Plus de 4 ans après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, où en est-on ? Dans cette mini-série de billets, je vais tenter de voir l'évolution des forces militaires, de l'économie (et des capacités de production), ainsi que la volonté politique des principaux acteurs de ce conflit: L'Ukraine, la Russie et les pays européens (pris dans leur ensemble). Après l'Europe, je m'intéresse à l'Ukraine.
Evolution politique
Il y a eu quelques évolutions politiques notables depuis 2022, même si Zelensky est toujours le président et que son parti "Serviteur du peuple" contrôle toujours le parlement ukrainien. Il y a eu plusieurs changement de ministres, notamment celui de la défense, un poste clef en temps de guerre, qui a changé trois fois depuis le début de la guerre: le ministre actuel, Mykhaïlo Fedorov a récemment succédé à Denys Chmyhal, qui lui-même avait pris la place de Rustem Oumierov en juillet 2025, ce dernier étant en place depuis septembre 2023 après avoir succédé à Oleksyi Reznikiv. La raison de ces changements est principalement que les choses ne se passent pas très bien pour l'Ukraine, et que ces changements sont voulus pour essayer de "changer la dynamique", ou pour faire face à un scandale, comme l'affaire de corruption dans le secteur de l'énergie dans lequel des proches de Zelensky sont mouillés, et qui a coûté son poste à Andreyi Yermak, le tout-puissant chef de cabinet de Zelensky qui a dû démissionner.
Mais, comme l'Ukraine est une démocratie, au final c'est la volonté populaire qui importe plus que les changements de gouvernement. Avec deux questions principales:
- Les Ukrainiens soutiennent-ils toujours Zelensky et son gouvernement ?
- Les Ukrainiens ont-ils toujours la volonté de se battre ?
En l'absence d'élections, ce qui va nous intéresser est le résultats de diverses études d'opinion, et surtout leur évolution depuis 2022. Pour le premier point, les sondages montrent que Zelensky bénéficie de la confiance d'environ 60% de la population. Un chiffre certes en baisse comparé à 2022, où ce chiffre avait atteint les 90% quelques semaines après l'invasion à grande échelle et était resté à ce niveau jusqu'en 2023. Mais il faut noter que la côte de popularité de Zelensky a remonté depuis le décembre 2024, où elle était alors 50%, avant de remonter à 74% en mai 2025 puis de redescendre et se stabilité autour de 60% en juillet 2025. On peut donc considérer que le soutien à Zelensky est élevé et relativement stable. Bien plus élevé que celui des "idiots utiles" et/ou corrompus qui contestent sa légitimité (Trump, Orban, Mélenchon etc).
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| "Jusqu'à quand êtes-vous prêt à tenir encore ?" - source KIIS |
En ce qui concerne la poursuite de la guerre et les "négociations de paix", il y a eu une évolution similaire. Au début de la guerre, l'Ukraine rejetait massivement toute idée de concessions territoriales. Depuis, cette idée est devenue populaire, mais loin d'être majoritaire. Surtout que ce que les Ukrainiens pourraient accepter est très en deçà de ce que les Russes exigent, et ils demandent des garanties de sécurité autrement plus sérieuses que ce que les USA et Européens proposent. A noter que la volonté de ne pas céder aux demandes russes a suivi un peu la même courbe que la popularité de Zelensky, à savoir une baisse jusqu'à fin 2024 puis une remontée ensuite. Actuellement, une majorité d'Ukrainiens se disent prêts à endurer cette guerre aussi longtemps que nécessaire, un chiffre légèrement en hausse sur un an.
Politiquement, l'Ukraine semble donc toujours déterminée à ne pas céder aux Russes. La volonté de résister est toujours forte, malgré les destructions, les morts et la fatigue. Les évolutions montrent que cette intention est stable, voire s'est légèrement renforcée, au cours de cette dernière année.
