vendredi 12 juin 2026

Crimée, châtiments

De tous les territoires ukrainiens occupés par les Russes, la Crimée a une place à part. C'est le premier territoire attaqué et envahi par la Russie. Le premier à être annexé illégalement par la Russie, et ce dès 2014 (annexion non reconnue à l'international, même par des alliés de la Russie).  C'est aussi le territoire qui n'avait voté qu'à une faible majorité pour l'indépendance ukrainienne en 1991. Et si on remonte plus loin dans le temps, Staline a déporté les tatars originaires de la Crimée, remplacés par des Russes ethniques ce qui explique pourquoi ceux-ci sont si nombreux en Crimée comparé au reste de l'Ukraine. C'est un territoire touristique important pour les Russes (on dit souvent que c'est leur équivalent de la côte d'azur) et Sébastopol est ce fameux "port dans une mer chaude" tant désiré par les Tsars russes au XIXe siècle. 

Après l'annexion illégale de 2014, Poutine a fait construire le pont de Kertch pour la relier physiquement au territoire russe. Il a aussi accordé le statut de "métropole" à Sébastopol, un statut qui n'existe que pour deux autres villes: Moscou et Saint-Petersbourg. Tout cela souligne l'importance politique de la Crimée aux yeux de Poutine. La Crimée est aussi importante militairement. Dans cette guerre à grande échelle, elle sert de base logistique et c'est également de Crimée que sont parties les troupes russes ayant eu le plus de succès, prenant rapidement Kherson et poussant même jusqu'à Mikholaiv, avant d'être repoussés sur la rive sud du Dnipro à l'automne 2022. Avec sa position centrale sur la Mer Noire, la Crimée semblait être un atout pour Poutine dans sa guerre contre l'Ukraine.

Et pourtant, c'est loin d'être le cas. C'est même, pour des raisons que nous allons voir, une de ses principales faiblesses.

Explosions sur la base aérienne de Saki, août 2022, vue de la plage (c)AFP



Géographie et démographie

La Crimée est une péninsule relativement grande (27 000 km2, soit la taille de la Bretagne), habitée par 2,4 millions d'habitants, les deux-tiers étant ethniquement russes. Il faut d'ailleurs noter que la population a légèrement augmenté depuis 2014, le régime de Poutine encourageant les Russes ethniques à s'établir dans la région dans une forme de nouvelle colonisation. 

C'est une région plate (avec quelques montagnes sur la côte sud) et dont le climat est comparable à celui de la Méditerranée. Ce qui signifie que la Crimée n'est alimentée par aucun cours d'eau externe, ce qui, combiné au climat assez chaud, peut engendrer de graves sécheresses. C'est pourquoi l'URSS avait construit un canal détournant une partie de l'eau du Dniepro pour alimenter la péninsule. Or ce canal partait de la retenue d'eau du barrage de Nova Kakhovka, que les Russes ont fait sauté en juin 2023, rendant le canal inopérant. Si la Crimée a suffisamment d'eau pour ses habitants, en revanche, pour l'agriculture, c'est plus problématique. La production agricole est en déclin et la région est loin d'être auto-suffisante pour la nourriture.

La région est quasiment une île, seul un étroit isthme de 4km de large (et une poignées de ponts routiers et ferroviaires) la reliant au continent. Trois routes majeures seulement permettent la circulation routière, dont deux passant par des ponts. Géographiquement, c'est donc un territoire qui n'a qu'un nombre très restreints de points d'accès et qui doit importer une grande partie de sa nourriture et la totalité de son carburant

La Crimée est aussi une région touristique, ce qui fait que son économie dépend fortement de l'afflux de touristes venus de Russie, les autres nationalités désertant la Crimée comme destination de vacances depuis 2022, ce qui avait déjà porté un coup à l'économie de la région.

Par sa géographie, sa démographie et son économie, la Crimée est donc une région politiquement très importante pour Vladimir Poutine mais isolée et très dépendante du reste de la Russie pour tout: nourriture, essence, finances, etc. La combinaison idéale pour essayer de la "prendre en otage" en mettant en oeuvre une campagne militaire visant à affaiblir les défenses et isoler cette région.



La bataille de la Mer Noire

Souvenons-nous, au tout début de la guerre, la question n'était pas de savoir si la Mer Noire allait être disputée (l'Ukraine n'ayant aucun navire de guerre opérationnel), c'était de savoir si les Russes allaient débarquer à Odessa, après avoir pris possession de "L'île au serpent". Deux mois plus tard, le navire amiral Moskva était coulé par les Ukrainiens grâce à leurs missiles Neptune. En juin 2022, les Russes étaient chassés de l’île aux serpents, après y avoir des pertes assez importantes pour une si petite île. Les Russes n'osaient plus s'aventurer dans l'ouest de la Mer Noire.

