrainien marchant tranquillement dans cette ville censée être sous contrôle russe. C'est ce même commandant qui a baptisé l'opération Vivaldi, parlant de "4 saisons" pour évoquer l'avancée progressive de ses troupes, de fin mai à début septembre.

En terme de territoire libéré, l'opération est relativement modeste (de l'ordre de 300 km2, peut-être un peu plus). Cependant, elle est très importante pour plusieurs raisons:
  • tactiquement, cela élimine une avancée russe menaçant Liman d'encerclement. C'est bon de voir les Ukrainiens réussir à casser ces tentatives d'encerclement, alors qu'ils n'ont pas pu le faire à Adiivka et Pokrovsk, ce qui a contribué à la chute de ces villes
  • ensuite, l'OPSEC a été respectée à un point qu'encore aujourd'hui, des cartes comme DeepStateMap indiquent un contrôle territorial russe bien plus important que la réalité du terrain. Très peu a filtré depuis le début de l'opération (fin mai) et son officialisation mi-septembre. Cela prouve une fois de plus que les Ukrainiens ne montrent pas tous leurs succès et diffusent le minimum d'information
  • il semble que les Ukrainiens ont réussi à obtenir une forme de supériorité arienne en chassant l'unité de dronistes russes Rubicon. C'est du moins ce qu'affirme le journaliste/analyste Stefan Korshak. Si c'est vrai, cela signifie que les Ukrainiens ont su prendre un avantage décisif dans ce qui est l'arme la plus employée sur le champ de bataille: les drones.
  • la doctrine employée a été celle d'un usage massif, saturant, de drones  insolant les positions russes, suivi d'un assaut rapide à l'aide de blindés, ce qui permet d'avancer rapidement (comparé aux Russes) tout en limitant leurs pertes; ce type de tactique avait déjà été analysé par RUSI il y a environ un an, voir les Ukrainiens la maîtriser montrent qu'ils ont su s'adapter aux conditions de la "guerre des drones" et peuvent avancer plus efficacement et plus intelligemment que les Russes. Si les Ukrainiens peuvent répéter et massifier ce genre d'assauts, ils prendront l'initiative sur les Russes
Tout cela montre que les Ukrainiens sont, sur le plan militaire, bien mieux que ce que décrivent les grand journaux et même certains analystes OSINT.



Les campagnes aériennes

Les campagnes de frappes  à longue distance se sont poursuivi de part et d'autres. Les Ukrainiens ont continué à frapper les raffineries (notamment celle de Moscou) et dépôts pétroliers. Certains aussi loin que 3000 km de l'Ukraine. La campagne contre les entrepôts wildberries est terminée, faute de cibles disponibles. Ce sont autant de coups durs pour les Russes, mais pour le moment leur économie tient bon. Jusqu'à quand ?

De leur côté, les Russes lancent moins de shaheds à hélices, mais plus de drones à réaction, plus difficiles à intercepter. Selon Zelensky, l'Ukraine a abattu un peu plus de la moitié de ces drones, ce qui veut dire que plus de 1200 drones (40 par jour en moyenne) sont passés entre les mailles de la défense anti-aérienne ukrainienne et ont fait des dégâts: les aciéries, les trains, les stations essences, et bien entendu, les cibles préférés des Russes: les hôpitaux et immeubles d'habitation.

Difficile de dire qui a l'avantage dans cette guerre de drones. Une seule chose est certaine: l'hiver qui vient sera brutal, pour les Russes comme pour les Ukrainiens.



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lundi 28 septembre 2026

L'illusion du contrôle

Donald Trump et Vladimir Poutine sont déchaînés. Je ne veux pas dire par là qu'ils sont fous furieux et incapables de contrôle sur eux-même (même s'ils peuvent l'être parfois), mais qu'ils ne sont gênés par aucune des chaînes (la Morale, la Loi, la Tradition, l'empathie, etc) qui nous retiennent ordinairement. Ce sont deux sociopathes à la tête de leur Etat respectif et qui considèrent qu'aucune règle ne s'applique à eux (règles que de toute manière personne n'essaie de faire respecter lors qu'ils les enfreignent). Ce ne sont pas les seuls chefs d'états dans ce cas (la plupart des dictateurs ont ces mêmes caractéristiques), mais il est rare que cette absence de limite s'applique aussi aux relations internationales. Cette rareté explique peut-être pourquoi "on" (les diplomates, les autres chefs d'états, etc) essaie de normaliser leurs relations avec eux et on essaie de les contrôler, en vain.

 


Personne ne contrôle Trump

En théorie, le pouvoir du président des Etats-Unis est fortement limité: par la Constitution, par la Loi, par la Justice, par l'opposition politique, et parfois aussi par les médias quand ils font bien leur travail. En pratique, la Cour Suprême réinterprète la Constitution pour plaire à Trump, la Loi n'est pas respectée par Trump (et la Justice ne le poursuit pas), l'opposition est amorphe et les média sont à la botte de Trump. Bref, Trump est la preuve même que le système américain de "check and balances" censé préserver la démocratie américaine a complètement échoué.

Or les autres dirigeants occidentaux continuent à traiter Trump presque normalement. Alors certes, cela s'explique en partie par les règles de la diplomatie. Mais il est frappant de voir le manque de réaction quand Trump menace d'envahir le Canada, le Groenland, l'Islande etc. Quand Trump impose illégalement des droits de douanes, les autres pays démocratiques ne répliquent pas (alors que les règles de l'OMC les autorisent à le faire). Trump s'essuie les pieds sur les Européens, les insulte quotidiennement et les Européens, en retour, font preuve d'une humiliante servilité. Pourquoi ?