Situation économique
Selon le FMI, les chiffres de croissance du PIB ukrainien sont:
- 2022: -28,8%
- 2023: +5,5%
- 2024: +2,9%
- 2025: +2%
- 2026: +4,5% (prévisions)
L'Ukraine est dans une situation économique assez contrastée: si on prend la croissance depuis 2023 et les perspectives pour 2026, les chiffres semblent plutôt bons, surtout pour un pays constamment bombardé par les Russes. Mais ce dynamisme actuel ne doit pas faire oublier que:
- Le PIB de l'Ukraine a considérablement baissé en 2022 (-28,8%). Malgré le retour de la croissance, le PIB ukrainien est toujours à un niveau plus bas qu'en 2021.
- La destruction des infrastructures va engendrer des coûts immenses, chiffrés à plus de 500 milliards d'euros (soit le double du PIB ukrainien)
- Le déficit budgétaire est colossal, entre 15 et 20% du PIB chaque année depuis 2022
Ce déficit s'explique facilement par l'ampleur des dépenses militaires, autour de 30% du PIB, un taux comparable aux efforts des principaux belligérants lors des deux guerres mondiales. Pour financer ce déficit budgétaire, l'Ukraine reçoit une aide financière importante, notamment des autres pays européens, sous forme de dons et de prêts à taux réduits. Cependant, suite à la prise de fonction du traître Trump aux USA, ceux-ci ont cessé toute aide à l'Ukraine, ce qui fait que l'aide à l'Ukraine a diminué en 2025, et les perspectives ne sont pas à la hausse.
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| Aides allouées à l'Ukraine, chaque année (source Kiel Institut) |
De plus, la perte du réseau électrique pourrait, lui aussi, fortement impacter l'économie ukrainienne. Autre sujet d'inquiétude: la remontée de l'inflation, et des taux directeurs de la banque centrale. Ils sont aujourd'hui supérieur à 15%, ce qui n'est pas un signe de stabilité économique.
Au vu des chiffres publiés, l'économie ukrainienne semble être dynamique, mais ne peut prospérer que grâce à une aide internationale massive et pourrait flancher si les Russes sont capables d'intensifier encore leurs attaques aériennes sur les réseaux énergétiques ukrainiens.
Situation militaire
Unités
Pour rappel, avant le 24 février 2022, l'armée ukrainienne disposait de 24 brigades de manœuvre (blindés, mécanisées ou motorisées) dans l'armée principale, plus 7 brigades "de parachutistes" + 2 brigades d'infanterie de marine en plus d'une trentaine de brigade de défense territoriales et de brigades de la garde nationale (peut-être une dizaine). Il y avait aussi 7 brigades d'artillerie et, bien sûr, 0 unités de dronistes.
Actuellement, elle dispose de (source Militaryland):
- 50 brigades mécanisées ou motorisées / de chasseurs / de montage
- 12 brigades "fortement mécanisées" (résultant de la transformation de brigades existantes, dont toutes les brigades blindées)
- 4 brigades d'assaut + 7 régiments d'assaut
- 11 brigades "de parachutistes"
- 7 brigades d'infanterie de marine
- 22 brigades d'artillerie
- beaucoup d'unités de drones (au moins 2 brigades, plusieurs régiments et un très grand nombre de bataillons)
- environ 25 brigades de la Garde Nationale et 25 brigades de défense territoriale
Le nombre de brigades de manœuvre et d'artillerie a donc été multiplié par 3 environ, ce qui est cohérent avec l'évolution des effectifs par rapport à l'avant-2022.
Effectifs
L'Ukraine aurait environ 900 000 hommes et femmes dans ses forces armées, selon les déclarations officielles et les chiffres de Military Balance 2025 (cités par Wikipedia). Seulement, il est difficile de confirmer ce chiffre. Il y a près de 2 ans, j'avais évalué ce chiffre à entre 700 000 et 800 000 hommes. Il y a disons une certaine incertitude sur ces chiffres (tout comme ceux des Russes) et il faudrait savoir quelle proportion de ces effectifs sont effectivement au combat.