Six mois plus tard, les drones maritimes ukrainiens commencèrent à harceler les navires russes, pénétrant même dans le port de Sébastopol. En plus des attaques par drones maritimes, l'Ukraine a aussi pris d'assaut des plateformes pétrolières à l'ouest de la Crimée, qui servaient notamment aux Russes pour y installer des radars. Et surtout, à l'automne 2023, ils ont pu, grâce à des missiles SCALP-EG, pulvériser le QG de la flotte de la Ner Noire, transformant son commandant (Viktor Sokolov) en fantôme. Littéralement: ce criminel de guerre, que les Ukrainiens affirment avoir tué tandis que les Russes disent toujours en vie, n'a plus jamais été vu depuis cette date, et a été remplacé en avril 2024. 

Grâce à ces missiles, ils ont aussi pu détruire un sous-marin et plusieurs navires à quai ou en cale sèche. Si bien que la Russie a alors retiré ses navires les plus importants de Sébastopol pour les mettre à l'abri à Novorossysk, et ne laissant opérer ces navires que très loin des côtes ukrainienne. Et même ces mesures se révélèrent insuffisantes face aux progrès des Ukrainiens.

La flotte de la Mer Noire, enfin ce qu'il en reste 

J'avoue que je me suis demandé, il y a 2 ans, pourquoi les Ukrainiens mettaient tant d'efforts à développer leurs drones maritimes alors qu'ils avaient déjà neutralisé la flotte de la Mer Noire et sécurisé un corridor pour exporter leur blé. Depuis, j'ai compris leur stratégie, et elle est brillante. Car en développant leurs capacités maritimes, avec toute une variété de drones comme ceux capables de lancer des drones FPV, des missiles anti-aériens ou encore les drones sous-marins, ils se sont donnés les moyens pour frapper au delà de la Crimée, pourchassant la flotte russe jusqu'à son port-refuge de Novorossysk et permettant d'établi informellement un "siège de la Crimée". 

Ainsi, l'Ukraine a particulièrement visé les "navires de débarquements" (en fait des cargos militaires) qui peuvent servir à la logistique. D'après la page wikipedia, en 2021 la flotte de la Mer Noire comptait 68 navires militaires, dont 13 navires de débarquement. Sur ces 68 navires, Wikipédia considère que 15 de ces navires ont été coulés ou définitivement mis hors-service, soit 22%. Mais parmi les navires de débarquement, ce sont 9 sur 13, soit 70%, qui ont été mis hors service. Je pense que ce n'est pas un hasard: ils ont visés spécifiquement ces navires, leur accordant la priorité par rapport à d'autres comme les corvettes et frégates lance-missiles. NB: il est possible (et même probable) que Wikipedia ne liste pas toutes les pertes russes. Les Ukrainiens ont aussi gravement endommagé le seul navire de renseignements (Le Ivan Kurs) construit après la fin de la guerre froide.

Une autre opération que l'on oublie parfois est l'assaut (ou plutôt les assauts) des forces spéciales ukrainiennes sur les plateformes gazières à l'ouest de la Crimée. Ces assauts, parfois critiqués comme inutiles et/ou coûteux en hommes, ont permis à l'Ukraine de prendre le contrôle, ou du moins de neutraliser ces structures sur lesquelles les Russes avaient posé des radars. 

Cette campagne contre la flotte de la Mer Noire a fait bien plus que protéger Odessa: il y a eu un effort systématique pour les aveugler et détruire les navires militaires pouvant aider la logistique. L'importance de cette bataille est souvent passée sous les radars médiatiques car, contrairement aux batailles terrestres, il n'y a pas de "lignes qui bougent sur les cartes". C'est plus difficile à visualiser, une domination des drones sur la mer noire. Mais d'autant plus efficace militairement. 



La vulnérabilité de la Crimée face aux attaques aériennes

Cette campagne maritime a en effet accentué la vulnérabilité de la Crimée face aux attaques aériennes. 

Le 10 août 2022, de fortes explosions retentissent sur la base aérienne de Saki, surprenant les touristes qui se baignaient non loin de là (cf photo d'illustration en début de ce billet). Ce jour là, les Ukrainiens ont lancé des missiles, détruisant ou endommageant au sol 10 avions, et faisant de la Crimée une zone de guerre. Et cette attaque n'était que la première d'une très longue série.