La principale raison est que ces dirigeants estiment qu'ils peuvent "gérer" Trump en adoptant ce genre de comportement servile; le fait que Trump brandit immédiatement les pires menaces dès que quelqu'un ose lui résister n'aide pas non plus ces dirigeants à trouver le courage de s'opposer directement à Trump. Ils préfèrent souvent des actions plus discrètes (et plus efficaces). Pourtant, cette servilité ne fait qu'encourager Trump dans ses délires, et que c'est au contraire quand on lui résiste qu'il ne va pas plus loin. Car Trump est fondamentalement un imposteur et un lâche, un "bully" qui intimide et bluffe mais n'a pas l'intelligence, le courage et la ténacité nécessaire pour remporter un combat d'égal à égal. C'est d'ailleurs pourquoi la Chine tient tête à Trump si facilement.

En plus de la servilité, l'autre moyen employé par les dirigeants des autres états est de jouer sur la vénalité de Donald Trump et de le corrompre plus ou moins directement. Les pays du Golfe l'ont fait ouvertement et massivement. Et pourtant, ça n'a pas empêché Trump de les mépriser et de les mettre dans une situation horrible, sans même les prévenir, avec sa guerre contre l'Iran. En fait, les média se trompent (et nous trompent) en présentant Trump comme un "homme d'affaire" ou comme quelqu'un de "transactionnel". C'est l'image que Trump veut se donner, mais la vérité est bien plus cruelle que ça. Trump n'est pas un homme d'affaire: c'est un escroc, un arnaqueur, un "con man"; il a une mentalité de parrain mafieux ou de seigneur féodal. Il estime qu'il a tous les droits, et que les autres doivent lui verser de l'argent pas tant en échange d'un service que "parce qu'il est Trump". Un "deal" à la sauce Trump, c'est idéalement "tout pour moi, rien pour vous". Et si certaines contreparties sont prévues dans l'accord, de toute manière Trump ne les respectera pas. C'est littéralement ce qu'il a fait toute sa vie: trahir ceux qui signent des contrats avec lui. Ne pas les payer. Exiger toujours plus.

En fait, les deux seuls dirigeants que Trump n'a jamais trahi sont Netanyahou et Poutine. On se demande bien pourquoi. Mais même ces deux criminels de guerre corrompus n'arrivent pas à obtenir ce qu'ils veulent de Trump (en partie parce qu'ils demandent plus que ce que Trump peut faire).



Trump ne contrôle personne

D'un autre côté, Trump, malgré toutes ses menaces, ses proclamations mensongères de succès, etc, n'arrive que très rarement à avoir gain de cause à l'international. Durant son premier mandat, il n'a jamais réussi à obtenir du Mexique qu'ils construisent le mur à la frontière (pourtant une promesse de campagne majeure). Son "board of peace" censé remplacer l'ONU, bat de l'aile, personne ne veut l'aider dans sa guerre contre l'Iran. Le récent accord avec le Danemark sur le Groenland ne fait que reprendre les termes de l'accord de 1951. La liste de ses échecs est longue, celle de ses succès très courte: le Vénézuela (encore que de parler de "succès" pour ce qui est un énorme crime est exagéré) et c'est à peu près tout. Le Brésil, la Chine, le Canada, le Mexique lui résistent. L'Iran a vaincu la "première armée du monde" qui est incapable de faire face à des vagues de Shaheds bon marchés. Et les mid-terms s'annoncent désastreuses pour les Républicains, conséquence entre autres d'une politique économique inflationniste. Le contrôle qu’exerce Trump menace à tout moment de s'effondrer.



Personne ne contrôle Poutine

De même, Poutine est le maître incontesté de la Russie. La Russie n'est pas une oligarchie, car ceux qu'on nomme "oligarques" n'ont en fait aucun pouvoir; à tout moment, Poutine peut les faire emprisonner ou assassiner et récupérer leur fortune. La rébellion de Prigojine ayant échoué, tous baissent la tête et acceptent que le vieillard mène une guerre en Ukraine qui ne les arrange pourtant pas du tout. C'est pourquoi il est vain d'attendre le moment où "les Russes vont se révolter". 

Mais, comme pour Trump, ce manque d'opposition interne n'explique pas pourquoi les dirigeants étrangers ménagent autant Poutine et se laissent marcher sur les pieds. Certes, comparé à Trump, les dirigeants occidentaux osent s'exprimer verbalement contre Poutine. Mais quand il s'agit de prendre des actions concrètes, il n'y a presque plus personne. Quand les drones et missiles russes s'écrasent sur le territoire d'un pays de l'OTAN, on se contente de vagues protestations. Quand la télé russe menace de nous atomiser, il n'y a aucune réaction. Certes, il ne faut pas nourrir le troll. Et si nous ne faisons rien face aux vagues de drones et missiles russes, c'est en partie parce que nous n'avons pas (encore) les moyens militaires de contrer des vagues aussi massives.

Mais il n'empêche que, ce qui terrifie les Occidentaux, c'est "l'escalade". Ce n'est pas nouveau et j'en parlais déjà il y a trois ans. Les dirigeants occidentaux pense qu'en refusant l'escalade, ils peuvent contrôler en partie Poutine, du moins contrôler l'intensité du conflit. Ils se trompent. 

