mercredi 9 septembre 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois d'août 2026

Ce mois d'août a été hélas très ordinaire: les Russes ont continué à bombarder les villes ukrainiennes, profitant du manque de missiles Patriots (causés par la stupide guerre contre l'Iran du traître Trump). Les Ukrainiens, de leur côté, n'ont pas ménagé les raffineries russes ni les entrepôts géants. Le front, une fois de plus, n'a quasiment pas bougé. 


Zones reprises par les Ukrainiens ces derniers mois



Pertes russes et ukrainiennes

Pour commencer, je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin, juillet et août 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars), 1837 (avril), 2040 (mai), 2053 (juin), 2005 (juillet), 1838 (août)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars), 47 (avril), 63 (mai), 83 (juin), 75 (juillet), 103 (août)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars), 18 (avril), 43 (mai), 56 (juin), 70 (juillet), 72 (août)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars), 43 (avril), 86 (mai), 143 (juin), 115 (juillet), 138 (août)
Ces chiffres sont relativement stables par rapport au mois de juin et juillet (qui lui avait vu une forte hausse). Une baisse sensible (10%) des chiffres concernant l'artillerie, par contre les trois autres catégories sont légèrement en hausse. Cela indique probablement que les frappes ukrainiennes, notamment celles du "verrou logistique", restent très nombreuses et efficaces.

Ce mois d'août 2026 n'a pas battu le record pour les pertes matérielles (pour la première fois depuis 6 mois), mais reste très élevé (16 868). Le mois de juillet a vu aussi une légère baisse des pertes humaines (42 050) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson. Parmi les pertes russes notoires: un Tu-95M, plusieurs navires au port de novorossirsk.

Selon Oryx, les Russes ont perdu 136 pièces d'équipement et les Ukrainiens 226. Un ratio et un volume somme toute habituels depuis maintenant plus d'un an, et qui ne favorise pas les Ukrainiens. La question (comme je le dis depuis 1 an) est de savoir si ce ratio reflète les pertes réelles, où si les Ukrainiens restreignent volontairement (OPSEC) la plupart des vidéos de destruction du matériel russe (en particulier l'artillerie, que les Ukrainiens disent détruire en masse mais ne prouvent que très rarement ces destructions). NB: les Ukrainiens ont prouvé, au mois d'août, qu'ils savent respecter l'OPSEC pendant plusieurs mois. Contrairement aux Russes qui ne peuvent pas capturer un village sans faire des photos, il est possible, et même probable, que les Ukrainiens se gardent bien de montrer toutes les pertes qu'ils infligent aux Russes.


La Carte et le Territoire

Une fois n'est pas coutume, je vais parler dans ce bilan mensuel de l'évolution de la "ligne de front", et d'une des carte de ce front les plus célèbre, DeepStateMap, et ce pour deux raisons:
  1. cette carte a révélé début août que les Ukrainiens avaient repris environ 400 km2 dans le sud-est, comme le montre la carte plus haut. NB: cette avancée ukrainienne ne s'est pas produite seulement en août, mais jusqu'à présent les Ukrainiens gardaient le secret
  2. Olivier Kempf, analyste qui "bizarrement" présente toujours la situation des Ukrainiens comme pire que ce qu'elle est réellement, a dit dans son dernier bilan de situation ne plus vouloir utiliser DeepStateMap, car, selon lui, elle n'est plus assez fiable
De fait, il est vrai que par deux fois les auteurs de DeepStateMap a retenu des informations pendant des mois pour brutalement rectifier leur carte (ce mois ci, comme dit plus haut, et en décembre 2025). Ces deux fois, c'était pour couvrir des avancées ukrainiennes. A ma connaissance, jamais un tel phénomène ne s'est produit pour les avancées russes, qui sont régulièrement répertoriées par DeepStateMap. Si Olivier Kempf ne veut plus utiliser DeepStateMap, ce n'est pas, comme il le prétend, par manque de fiabilité, mais plutôt parce que les "analyses" de Kempf, toujours très favorables aux Russes, sont contredites par les cartes de DeepStateMap. Kempf préfère donc casser le thermomètre plutôt que de se remettre en question.

De fait, il existe de très nombreuses cartes qui assurent donner des informations à jour et et qu'il n'y en a pas deux qui sont d'accord sur les tracés.

Par exemple, dans le secteur de Lyman, des chaines russes comme Rybar semblent montrer une contre-attaque ukrainienne réussie. Mais quand on regarde la carte deepstate map au même endroit, les zones où Rybar indique une contre-attaque sont montrées comme ayant toujours été sous contrôle ukrainien.

Donc: est-ce que les Russes ont effectivement réussi à aller plus loin que ce qu'indique DeepStateMap et que les Ukrainiens ont réussi à contre-attaquer au même endroit ? Ou bien est-ce que la carte de Rybar a été fausse pendant des mois ? NB: il y a bien une contre-attaque ukrainienne dans le secteur avec un effondrement local russe. C'est juste que lorsque Rybar en a parlé fin août, c'était pour signaler la perte de territoires que, selon DeepStateMap, les Russes n'ont jamais contrôlés.

Au nord-ouest de Lyman, la différence entre les zones marqués comme grise/contrôlées par les Russes (d'après DeepStateMap) est d'environ 10km sur la partie la plus à l'ouest de la pointe russe. (d'après Rybar). D'autres cartes, comme par exemple "SuyakMap" indiquent une pointe russe  encore plus réduite que DeepStateMap au nord-ouest de Lyman ... mais marque Lyman comme contrôlée par les Russes... LiveMap indique quant à elle une pointe russe qui, si elle n'est pas aussi importante vers l'ouest que celle indiquée par Rybar, pointe vers le sud au point que Lyman paraît au trois-quarts encerclée. La carte d'Andrew Perpetua, celle de Majakovsk ainsi que celle du BlackBirdGroup, sont plutôt d'accord avec celle de DeepStateMap, tandis que celle de uacontrolmap est encore plus favorable aux Ukrainiens. En revanche, celle d' l'ISW est proche de celle de SuryakMap, mais il faut noter que les zones de l'ISW incluent également les zones "revendiquées par les Russes" mais sans que ceux-ci n'apportent la preuve de ces prétendues avancées, et ne représentent donc pas forcément un contrôle du terrain.

Que faut-ils en conclure ? Déjà qu'essayer de savoir quelle est la "bonne" carte est tout simplement un exercice futile. La "zone grise" est tellement étendue que les lignes sont bien moins bien tracées que ce que les cartes laissent voir, surtout avec cette fonction de zoom qui fait croire qu'on peut les tracer au mètre près. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles je ne livre généralement pas à cet exercice. Ensuite, que la carte de DeepStateMap est plutôt dans la moyenne, c'est la carte de Rybar qui a des tracés très distincts de ceux des autres cartes. De fait, l'écart entre toutes ces cartes n'est que de quelques km, ce qui est une précision suffisante pour mesurer l'essoufflement russe et la résistance des Ukrainiens. 

Si Olivier Kempf insiste pour prendre les cartes les plus favorables aux Russes, c'est parce qu'il a besoin que ceux-ci progressent pour "confirmer" ses analyses dans lesquelles il présente la situation des Ukrainiens comme toujours pire qu'elle ne l'est réellement. NB: il y a un an, c'était la "percée" russe de Dobropilla qui avait à l'époque fait couler beaucoup d'encre sur un soit-disant effondrement ukrainien. Un an après, on voit qu'il n'en était rien.

NB: dans le secteur de Lyman, j'ai fait mon analyses avec les cartes telles qu'elles étaient dessinées fin août.  Depuis, il y a eu pas mal de changements sur certaines cartes.

Pour finir sur cette partie, je rappelle ce que j'ai déjà dit à de nombreuses reprises: la guerre ne sera pas gagnée (ou perdue) en raison du contrôle de tel ou telle ville ukrainienne du Donbas, mais en fonction de la capacité à pouvoir tenir et financer la guerre. C'est pourquoi il est beaucoup plus important de regarder, par exemple, quelle est la situation des raffineries russes plutôt que de discuter ad nauseam pour savoir si tel village est contrôlé par les Russes ou les Ukrainiens.



