La ligne de front n'a quasiment pas bougé, et pourtant beaucoup de choses se sont passées au mois de juin 2026. Au point que de plus en plus de média parlent de "tournant" même si je ne partage pas vraiment cette opinion.
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| Carte des régions russes où il y a pénurie ou rationnement d'essence, au 30 juin (par Dronebomber) |
Le traître Trump jette l'éponge
L'événement qui aura le plus d'influence sur le cours de la guerre ne s'est pas passé en Ukraine, ni en Russie, mais à Versailles. Les Américains et les Iraniens ont signé un "Memorandum of Understanding" qui, s'il est essentiellement un accord pour négocier un accord (voir l'analyse de Perun à ce sujet), a cependant des conséquences très importantes sur la guerre en Ukraine.
Tout d'abord, les prix du pétrole baissent, revenant au niveau de février dernier. Donc les revenus de la Russie baissent. C'est extrêmement important car cela fragilise encore plus l'économie russe, qui ne peut plus compter sur la bouffée d'air financière que lui avait procuré Trump quand il a déclenché sa guerre contre l'Iran fin février. Deuxième effet Kiss Cool: cela évitera une pénurie mondiale sur l'essence (du moins dans l'immédiat) avec toutes les conséquences économiques que ça aurait, notamment pour les pays qui soutiennent l'Ukraine.
Ensuite, même si Trump essaie de faire croire qu'il a "gagné" cette guerre, il est clair que ce sont les Iraniens (enfin, les Gardiens de la Révolution qui tiennent le pays) qui sont les grands vainqueurs. Comme le souligne le professeur Phillips P. O'Brien: "Les États-Unis ont souscrit à un accord qui les place dans une position stratégique bien pire que celle qu'ils occupaient le 27 février 2026 (la veille du début des bombardements). Il ne s'agit pas d'un retour au *status quo ante* : ils instaurent un *statu quo* entièrement nouveau — et bien plus défavorable (pour les États-Unis)."
L'Iran a gagné cette guerre. Contre un état nucléarisé, disposant de bien plus de ressources que lui, et sans pour autant marcher sur Washington. Il leur a suffit de faire en sorte que la guerre soit insupportable pour les USA et leurs alliés. Cet exemple invalide toute la rhétorique des Russes et de leurs collabos qui affirment, à tort, qu'une puissance nucléaire ne peut pas perdre une guerre. Même s'il en a peut-être caressé l'idée, et a publiquement menacé de le faire, Trump n'a pas osé employer l'arme nucléaire contre l'Iran et a préféré la défaite (qu'il présente comme une victoire avec la complicité des médias acquis à sa cause) à l'usage de la bombe H.
Alors certes, on ne peut pas formellement garantir que Poutine fera le même choix. Mais je pense que ce sera le cas:
- car l'usage de la bombe H présente beaucoup d'inconvénients, et guère d'avantages, comme l'expliquait Michel Goya il y a maintenant près de 4 ans
- car quel que soit le résultat objectif de la guerre, la propagande russe le présentera comme une grande victoire russe. Utiliser la bombe est probablement plus risqué pour Poutine que de ne pas l'utiliser
- car après chaque "gros coup" des Ukrainiens (contre-offensives de 2022, attaques du pont de Kertch, opération spiderweb ou plus récemment les attaques aériennes contre Saint-Petersbourg et Moscou), la première réaction de Poutine est de se terrer dans un coin pendant des jours. Puis ses média s'empressent de broder sur le thème "Circulez, il n'y a rien à voir, ce qui vient de se passer ne change rien à nos plans". D'ailleurs, c'est très exactement ce qui se passe en ce moment, malgré les pénuries d'essence en Russie
Les frappes aériennes ukrainiennes déstabilisent la Russie
Le second fait marquant de ce mois de juin a été les très nombreuses attaques aériennes, avec toujours plus de drones.
Selon les autorités ukrainiennes, la Russie a lancé environ 5000 drones et 200 missiles sur l'Ukraine au mois de juin. Un chiffre impressionnant, mais en forte baisse comparé à celui du mois dernier (8000 drones). En fait, les Russes sont retombés au niveau des mois de janvier-février 2026, tandis que les Ukrainiens battent des records (selon les chiffres russes, qui annoncent 10 000 drones ukrainiens "interceptés" ce mois-ci). Et si les bombardements russes ont fait parlé d'eux, c'est pour l'attaque contre la cathédrale de la la Dormition à Kyiv. Une attaque barbare, sans aucun but militaire, mais qui s'attaque au patrimoine culturel ukrainien. Et les pro-poutine prétendent que Poutine défend les Chrétiens, quels imbéciles.