Depuis 2022, les Ukrainiens ont attaqué les cibles militaires russes à de très nombreuses reprises, ciblant en particulier les moyens de défenses anti-aérienne en plus des avions et bateaux encore présents en Crimée. Ces attaques sont d'autant plus réussies qu'il s'agit d'une campagne méticuleuse. Ces succès sont dus à de nombreux facteurs, mais l'un des principaux facteur est la vulnérabilité face aux attaques aériennes.




lignes de défenses anti-aériennes (c) Donald Hill

Cette vulnérabilité vient d'abord de sa géographie: elle est entourée d'eau. Le fait que les Russes ne peuvent pas détecter ce qui vient de la mer, et/ou que des drones maritimes peuvent s'approcher des côtes et lancer des drones FPV capables de frapper à 5-10 km des côtes pour chasser les radars et SAM russes est un gros problème pour leur défense anti-aérienne, et les Ukrainiens en profitent pleinement. En fait, c'est comme si la côte ouest était une "ligne de front", et qu'il faut donc calculer la distance à jusqu'où les drones peuvent passer par rapport à la distance à la côté (du moins sur la partie ouest et sud de la Crimée). Quand à la partie au nord de la Crimée (Oblast de Kherson), c'est suffisamment proche de la ligne de front pour que les Ukrainiens puissent détruire à coup de HIMARs ou de drones à moyenne portée toute cible russe "intéressante". Comme le montre la carte ci-dessus, le fait que les drones Bayraktar opèrent de nouveau près de Kherson signifie que les Russes n'ont plus de défense aérienne efficace dans le secteur. Du point de vue de la guerre aérienne, la Crimée est assiégée, et sans profondeur pour voir venir (et intercepter) les drones et missiles ukrainiens.

Ce problème est d'autant plus grave pour les Russes que la Crimée est justement un des territoires que les Occidentaux peuvent le mieux surveiller avec leurs AWACS et drones Reapers MQ-9 qui patrouillent au dessus de la Mer Noire. Bien entendu, on ne sait pas s'ils partagent ces renseignements avec les Ukrainiens, mais c'est dans le domaine du possible. Voire même du probable. Et quand les Russes ont essayé de faire de même, ils ont perdu coup sur coup deux de leurs avions-radars A-50U début 2024. Depuis, ils ne risquent plus les rares exemplaires qui leur restent.

C'est pourquoi les Ukrainiens publient régulièrement des vidéos montrant des destructions des de systèmes anti-aériens russes en Crimée. C'est même de plus en plus fréquent ces derniers mois.  Ce qui accroît la vulnérabilité de la presqu'île (et de la Russie) face aux drones Ukrainiens. Car une fois que les Ukrainiens ont détruit ou du moins neutralisé la défense aérienne russe, ils peuvent détruire les lignes logistiques menant à la Crimée. Et c'est ce qu'il font, depuis maintenant près de 4 ans.



Attaques sur le pont de Kertch

En théorie, le ravitaillement de la Crimée ne devrait pas poser de problème. En effet, les Russes avaient construit, de 2016 à 2019, le "Pont de Crimée" reliant la Crimée à la Russie. Long de 18 km, ce pont est à la fois un pont autoroutier (2x2 voies) et un pont ferroviaire (2 voies), largement suffisant pour faire transiter toutes les marchandises dont la Crimée (et surtout l'armée russe en Crimée) a besoin. Et ce pont est hors de portée des Ukrainiens. Du moins c'est ce que les Russes pensaient.

Le 8 octobre 2022, les Ukrainiens réussissent un coup de maître. Ils font exploser un camion bourré d'explosif à proximité d'un train (transportant de l'essence) qui était arrêté sur le pont à ce moment-là. Résultat: une partie du tablier du pont autoroutier saute, et le train s'enflamme et brûle pendant des heures. Les Russes assurent que tout va bien, et rouvrent le pont à la circulation pour quelques photos de propagande. Mais en faisant bien attention de rouler très lentement, et avec une charge bien moindre que ce qui circulait habituellement. De fait, la structure du pont ferroviaire a probablement eu du mal à supporter l'incendie. Les métaux s'échauffent, perdent de leur rigidité, et les déformations fragilisent la structure de manière permanente. Et ce ne sont pas les réparations Potemkine, faites à la va-vite pour donner l'illusion de la normalité, qui vont résoudre les problèmes de structure.