La campagne contre les raffineries russes

Cela fait maintenant un an que les Ukrainiens ont bien repris leurs attaques contre les raffineries russes, ce qu'ils avaient repris/intensifié après le "sommet de la honte" à Anchorage (et oui, ça aussi c'était il y a un an). En juin, les images des interminables files devant les stations-essence russes ont fait le tour du monde. Qu'en est-il maintenant ?

Tout d'abord, même s'il y a moins d'image, les Ukrainiens continuent leurs attaques contre les raffineries russes. Juillet et août ont été les mois des records pour le nombre d'attaques sur les raffineries russes, avec 20 et 21 attaques recensées respectivement aux mois de juillet et août 2026. 

Résultats:

Etat des raffineries russes @yrouille



Mikhail Khodorkovsky, qui a dirigé un géant pétrolier russe avant de se faire écarté par Poutine, pense que l'Ukraine peut infliger plus de dommage à l'industrie pétrolière russe que celle-ci n'est capable de réparations à long terme

Cependant, si la situation est difficile, elle n'est pas encore catastrophique et il faudra que les Ukrainiens maintiennent la pression sur le système énergétique pendant encore des mois pour arriver à un point où la situation deviendrait intenable pour Poutine. Il y a de forte chance que l'Occident ne dispose pas d'autant de temps et craque suite à la fermeture du détroit d'Ormuz. c'est du moins ce que pense Poutine, et c'est pour ça qu'il ne va pas arrêter la guerre, bien au contraire.



Poutine choisi l'escalade, une fois de plus

Face à une situation bloquée sur le front et des attaques ukrainiennes contre l'économie russe qui touchent de plus en plus de villes russes, qu'a choisi Poutine ? Il a choisi l'escalade, comme d'habitude.

Tout d'abord il escalade en Ukraine, augmentant la fréquence et la brutalité des attaques aériennes, et profitant du manque de défenses anti-aériennes ukrainiennes. Son plan est de construire plus de missiles, plus de drones difficiles à intercepter, pour provoquer toujours plus de dégâts.

Ensuite, il escalade dans ces provocations contre les pays de l'OTAN. A ce stade, il faut même mieux parler d'attaques que de provocations. Parmi celles-ci, notons:


C'est dans ce contexte que la mystérieuse visite du directeur de la CIA à Moscou a fait coulé beaucoup d'encre. On ne connait pas la raison de cette visite (ce qui a fait coulé beaucoup d'encre) mais une des hypothèses les plus souvent évoquées est d'avoir délivré un avertissement aux Russes, pour les dissuader d'attaquer un pays de l'OTAN. La dernière fois qu'un directeur de la CIA s'était rendu discrètement à Moscou, c'était en 2021, pour dissuader Poutine d'envahir l'Ukraine. Cela n'a pas été un franc succès. Comme le disait Le Grand Continent il y a quelques mois, il faut se préparer à la guerre qui vient



Analyses précédentes

2023

2024

2025



lundi 31 août 2026

Estimations des pertes russes et ukrainiennes, fin août 2026

Tous les 6 mois depuis la création de ce blog, je fais une estimation des pertes russes et ukrainiennes en utilisant la même méthodologie. Estimations précédentes:

Une fois de plus, je vais suivre la même méthodologie, en commençant par les pertes matérielles puis les pertes humaines. Toutes les estimations que je donne portent sur la période du 24/02/2022 au 25/08/2026, sauf si une autre période est précisée.

A la mémoire des enfants ukrainiens tués par cette guerre 



Les pertes matérielles

Comme précédemment, je m'appuie sur toutes les pertes confirmées par le désormais célèbre site Oryx. Ils ont continué leur travail de titan, et il y a actuellement plus de 35 000 pièces d'équipement considérées comme perdues (détruites, endommagées ou capturées) par les belligérants: 24 035 pour les Russes, 12 018 pour les Ukrainiens au 25/08/2026.
 
Si on regarde l'évolution de ces chiffres depuis le début de la guerre,  on voit que le déséquilibre est surtout durant la 1ere année et que ces 18 derniers mois, le rapport de perte tend à être de moins en moins favorable à l'Ukraine, au point qu'on en est maintenant à un rapport favorable aux Russes en ce qui concerne les pertes matérielles visuellement confirmées:
  • février 2022 - février 2023: 9400 pour les Russes, 3000 pour les Ukrainiens
  • février 2022 - août 2023: +2450 pour les Russes, +1250 pour les Ukrainiens 
  • août 2023 - février 2024: +2700 pour les Russes, +1000 pour les Ukrainiens 
  • février 2024 - août 2024: +2950 pour les Russes, +1100 pour les Ukrainiens 
  • août 2024 - février 2025: +2980 pour les Russes, +1550 pour les Ukrainiens  
  • février 2025 - août 2025: +2080 pour les Russes, +1725 pour les Ukrainiens
  • août 2025 - février 2026: +1550 pour les Russes, +1800 pour les Ukrainiens
  • février 2026 - août 2026: -100 pour les Russes, +575 pour les Ukrainiens
NB: il y a eu en mai-juin 2026 du ménage dans la base de donnée d'Oryx, avec un grand nombre d'entrées supprimées tant pour les Russes que pour les Ukrainiens (notamment quasiment tous les drones, sauf les plus lourds). Ce qui explique le chiffre négatif pour les Russes et le chiffre bien plus faible que d'habitude pour les Ukrainiens

Au total, on en est à un rapport de 2:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles prouvées, conséquence de la nette dégradation du ratio ces 24 derniers mois. Avant, on était à 2,1:1 en février 2026, 2,3:1 en août 2025, 2,6:1 en février 2025, à 2,8:1 d'août 2023 à  août 2024, et la baisse est encore plus marquée comparé à ce qu'il était en février 2023 (3,1:1). Mais pour estimer le rapport réel, il faut bien entendu estimer quelles sont les pertes réelles (dont les pertes documentées ne sont qu'un sous-total) des deux camps. Comme précédemment, je m'appuie sur l'avis des analystes militaires (par exemple le Colonel Michel Goya) qui pensent qu'il faut multiplier les chiffres des pertes documentées par un facteur compris entre 1,3 et 2 pour obtenir les pertes réelles. Cela donne une fourchette de 31 250 à 48 100 équipements lourds perdus par les Russes, et une fourchette de 15 600 à 24 050 pour les Ukrainiens.

Il y a donc probablement un rapport de 1,3:1 à 3,1:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles réelles. Le Colonel Goya estimait (en juillet 2022) que les pertes russes étaient plus documentées que les pertes ukrainiennes (et donc qu'on serait plutôt dans le bas de la fourchette), mais j'ai du mal à croire que c'est encore le cas actuellement, chaque camp publiant un grand nombre de photos/videos. De fait, les Ukrainiens ayant plutôt une bonne OPSEC comparé aux Russes, il est fort possible que le rapport soit désormais plutôt dans le haut de cette fourchette.

Pour finir, je rappelle que ce rapport est aussi une première indication en ce qui concerne les pertes humaines; en effet, pour deux armées équipées sensiblement au même niveau, les pertes humaines et matérielles sont peu ou prou proportionnelles, avec quelques écarts possibles. NB: il est possible que, désormais, l'armée ukrainienne soit bien mieux équipée que l'armée russes (notamment en véhicules blindés légers), et que cela se reflète dans les taux de pertes matérielles.



Les pertes humaines

Je vais surtout me concentrer sur les estimations du nombre de morts, en utilisant les mêmes méthodes que précédemment (où ces méthodes étaient expliquées).



Première méthode: estimation à partir du nombre d'équipement perdus

En suivant cette méthode (où chaque équipement perdu équivaut à 8 morts), et en utilisant mon estimation des pertes matérielles, j'obtiens:

Pour les Russes: de 250 000 à 384 600 morts
Pour les Ukrainiens: de 125 000 à 192 300 morts



Deuxième méthode: en corrigeant les chiffres donnés par les Ukrainiens

Le ministère de la défense ukrainien publie chaque jour un tableau des pertes russes (matérielles et humaines): 1 479 300 Russes éliminés (au 25/08/2026). 