  1. Tout d'abord, c'est une erreur de croire que si on n'escalade pas, Poutine n'escaladera pas non plus. Cette erreur vient de cette fausse croyance comme quoi la Russie n'a pas d'agentivité, qu'elle ne fait que réagir aux actions des Occidentaux. C'est ignorer que la Russie a ses propres plans et peut très bien décider d'escalader de sa propre initiative.
  2. Ensuite, ce manque de réaction ne fait qu'encourager Poutine (comme Trump) qui ne s'arrêtera que là où on l'arrêtera par la force
  3. Enfin, la Russie et l'Ukraine sont en train d'acquérir une maîtrise sans égale de l'art d'utiliser les drones, au points qu'ils sont maintenant plus efficaces que les armées occidentales. Le seul moyen d'éviter d'être surclassés est justement de participer (à une petite échelle) à la guerre en Ukraine pour nous forcer à nous adapter.


Poutine ne contrôle personne

Loin d'être un maître stratège, Poutine apparaît surtout comme quelqu'un qui a foiré la plupart de ses plans. Il en est à plus de 4 ans de son "opération militaire spéciale", qui se déroule bien entendu selon le plan prévu. Ses raffineries sont en feu, y compris celle de Moscou, les Ukrainiens se sont permis le luxe de taper ses bombardiers stratégiques et ses terminaux pétroliers, il a perdu ses alliés au Venezuela et en Syrie, il a épuisé une bonne partie des stocks militaires nord-coréens en plus d'avoir complètement vidé  les siens. La flotte de la Mer Noire n'est plus que l'ombre d'elle-même et le "défilé de la victoire" s'est fait cette année sans un seul équipement militaire. 

Même si sa propagande présente l'armée russe comme dominante, sur le terrain, les Ukrainiens se portent bien mieux qu'en 2024 et 2025, et les gains nets russes sont quasi nuls en 2026 alors que les pertes s'accumulent. Récemment, l'opération Vivaldi a infligé une défaite tactique aux Russes, qui reculent maintenant face aux assauts ukrainiens. D'ailleurs, il se pourrait bien que les attaques ukrainiennes soient presque plus nombreuses que les attaques russes, et que l'initiative stratégique soit maintenant partagée. Poutine ne contrôle plus le tempo de cette guerre.



Conclusion

Tous les dirigeants politiques sont intimement persuadés d'être les maîtres du jeu, alors même que leurs plans s'effondrent, leurs prédictions sont démenties et leurs succès tournent au désastre. Je pense que c'est justement cette illusion du contrôle qui plonge le monde dans le chaos.



mercredi 9 septembre 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois d'août 2026

Ce mois d'août a été hélas très ordinaire: les Russes ont continué à bombarder les villes ukrainiennes, profitant du manque de missiles Patriots (causés par la stupide guerre contre l'Iran du traître Trump). Les Ukrainiens, de leur côté, n'ont pas ménagé les raffineries russes ni les entrepôts géants. Le front, une fois de plus, n'a quasiment pas bougé. 


Zones reprises par les Ukrainiens ces derniers mois



Pertes russes et ukrainiennes

Pour commencer, je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin, juillet et août 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars), 1837 (avril), 2040 (mai), 2053 (juin), 2005 (juillet), 1838 (août)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars), 47 (avril), 63 (mai), 83 (juin), 75 (juillet), 103 (août)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars), 18 (avril), 43 (mai), 56 (juin), 70 (juillet), 72 (août)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars), 43 (avril), 86 (mai), 143 (juin), 115 (juillet), 138 (août)
Ces chiffres sont relativement stables par rapport au mois de juin et juillet (qui lui avait vu une forte hausse). Une baisse sensible (10%) des chiffres concernant l'artillerie, par contre les trois autres catégories sont légèrement en hausse. Cela indique probablement que les frappes ukrainiennes, notamment celles du "verrou logistique", restent très nombreuses et efficaces.

Ce mois d'août 2026 n'a pas battu le record pour les pertes matérielles (pour la première fois depuis 6 mois), mais reste très élevé (16 868). Le mois de juillet a vu aussi une légère baisse des pertes humaines (42 050) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson. Parmi les pertes russes notoires: un Tu-95M, plusieurs navires au port de novorossirsk.

Selon Oryx, les Russes ont perdu 136 pièces d'équipement et les Ukrainiens 226. Un ratio et un volume somme toute habituels depuis maintenant plus d'un an, et qui ne favorise pas les Ukrainiens. La question (comme je le dis depuis 1 an) est de savoir si ce ratio reflète les pertes réelles, où si les Ukrainiens restreignent volontairement (OPSEC) la plupart des vidéos de destruction du matériel russe (en particulier l'artillerie, que les Ukrainiens disent détruire en masse mais ne prouvent que très rarement ces destructions). NB: les Ukrainiens ont prouvé, au mois d'août, qu'ils savent respecter l'OPSEC pendant plusieurs mois. Contrairement aux Russes qui ne peuvent pas capturer un village sans faire des photos, il est possible, et même probable, que les Ukrainiens se gardent bien de montrer toutes les pertes qu'ils infligent aux Russes.


La Carte et le Territoire

Une fois n'est pas coutume, je vais parler dans ce bilan mensuel de l'évolution de la "ligne de front", et d'une des cartes de ce front les plus célèbres, DeepStateMap, et ce pour deux raisons:
  1. cette carte a révélé début août que les Ukrainiens avaient repris environ 400 km2 dans le sud-est, comme le montre la carte plus haut. NB: cette avancée ukrainienne ne s'est pas produite seulement en août, mais jusqu'à présent les Ukrainiens gardaient le secret
  2. Olivier Kempf, analyste qui "bizarrement" présente toujours la situation des Ukrainiens comme pire que ce qu'elle est réellement, a dit dans son dernier bilan de situation ne plus vouloir utiliser DeepStateMap, car, selon lui, elle n'est plus assez fiable
De fait, il est vrai que par deux fois les auteurs de DeepStateMap ont retenu des informations pendant des mois pour brutalement rectifier leur carte (ce mois ci, comme dit plus haut, et en décembre 2025). Ces deux fois, c'était pour couvrir des avancées ukrainiennes. A ma connaissance, jamais un tel phénomène ne s'est produit pour les avancées russes, qui sont régulièrement répertoriées par DeepStateMap. Si Olivier Kempf ne veut plus utiliser DeepStateMap, ce n'est pas, comme il le prétend, par manque de fiabilité, mais plutôt parce que les "analyses" de Kempf, toujours très favorables aux Russes, sont contredites par les cartes de DeepStateMap. Kempf préfère donc casser le thermomètre plutôt que de se remettre en question.