En 2025, les Ukrainiens réussissent une fois de plus une attaque contre le pont de Crimée, en faisant sauter 1 tonne de TNT (selon les chiffres donnés par les Ukrainiens) à la base d'un des piliers du pont. Les dégâts ne sont peut-être pas spectaculaire, visuellement parlant, mais ils sont structurels et difficile à réparer. Depuis, le trafic autoroutier est interdit aux véhicules de plus de 1,5 tonne. De plus, le pont ferroviaire est toujours restreint, du moins pour les trains transportant des matières inflammables (les Russes n'ont pas envie de donner aux ukrainiens une possibilité de réitérer leur exploit de 2022)

Comme le souligne Perun, les Ukrainiens sont sans doute satisfaits de la situation actuelle. Certes,le pont de Kertch est toujours debout, mais il ne sert plus guère à la logistique, et immobilise des moyens de défense anti-aérienne qui seraient bien utiles ailleurs.

Cependant, le pont n'était pas le seul moyen de passer le détroit de Kertch. Il y avait aussi quatre ferries ferroviaires, pouvant transporter entre 30 et 45 wagons à chaque trajet. C'étaient un moyen bien plus lent que le pont, mais ils permettait néanmoins d'amener des wagons directement sur les ferry et donc d'avoir une liaison ferroviaire à cet endroit. Logiquement, les Ukrainiens ont coulé ces 4 ferries:

  • Le Novocherkassk a été détruit fin décembre 2023 dans le port de Feodossia.
  • Le Conro Trader et l’Avanguard on été détruits par des frappes de missiles, fin mai 2024
  • Le Slavyanin a été détruit en avril 2026
La destruction de ces ferries, ainsi que ne nombreuses autres frappes sur les installations portuaires de Crimée, a pratiquement coupé la possibilité de ravitailler la Crimée par le détroit de Kertch. Reste le "pont terrestre" comme seule artère viable.



Le verrouillage logistique

Le "pont terrestre" est large (les Russes contrôlent une bande de terre de 100 km de large) et les Ukrainiens ont échoué, en 2023, quand ils ont essayé de progresser dans cette direction. Une ligne de chemin de fer et une autoroute (la M14), que les Russes ont d'ailleurs entrepris de doubler, suffisent à faire transiter toute la logistique. Du moins, c'était le cas jusqu'en 2025.

Depuis plus d'un an, les Ukrainiens visent, avec un succès, les trains passant sur l'unique ligne de chemin de fer passant par ce "pont terrestre". Quelques exemples:

Ces trains sont gros, lents, et ne peuvent passer que par un seul chemin. Une fois repérés, un simple drone suffit à les transformer en brasier. Vu l'accroissement du nombre de drones et leur portée, il est de plus en plus difficile, pour les Russes, de risquer de transporter le pétrole et autre matières inflammable par cette ligne de chemin de fer, qui est donc en grande partie bloquée.

Restaient alors le transport par camions, plus petits, plus nombreux mais économiquement moins efficaces que les trains.

Or, depuis quelques mois, les Ukrainiens ont très fortement augmenté le nombre de leurs frappes sur la logistique russe, avec des nouveau drones "à moyenne portée" (en gros de 20 à 200 km). Ces drones semblent dirigés (ou du moins assistés) par de l'IA pour limiter le brouillage russe. Ces dernières semaines, les Ukrainiens ont publié des compilations de ces frappes, et leur nombre comme leur précision impressionnent. Les Ukrainiens visent tous les camions susceptibles de transporter du matériel militaire, et cela inclut les camions-citernes qui circulent sur la M14 (reliant la Crimée à la Russie par les territoires occupés). Pour accroître la pression logistique, certains ponts sont visés (et endommagés) par les Ukrainiens.

C'est pourquoi il y a maintenant en Crimée une énorme pénurie d'essence. Et pas seulement d'essence: tout manque en Crimée, d'autant plus que les gens paniquent et aggravent les pénuries. En effet, et comme le souligne souvent Jean-Marc Jancovici, toute notre société repose sur le fait que l'on dispose de carburant pour faire fonctionner nos véhicules. Si l'essence disparaît du jour au lendemain, si plus aucun véhicule ne pourra circuler faute de carburant, alors les grandes villes ont seulement quelques jours d'autonomie en nourriture et la société s'effondre. La Crimée vit, en ce moment, quelque chose de semblable (même si le blocage n'est que partiel).