Ce qui est certain, c'est que l'Ukraine a créé, en 2022 et 2023, une trentaine de brigades mécanisées (plus une dizaine de brigades de la garde nationale), soit une vingtaine de nouvelles brigades par an, dont certaines de très bonne qualité. En 2024, seulement une dizaine de ces brigades ont été créées, et qui étaient de piètre qualité, et depuis 2025, plus rien ou presque. Il y a bien eu la création de quelques brigades d'artillerie, la transformations des brigades blindées et de certaines unités de défense territoriale en "brigades fortement mécanisées" et l'expansion des unités de dronistes et celles "d'assaut" (passant de la taille d'un bataillon à celle d'un régiment), profitant de la priorité accordée par le général Sirsky à ces dernières unités. La dissolution de la légion internationale, fin 2025, va aussi dans le sens d'une armée qui a cessé de grandir fin 2023, et qui diminue peut-être en taille.
On comprend alors que la mobilisation en Ukraine est un sujet particulièrement sensible. Et si on n'a guère de chiffres officiels sur les recrutement des Ukrainiens (contrairement aux Russes qui communiquent beaucoup dessus), voici quelques chiffres qui donnent un ordre de grandeur:
- Zelensky déclarait en mai 2025 que l'Ukraine recrute de 20 à 25 000 hommes /mois
- Tatarigami estimait ce chiffre, en juin 2025, entre 17 et 24 000 hommes/mois
Comparons ces chiffres à une estimation des pertes : celles-ci (morts, blessés, disparus) pourraient être de 500 à 600 000 hommes, selon le CSIS. J'ai moi-même évalué les pertes humaines à environ 135 000 morts fin février 2026. Plus de 200 000 déserteurs selon les déclarations du nouveau ministre de la défense. Disons, pour être pessimiste, 800 000 pertes en 48 mois de guerre à haute intensité. Soit à peu près l'équivalent des effectifs actuels de l'armée ukrainienne.
C'est un niveau de perte énorme. Mais, si on s'intéresse à la capacité de l'Ukraine à compenser ces pertes, on remarque que ce chiffre (pessimiste) équivaudrait à des pertes mensuelles de l'ordre de 17 000 morts, blessés et déserteurs, soit un chiffre légèrement moins élevé que celui des recrutements. Dès lors, on comprend mal que, selon certaines sources, l'armée ukrainienne n'est plus constituée que de brigades aux effectifs décimés avec moins de 400 hommes / brigade. C'est pourtant ce qu'affirment des gens comme Bohdan Ktrotevych; ou bien il y a eu un effondrement du recrutement ukrainien depuis les estimations de juin 2025 (ce qu'aucune source n'atteste), ou bien ces brigades décimées sont une légende, une exagération journalistique et/ou ce qualificatif ne s'applique qu'à quelques brigades ayant particulièrement souffert. Il est aussi possible que ce cela soit la conséquences des erreurs de commandement au niveau opérationnel. De fait, une des principales faiblesses de l'armée ukrainienne semble être son commandement qui n'est pas à la hauteur des enjeux.
Structure de commandement
C'est un sujet sur lequel j'ai déjà beaucoup écrit, aussi je renvoie aux billets précédents sur les erreurs du haut-commandement ukrainien (1,2,3,4). J'avais conclu (et de nombreux analystes pensent de même) qu'il fallait une réforme de la structure de commandement ukrainien. Cette réforme (passer au système corps-brigade) a été annoncée en novembre 2024. Les corps ont été créés en février 2025. Un an plus tard, où en est-on ? Hélas, si l'idée était bonne, et même indispensable, les généraux en place ont tout fait pour saboter cette réforme qui n'a jamais abouti. J'avais commencé à suivre la mise en place de cette réforme, avec deux billets en juillet et septembre 2025. Il n'y a pas eu de troisième billet car la réforme est au point mort:
- les corps sont créés, responsables d'un secteur du front, mais leurs unités sont dispersées, sur ordre du haut-commandement ukrainien
- quand il faut contre-attaquer dans un secteur (comme récemment, dans le secteur d'Huliapole), le commandement ukrainien ramène des unités supplémentaires mais pas celles subordonnées à ce corps (et qui sont dans d'autres secteurs): autrement dit, même quand il faut renforcer un corps, le haut-commandement ukrainien ne fait rien pour regrouper les unités alors même que ce serait l'occasion de le faire
- les "corps" sont donc purement théoriques, et ne sont qu'un renommage des "groupes tactiques" qui existaient avant, sans résoudre les problèmes structurels de l'armée ukrainienne
Faut-il attendre que Zelensky accepte de virer Sirsky pour que cette réforme, réclamée par la base de l'armée ukrainienne et la plupart des analystes militaires, se fasse enfin ?