De fait, il existe de très nombreuses cartes qui assurent donner des informations à jour et et qu'il n'y en a pas deux qui sont d'accord sur les tracés.

Par exemple, dans le secteur de Lyman, des chaines russes comme Rybar semblent montrer une contre-attaque ukrainienne réussie. Mais quand on regarde la carte deepstate map au même endroit, les zones où Rybar indique une contre-attaque sont montrées comme ayant toujours été sous contrôle ukrainien.

Donc: est-ce que les Russes ont effectivement réussi à aller plus loin que ce qu'indique DeepStateMap et que les Ukrainiens ont réussi à contre-attaquer au même endroit ? Ou bien est-ce que la carte de Rybar a été fausse pendant des mois ? NB: il y a bien une contre-attaque ukrainienne dans le secteur avec un effondrement local russe. C'est juste que lorsque Rybar en a parlé fin août, c'était pour signaler la perte de territoires que, selon DeepStateMap, les Russes n'ont jamais contrôlés.

Au nord-ouest de Lyman, la différence entre les zones marqués comme grise/contrôlées par les Russes (d'après DeepStateMap) est d'environ 10km sur la partie la plus à l'ouest de la pointe russe. (d'après Rybar). D'autres cartes, comme par exemple "SuyakMap" indiquent une pointe russe  encore plus réduite que DeepStateMap au nord-ouest de Lyman ... mais marque Lyman comme contrôlée par les Russes... LiveMap indique quant à elle une pointe russe qui, si elle n'est pas aussi importante vers l'ouest que celle indiquée par Rybar, pointe vers le sud au point que Lyman paraît au trois-quarts encerclée. La carte d'Andrew Perpetua, celle de Majakovsk ainsi que celle du BlackBirdGroup, sont plutôt d'accord avec celle de DeepStateMap, tandis que celle de uacontrolmap est encore plus favorable aux Ukrainiens. En revanche, celle d' l'ISW est proche de celle de SuryakMap, mais il faut noter que les zones de l'ISW incluent également les zones "revendiquées par les Russes" mais sans que ceux-ci n'apportent la preuve de ces prétendues avancées, et ne représentent donc pas forcément un contrôle du terrain.

Que faut-ils en conclure ? Déjà qu'essayer de savoir quelle est la "bonne" carte est tout simplement un exercice futile. La "zone grise" est tellement étendue que les lignes sont bien moins bien tracées que ce que les cartes laissent voir, surtout avec cette fonction de zoom qui fait croire qu'on peut les tracer au mètre près. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles je ne livre généralement pas à cet exercice. Ensuite, que la carte de DeepStateMap est plutôt dans la moyenne, c'est la carte de Rybar qui a des tracés très distincts de ceux des autres cartes. De fait, l'écart entre toutes ces cartes n'est que de quelques km, ce qui est une précision suffisante pour mesurer l'essoufflement russe et la résistance des Ukrainiens. 

Si Olivier Kempf insiste pour prendre les cartes les plus favorables aux Russes, c'est parce qu'il a besoin que ceux-ci progressent pour "confirmer" ses analyses dans lesquelles il présente la situation des Ukrainiens comme toujours pire qu'elle ne l'est réellement. NB: il y a un an, c'était la "percée" russe de Dobropilla qui avait à l'époque fait couler beaucoup d'encre sur un soit-disant effondrement ukrainien. Un an après, on voit qu'il n'en était rien.

NB: dans le secteur de Lyman, j'ai fait mon analyses avec les cartes telles qu'elles étaient dessinées fin août.  Depuis, il y a eu pas mal de changements sur certaines cartes.

Pour finir sur cette partie, je rappelle ce que j'ai déjà dit à de nombreuses reprises: la guerre ne sera pas gagnée (ou perdue) en raison du contrôle de tel ou telle ville ukrainienne du Donbas, mais en fonction de la capacité à pouvoir tenir et financer la guerre. C'est pourquoi il est beaucoup plus important de regarder, par exemple, quelle est la situation des raffineries russes plutôt que de discuter ad nauseam pour savoir si tel village est contrôlé par les Russes ou les Ukrainiens.



La campagne contre les raffineries russes

Cela fait maintenant un an que les Ukrainiens ont bien repris leurs attaques contre les raffineries russes, ce qu'ils avaient repris/intensifié après le "sommet de la honte" à Anchorage (et oui, ça aussi c'était il y a un an). En juin, les images des interminables files devant les stations-essence russes ont fait le tour du monde. Qu'en est-il maintenant ?

Tout d'abord, même s'il y a moins d'image, les Ukrainiens continuent leurs attaques contre les raffineries russes. Juillet et août ont été les mois des records pour le nombre d'attaques sur les raffineries russes, avec 20 et 21 attaques recensées respectivement aux mois de juillet et août 2026. 