Les Russes semblent, pour le moment, incapables de contrer ces attaques. Ils trouveront sans doute une parade, ou du moins un moyen de limiter les dégâts, mais cela peut prendre des semaines ou des mois. Ils ont déjà commencé, en peignant leurs camions pour essayer de tromper la reconnaissance automatique des drones. Ils peuvent aussi utiliser des véhicules plus petits pour la logistique; essayer d'utiliser des routes moins surveillées, ou tout simplement déplacer beaucoup de moyens anti-aériens. Mais toutes ces "solutions" comportent des inconvénients et dégraderont les capacités militaires russes. Aussi, je pense que leur principale adaptation à cette supériorité ukrainienne sur les frappes à moyennes portée sera d'encaisser les pertes et de faire pareil. C'est pourquoi ils ont commandé 1,1 million de drones Molyna, selon les dires des Ukrainiens. Mais ce n'est pas ça qui aidera les habitants de la Crimée. Qui pourront tout juste diffuser des vidéo implorant Poutine de résoudre la situation. Bref, tout ce qu'il y a de plus normal en Russie.



Conclusion

Les pénuries actuelles (carburant, nourriture) en Crimée sont le résultat d'une succession d'actions des Ukrainiens, chaque action facilitant les actions suivantes:

  1. neutralisation de la flotte de la Mer Noire, en particulier les navires de ravitaillement
  2. destruction systématiques des radars et défenses anti-aériennes
  3. attaques des bases aériennes
  4. attaques sur le pont de Kertch et des ferry
  5. attaques sur la ligne ferroviaire
  6. attaques sur les camions circulant sur la M14

Les articles qui, a raison, parlent du "verrouillage logistique", c'est-à-dire la dernière étape, rappellent rarement les étapes précédentes. Certains vont jusqu'à se poser la question d'une attaque directe contre la Crimée. Comme le dit Anders Puck Nielsen, c'est très improbable. D'une part, parce que le verrouillage logistique n'est pas complet: les Ukrainiens ont réussi à réduire le trafic routier de 70%, selon les dires de Robert Brodi. Reste donc 30%. Insuffisant pour les civils, mais suffisant pour les militaires. D'autre part, parce que des Ukrainiens qui débarqueraient en Crimée seraient confronté au même problème de ravitaillement.

En août 2022, Volodymyr Zelensky déclarait: "La guerre a commencé en Crimée, et elle se terminera en Crimée". Depuis, les Ukrainiens ont méticuleusement mis en place tous les éléments pour rendre vulnérable la Crimée. Ce n'est pas seulement une campagne militaire, c'est aussi un effort d’ingénierie pour inventer les armes (drones maritimes et aériens) nécessaires à la mise en place de cette stratégie. Toutes les pièces du puzzle se sont mises en place, petit à petit, et ce n'est que maintenant que le piège s'est refermé.

Je ne sais pas si tout était prévu depuis le départ, ou si les Ukrainiens agissent par opportunisme, mais le résultat est là: la Crimée est à la merci des frappes ukrainiennes, la Russie va peiner à ravitailler les 2,4 millions d'habitants en plus de ses soldats dans la région. Bien sûr, d'un point de vue logistique, les Russes devraient évacuer la Crimée. Mais c'est politiquement impensable. Rappelons-le: Sébastopol est, politiquement, la 3e ville de Russie. La Crimée est LA "prise de guerre" de Poutine dont les Russes se soucient, la seule chose qu'ils ne peuvent pas se permettre de perdre et en même temps leur point le plus vulnérable. Ben Hodges a, depuis des années, souligné cette faiblesse et indiqué la Crimée comme la zone que les Ukrainiens doivent attaquer (même s'il s'est montré un peu trop optimiste sur leur capacités à le faire). Le déroulement de cette guerre lui a donné raison, une fois de plus. Voir une de ses récentes interviews.

Même si les Russes arrivent à ravitailler de nouveau la Crimée, les contraintes géographiques, démographiques et logistiques font que le coût de ce ravitaillement est et restera très élevé. C'est là le châtiment de Poutine, puni à l'endroit même du "péché originel" de l'invasion russe contre l'Ukraine.



Liens supplémentaires

Putin's Crimea problem 

Popcorn and Panic 

The Situation in Crimea is Spiraling Out of Control

mardi 2 juin 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de mai 2026

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de mai 2026, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemment (liens en fin de ce billet). 