Contrôle territorial
Beaucoup d'analystes accordent une grande importance à savoir quelle surface ont "gagné" les Russes. C'est généralement par ce chiffre que Olivier Kempf commence toujours sa partie "analyse militaire" dans ses "points de situation" (par exemple le dernier en date), et quand des journalistes veulent expliquer la guerre en Ukraine, ils citent quasiment tout le temps la proportion de territoire occupée par les Russes (environ 20%). J'en parle relativement peu car, comme Tatarigami, ou Anders Puck Nielsen, j'estime que ce n'est pas une mesure fiable pour savoir "qui gagne", surtout dans une guerre d'attrition.
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| Superficie de l'Ukraine occupée par les Russes, évolution mensuelle 2022-2025, source ISW |
Pour remettre les choses en perspective, voici ce que l'on peut dire sur la superficie du territoire occupé par les Russes et le rythme de leurs avancées:
- Il est vrai que le rythme de progression des Russes en 2025 a un peu augmenté par rapport à 2024 et très fortement augmenté par rapport en 2023
- Mais même les gains territoriaux cumulés de ces 3 années sont très inférieurs au terrain reconquis par l'Ukraine en 3 mois (septembre à novembre 2022) : ~ 7 000 km2 vs ~15 000 km2
- En fait, c'est même pire que ça: 90% du territoire actuellement contrôlé par les Russes a été pris avant 2022 ou dans les premières semaines de la guerre; l'extension maximale des Russes, c'était en mars 2022.
- Même après leur "geste de bonne volonté" (retraite de Kiyv) fin mars - début avril 2022, les Russes progressaient, d'avril à juin 2022, à un rythme de plusieurs km par jour (et les médias parlaient, à tort, de "conflit gelé"). Aujourd'hui, quand ils progressent de plusieurs km par mois, les médias parlent (toujours à tort) de "percée".
On en revient donc au constat que j'avais fait en introduction de ces deux billets: la progression russe est trop lente pour qu'on la considère comme un succès, mais trop continue pour qu'on la considère comme un échec. J'avais alors exploré les hypothèses (toutes deux peu probables) que ce rythme de progression pourrait résulter d'un contrôle soit par les Russes, soit par les Ukrainiens, des avancées russes. Près d'un an plus tard, je pense toujours ces hypothèses peu probables, même si l'hypothèse que les Ukrainiens contrôlent ce rythme semble un peu plus probable: ce qu'ils ont fait à Kupyansk en octobre-novembre 2025, ou plus récemment dans le sud laissent pensent qu'ils peuvent, quand il le veulent, contrôler ou même annuler les avancées russes.
C'est pourquoi je ne m'inquiète pas du rythme de progression des Russes. En revanche, je crains une lente érosion des capacités de l'Ukraine à continuer cette guerre, en raison d'une aide internationale loin d'être au niveau de ce qu'elle devrait être, et de décisions politiques et militaires du gouvernement et haut commandement ukrainien, qui hélas persiste dans ses erreurs comme le montrent certains exemples récents. Certains analystes (par exemple tatarigami) l'avaient prédit depuis longtemps. J'espère juste que le nouveau ministre ukrainien de la défense saura (enfin) corriger le tir.
Production d'armement (et matériel reçu)
Dans une guerre d'attrition, la question est de savoir si chaque camp peut produire plus qu'il ne subit de pertes, et ce relativement comparé à son adversaire. Il est donc crucial de pouvoir déterminer les capacités de production de l'Ukraine. L'Ukraine étant soutenue par de nombreux pays, il ne faut pas seulement compter le matériel qu'ils sont capables de produire eux-même, mais aussi l'aide matérielle fournie par leurs alliés.
Aide internationale vs pertes
Le site Oryx recense à la fois les pertes matérielles et les dons/promesses faites par les pays qui soutiennent l'Ukraine. Pour chaque catégorie de matériel (je prends les catégories listées dans la page de dons), je vais comparer le matériel livré et les pertes visuellement confirmées.