Comme on peut comparer ce qui est déclaré à ce qui est confirmé par Oryx (pour les pertes matérielles), cela donne une estimation de la fiabilité de ces chiffres. Oryx confirme actuellement environ 10% des pertes russes déclarées par le ministère de la défense ukrainien. Il y a 6 mois, ce pourcentage était de 14,5%, et précédemment, on était à 16,5%; 20%, 20% 27%, 35% et 45% (chiffres tous les 6 mois). 

L'écart continue de se creuser donc entre les deux chiffres, au point que ça en devient ridicule.Oryx confirme par mois environ 100 équipements touchés par mois quand les ukrainiens en revendiquent plus de 15 000 sur la même période.

Ce taux de confirmation qui est maintenant quasi-nul montre les limites de la 2eme méthode.

Je pense donc que c'est d'avantage un manque de documentation qu'une baisse de fiabilité des chiffres ukrainiens qui explique cet écart. Mais comme je ne peux pas le prouver formellement, je vais faire les calculs en utilisant ce taux de 14,5%, même si cela conduit à une petite sous-estimation des pertes russes.

L'inverse de 10%, c'est 10; autrement dit, les pertes annoncées par les ukrainiens sont, en moyenne, 10 fois plus élevées que les chiffres Oryx.  Donc, comme les pertes matérielles réelles (équipement) sont de 1,3 à 2 fois celles observées, il suffit de multiplier les chiffres donnés par le ministère ukrainien par 1,3/10 et 2/10 pour avoir les bornes inférieures et supérieures des pertes réelles. En supposant que le même facteur correctif peut être appliqué aux pertes humaines, on obtient:


Pour les Russes: de 192 000 à 300 000 morts
Pour les Ukrainiens: cette méthode ne peut pas être employée.

NB: ces chiffres sont encore inférieurs à ceux des deux estimations précédentes, ce qui montre les limites de la méthode comme précisé plus haut.  Cela ne signifie pas qu'il n'y a eu aucune perte russes en 12 mois, mais que la dégradation du taux de pertes confirmées, principalement du à tout ces véhicules civils qui sont comptés par les Ukrainiens mais pas par oryx, compense l'augmentation des chiffres annoncés par les Ukrainiens. 

En fait, le taux de confirmation est maintenant si bas que cette méthode devient absurde. Comme je l'annonçais il y a 6 mois, il vaut mieux a minima exclure les chiffres des transports non blindés, ce qui donne un taux de confirmation de 25%. On obtiendrait alors de 455k à 700k morts. Et si on prend le chiffre de confirmation des blindés seuls (38%), cela donnerait de 690k à 1060k morts. Je garde ces chiffres en tête  pour voir comment évoluent ces chiffres lors des futures estimations.


Méthode 2 bis: on peut aussi choisir un intervalle plus grand en estimant les pertes réelles entre le pourcentage de pertes confirmées (10%) et 100% du total annoncé par les Ukrainiens. Ce qui donne des pertes russes comprises entre 150 000 et  1 480 000 morts (j'arrondis à la dizaine de milliers)


 

Troisième méthode: évaluation à partir du nombre de Russes recrutés pour faire la guerre

Dans mes deux premières estimations, j'avais utilisé les chiffres de la prétendue "république populaire de Donetsk" (DNR), qui publiait jusqu'à début décembre 2022 des tableaux détaillés de ses pertes, et donnait le chiffre de presque 4000 morts. On pouvait en déduire une estimation des pertes russes totales à cette date (environ 80 000 morts). Cependant, comme le décompte s'est arrêté il y a maintenant plus de 3 ans, je ne pense pas que ça a grand sens d'extrapoler pour essayer d'en déduire les pertes actuelle. J'ai donc abandonné cette méthode depuis longtemps. 
 
Je l'ai remplacée par une autre méthode (assez peu fiable), elle aussi basée sur les déclarations russes. A l'heure actuelle, la Russie a envoyé en Ukraine entre 1,85 et 2,2 million d'hommes selon leurs propres déclarations et/ou déclarations des Ukrainiens:
  • invasion initiale février 2022: ~ 180k 
  • renforts printemps/été 2022 (3e corps, BARS): > 30k
  • prisonniers recrutés par Wagner sept/oct 2022: > 50k
  • mobilisation "partielle" septembre 2022: 300k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2023: 340k (**) - 490k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2024: 360k (**) - 410k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2025: 400k - 440k (***)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2026: 200k - 280k (****)

(*) selon les chiffres russes, donc sujet à caution.

(**) le ministère de la défense britannique, et les services de renseignement ukrainiens, estiment tous deux que la Russie recrute environ 30 000 hommes/mois dans son armée. Il est possible que ce chiffre soit un peu plus bas fin 2024-début 2025.

(***) le 2 juillet 2025, les Russes annonçaient plus de 210k contrats signés pour les 6 premiers mois de 2025, soit 420k annuels. Poutine annonçait 60k nouvelles recrues mensuelles, Zelensky chiffrait les recrues russes mensuelles entre 45k et 47k. Cependant, aucune des deux déclarations (Poutine comme Zelensky) ne semble très fiable Reuters annonçait plus de 422 000 recrutements pour 2025. Je vais donc partir sur cette dernière estimation +-5%.

(****) Divers chiffres varient sur le nombre de recrutement de l'armée russe, que les Ukrainiens estiment inférieur aux pertes mensuelles. Je pars sur une base de 25 000 à 35 000 recrutements par mois, pour avoir une fourchette assez large.

Or, les déclarations russes et estimations récentes montrent que 700 000 soldats russes (environ) sont en Ukraine (j'étais arrivé au chiffre de 450 à 500 000 en avril 2024). Où sont donc passé les (1 850 000 à 2 200 000) - 700 000 = 1 150 000 à 1 500 000 soldats russes qui ne sont plus en Ukraine ? Probablement morts ou blessés. Si on estime qu'il y a un rapport de 2 à 4 blessés pour 1 mort, cela donnerait une estimation comprise entre 230 000 et 500 000 morts russes. La méthode est relativement peu fiable, mais on retrouve le même ordre de grandeur que les autres estimations. 


Quatrième méthode: évaluation à partir du nombre d'officiers russes tués

Autre méthode employée par Xavier Tytelman. Utiliser le nombre d'officiers russes dont la mort en Ukraine a été confirmée (8700). Doubler ce nombre (pour considérer tous ceux dont la mort n'a pas été confirmée). NB: si en 2022, il n'était pas illogique de doubler le nombre de morts confirmés, après 4 ans de guerres les pertes sont mieux documentées. Je vais légèrement modifier la méthodologie en estimant que le nombre réel d'officiers russes tués est dans une fourchette entre 1,3x et 2x le nombre de morts confirmés (même facteur multiplicatif que pour les pertes matérielles). Multiplier ensuite par 30 (d'après Tytelman, même s'il fait une confusion entre "pertes" et "morts" dans son analyse); on obtient alors de 339 300 à 522 000 morts russes.
 
Petite note sur le nombre d'officiers russes tués:
  • fin février 2023, il y avait 2000 cas documentés, soit 1000 / 6 mois
  • fin août 2023, 2700 (+700)
  • fin février 2024, 3600 (+900)
  • fin août 2024, 4600 (+1000)
  • fin février 2025, 5600 (+1000)
  • fin août 2025, 6750 (+1100)
  • fin février 2026, 7800 (+1050)
  • fin août 2026, 8700 (+900)

Au début de la guerre, il y a eu beaucoup d'officiers tués; d'une part à cause de la confusion et des lignes de ravitaillement trop longues lors de l'offensive sur Kyiv; d'autre part car le ratio officier/non officiers était bien plus élevé dans l'armée russe "de métier" et que ceux-ci étaient plus en avant dans les grandes offensives mécanisées. Avec la mobilisation de septembre 2022, les officiers ont eu tendance à plus laisser les simples soldats combattre en première ligne, et le nombre d'officiers tués a chuté. Puis,  avec l'intensification des combats, le chiffre est reparti à la hausse, a atteint son pic mis 2025 avant de redescendre.