Sur le front, les Russes avancent toujours aussi lentement. Les Ukrainiens ont légèrement progressé à certains endroits, mais tous ces mouvements sont faibles comparés à l'étendue de la "zone grise". La guerre israelo-américaine d'agression contre l'Iran, quant à elle, est toujours dans une impasse et le détroit d'Ormuz toujours bloqué, alors que les réserves de pétrole des différents pays diminuent à grande vitesse, mais curieusement presque personne ne panique pour le moment. En attendant la prochaine guerre (Cuba ? Taiwan ?), le monde s'enfonce de plus en plus dans le chaos.


Frappes ukrainiennes sur les raffineries russes au mois de mai



La paix est proche...

Du moins, c'est une idée qui circulait dans les média vers le 9 mai, quand la Russie et l'Ukraine avaient convenu d'un cessez-le-feu (pas vraiment respecté) de 3 jours et que Trump disait qu'il voulait l'étendre (raté). Surtout, quand les journalistes ont vu le pitoyable défilé du 9 mai, ils en ont probablement conclu que la Russie n'avait plus les moyens d'avancer (ou se demandaient si l'Ukraine a maintenant l'avantage) et donc que la guerre allait se figer. 

Ce raisonnement était faux pour deux raisons. Tout d'abord, comme l'a très justement remarqué Perun, ce basculement médiatique d'un narratif à l'autre est bien plus rapide que l'évolution du rapport de force entre l'Ukraine et la Russie, qui lui est très progressif. L'Ukraine a, en ce moment, un certain avantage dans la guerre des drones. Mais elle l'avait avant le 9 mai, et le perdra peut-être dans quelques mois. Il faut donc analyser les choses sur le long terme (ce que j'essaie de faire) plutôt que se concentrer sur un événement ponctuel, aussi symbolique soit-il.

En parlant d'événement ponctuel très symbolique, le fait que, le 9 mai, le défilé russe a été assez ridicule et sans matériel présenté ne signifie pas forcément que la Russie est totalement à court de matériel militaire. En 2023, la parade de Moscou n'avait compté aucun char (à part l'habituel T-34 ouvrant le défilé), ce qui avait été abondamment commenté à l'époque. Pourtant, ça ne signifiait pas que la Russie n'avait alors plus de char, mais c'était un message destiné à la population russe et qui disait en gros: "finies les grandes manœuvres mécanisées, on va maintenant gagner cette guerre avec l'infanterie et l'artillerie." Quel est donc le message véhiculé par le "défilé sans véhicules" du 9 mai 2026 ?

Selon ce qui a été perçu en Occident, ce défilé semblait montrer la faiblesse de Poutine, ce serait surprenant qu'il ait montré volontairement sa faiblesse (faiblesse exacerbée par le trollage de Zelensky "autorisant" le défilé), mais une telle faiblesse perçue peut avoir deux avantages. D'abord, les Occidentaux ont tendance à moins aider l'Ukraine s'ils perçoivent la Russie comme faible. C'est une de leur erreurs stratégiques majeures: à chaque fois que ça semble aller un peu mieux pour l'Ukraine, plutôt que d’accroître l'aider pour porter un coup fatal à l'armée russe, ils la diminuent selon le raisonnement comptable "on n'a pas besoin de dépenser plus". Ensuite, cette faiblesse pourrait être un moyen de préparer la population russe à une future mobilisation, sur le thème "la patrie est en danger".

Pourtant, cette faiblesse perçue contrastait avec l'optimisme de Poutine, qui lui ne parle que de victoire. Aussi il est possible que Poutine a voulu (mais a échoué ?) faire passer un autre message, annonçant un autre pivot militaire après celui de 2023. Car les véhicules étaient là ... sur des écrans. Ces séquences filmées se concentraient sur les drones et les armes nucléaires. Est-ce que le message, ce n'était pas que la Russie préparait une guerre d'un type nouveau, dans laquelle ces armes seraient prépondérantes ? Ce serait cohérent avec ce qui s'est passé ensuite: accroissement des attaques de drones et de missiles, des menaces de recours au nucléaire, et avec les annonces d'augmentation considérable du nombre d'unités de dronistes.

Donc, pour que les choses soient claires, je ne crois absolument pas que la paix est proche. J'ai expliqué, à la fin de mon point sur la situation russe, pourquoi et comment Poutine va prolonger cette guerre. Quelques jours plus tard, Anders Puck Nielsen a publié une analyse qui va à peu près dans le même sens (mais est bien plus pédagogique) Sauf grosse surprise (genre effondrement de l'économie russe qui masque ses difficultés actuelles, ou mort de Poutine), je vois mal cette guerre se terminer avant l'été 2027.