A l'inverse des Russes qui ont escaladés dans l'horreur, les Ukrainiens ont escaladé par leurs nouvelles capacités à frapper encore mieux sur les arrières russes. Ce furent d'abord, début juin, une série d'attaque contre les environs de Saint Peterbourg, détruisant la raffinerie et les dépôts pétroliers des ports pétroliers de la mer Baltique.
Au delà des dégats matériels, ces frappes ont aussi eu un effet symbolique très fort. Ils ont ruiné le "davos russe" de Poutine, les invités internationaux ont pu faire leurs photos avec en arrière plan la fumée noire des dépôts en feu. Les Ukrainiens ont attaqué Kronstadt, la base historique de la flotte russe, et y ont détruit un navire de guerre en cale sèche. Ils ont ensuite attaqué Moscou à plusieurs reprises, en détruisant la raffinerie de Moscou, démontrant ainsi l'inefficacité de la défense aérienne russe.
Et ce ne sont pas que les raffineries de Moscou et Saint Petersbourg qui ont été attaquées. Le "bingo des raffineries russes" est de plus en plus chargé, avec de très nombreuses raffineries russes endommagées ou mises hors service.
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| 40 % des capacités de raffinage russe sont HS (infographie yrouille) |
Ces attaques sur les raffineries ont produit un résultat très visible: les files d'attente interminables aux stations-essence. La montée des prix à la pompe. Ce n'est pas la première fois qu'il y a des pénuries d'essence en Russie, mais c'est la plus grosse depuis très, très longtemps. Quand on voit les Russes manquant d'essence alors que la propagande russe dit depuis des années que c'est l'Europe qui sera à court d’énergie, c'est un renversement assez humiliant pour la Russie. Et au delà de l'humiliation, il faut noter que le manque d'essence paralyse toute l'économie russe. Agriculture, transports, tout devient plus difficile en Russie dès lors que l'essence vient à manquer. Les habitants de la Crimée en savent quelque chose.
En effet, les Ukrainiens frappent bien plus que les seules raffineries: usines d'armement, équipement de communication avec les satellites, chaines d'approvisionnement et surtout ponts, camions-citernes et bateaux qui peuvent servir à ravitailler la Crimée. Comme je l'ai expliqué, c'est une stratégie de long date des Ukrainiens qui visent à faire de la Crimée un gros caillou dans la chaussure de Poutine. Et il n'y a pas que la Crimée qui est la cible de ce "verouillage logistique": tous les territoires occupés le sont. Je conseille d'ailleurs les articles de Donald Hill:
- ravitailler la Crimée
- la guerre contre la logistique russe
- le manque d'eau dans les territoires occupés
- vie et mort du pont de Kertch
L'Ukraine reprend confiance
L'idée que c'est maintenant la Russie qui est en train de perdre la guerre est de plus en plus présente dans les grands média (alors que, jusqu'à peu, ceux-ci disaient majoritairement que c'était l'Ukraine qui perdait). Certains analystes, comme Mike Ryan, donnent des arguments convaincants (voir son analyse en deux parties) et je suis plutôt d'accord avec lui: l'Ukraine a, en ce moment, l'avantage, mais la Russie peut encore réagir et la guerre n'est pas encore gagné pour l'Ukraine.
En revanche, c'est jouissif de constater à quel point tous les pro-russes plus ou moins assumés (Olivier Kempf, Delwin, etc) s'empressent d'expliquer que c'est toujours la Russie qui gagne, que les attaques aériennes ukrainiennes n'ont guère d'effet, que la Crimée n'est pas isolée, que Kostentinivka va bientôt tomber, etc. On dirait du Peskov. S'ils ont besoin de se "rassurer", ce n'est pas sans raison: le narratif russe a besoin de maintenir l'illusion d'une Russie qui "finira forcément par gagner". Or, plus le temps passe, plus les choses semblent compliquées pour Poutine et ses sbires. Les Ukrainiens l'ont bien compris, et en particulier Zelensky. Le président ukrainien est bien conscient de l'évolution du rapport de force, et cela se traduit dans sa communication vis-à-vis de Poutine et Loukachenko.