 
 

Cinquième méthode: se fier aux estimations faites par les services de renseignement/media

Les estimations des pertes humaines par les services de renseignement occidentaux se font de plus en plus rares dans les média. Cependant, divers journaux  (et responsables politiques) ont pris le relais. Quand une estimation est donné en nombre de morts et blessés (sans préciser explicitement le nombre de morts), je vais considérer que les morts représentent entre 1/5 et 1/3 de ce total (en me basant sur un ratio morts:blessés de 1:2 à 1:4)

En juin 2026, des responsable de l'OTAN ont estimés les pertes russes entre 1,3 et 1,4 millions, dont environ 500 000 morts.

Le 1er juillet 2026, CSIS arrivait à des chiffres très similaires: 1,45 millions de pertes russes, dont environ 450 000 morts. Le même rapport estime les pertes ukrainiennes entre 525 000 et 625 000, dont de 125 000 à 150 000 morts. 

Fin juillet 2026, Zelensky a annoncé que les Russes avaient subi environ 1,6 million de pertes (dont environ 700 000 morts) et les Ukrainiens 450 000 pertes (dont 50 000 morts). Le chiffre pour les Russes est plus élevé que ceux des autres estimations, mais surtout, le nombre de morts ukrainiens est clairement surestimé. Aussi je n'accorde aucune confiance dans ces déclarations. 

UAlosses.org liste actuellement 103418 morts ukrainiens (dont 6597 avant l'invasion à grande échelle), soit 96821 morts. Si on estime que 75% des morts ukrainiens sont listés (chiffre vérifié par Mediazona, même si cette vérification date un peu), cela donne 129 000 morts ukrainiens.

Mediazona/BBC Russia ont, de leur côté, recensé les noms de 241 000 russes tués dans ce conflit, et estiment le nombre total de morts russes entre 438 000 à 536 000 (jusqu'en août 2026). Ce média est maintenant très souvent cité dans les journaux. A noter que Mediazona / BBC Russia révisent toujours à la hausse leurs estimations, en partie parce que la guerre est plus meurtrière, mais surtout parce que leurs premières estimations étaient très en dessous de la réalité.

  • 1re estimation: 47 000 (jusqu'à mai 2023) soit une moyenne de 3 100 morts/mois
  • 2e estimation: 75 000 (jusqu'à décembre 2023) soit une moyenne de 3 750 morts/mois
  • 3e estimation: 120 000 (jusqu'à juin 2024) soit une moyenne de 4 280 morts/mois
  • 4e estimation: 138 500 à 200 000 (jusqu'en janvier 2025) soit une moyenne de 3900 à 5700 morts/mois
  • 5e estimation: 185 000 à 276 500 (jusqu'en juillet 2025) soit une moyenne de 4500 à 6700 morts/mois
  • 6e estimation: 286 000 à 413 500 (jusqu'en février 2026) soit une moyenne de 6000 à 8600 morts/mois
  • 7e estimation: 438 000 à 536 000 (jusqu'en août 2026) soit une moyenne de 8100 à 9900 morts/mois 



Conclusion: environ 2 millions de morts et blessés

Bien que ne coïncidant qu'imparfaitement entre elles, ces différentes estimations donnent un ordre de grandeur des pertes matérielles et humaines: environ 360 000 morts côté russe, environ 150 000 morts côté ukrainien.


En terme de vraisemblance, je dirais qu'à l'heure actuelle (fin août 2026):

Intervalles probables (indice de confiance > 60%)
- les Russes comptent probablement de 300 000 à 460 000 morts
- les Ukrainiens comptent probablement de 125 000 à 175 000 morts


Intervalles très probables (indice de confiance > 95%)
- les Russes comptent très probablement de 240 000 à 550 000 morts
- les Ukrainiens comptent très probablement de 100 000 à 200 000 morts

NB: on ne parle là que des pertes militaires. Côté ukrainien, il faut aussi rajouter les pertes civiles, très importantes. Par exemple, il pourrait y avoir eu 100 000 morts rien qu'à Marioupol. Xavier Tytelman estime qu'il y a eu plus de 200 000 morts civils (ukrainiens) dans les territoires occupés.


Comme je l'ai dit et répété lors des estimations précédentes,  il faut prendre ces chiffres comme un ordre de grandeur plus qu'un chiffre exact. Il y a une grande incertitude, en particulier sur les pertes russes. Je remarque que, pour la première fois, mon estimation des pertes russes est plus basse que celle de Mediazona/BBC Russia et celles des services de renseignement occidentaux.

De fait, pour les 4 premières méthodes, il y a des problèmes dans mes estimations:

  • pour la méthode 1, le faible nombre des pertes russes visuellement confirmée est sans rapport avec leurs pertes humaines, toujours très importantes
  • pour la méthode 2, les annonces ukrainiennes ont bien considérablement augmentés, mais le taux de confirmation a bien baissé, ce qui fait que l'estimation de croit que lentement, et elle a même baissé ces 12 derniers mois
  • pour la méthode 3, j'ai changé de méthode, aussi je ne peux pas faire le suivi des estimations
  • pour la méthode 4, le nombre d'officier russes confirmés comme morts est assez constant (environ 1000 par semestre) depuis 2024, 
  • pour la  méthode 5, ça dépend des estimations; mediazona/BBC Russia était parti de très bas et ont dû réviser à la hausse leur estimation, comme j'en ai parlé plus haut. Au contraire, les renseignements américains étaient partis de plus haut, puis ont cessé d'augmenter les nombres qu'ils donnaient, comme s'ils avaient peur d'admettre qu'il y a eu plus de 100 000 Russes rués.
Donc ces 5 méthodes montrent quelque chose d'à peu près linéaire. Cela va à l'encontre des nombreux témoignages et données montrant que la guerre s'intensifie, ce qui se reflètent dans les autres estimations. C'est pourquoi j'ai hésité à publier ce billet. Cependant, même si mes méthodes sont imparfaites, elles peuvent servir notamment pour le suivi, sur le temps long, de ces estimations.


Il y a deux ans, j'avais indiqué qu'il y avait probablement 1 million de morts et blessés, un chiffre double de ce qu'indiquait Wikipedia à l'époque. Or, il semble malheureusement que j'étais en dessous de la réalité, notamment pour les pertes civiles. A l'heure actuelle, il y a probablement environ  de 2 millions de morts et blessés (voire plus), tous camps confondus (civils + militaires), pour cette guerre inutile qui pourrait s'arrêter à tout moment, dès que la Russie renonce à envahir l'Ukraine et retire ses troupes. Chaque jour qui passe, chaque mort et blessé supplémentaire est une tragédie dont la responsabilité incombe totalement à Vladimir Poutine et à tous ceux qui, en Russie comme ailleurs, le soutiennent et lui permettent de continuer à commettre ses crimes.


mercredi 19 août 2026

Critique de "Ukraine, l'Europe contre la paix?"

Il y a un mois, le Monde Diplomatique ("le Diplo") a publié un article signé par Anatol Lieven, et intitulé "Ukraine, l'Europe contre la paix ?" Cet article (et son titre) reflètent une tendance pro-russe hélas bien présente parmi beaucoup de responsables politiques, journalistes et prétendus experts, et d'autant plus pernicieuse qu'elle se présente comme "neutre", "pour la paix" et autres choses a priori très positives et auxquelles on a envie d'adhérer mais qui sont ici tordues (volontairement ou non) pour servir les intérêts de Poutine.

Les passages en italique sont des citations de l'article.

Qui est vraiment contre la paix ?



L'enlisement du front

L'article part d'un constat qui n'est pas complètement faux d'un certain enlisement du conflit:

L’utilisation combinée de drones, de mines et du renseignement satellitaire a empêché l’armée russe de procéder aux concentrations de forces nécessaires à une percée. En conséquence, le conflit au sol s’est enlisé dans une guerre d’usure où de petits groupes de combattants des deux camps se disputent le contrôle — souvent éphémère — de portions infimes de territoire. Toutefois, les facteurs qui ont enrayé l’avancée russe limitent tout autant la capacité des Ukrainiens à mener une contre-offensive d’envergure.