La guerre des drone s'intensifie, et l'OTAN fait l'autruche

Une des raisons pour lesquelles je ne crois pas à une paix proche est parce que tout indique au contraire qu'elle s'intensifie: plus d'assauts russes sur le front, plus d'attaques aériennes, et surtout plus de drones. Beaucoup plus de drones.

Que ce soit du côté russe que du côté ukrainien, les drones sont produits en plus grande quantité, leurs capacités comme leur portée augmentent, la technologie comme la doctrine d'emploi évolue et se perfectionne. Et les résultats sont là.

Les Ukrainiens ont intensifié leurs frappes contre les raffineries et autres installations pétrolières russes. Comme le montre le bingo au début de ce billet, on est à plus d'une raffinerie touchée tous les deux jours pour le mois de mai, y compris celle de Moscou, qui était la dernière grande raffinerie russe de ce côté de l'Oural a être intacte. Ils ont en plus considérablement accru leurs frappes de drones à moyenne portée, attaquant la logistique russe notamment sur tout le "pont terrestre", c'est-à-dire les territoires ukrainiens occupés reliant la Russie à la Crimée. Chaque jour ou presque, les Ukrainiens postent des vidéos montrant la destruction d'un ou plusieurs systèmes de défense anti-aérien russe. 

Les Russes, de leur côté, ont encore intensifié le nombre de leurs attaques aériennes, si on en croit les chiffres publiés par les Ukrainiens. Beaucoup de leurs drones sont interceptés, mais il y en a quand même des dizaines par jour qui passent entre les mailles du filet. Sans compter les missiles balistiques, de plus en plus nombreux, et de plus en plus difficiles à intercepter faute de missiles intercepteurs Patriot. Comme toujours, la majorité de ces missiles et drones touchent des bâtiments civils, et il y a même eu un drone russe qui s'est écrasé sur un immeuble en Roumanie. 

Bien entendu, la réaction de l'OTAN a été en dessous de tout. Une vague protestation formelle, mais zéro action face à ce qui peut constituer un casus belli. L'OTAN aurait pu, par exemple, décréter l'opération Skyshield, déployer des avions sur une partie du territoire ukrainien et abattre tous les drones s'approchant à 100km d'une frontière d'un pays de l'OTAN. Ce serait totalement justifiable en tant que simple mesure de protection des pays de l'OTAN. Je signale au passage que la pétition skyshield stagne depuis des mois, à mois de 65 000 signatures

Rien ne courbe l'espace-temps autant que les "profondes inquiétudes" de l'OTAN

Mais rien n'est fait. Pourquoi ? La principale raison est politique: aucun dirigeant politique européen ne veut prendre cette responsabilité. Mais il y a aussi une raison matérielle: nos armées sont tout simplement incapables d'arrêter des vagues de drones de types Shaheds. On l'a vu face à l'Iran, où la première puissance militaire mondiale s'est révélée incapable de protéger ses bases militaires et ses alliés régionaux. Et le pire, est que pendant que l'Ukraine et la Russie font des progrès dans la guerre des drones, nous stagnons et sommes de plus en plus vulnérables face à ce type de guerre. Les exercices de l'OTAN, durant lesquelles les dronistes ukrainiens démolissent les forces des autres pays est très parlant. En fait, il ne s'agit plus tant d'aider l'Ukraine, que d'apprendre d'elle pour faire face aux Russes. Et si les armées occidentales expérimentent timidement avec l'usage de drones, ce sont souvent des drones chers, peu nombreux, bref tout le contraire de ce qui servirait à résister aux Russes.

Cela devrait alarmer les états-majors et les décideurs politiques. Pourtant, on se contente pour le moment d'augmenter légèrement les budgets de la défense, mais sans se presser, comme si la guerre allait attendre que nous soyons prêts. Malgré les déclarations des responsables politiques, l'Europe ne se prépare pas à la guerre. Or plus l'Ukraine et la Russie feront des progrès, plus la Russie sera tentée de profiter de cet avantage temporaire dans l'usage des drones contre un ou des pays européens (pays baltes, Finlande, etc), et ce quelque soit l'issue de la guerre en Ukraine, voire même AVANT la fin de la guerre en Ukraine, vu les signaux de faiblesse et/ou de traîtrise envoyés par les USA.

Donc, que devraient faire les Européens ? La réponse est simple: envoyer des unités de défense anti-aériennes en Ukraine, pour aider l'Ukraine mais surtout apprendre d'eux et utiliser les intercepteurs qui marchent actuellement. 