Résultats:

Etat des raffineries russes @yrouille



Mikhail Khodorkovsky, qui a dirigé un géant pétrolier russe avant de se faire écarté par Poutine, pense que l'Ukraine peut infliger plus de dommage à l'industrie pétrolière russe que celle-ci n'est capable de réparations à long terme. 

Cependant, si la situation est difficile, elle n'est pas encore catastrophique et il faudra que les Ukrainiens maintiennent la pression sur le système énergétique pendant encore des mois pour arriver à un point où la situation deviendrait intenable pour Poutine. Il y a de forte chance que l'Occident ne dispose pas d'autant de temps et craque suite à la fermeture du détroit d'Ormuz. c'est du moins ce que pense Poutine, et c'est pour ça qu'il ne va pas arrêter la guerre, bien au contraire.



Poutine choisi l'escalade, une fois de plus

Face à une situation bloquée sur le front et des attaques ukrainiennes contre l'économie russe qui touchent de plus en plus de villes russes, qu'a choisi Poutine ? Il a choisi l'escalade, comme d'habitude.

Tout d'abord il escalade en Ukraine, augmentant la fréquence et la brutalité des attaques aériennes, et profitant du manque de défenses anti-aériennes ukrainiennes. Son plan est de construire plus de missiles, plus de drones difficiles à intercepter, pour provoquer toujours plus de dégâts.

Ensuite, il escalade dans ces provocations contre les pays de l'OTAN. A ce stade, il faut même mieux parler d'attaques que de provocations. Parmi celles-ci, notons:


C'est dans ce contexte que la mystérieuse visite du directeur de la CIA à Moscou a fait coulé beaucoup d'encre. On ne connait pas la raison de cette visite mais une des hypothèses les plus souvent évoquées est d'avoir délivré un avertissement aux Russes, pour les dissuader d'attaquer un pays de l'OTAN. La dernière fois qu'un directeur de la CIA s'était rendu discrètement à Moscou, c'était en 2021, pour dissuader Poutine d'envahir l'Ukraine. Cela n'a pas été un franc succès. Comme le disait Le Grand Continent il y a quelques mois, il faut se préparer à la guerre qui vient. 



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lundi 31 août 2026

Estimations des pertes russes et ukrainiennes, fin août 2026

Tous les 6 mois depuis la création de ce blog, je fais une estimation des pertes russes et ukrainiennes en utilisant la même méthodologie. Estimations précédentes:

Une fois de plus, je vais suivre la même méthodologie, en commençant par les pertes matérielles puis les pertes humaines. Toutes les estimations que je donne portent sur la période du 24/02/2022 au 25/08/2026, sauf si une autre période est précisée.

A la mémoire des enfants ukrainiens tués par cette guerre 



Les pertes matérielles

Comme précédemment, je m'appuie sur toutes les pertes confirmées par le désormais célèbre site Oryx. Ils ont continué leur travail de titan, et il y a actuellement plus de 35 000 pièces d'équipement considérées comme perdues (détruites, endommagées ou capturées) par les belligérants: 24 035 pour les Russes, 12 018 pour les Ukrainiens au 25/08/2026.
 
Si on regarde l'évolution de ces chiffres depuis le début de la guerre,  on voit que le déséquilibre est surtout durant la 1ere année et que ces 18 derniers mois, le rapport de perte tend à être de moins en moins favorable à l'Ukraine, au point qu'on en est maintenant à un rapport favorable aux Russes en ce qui concerne les pertes matérielles visuellement confirmées:
  • février 2022 - février 2023: 9400 pour les Russes, 3000 pour les Ukrainiens
  • février 2022 - août 2023: +2450 pour les Russes, +1250 pour les Ukrainiens 
  • août 2023 - février 2024: +2700 pour les Russes, +1000 pour les Ukrainiens 
  • février 2024 - août 2024: +2950 pour les Russes, +1100 pour les Ukrainiens 
  • août 2024 - février 2025: +2980 pour les Russes, +1550 pour les Ukrainiens  
  • février 2025 - août 2025: +2080 pour les Russes, +1725 pour les Ukrainiens
  • août 2025 - février 2026: +1550 pour les Russes, +1800 pour les Ukrainiens
  • février 2026 - août 2026: -100 pour les Russes, +575 pour les Ukrainiens
NB: il y a eu en mai-juin 2026 du ménage dans la base de donnée d'Oryx, avec un grand nombre d'entrées supprimées tant pour les Russes que pour les Ukrainiens (notamment quasiment tous les drones, sauf les plus lourds). Ce qui explique le chiffre négatif pour les Russes et le chiffre bien plus faible que d'habitude pour les Ukrainiens

Au total, on en est à un rapport de 2:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles prouvées, conséquence de la nette dégradation du ratio ces 24 derniers mois. Avant, on était à 2,1:1 en février 2026, 2,3:1 en août 2025, 2,6:1 en février 2025, à 2,8:1 d'août 2023 à  août 2024, et la baisse est encore plus marquée comparé à ce qu'il était en février 2023 (3,1:1). Mais pour estimer le rapport réel, il faut bien entendu estimer quelles sont les pertes réelles (dont les pertes documentées ne sont qu'un sous-total) des deux camps. Comme précédemment, je m'appuie sur l'avis des analystes militaires (par exemple le Colonel Michel Goya) qui pensent qu'il faut multiplier les chiffres des pertes documentées par un facteur compris entre 1,3 et 2 pour obtenir les pertes réelles. Cela donne une fourchette de 31 250 à 48 100 équipements lourds perdus par les Russes, et une fourchette de 15 600 à 24 050 pour les Ukrainiens.