- avions (122+ dont 81+ livrés) vs 113 pertes
- hélicoptères (96+ dont 71 livrés) vs 55 pertes
- drones d'attaques Bayraktar (35+ livrés) vs 26 pertes
- tanks (1056+ dont 963+ livrés) vs 1391 pertes
- AFV (499+ dont 398+ livrés) vs 511 pertes
- IFV (1442+ dont 1157+ livrés) vs 1547 pertes
- APC (4742+ dont 4105+ livrés) vs 1297 pertes
- MRAP (1840+ dont 1540+ livrés) vs 877 pertes
- IMV (8110+ dont 6870+ livrés) vs 1570 pertes
- artillerie tractée (456+ dont 421+ livrés) vs 261 pertes
- artillerie motorisée (1067+ dont 691+ livrés) vs 794 pertes
- MLRS (117+ dont 108 livrés) vs 104 pertes
- canons AA (375+ dont livrés 375+) vs 8 pertes
- canons AA motorisés (210+ dont 100 livrés) vs 49 pertes
Véhicules blindés
Pour illustrer ce décalage, on peut regarder l'exemples des véhicules blindés (tanks, AFV, IFV,APC, MRAP, IMV).
En octobre 2025, Delwin (un analyste publiant sur substack, que je soupçonne d'avoir un biais pro-russe même s'il se présente comme "neutre") affirmait, en s'appuyant sur les chiffres Oryx, que l'Ukraine avait perdu la plupart des ses chars et blindés lourds. Selon lui, l'Ukraine ne disposerait plus que d'environ 35% de ses blindés/IFV (en comptant stock initial + production + donations).
Stevius, un Youtuber (spécialiste de l'histoire militaire) particulièrement rigoureux, n'est pas du tout convaincu par cette "démonstration" et a entrepris de faire une analyse bien plus fine des véhicules blindés dont dispose l'Ukraine. Il veut en faire une série de vidéos, mais pour le moment, seule la première (sur les IMV/MRAP) est sortie. Il montre que Delwin a considérablement sous-estimé le stock initial et la production locale. Alors que Delwin estimait le stock restant à environ 6700 de ces véhicules (IMV/MRAP), Stevius a montré qu'ils en disposent d'au moins 12500 (et probablement plus). Sachant que, en février 2022, l'Ukraine avait seulement 715 de ces véhicules.
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| Capture d'écran de la vidéo de Stevius |
Sans vouloir passer en revue l'ensemble des véhicules blindés, je vais parler du BTR-4E "Bucephale", le blindé (IFV) le plus lourds et le plus moderne produit par l'Ukraine. On sait qu'en février 2022, l'Ukraine disposait de seulement 250 de ces véhicules (+70 en production dans l'Usine de Kharkiv). On aurait pu croire que, l'usine les produisant étant située à Kharkiv et très facilement bombardée par les Russes), que les Ukrainiens auraient été incapables de continuer la production de ces véhicules. Or, si on n'a pas de chiffres concernant cette production, on sait qu'elle a bien continué. En effet si, en 2022, les BTR-4 équipaient une seule brigade, la 92e brigade mécanisée (maintenant 92e brigade d'assaut), ils équipent maintenant:
- la 92e brigade d'assaut
- la 56e brigade motorisée
- la 58e brigade motorisée
- la 63e brigade mécanisée
- neuf brigades de la garde nationale
- et tout récemment, on a appris que la 42e brigade mécanisée en avait aussi reçu
Certes, généralement ce n'est qu'un ou deux bataillons de ces brigades qui est équipée avec ces véhicules, mais même ainsi, la fréquence d'utilisation de ces véhicules, et les pertes (144 pertes recensées par Oryx) suggèrent que c'est potentiellement plusieurs centaines de ces véhicules qui ont été produits pendant la guerre. Delwin, bien entendu, indique que cette production est "0".
Obus
En 2023-2024, il y avait souvent des reportages montrant que l'Ukraine manquait de munitions, en particulier d'obus. Depuis, il semble que la situation se soit un peu améliorer, notamment grâce aux livraisons faites par les occidentaux.