Il y a eu tout d'abord la lettre ouverte à Poutine, le 4 juin. Un petit bijou savamment écrit pour à la fois dire la vérité, jouer sur les insécurités de Poutine et le menacer à demi-mots, tout en étant formellement une offre de paix censée satisfaire les "pacifistes" et autres idiots utiles qui, à l'Ouest, pensent encore qu'on peut négocier avec Poutine sans l'avoir d'abord vaincu militairement. Comme l'a justement fait remarquer Phillips O'Brien: "La lettre n'a pas été envoyée pour négocier, mais pour humilier. C'était une démonstration de force. Zelensky signifiait par là que les Ukrainiens sont capables de mener eux-mêmes les négociations sans dépendre des États-Unis et que, de surcroît, leurs armes et leur stratégie leur permettent de ravir l'initiative aux Russes."
Puis, le 23 juin, l'ultimatum à Loukachenko. Depuis des mois, l'Ukraine et l'opposition biélorusse envisageait l'hypothèse que la Biélorussie lance une attaque contre l'Ukraine. Certains analystes avaient eux aussi envisagé ce scénario, qui était jugé peu probable. Néanmoins, l'Ukraine notait que la Biélorussie aidait les Russes à lancer leurs attaques de drones contre l'Ukraine. D'où l'ultimatum de Zelensky: "désactivez ces tours de guidages, ou nous le ferons nous-même". Quelques jours plus tard, Loukachenko a cédé. A noter que l'ultimatum était une réponse à des "excuses" exprimées par Loukachenko, qui visiblement craint Zelensky. Il faut dire que l'Ukraine a maintenant une armée bien plus importante que celle de la Biélorussie, et que Loukachenko a peut-être des doutes sur la loyauté de ses troupes. Est-ce que les Ukrainiens ont les moyens de "prendre Minsk en 3 jours" ? Je n'en sais rien. En revanche, je sais que Loukachenko n'a visiblement pas envie de tenter l'expérience.
Pertes russes et ukrainiennes
Pour finir, je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars, avril et mai 2026.
- Artillerie
- moyenne 1ere année: 190/mois
- moyenne 2e année: 650/mois
- moyenne 3e année: 1150/mois
- moyenne 4e année 1150/mois
- 1447 (mars), 1837 (avril), 2040 (mai), 2053 (juin)
- MLRS
- moyenne 1ere année: 40/mois
- moyenne 2e année: 43/mois
- moyenne 3e année: 25/mois
- moyenne 4e année: 27/mois
- 48 (mars), 47 (avril), 63 (mai), 83 (juin)
- DCA
- moyenne 1ere année: 21/mois
- moyenne 2e année: 37/mois
- moyenne 3e année: 30/mois
- moyenne 4e année: 18/mois
- 33 (mars), 18 (avril), 43 (mai), 56 (juin)
- Équipements spéciaux
- moyenne 1ere année: 19/mois
- moyenne 2e année: 114/mois
- moyenne 3e année: 181/mois
- moyenne 4e année: 26/mois
- 30 (mars), 43 (avril), 86 (mai), 143 (juin)
Conclusion
Ensuite, parce que les Russes ont des problèmes sérieux, mais ils peuvent (ou non) les résoudre d'ici quelques semaines à quelques mois. Et même s'ils n'arrivent pas à résoudre leurs problèmes, il est à craindre qu'ils chercheront à créer le même genre de problèmes en Ukraine. La guerre est encore loin d'être finie, et le vainqueur pas encore déterminé. Il nous faut donc intensifier notre soutien à l'Ukraine, jusqu'à la victoire, plutôt que de déblatérer sur un prétendu "tournant" dès que les choses s'améliorent pour les Ukrainiens.
Analyses précédentes
2023
- La prise de Bakhmut
- En attendant la contre-offensive
- Contre-offensive ukrainienne: un bilan mitigé partie 1, partie 2, partie 3
- Bilan fin juillet
- Bilan fin août
- Bilan fin septembre
- Bilan fin octobre
- Bilan fin novembre
- Bilan fin décembre
2024
- Bilan fin janvier
- La chute d'Avdiivka
- Bilan fin février
- Bilan fin mars
- Bilan fin avril
- Bilan fin mai
- Bilan fin juin
- Bilan fin juillet
- Bilan fin août
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2025
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