Il y a donc probablement un rapport de 1,3:1 à 3,1:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles réelles. Le Colonel Goya estimait (en juillet 2022) que les pertes russes étaient plus documentées que les pertes ukrainiennes (et donc qu'on serait plutôt dans le bas de la fourchette), mais j'ai du mal à croire que c'est encore le cas actuellement, chaque camp publiant un grand nombre de photos/videos. De fait, les Ukrainiens ayant plutôt une bonne OPSEC comparé aux Russes, il est fort possible que le rapport soit désormais plutôt dans le haut de cette fourchette.

Pour finir, je rappelle que ce rapport est aussi une première indication en ce qui concerne les pertes humaines; en effet, pour deux armées équipées sensiblement au même niveau, les pertes humaines et matérielles sont peu ou prou proportionnelles, avec quelques écarts possibles. NB: il est possible que, désormais, l'armée ukrainienne soit bien mieux équipée que l'armée russes (notamment en véhicules blindés légers), et que cela se reflète dans les taux de pertes matérielles.



Les pertes humaines

Je vais surtout me concentrer sur les estimations du nombre de morts, en utilisant les mêmes méthodes que précédemment (où ces méthodes étaient expliquées).



Première méthode: estimation à partir du nombre d'équipement perdus

En suivant cette méthode (où chaque équipement perdu équivaut à 8 morts), et en utilisant mon estimation des pertes matérielles, j'obtiens:

Pour les Russes: de 250 000 à 384 600 morts
Pour les Ukrainiens: de 125 000 à 192 300 morts



Deuxième méthode: en corrigeant les chiffres donnés par les Ukrainiens

Le ministère de la défense ukrainien publie chaque jour un tableau des pertes russes (matérielles et humaines): 1 479 300 Russes éliminés (au 25/08/2026). 

Comme on peut comparer ce qui est déclaré à ce qui est confirmé par Oryx (pour les pertes matérielles), cela donne une estimation de la fiabilité de ces chiffres. Oryx confirme actuellement environ 10% des pertes russes déclarées par le ministère de la défense ukrainien. Il y a 6 mois, ce pourcentage était de 14,5%, et précédemment, on était à 16,5%; 20%, 20% 27%, 35% et 45% (chiffres tous les 6 mois). 

L'écart continue de se creuser donc entre les deux chiffres, au point que ça en devient ridicule.Oryx confirme par mois environ 100 équipements touchés par mois quand les ukrainiens en revendiquent plus de 15 000 sur la même période.

Ce taux de confirmation qui est maintenant quasi-nul montre les limites de la 2eme méthode.

Je pense donc que c'est d'avantage un manque de documentation qu'une baisse de fiabilité des chiffres ukrainiens qui explique cet écart. Mais comme je ne peux pas le prouver formellement, je vais faire les calculs en utilisant ce taux de 14,5%, même si cela conduit à une petite sous-estimation des pertes russes.

L'inverse de 10%, c'est 10; autrement dit, les pertes annoncées par les ukrainiens sont, en moyenne, 10 fois plus élevées que les chiffres Oryx.  Donc, comme les pertes matérielles réelles (équipement) sont de 1,3 à 2 fois celles observées, il suffit de multiplier les chiffres donnés par le ministère ukrainien par 1,3/10 et 2/10 pour avoir les bornes inférieures et supérieures des pertes réelles. En supposant que le même facteur correctif peut être appliqué aux pertes humaines, on obtient:


Pour les Russes: de 192 000 à 300 000 morts
Pour les Ukrainiens: cette méthode ne peut pas être employée.

NB: ces chiffres sont encore inférieurs à ceux des deux estimations précédentes, ce qui montre les limites de la méthode comme précisé plus haut.  Cela ne signifie pas qu'il n'y a eu aucune perte russes en 12 mois, mais que la dégradation du taux de pertes confirmées, principalement du à tout ces véhicules civils qui sont comptés par les Ukrainiens mais pas par oryx, compense l'augmentation des chiffres annoncés par les Ukrainiens. 

En fait, le taux de confirmation est maintenant si bas que cette méthode devient absurde. Comme je l'annonçais il y a 6 mois, il vaut mieux a minima exclure les chiffres des transports non blindés, ce qui donne un taux de confirmation de 25%. On obtiendrait alors de 455k à 700k morts. Et si on prend le chiffre de confirmation des blindés seuls (38%), cela donnerait de 690k à 1060k morts. Je garde ces chiffres en tête  pour voir comment évoluent ces chiffres lors des futures estimations.


Méthode 2 bis: on peut aussi choisir un intervalle plus grand en estimant les pertes réelles entre le pourcentage de pertes confirmées (10%) et 100% du total annoncé par les Ukrainiens. Ce qui donne des pertes russes comprises entre 150 000 et  1 480 000 morts (j'arrondis à la dizaine de milliers). 


 

Troisième méthode: évaluation à partir du nombre de Russes recrutés pour faire la guerre

Dans mes deux premières estimations, j'avais utilisé les chiffres de la prétendue "république populaire de Donetsk" (DNR), qui publiait jusqu'à début décembre 2022 des tableaux détaillés de ses pertes, et donnait le chiffre de presque 4000 morts. On pouvait en déduire une estimation des pertes russes totales à cette date (environ 80 000 morts). Cependant, comme le décompte s'est arrêté il y a maintenant plus de 3 ans, je ne pense pas que ça a grand sens d'extrapoler pour essayer d'en déduire les pertes actuelle. J'ai donc abandonné cette méthode depuis longtemps. 
 