Comme nous l'avions vu dans le billet consacré à l'Europe, la production d'obus de 155mm a bien augmenté en quatre ans, même si elle reste encore insuffisante pour répondre aux besoins de l'Ukraine. C'est pour ça que le président Pavel, de la République Tchèque, a proposé que l'Europe achète directement des munitions hors-Europe pour les fournir à l'Ukraine. A ce jour, l'initiative tchèque aurait livré 4,4 millions d'obus (tous calibres confondus) à l'Ukraine. Une partie de ceux-ci ont été comptés dans l'annonce faite, en novembre 2024, que l'UE a fourni 1 million d'obus de 155mm à l'Ukraine (nombre qu'ils s'étaient engagé à fournir pour mars 2024). Depuis, l'UE s'était engagé à fournir 2 millions d'obus en 2025, et cette promesse a été tenue au moins à 80%; mais cela inclut probablement l'initiative tchèque, aussi il est difficile de savoir combien d'obus ont été produit en Europe et livrés à l'Ukraine, mais l'ordre de grandeur de la totalité des obus livrés par l'Europe (tous calibres confondus, initiative tchèque incluse) doit être de 5-6 millions d'obus. A cela s'ajoute les obus livrés par les USA (plus de 3 millions d'obus de 155mm, 800 000 obus de 105mm, 400 000 obus de 152mm et plusieurs autres centaines de milliers d'obus de divers calibres selon wikipedia) qui représentent donc un nombre du même ordre de grandeur, plus ceux de pays divers. On peut donc estimer les livraisons totales, pour l'ensemble des pays aidant l'Ukraine, à 10 millions d'obus, peut-être plus, tous calibres confondus.
En comparaison, la production ukrainienne reste assez modeste. Par exemple la société "Ukrainian armor" aurait livré 300 000 obus de 155mm, 100 000 obus de 105mm et 240 000 obus de mortiers (source). Cela représente néanmoins le double ou le triple de la production française (qui a elle-même très fortement augmenté), alors qu'ils partaient de zéro en 2022.
Drones
La production de drones est un des points forts de l'Ukraine, alors qu'elle était quasiment inexistante avant 2022. Selon les Ukrainiens, ils auraient produit:
- 800 000 drones en 2023
- 2 millions en 2024
- plus de 4 millions en 2025
- Et ils prévoient d'en produire 7 millions en 2026
Ces chiffres (pour 2025) sont cohérents avec ceux annoncés par Xavier Tytelman. Selon lui, les Ukrainiens sont passé, pour les drones à fibre optique, de 5000 unités/mois en janvier 2025 à 40 000 drones/mois en décembre, ce dernier chiffre représentant alors 15-20% des drones produits ce mois-là (donc une production mensuelle de 200 000 à 240 000 drones FPV). Et tout indique qu'ils vont encore augmenter la production. Rappelons que, en 2023, les milblogers russes s'inquiétaient car l'Ukraine avait accumulé 50 000 drones pour sa contre offensive. Maintenant, ce n'est même pas la consommation d'une semaine.
En ce qui concerne les drones plus lourds, l’entreprise ukrainienne SkyFall produit 100 000 drones bombardiers Vampire par an, il est plus connu sous l’appellation » Baba Yaga « . Ce drone peut transporter jusqu’à 15 kg, possède une autonomie de 45 km et une vitesse maximale de 80 km/h. Son prix a chuté de 20 000 $ à environ 8 500 $ (source).
Surtout, les drones à longue distance ont permis des attaques jusqu'au cœur de la Russie, chose qui semblait impossible en 2022. Selon les chiffres du directeur de Firepoint, ils produisent maintenant 200 drones FP1/FP2 par jour. NB: je n'accorde pas une confiance absolue aux chiffres donnés par cette entreprise, qui donne pour son missile FP-5 Flamingo des chiffres de production très supérieurs à l'usage qui en est fait. D'un autre côté, d'autres modèles de drones ont aussi connu des succès importants, et des chiffres de production industriels, comme le drone AN-196 Liutyi. qui est responsable de 80% des frappes réussies sur les installations pétrolières russes.