Ce constat, s'il est en grande partie vrai en ce qui concerne la ligne de front, néglige trois facteurs importants:

  1. en ce qui concerne les frappes à longues distances, il n'y a pas enlisement mais escalade, les deux pays ayant grandement multiplié leurs capacités dans ce domaine ces dernières années.
  2. une guerre à cette échelle, même avec un front figé, représente un fardeau considérable pour les deux pays; l'usure peut faire s'effondrer une des deux armées, il peut en être de même pour l'économie ou le moral. Ou les soutiens extérieurs.
  3. la technologie des drones est en constante évolution, et rien ne dit que que l'un des camps ne va pas finir par prendre l'ascendant (technologique ou industriel) sur l'autre. C'est une situation similaire à la première guerre mondiale, où le front (du moins à l'ouest) était statique du fait de l'inéquation des moyens techniques et des tactiques militaires qui rendaient la défense bien plus facile que l'attaque, mais qui avait fini (en 1918) par déboucher sur une nouvelle guerre de mouvement, rendue possible par l'utilisation de nouvelles armes (blindés, aviations, etc) et de nouvelles tactiques d'assaut

Ces trois points expliquent pourquoi chacun des deux belligérants espère encore obtenir une victoire militaire et que l'autre "craquera" en premier. Mais partons dans l'idée qu'on veuille faire une paix en considérant que l'enlisement actuel peut encore durer longtemps, et demandons-nous, comme le fait l'article du Diplo, comment obtenir une paix durable.



Sophisme de la solution parfaite

L'article commence par affirmer que:

Les Occidentaux qui attendent d’un accord de paix des garanties absolues et permanentes contre toute future agression russe révèlent leur incompréhension des réalités stratégiques. L’histoire ne connaît aucune garantie permanente et, en l’espèce, elle ne pourrait être obtenue qu’au prix de l’anéantissement de l’État russe. Or c’est précisément pour se prémunir contre cette éventualité que Moscou s’est doté d’un immense arsenal nucléaire.

Ce paragraphe est un exemple de sophisme de la solution parfaite: certes, il n'y aura pas de garanties "absolues" et "permanentes", mais ce constat n'est fait que pour rejeter a priori toute demande de garanties pour l'Ukraine, alors que l'enjeu des négociations est justement de lui donner des garanties solides et durables. C'est un intérêt vital pour l'Ukraine, et voir le Diplo s'en contrebalancer d'emblée montre bien qu'ils ne cherchent pas à comprendre les intérêts des uns et des autres. Juste ceux de la Russie. D'ailleurs, dès le chapeau de l'article, ils écrivent: "Retrouver le chemin d’une coexistence en sécurité suppose de comprendre les intérêts de ses ennemis et d’en tenir compte." Les intérêts de ses ennemis (donc des Russes); pas ceux de ses amis, visiblement.

Outre qu'il révèle l'hypocrisie flagrante de l'article, ce paragraphe contient aussi un aveu involontaire car il affirme que cette garantie "ne pourrait être obtenue qu’au prix de l’anéantissement de l’État russe". Il avoue ainsi que le problème, la raison pour laquelle il ne peut y avoir de garantie absolue de non-agression, c'est l'existence même de l’État russe. NB: aucune justification n'est fournie pour étayer cette affirmation, qui mérite d'être nuancée, mais on en reparlera plus tard.



L'Ukraine traitée comme ayant capitulé

L'article affirme ensuite que "la Russie a considérablement revu à la baisse les exigences qu'elle formulait en juin 2024. En matière d'armements, la restriction qui subsisteraient concerneraient les missiles à longues portée capables de frapper son territoire. La Russie n'exige plus non plus, comme préalable à tout accord de paix, le retrait ukrainien des régions de Zaporijia et de Kherson - dont elle revendique l'annexion alors qu'elle ne les occupe que partiellement. Enfin, elle reconnait le droit de l'Ukraine à adhérer à l'Union Européenne."

Notons que la Russie ne fait que revoir à la baisse certaines de ses exigences. Mais l'article ne questionne jamais le bien-fondé de ces exigences, qui sont toutes de nouvelles atteintes à la souveraineté de l'Ukraine.

D'un point de vue du droit et de la morale, la Russie a envahi l'Ukraine, commis une multitude de crime de guerre, et exige encore plus que ce qu'elle occupe illégalement, et le Diplo présente ça comme un signe de bonne volonté ? La Russie n'a aucun droit à la moindre exigence, c'est à elle de faire des concessions. Pas à l'Ukraine. Or, depuis le départ, la Russie n'a jamais proposé la moindre concession. Tant qu'elle n'en proposera pas, cela signifie qu'elle n'est pas prête à négocier sérieusement.

On pourrait rétorquer que ce ne sont pas toujours le droit et la morale qui régissent les guerres et les relations internationales, et qu'il n'est pas rare que le vainqueurs impose ses conditions au vaincu: "Vae Victis" comme disaient les Romains. Et donc que les exigences de la Russie seraient "justifiées", si l'on peut dire, par sa victoire militaire. Mais, le présupposé de l'article, c'est justement que les deux belligérants sont enlisés dans ce conflit que personne ne peut gagner, et donc la Russie ne peut pas être considérée comme le vainqueur. Pire, et même si c'est juste un effet rhétorique, l'article commence par parler d'une victoire ukrainienne: "Kiev a remporté une victoire qui pourrait ouvrir la voie à un accord de paix durable : contre toute attente, le pays est parvenu à contenir l’offensive russe, à conserver le contrôle de 80 % de son territoire, à renforcer son identité nationale et son ancrage occidental, tout en créant les conditions d’une éventuelle adhésion à l’Union européenne" Raison de plus de ne pas laisser la Russie exiger quoi que ce soit.



L'Europe contre la paix ?

L'article déroule ensuite sa thèse centrale, en accusant l'Europe de ne pas vouloir la paix et en présentant toutes ses exigences comme inacceptables: "Une telle concession [un cessez-le-feu préalable aux négociations] reviendrait en effet à sacrifier son [=la Russie] unique moyen de pression dans les négociations." Ceci est factuellement faux: la Russie disposerait objectivement d'un énorme moyen de pression: le territoire qu'elle occupe actuellement en Ukraine et dont elle pourrait chèrement monnayer la libération. C'est juste que Poutine n'entend pas faire la moindre concession dans ce domaine. En passant sous silence ce levier dont dispose la Russie, le Diplo ne fait qu'épouser le point de vue de Poutine.

"un aveu de défaite [pour la Russie]: le déploiement de troupes occidentales en Ukraine et la perspective d'une adhésion ukrainienne à l'Alliance": ni l'un ni l'autre ne seraient un aveu de défaite pour la Russie, mais plutôt un signe de sa puissance militaire. En revanche, ce sont des choses dont Poutine ne veut pas. Sur ce sujet-là aussi, le Diplo épouse les vues de Poutine.

"Si ces conditions [les cinq conditions pour une paix juste et durable, énoncées en juin 2026] sont maintenues, aucun accord de paix ne pourra voir le jour": là encore, le Diplo disqualifie a priori (et sans argument) les conditions, pourtant très minimales, demandées par l'Europe, et fait sienne, une fois de plus, la position de Moscou.

Donc toute cette accusation du Diplo ne repose pas sur une analyse objective, mais simplement sur une escroquerie intellectuelle: celle qui consiste à tenir le point de vue russe pour vérité objective. Mais comme tout cela est enrobé dans une prose pseudo-intellectuelle, ça passe mieux aux yeux d'un lecteur peu averti et qui peut donc être trompé par la rhétorique du journal. Cette rhétorique impose pernicieusement un cadre, celui du point de vue russe, qu'il est interdit de questionné ou simplement d'énoncer comme tel. Et ce cadre limite bien entendu ce qui peut être négocier. Car après avoir posé ces bases (aussi biaisées soit-elles), l'article esquisse ensuite ce que pourrait être un accord de paix "acceptable".



Accorder la victoire à Poutine

L'article donne le ton de l'objectif d'un tel accord de paix: "Il appartient désormais aux dirigeants européens de concevoir des mesures susceptibles de permettre à M. Vladimir Poutine de revendiquer une forme de victoire - aussi illusoire soit-elle - afin de mettre un terme à cette guerre et d'empêcher sa reprise."