Je l'ai remplacée par une autre méthode (assez peu fiable), elle aussi basée sur les déclarations russes. A l'heure actuelle, la Russie a envoyé en Ukraine entre 1,85 et 2,2 million d'hommes selon leurs propres déclarations et/ou déclarations des Ukrainiens:
  • invasion initiale février 2022: ~ 180k 
  • renforts printemps/été 2022 (3e corps, BARS): > 30k
  • prisonniers recrutés par Wagner sept/oct 2022: > 50k
  • mobilisation "partielle" septembre 2022: 300k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2023: 340k (**) - 490k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2024: 360k (**) - 410k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2025: 400k - 440k (***)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2026: 200k - 280k (****)

(*) selon les chiffres russes, donc sujet à caution.

(**) le ministère de la défense britannique, et les services de renseignement ukrainiens, estiment tous deux que la Russie recrute environ 30 000 hommes/mois dans son armée. Il est possible que ce chiffre soit un peu plus bas fin 2024-début 2025.

(***) le 2 juillet 2025, les Russes annonçaient plus de 210k contrats signés pour les 6 premiers mois de 2025, soit 420k annuels. Poutine annonçait 60k nouvelles recrues mensuelles, Zelensky chiffrait les recrues russes mensuelles entre 45k et 47k. Cependant, aucune des deux déclarations (Poutine comme Zelensky) ne semble très fiable Reuters annonçait plus de 422 000 recrutements pour 2025. Je vais donc partir sur cette dernière estimation +-5%.

(****) Divers chiffres varient sur le nombre de recrutement de l'armée russe, que les Ukrainiens estiment inférieur aux pertes mensuelles. Je pars sur une base de 25 000 à 35 000 recrutements par mois, pour avoir une fourchette assez large.

Or, les déclarations russes et estimations récentes montrent que 700 000 soldats russes (environ) sont en Ukraine (j'étais arrivé au chiffre de 450 à 500 000 en avril 2024). Où sont donc passé les (1 850 000 à 2 200 000) - 700 000 = 1 150 000 à 1 500 000 soldats russes qui ne sont plus en Ukraine ? Probablement morts ou blessés. Si on estime qu'il y a un rapport de 2 à 4 blessés pour 1 mort, cela donnerait une estimation comprise entre 230 000 et 500 000 morts russes. La méthode est relativement peu fiable, mais on retrouve le même ordre de grandeur que les autres estimations. 


Quatrième méthode: évaluation à partir du nombre d'officiers russes tués

Autre méthode employée par Xavier Tytelman. Utiliser le nombre d'officiers russes dont la mort en Ukraine a été confirmée (8700). Doubler ce nombre (pour considérer tous ceux dont la mort n'a pas été confirmée). NB: si en 2022, il n'était pas illogique de doubler le nombre de morts confirmés, après 4 ans de guerres les pertes sont mieux documentées. Je vais légèrement modifier la méthodologie en estimant que le nombre réel d'officiers russes tués est dans une fourchette entre 1,3x et 2x le nombre de morts confirmés (même facteur multiplicatif que pour les pertes matérielles). Multiplier ensuite par 30 (d'après Tytelman, même s'il fait une confusion entre "pertes" et "morts" dans son analyse); on obtient alors de 339 300 à 522 000 morts russes.
 
Petite note sur le nombre d'officiers russes tués:
  • fin février 2023, il y avait 2000 cas documentés, soit 1000 / 6 mois
  • fin août 2023, 2700 (+700)
  • fin février 2024, 3600 (+900)
  • fin août 2024, 4600 (+1000)
  • fin février 2025, 5600 (+1000)
  • fin août 2025, 6750 (+1100)
  • fin février 2026, 7800 (+1050)
  • fin août 2026, 8700 (+900)

Au début de la guerre, il y a eu beaucoup d'officiers tués; d'une part à cause de la confusion et des lignes de ravitaillement trop longues lors de l'offensive sur Kyiv; d'autre part car le ratio officier/non officiers était bien plus élevé dans l'armée russe "de métier" et que ceux-ci étaient plus en avant dans les grandes offensives mécanisées. Avec la mobilisation de septembre 2022, les officiers ont eu tendance à plus laisser les simples soldats combattre en première ligne, et le nombre d'officiers tués a chuté. Puis,  avec l'intensification des combats, le chiffre est reparti à la hausse, a atteint son pic mis 2025 avant de redescendre.

 
 

Cinquième méthode: se fier aux estimations faites par les services de renseignement/media

Les estimations des pertes humaines par les services de renseignement occidentaux se font de plus en plus rares dans les média. Cependant, divers journaux  (et responsables politiques) ont pris le relais. Quand une estimation est donné en nombre de morts et blessés (sans préciser explicitement le nombre de morts), je vais considérer que les morts représentent entre 1/5 et 1/3 de ce total (en me basant sur un ratio morts:blessés de 1:2 à 1:4)

En juin 2026, des responsable de l'OTAN ont estimés les pertes russes entre 1,3 et 1,4 millions, dont environ 500 000 morts.

Le 1er juillet 2026, CSIS arrivait à des chiffres très similaires: 1,45 millions de pertes russes, dont environ 450 000 morts. Le même rapport estime les pertes ukrainiennes entre 525 000 et 625 000, dont de 125 000 à 150 000 morts. 

Fin juillet 2026, Zelensky a annoncé que les Russes avaient subi environ 1,6 million de pertes (dont environ 700 000 morts) et les Ukrainiens 450 000 pertes (dont 50 000 morts). Le chiffre pour les Russes est plus élevé que ceux des autres estimations, mais surtout, le nombre de morts ukrainiens est clairement surestimé. Aussi je n'accorde aucune confiance dans ces déclarations. 