Cela, combiné à la productions de missiles comme le Neptune, fait que l'Ukraine est probablement le deuxième plus gros producteurs de "vecteurs d'attaques aériennes à longues distance", après la Russie. D'ailleurs, les Russes le reconnaissent indirectement, en prétendant détruire chaque nuit des dizaines voire des centaines de ces drones - le record étant actuellement la nuit du 9 mars 2026 durant laquelle, selon les Russes, ils auraient détruit 754 drones - un chiffre comparable aux plus fortes attaques russes sur l'Ukraine, selon les chiffres donnés par les Ukrainiens. La guerre d'agression israelo-américaine contre l'Iran a aussi montré l'importance de l'expérience ukrainienne pour lutter contre les drones de type "shahed". La production et l'usage de drones est probablement la seule chose qui permet encore à l'Ukraine de tenir et d'égaliser le rapport de force face à une Russie qui dispose d'un budget militaire et d'une population quatre fois plus importante et, comme nous le verrons dans le prochain billet, d'un soutien discret mais numériquement très important de la part de la Corée du nord et d'autres pays.
Perspectives à long terme
Savoir ce que sera l'Ukraine après la guerre reste très hypothétique, surtout que la guerre est loin d'être terminée, et beaucoup dépendra de la victoire (ou de la défaite) militaire. Néanmoins, on sait déjà que les destructions, les départs de population et l'invasion du territoire par les Russes hypothèquent déjà l'avenir de l'Ukraine. Comme dit plus haut, le coût de reconstruction (500 milliards d'euros) dépasse largement le PIB de l'Ukraine. L'Ukraine a le triste record d'être le pays le plus miné au monde.
Du fait des départs vers l'étranger, de l'occupation des territoires et des pertes humaines, l'Ukraine a perdu un quart de sa population jeune. La natalité est en dessous d'un enfant par femme, un des taux les plus bas du monde. La crise démographique, qui était déjà importante avant-guerre, est quelque chose qui, à long terme, pourrait faire de ce grand pays un désert à peine plus peuplé que la Belgique.
Si en plus on laisse la Russie occuper les territoires du sud et de l'est de l'Ukraine, cela priverait le pays de la plupart de ses ressources minières, compromettra son accès à la mer noire. De plus, le pays sera vulnérable à une nouvelle invasion russe. Ainsi, ce texte discute des perspective de reconstitution de l'armée ukrainienne après guerre, et il ne fait aucun doute que l'Ukraine ne pourra pas maintenir une armée suffisante sans alliance. Les "Garanties de sécurités" offertes par les pays européens sont vaporeuses, celles offertes par les USA de Trump tout simplement inexistantes.
Conclusion
Pour résumer ce trop long billet, voici ce que l'on peut dire sur la situation de l'Ukraine après 4 ans de conflit:
- Elle n'est pas si mauvaise, et très éloignée de l'image qu'on peut se faire en lisant les journaux occidentaux. Que ce soit en terme de perspectives économiques, de production militaire ou de rapport de force, les Ukrainiens sont loin, très loin d'être "au bord de l'effondrement" comme la propagande russe essaie de le faire croire (image qui est reprise par les journaux occidentaux). Moi même, avant de regarder les chiffres et d'écrire ce billet, j'étais beaucoup plus pessimiste sur leur situation à court terme.
- Cependant, il y a des problèmes, réels, et qui vont en s'aggravant: l'inflation, l'état du réseau énergétique, les difficultés de recrutement, un haut-commandement qui reste sourd à toutes les demandes de réformes structurelles et une aide occidentale qui a tendance à diminuer alors que l'Ukraine a de plus en plus besoin de notre aide.
- Le pire, ce sont les perspectives à long terme. Si la guerre s'arrêtait sur un cessez le feu sur les lignes actuelles, l'Ukraine serait un pays ruiné, ayant perdu 1/4 de sa population et 1/5 de son territoire, sous la menace de son puissant voisin et sans alliance pour le protéger. L'Europe a montré son incapacité à être autre chose qu'un gros guichet à subventions et les USA basculent dans le fascisme.


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