Au moins, c'est clair. Et la "forme de victoire" qu'ils proposent n'a rien d'illusoire. Selon le Diplo: "Pour qu'un accord de paix puisse être conclu, la Russie devra renoncer à exiger le retrait des forces ukrainiennes des zones du Donbass encore sous le contrôle de Kiev, car aucun dirigeant ukrainien ne saurait assumer une telle concession. Bruxelles et Kiev devront pour leur part abandonner toute perspective d'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, ainsi que tout déploiement de troupes occidentales sur le sol ukrainien; aucun gouvernement russe ne pourrait y consentir."

Une fois de plus, l'article demande à Poutine de simplement renoncer à certaines de ses exigences, autrement dit de ne pas exiger des choses qu'il ne possède pas et sur lesquelles il n'a aucun droit. L'article ne lui demande pas de concéder quelque chose qu'il possède déjà. En revanche, Bruxelles et Kiev doivent concéder quelque chose qu'ils possèdent déjà : leur faculté de conclure des alliances militaires, donc une partie de leur souveraineté. Excusez du peu. Mais ce "deal", déjà très inéquitable et très favorable aux Russes, n'est pas suffisant pour le Diplo, qui ajoute:

"Pour amener la Russie à renoncer à ses revendications sur l'ensemble du Donbass, l'E3 devrait s'inspirer de la proposition du premier ministre belge Bart De Wever (l'Echo 14 mars 2026) et offrir à Moscou un "deal" prévoyant la normalisation des relations, la reprise des achats d'énergie russe et la levée complète des sanctions économiques, associée d'une clause de réactivation automatique en cas de nouvelle offensive."

Donc le Diplo veut tout concéder à Poutine pour revenir à la situation avant-guerre, tout ça en échange de ... rien du tout en fait . Pas de libération des territoires occupés, pas de paiement d'indemnités de guerre, pas de justice pour les Ukrainiens. Rien. Même pas une promesse de ne pas attaquer à l'avenir. Dans ces conditions, qu'est-ce qui empêchera la Russie de recommencer à attaquer quand bon lui semblera ? La menace de remettre les sanctions actuelles (et qui sont de fait insuffisantes pour empêcher la guerre) ? Poutine va trembler. Et c'est ça que le Diplo considère comme une paix durable ?



Où réside l'intérêt des Ukrainiens et des Européens ?

Car si l'article du Diplo passe beaucoup de temps à insister sur l'importance de considérer les intérêts russes, il n'évoque qu'à peine ce que pourrait être l'intérêt des Ukrainiens, et celui des Européens. Tout juste affirme-t-il: "Un cessez-le-feu durable sans accord de paix serait profondément contraire aux intérêts de l'Ukraine, comme à ceux du continent européen [...] A plus long terme, si M. Donald Trump ou un futur président républicain américain décidait d'annexer le Groenland, l'Europe se retrouverait dans une position extrêmement périlleuse, en étau entre une Amérique ouvertement hostile et la Russie." Notez que c'est l'Amérique qui est décrite ici comme "ouvertement hostile", et non la Russie.

Il faut noter deux choses:

  1. ce n'est pas "à plus long terme": l'Europe est déjà prise en étau entre une Amérique hostile et une Russie belliqueuse
  2. signer un traiter de paix ne changera rien à ce fait. Un traité de paix ne rendra pas la Russie moins dangereuse pour l'Europe ou moins belliqueuse

Et surtout, en quoi tout céder à Poutine protégerait l'Europe des ambitions territoriales de Donald Trump ? Au contraire, si l'Europe cède face à la Russie, elle sera perçue comme faible et cela ne fera que rendre plus probable une invasion du Groenland. Une fois de plus, l'article du Diplo contredit sa propre logique.

Puisque l'article ne décrit pas quel est l'intérêt de l'Europe, je vais tenter de le faire. L'Europe a en effet tout intérêt à rendre sinon impossible, du moins improbable, toute nouvelle attaque russe, que ce soit contre l'Ukraine ou un autre pays. Autrement dit: la question essentielle est celle de la dissuasion. Le Diplo mentionne la dissuasion, et la possibilité que la Russie attaque un pas de l'OTAN, mais c'est pour mieux affirmer qu'il n'y a rien besoin de faire et que les craintes sont injustifiées: "selon les services de renseignement militaire américains, Moscou n'avait ni l'intention ni les moyens de mener une telle offensive"

Naturellement, le Diplo fait du cherry picking, en "oubliant" de mentionner également les très nombreux rapports de divers services de renseignement européens qui montrent au contraire que la Russie a l'intention (et se donne les moyens) de préparer des attaques contre l'Europe. Et le Diplo n'envisage même pas que les Américains (sous Trump) pourraient faire de fausses déclarations pour couvrir les Russes, malgré tous les signes qui montrent que Trump se comporte comme un agent russe.

Poutine militarise les jeunes russes, se prépare à un conflit très long, augmente la production de ses usines d'armement (notamment les missiles et les drones) et veut avoir 200 000 dronistes dans son armée. Sachant que, durant divers exercices avec l'OTAN, de petites unités de dronistes ukrainiens ont suffit pour mettre "hors combat" des brigades mécanisées entières de l'OTAN, on se rend compte que l'OTAN est en ce moment extrêmement vulnérable (car elle n'a pas encore intégré les drones). De même, la capacité d'attaque à longue distance russe est largement supérieure aux défenses anti-aériennes occidentales, trop peu nombreuses et non adaptées pour lutter contre les drones.

Il faut donc prendre la menace russe très au sérieux, et donc veiller à ce que tout traité de paix (et les mesures d'aide à l'Ukraine après ce traité) dissuadent la Russie de continuer ses agressions répétées.




La question de la dissuasion

Pour le Diplo, cette question est déjà réglée, en particulier car ils minimisent la menace russe: "Les éléments de dissuasion contre une future agression russe sont déjà largement en place."

C'est comme on l'a vu, complètement faux. En cas de cessez-le-feu ou de paix en Ukraine, la Russie a tout intérêt à profiter de son avantage (temporaire) en matière de drones et du fait que le traître Trump est à la Maison Blanche pour attaquer les pays baltes ou la Finlande. D'ailleurs, si Poutine n'est pas puni pour son invasion en Ukraine, pourquoi hésiterait-il à recommencer ? Parce qu'il aurait signé un traité de paix ? C'est mal le connaître.

Non, seule la force dissuadera Poutine d'attaquer de nouveau. C'est pour ça que les Européens renforcent leur défense, en particulier la Pologne a fait un effort important. Mais ce ne sera pas suffisant, car leurs équipements sont rendus en grande partie obsolètes par les drones. Et ce n'est pas seulement le matériel: il s'agit aussi des tactiques, de la culture militaire, de ce qu'il est possible de faire ou non; tout a été chamboulé par les drones. Et plus les technologies évoluent (évolution accélérée pour cause de guerre à grande échelle), plus l'écart se creuse entre les armées "dronisées" (Ukraine et Russie) et celles qui ne le son pas.

Pour  combler notre retard, il faudrait envoyer dès à présent des troupes en Ukraine combattre les Russes pour qu'elles puissent acquérir l'expérience nécessaire face à ce nouveau type de guerre. Mais ce n'est pas sûr que ça plaise au Diplo, ni aux opinions publiques, de devoir verser le prix du sang pour acquérir l'expérience nécessaire.

La seconde option ne va pas plaire non plus au Diplo: c'est celle de l'intégration de l'Ukraine à l'OTAN (ou à l'alliance qui succédera à l'OTAN, vu que les USA de Trump semblent vouloir tuer l'OTAN). L'Europe a besoin de l'Ukraine autant (voire plus) que l'Ukraine n'a besoin de l'Europe.

La troisième option est de nucléariser tous les états frontaliers de la Russie. Le Diplo hurlerait aussitôt au scandale.

En tous cas, une chose est sure: ce que propose le Diplo dans son article (pas de troupes occidentales en Ukraine, pas de réarmement, pas d'alliance avec l'Ukraine) est tout le contraire de la dissuasion. Pourtant, ils ont bien identifié le problème. Ils veulent juste surtout ne pas le résoudre.