UAlosses.org liste actuellement 103418 morts ukrainiens (dont 6597 avant l'invasion à grande échelle), soit 96821 morts. Si on estime que 75% des morts ukrainiens sont listés (chiffre vérifié par Mediazona, même si cette vérification date un peu), cela donne 129 000 morts ukrainiens.

Mediazona/BBC Russia ont, de leur côté, recensé les noms de 241 000 russes tués dans ce conflit, et estiment le nombre total de morts russes entre 438 000 à 536 000 (jusqu'en août 2026). Ce média est maintenant très souvent cité dans les journaux. A noter que Mediazona / BBC Russia révisent toujours à la hausse leurs estimations, en partie parce que la guerre est plus meurtrière, mais surtout parce que leurs premières estimations étaient très en dessous de la réalité.

  • 1re estimation: 47 000 (jusqu'à mai 2023) soit une moyenne de 3 100 morts/mois
  • 2e estimation: 75 000 (jusqu'à décembre 2023) soit une moyenne de 3 750 morts/mois
  • 3e estimation: 120 000 (jusqu'à juin 2024) soit une moyenne de 4 280 morts/mois
  • 4e estimation: 138 500 à 200 000 (jusqu'en janvier 2025) soit une moyenne de 3900 à 5700 morts/mois
  • 5e estimation: 185 000 à 276 500 (jusqu'en juillet 2025) soit une moyenne de 4500 à 6700 morts/mois
  • 6e estimation: 286 000 à 413 500 (jusqu'en février 2026) soit une moyenne de 6000 à 8600 morts/mois
  • 7e estimation: 438 000 à 536 000 (jusqu'en août 2026) soit une moyenne de 8100 à 9900 morts/mois 



Conclusion: environ 2 millions de morts et blessés

Bien que ne coïncidant qu'imparfaitement entre elles, ces différentes estimations donnent un ordre de grandeur des pertes matérielles et humaines: environ 360 000 morts côté russe, environ 150 000 morts côté ukrainien.


En terme de vraisemblance, je dirais qu'à l'heure actuelle (fin août 2026):

Intervalles probables (indice de confiance > 60%)
- les Russes comptent probablement de 300 000 à 460 000 morts
- les Ukrainiens comptent probablement de 125 000 à 175 000 morts


Intervalles très probables (indice de confiance > 95%)
- les Russes comptent très probablement de 240 000 à 550 000 morts
- les Ukrainiens comptent très probablement de 100 000 à 200 000 morts

NB: on ne parle là que des pertes militaires. Côté ukrainien, il faut aussi rajouter les pertes civiles, très importantes. Par exemple, il pourrait y avoir eu 100 000 morts rien qu'à Marioupol. Xavier Tytelman estime qu'il y a eu plus de 200 000 morts civils (ukrainiens) dans les territoires occupés.


Comme je l'ai dit et répété lors des estimations précédentes,  il faut prendre ces chiffres comme un ordre de grandeur plus qu'un chiffre exact. Il y a une grande incertitude, en particulier sur les pertes russes. Je remarque que, pour la première fois, mon estimation des pertes russes est plus basse que celle de Mediazona/BBC Russia et celles des services de renseignement occidentaux.

De fait, pour les 4 premières méthodes, il y a des problèmes dans mes estimations:

  • pour la méthode 1, le faible nombre des pertes russes visuellement confirmée est sans rapport avec leurs pertes humaines, toujours très importantes
  • pour la méthode 2, les annonces ukrainiennes ont bien considérablement augmentés, mais le taux de confirmation a bien baissé, ce qui fait que l'estimation de croit que lentement, et elle a même baissé ces 12 derniers mois
  • pour la méthode 3, j'ai changé de méthode, aussi je ne peux pas faire le suivi des estimations
  • pour la méthode 4, le nombre d'officier russes confirmés comme morts est assez constant (environ 1000 par semestre) depuis 2024, 
  • pour la  méthode 5, ça dépend des estimations; mediazona/BBC Russia était parti de très bas et ont dû réviser à la hausse leur estimation, comme j'en ai parlé plus haut. Au contraire, les renseignements américains étaient partis de plus haut, puis ont cessé d'augmenter les nombres qu'ils donnaient, comme s'ils avaient peur d'admettre qu'il y a eu plus de 100 000 Russes rués.
Donc ces 5 méthodes montrent quelque chose d'à peu près linéaire. Cela va à l'encontre des nombreux témoignages et données montrant que la guerre s'intensifie, ce qui se reflètent dans les autres estimations. C'est pourquoi j'ai hésité à publier ce billet. Cependant, même si mes méthodes sont imparfaites, elles peuvent servir notamment pour le suivi, sur le temps long, de ces estimations.


Il y a deux ans, j'avais indiqué qu'il y avait probablement 1 million de morts et blessés, un chiffre double de ce qu'indiquait Wikipedia à l'époque. Or, il semble malheureusement que j'étais en dessous de la réalité, notamment pour les pertes civiles. A l'heure actuelle, il y a probablement environ  de 2 millions de morts et blessés (voire plus), tous camps confondus (civils + militaires), pour cette guerre inutile qui pourrait s'arrêter à tout moment, dès que la Russie renonce à envahir l'Ukraine et retire ses troupes. Chaque jour qui passe, chaque mort et blessé supplémentaire est une tragédie dont la responsabilité incombe totalement à Vladimir Poutine et à tous ceux qui, en Russie comme ailleurs, le soutiennent et lui permettent de continuer à commettre ses crimes.


Autocritique

Plus de trois an et demi après le début de ce blog (et environ 150 billets écrits), j'ai envie de faire une autocritique. Reprendre ce q...