L’État russe, une menace pour la paix ?

Le moment où ils sont les plus lucides, c'est paradoxalement dans ce paragraphe: "Certains soutiennent qu'il est inutile de rechercher un accord de paix, qu'on ne peut pas faire confiance à la Russie et qu'elle finira, tôt ou tard, par revenir à l'offensive. Mais, là encore, cela revient à dire que la sécurité de l'Ukraine passe uniquement par la destruction de l’État russe."

Effectivement, la sécurité de l'Ukraine (et plus généralement, de toute l'Europe) passe uniquement par la destruction non pas de l’État russe mais de l'impérialisme russe. Tant que le gouvernement russe pensera qu'il a le "droit" et qu'il a les moyens de déstabiliser ses voisins par des actions clandestines et/ou de les envahir militairement, il n'y aura pas de paix durable.

Certes, certains soutiennent que l'impérialisme est consubstantiel à l’État russe, mais je doute que cette thèse soit celle défendue par Anatol Lieven (l'auteur de l'article). Non, lui cherche juste à faire peur avec le nucléaire russe. En faisant croire que la condition minimale pour une paix durable est la destruction de l’État russe (destruction qui, comme le sous-entend l'article, est impossible sans une guerre nucléaire), il écarte ces conditions pourtant très raisonnables. Personne ne cherche à détruire l’État russe. On veut juste que la Russie arrête d'envahir ses voisins et retire ses troupes des pays qu'elle occupe actuellement (et dont elle a reconnu les frontières à plusieurs reprises, avant de violer les traités signés).


Conclusion

Sans surprise, l'analyse de l'article du Diplo révèle:

  • un fort biais pro-russe, qui impose un cadre favorable à Poutine, écartant a priori toutes les solutions qui ne plaisent pas au maître du Kremlin
  • des erreurs de raisonnement grossières, où l'Ukraine est à la fois présentée comme invaincue mais traité dans le "plan de paix" comme ayant capitulé 
  • un plaidoyer pathétique autant qu'illogique sur le thème "il faut laisser Poutine gagner sinon c'est la 3e guerre mondiale", alors même que cela va à l'encontre des intérêts de l'Europe

Il est typique de tous ces "idiots utiles" qui souhaitent (secrètement ou non) une victoire russe, sans plus de raison que de voir une "défaite de l'occident", et accusent l'Europe et l'Ukraine de "ne pas vouloir la paix" quand ils refusent la soumission à la Russie, plutôt que de blâmer l'agresseur.

mardi 4 août 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de juillet 2026

Ce mois-ci, la principale nouvelle est la libération de Kostiantynivka par la vaillante armée russe qui a fait s'effondrer le front ukrainien... Non, je plaisante. Ça, c'est ce que racontent les poutinistes les plus délirants. En vérité, l'annonce de la prise de la ville, faite par les Russes le 3 juillet, est prématurée. Il est vrai que les Russes contrôlent une partie de la ville (le reste étant dans une large "zone grise") et que Kostiantynivka finira par tomber, mais la vitesse de progression des Russes est tellement lente que cela n'aura au final aucune importance quand les Russes finiront par contrôler cette ville désormais réduite à un tas de ruines. Tout comme les captures de Bakhmut, Avdiivka ou même Pokrovsk n'avaient guère changé à la situation stratégique.

Donc le résumé  de ce mois de juillet 2026 est que le front a très peu bougé (une fois de plus) et que c'est ailleurs que se sont déroulés les principaux événements.

Au menu ce mois-ci: baies sauvages grillées, accompagnées de leur sauce aux larmes russes



Pertes russes et ukrainiennes

Pour commencer, je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin et juillet 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars), 1837 (avril), 2040 (mai), 2053 (juin), 2005 (juillet)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars), 47 (avril), 63 (mai), 83 (juin), 75 (juillet)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars), 18 (avril), 43 (mai), 56 (juin), 70 (juillet)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars), 43 (avril), 86 (mai), 143 (juin), 115 (juillet)
Ces chiffres sont stables par rapport au mois de juin (qui lui avait vu une forte hausse). Un peu plus de matériel anti-aérien, par contre les trois autres catégories sont légèrement en baisse. Cela indique probablement que les frappes ukrainiennes, notamment celles du "verrou logistique") restent très nombreuses et efficaces.

Ce mois de juillet 2026 est, une fois de plus le mois record pour les pertes matérielles  (16 868), et même si cette fois-ci la hausse est bien plus légère, on en est donc à 5 mois de hausses consécutives et de records à chaque fois battus. Le mois de juillet a vu aussi une légère hausse des pertes humaines (42 600) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson

Selon Oryx, les Russes ont perdu 213 pièces d'équipement et les Ukrainiens 197. Un ratio et un volume somme toute habituels depuis maintenant plus d'un an, et qui ne favorise pas les Ukrainiens. La question (comme je le dis depuis 1 an) est de savoir si ce ratio reflète les pertes réelles, où si les Ukrainiens restreignent volontairement (OPSEC) la plupart des vidéos de destruction du matériel russe (en particulier l'artillerie, que les Ukrainiens disent détruire en masse mais ne prouvent que très rarement ces destructions). 

Parmi les pertes russes notables, notons la destruction de colonnes blindées utilisant le tout nouveau T72B3A (la protection anti-drone n'a pas bien marché). Les forces aériennes russes ont également subies des pertes, avec un Su-35 abattu par un F16,  le crash d'un Su-57 et la destruction au sol d'un Tu-95M.



Campagne d'attaques aériennes

Ce mois-ci, les Russes ont lancé plus de 4000 drones et 370 missiles. Il faut noter que les "grosses attaques" (plus de 300 drones et missiles / nuit) sont moins nombreuses, avec seulement 3 attaques de ce type au mois de juillet. Le nombre d'attaque par drones Shahed est en baisse pour le second mois consécutif. Difficile d'interpréter cette baisse. Est-ce un problème de production côté russe ? Ou bien ils les accumulent pour frapper l'Ukraine ou une autre cible comme un pays de l'OTAN ?

Parmi les nombreuses cibles frappées par les Russes, en plus des classiques quartiers résidentiels, il y a aussi, régulièrement, des entrepôts Nova Posta qui sont touchés. Et ce mois-ci, les Ukrainiens ont répliqué, et ça a fait mal.


Entrepôt  Wildberries en flamme, à Moscou

Les attaques ukrainiennes contre les entrepôts Wilberries (entreprise considérée comme le "Amazon russe") ont non seulement produit des images spectaculaires, généré des dizaines de vidéos d'influenceurs russes pleurant sur la mort de leur commerce, mais surtout visent une entreprise qui soutient la logistique de l'armée russe, vend des articles militaires et qui compte pour 3% du PIB russe. Ce dernier chiffre ne signifie pas que Wildberries, a elle seule, représente 3% du PIB russe, mais que le commerce qui passe par ses entrepôts (Wildberries, tout comme Amazon, est aussi une plateforme permettant à un grand nombre de petites entreprises de vendre en ligne) représente 3% de ce PIB.

En seulement 15 jours, les Ukrainiens ont réussi à brûler (totalement ou partiellement) la plupart des 20 plus grands dépôts Wildberries, et plusieurs entrepôts de taille plus modeste. Ce qui a donné l'idée à certains de créer un nouveau loto pour ces Wildberrries. L'entreprise essaie des solutions d'urgence, comme demander une aide de l'état russe et la relocalisation de ses entrepôts au Khazakstan. Et tout indique que ces attaques vont se poursuivre, car elles réussissent. Ces attaques sont efficaces pour trois raisons:

1) ces entrepôts géants crament vraiment bien, encore mieux que les raffineries et dépôts pétroliers, il suffit de quelques drones pour transformer un entrepôt géant en un immense brasier. Ce sont des cibles faciles et vulnérables

2) ce qui brûle vaut cher. Les Russes estiment la valeur des marchandises détruites à  500 milliards de roubles (5 milliards d'euros) jusqu'à présent. Sans compter le coût de reconstruction des sites.

3) Wildberries est une entreprise très endettée (830 milliards de roubles / 9 milliards d'euros), qui fonctionnait sur un principe de gros volumes / faibles marges; elle ne peut donc pas encaisser de telles pertes et va devoir faire faillite, sauf intervention directe de l'état russe. Et cela affaiblit donc le système bancaire et l'état russe, comme l'espère le directeur de Firepoint.

L'Ukraine a donc trouvé un autre point faible de l'économie russe et et appuie là où ça fait mal. Mais je doute qu'en soit, cette campagne contre Wildberries suffise. Il faut qu'ils continuent aussi leurs attaques sur les usines, et surtout la logistique russe. Et heureusement, c'est ce qu'ils font.

En particulier, les Ukrainiens ont trouvé de nouvelles cibles ce mois-ci: les bateaux russes en mer d'Azov et en Mer Noire. En particulier les pétroliers, mais d'autres types de bateaux ont été attaqués aussi. Plus de 200, selon les chiffres ukrainiens. NB: ces bateaux ne sont pas coulés, juste rendus HS, généralement en frappant leur passerelle.

Face à ces succès ukrainiens, la Russie a répondu à la manière russe: pas en protégeant ses navires (elle en est incapable) mais en suspendant leur trafic maritime et en attaquant ceux qui vont à Odessa. Elle a employé plusieurs missiles de croisière pour attaquer des navires allant vers (ou venant de) l'Ukraine, dont un attaqué dans les eaux territoriales roumaines. Quelle a été la réaction de l'OTAN ? Comme d'habitude, l'OTAN a fait l'autruche. Le 31 juillet, un missile russe Kh-101 est même arrivé jusqu'en Pologne, parcourant près de 100km et explosant dans un champ vide. Et quelle a été la réaction des Européens face à ce test russe ? Une vague déclaration. La Russie a toutes les raisons de continuer l'escalade, tant que les Européens ne réagissent pas.



Changements à la tête de l'armée Ukrainienne

L'autre grand événement du mois de juillet a été les changements qui ont eu lieu a sein du gouvernement et du haut-commandement ukrainien. Ces événements ont été largment couverts par les médias, donc je n'en ferai qu'un résumé très succinct. Le 12 juillet, à la surprise générale, Zelensky annonce un remaniement du gouvernement. La première ministre dégagée ne semblaient pas être au courant. Mais c'est surtout le surlendemain que les choses ont pris un mauvais tournant, avec Zelensky qui vire le ministre de la défense Fedorov. Fedorov, un jeune ministre très porté sur la technologie et qui misait beaucoup sur les drones, ne se laisse pas faire, et accuse Sirsky, le général-en-chef de l'armée ukrainienne. Des manifestations de soutien à Fedorov, et hostiles à Sirsky ont eu lieu dans de nombreuses villes ukrainiennes. Quelques jours plus tard, Zelensky vire Sirsky mais ne propose pas à Fedorov de redevenir ministre de la défense (et Fedorov n'accepte aucun autre poste proposé). Ce que va devenir Fedorov est incertain. Depuis, de plus en plus de personnes parlent des problèmes causés par le "style de commandement" de Sirsky et de ce qui se passaient dans les "régiments d'assaut" que Sirsky privilégiait et contrôlait tout particulièrement.

En avril 2025, j'avais écrit:

Je pense qu'à plus ou moins long terme, Sirsky devra être remplacé. Quelles que soient ses qualités et ses défauts personnels, trop d'erreurs ont été commises sous sa responsabilité directe. Plusieurs personnes, dont Bohdan Krotevych, réclament déjà sa démission.

Il a donc fallu plus d'un an pour que cela se réalise. Je suis partagé entre la satisfaction que Sirsky a enfin été viré, et l'amertume que cette décision a pris si longtemps. Les problèmes du haut-commandement ukrainien ne vont pas être tous réglés du jour au lendemain, mais il y a de grandes chances pour que le nouveau général en chef, Mikhaelo Drapaty, prenne de bonnes décisions, si on en croit ses résultats précédents et ses premières décisions

Quelques remarques sur cette séquence politico-militaire, qui n'est pas tout à fait finie:
  • Les généraux Mikhaelo Drapaty (commandant-en-chef), Ihor Skybyuk (chef d'état-major) et Ievheni Khmara (ministre de la défense par intérim) qui sont maintenant aux commandes, sont tous les trois des hommes qui ont fait leur preuves (et l'essentiel de leur carrière militaire) en commandant directement des troupes et en menant des opérations depuis l'invasion russe de 2014. Ils n'ont pas, contrairement à la génération précédente, atteint un grade d'officier supérieur en temps de paix. 
  • L'an dernier, il y a eu une séquence similaire (quoique plus longue) concernant la lutte anti-corruption: Zelensky avait tenté de restreindre l'indépendance des organismes anti-corruption, le peuple ukrainien avait manifesté et au final Zelensky avait fait marche arrière et Yermak, son puissant chef de cabinet, avait dû démissionner pour être remplacé par Boudanov, plus jeune et surtout plus compétent

Au final, les décisions de Zelensky objectivement mauvaises sont annulées et quelqu'un de néfaste perd de son pouvoir de nuisance: l'Ukraine bénéficie grandement du résultat. De là à imaginer que c'était le résultat voulu par Zelensky depuis le départ... En plus d'être l'héritier de Churchill, Zelensky serait-il aussi celui de Machiavel ? On ne le saura qu'une fois la guerre terminée.



Pendant ce temps, sur la terre plate...

Le mois dernier, j'avais expliqué en quoi le "Memorendum of Understanding" représentait une défaite pour Trump et une victoire pour l'Iran. J'étais loin d'être le seul à partager cet avis et, même l'agent orange a fini par s'en rendre compte. C'est pourquoi il a déclaré l'accord caduque, puis a bombardé de nouveau l'Iran (et a menacé sur les réseaux sociaux de commettre pétaure de crimes de guerre). L'Iran a répliqué et, 13 jours plus tard, les USA ont de nouveau déclaré une "pause" (faute de munition). 

Conséquences: remontée des prix du pétrole, gaspillage de missiles Patriots (qui commencent à se faire très rares) pour au final revenir au même blocage qu'il y a deux mois. Poutine peut se frotter les mains face à ce suicide de la puissance américaine (ou à ce sabotage délibéré par l'agent Krasnov). Car comme l'analyse Phillips P. O'Brien, cette reprise des hostilités n'a fait qu'affaiblir encore plus la position américaine, avec Trump qui est piégé et la guerre qui menace de s'étendre. De fait, l'Iran joue avec Trump qui, telle une mouche prise dans une toile d'araignée, se condamne un peu plus à chaque mouvement qu'il fait.

Concernant la guerre en Ukraine, Lindsay Graham, qui se disait ami de l'Ukraine mais soutenait uniquement Trump, est mort. Les sénateurs américains ont alors voté une loi de soutien à l'Ukraine (défendue par Graham de son vivant). Mais comme cette loi ne fait que donner à Trump le pouvoir de sanctionner la Russie, sans aucune obligation de le faire, ça ne changera rien. Car Trump déteste toujours l'Ukraine et adore Poutine.

Bien entendu, les journaux disent au contraire que Trump adore maintenant l'Ukraine et Zelensky, car:

  • il leur a promis une license pour construire des Patriots (en fait non)
  • Laura Loomer et Tim Pool, deux influenceurs MAGA qui pendant des années ont abreuvé l'Ukraine d'injures, ont admis leur "erreur" et dénoncent maintenant la propagande russe

Mais loin des déclarations et des média, Trump et ses sbires s'affairent pour ne surtout rien donner à l'Ukraine. Ainsi, on a appris que l'aide de 400 millions votée par le parlement américain en 2025 ne sera pas totalement utilisée avant 2029. Quand Biden donnait 400 millions par mois, c'était juste pour couvrir le consommable. Quand Trump donne 400 millions, c'est tout ce dont les Ukrainiens doivent se contenter pendant 4 ans.



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2024

2025

Guerre en Ukraine: bilan du mois d'août 2026

Ce mois d'août a été hélas très ordinaire: les Russes ont continué à bombarder les villes ukrainiennes, profitant du manque de missiles ...