Pertes russes et ukrainiennes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars, avril et mai 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars), 1837 (avril), 2040 (mai)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars), 47 (avril), 63 (mai)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars), 18 (avril), 43 (mai)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars), 43 (avril), 86 (mai)
Ces chiffres sont en forte hausse par rapport au mois d'avril. En particulier, le chiffre pour l'artillerie n'ont jamais été aussi élevés. Ce mois de mai 2026 est de nouveau le mois record pour les pertes matérielles  (11 376), on en est donc à 3 mois de hausse consécutive et de records à chaque fois battus, et a vu aussi une hausse des pertes humaines (33 770) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson. NB: ce mois-ci, je ne vais pas comparer les pertes visuellement confirmées par Oryx, car ils ont fait le ménage dans leur base de données et ont supprimé de très nombreuses entrées, ce qui fait que le total des pertes russes comme ukrainiennes est mois élevé que fin avril.

Comme je l'avais signalé le mois précédent, la très grande majorité des équipements que les Ukrainiens disent avoir détruits/endommagé est l'artillerie et surtout les camions de logistique, deux catégories pour lesquelles le taux de confirmation est particulièrement faible. Pourtant, les vidéo des frappes à moyennes portées, tout comme les témoignages des milbloggers russes, montent bien que les Ukrainiens ont beaucoup amélioré le nombre de frappes de ce type, et donc il est logique que les pertes russes augmentent.

Si je continue à penser qu'il est encore un peu trop tôt pour parler de "moment de bascule", les derniers développements favorables aux Ukrainiens sont intéressants et c'est justement le moment d'aider les Ukrainiens à concrétiser cet avantage et leur donner enfin les moyens de vaincre les Russes.



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lundi 25 mai 2026

Où en est la Russie ?

Plus de 4 ans après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, où en est-on ? Dans cette mini-série de billets, je vais tenter de voir l'évolution des forces militaires, de l'économie (et des capacités de production), ainsi que la volonté politique des principaux acteurs de ce conflit: L'Ukraine, la Russie et les pays européens (pris dans leur ensemble). Après l'Europe et l'Ukraine, je m'intéresse à la Russie.



Evolution politique

En 2026, le président de la Russie est Vladimir Poutine. Comme en 2022, 2018, 2014, .... 2000. Cela fait plus de 26 ans que Poutine est au pouvoir, et comme la Russie n'est pas une démocratie, il ne risque pas de perdre les prochaines élections.

Evolution des présidents de l'Ukraine, la Russie et la Biélorussie

Cependant, il y a eu quelques changements politiques, mais moins qu'en Ukraine. Le plus important a été, en 2024, le remplacement de Choïgu, ministre de la défense depuis 2012 par Andrei Beloussov. Certains commandants russes ont changé, mais le chef d'état major est toujours l'inamovible Gerassimov, lui aussi en place depuis 2012. Cette stabilité côté russe est probablement le signe que, pour Poutine, "tout va bien", du moins officiellement. Et ceux qui pensent le contraire ont tendance à tomber d'une fenêtre. Ou sont internés en hôpital psychiatrique.

En effet, depuis 2022, il y a eu des dizaines de "décès suspects" parmi les dirigeants russes (cadres de grandes entreprises, hauts fonctionnaires, opposants politiques, etc), un chiffre bien trop élevé pour que ce soit juste le fruit du hasard. Les plus célèbres d'entre eux ont été l'assassinat de Navalny et de Prigojine, ce dernier ayant mené une rébellion éclair (moins de 24h) contre le pouvoir russe. Contrairement à ce que je pensais alors, il n'y a pas eu d'autres cas dans ce genre, l'exemple de Prigojine ayant peut-être calmé les ardeurs de potentiels rebelles. 

Politiquement, je pense que plus personne ne menace Poutine, même si les sondages sont de plus en plus mauvais pour lui (relativement, car il est toujours à près de 70%) et que certains journalistes disent que Poutine craint un putsch. Reste un adversaire implacable: l'âge. Poutine a 73 ans, et il y a des spéculations sur son état de santé. La transparence n'étant pas la norme en Poutinie, il est difficile de savoir ce qu'il en est vraiment. Il faut dire que Poutine apparaît peu en public (et/ou envoie des sosies à sa place), et est prompt à supprimer toute vidéo qui laisserait planer un doute sur son état de santé. Mais, malgré ces doutes,  il vaut mieux supposer que, malheureusement, Poutine ne va pas crever tout de suite. Ou, du moins, ne pas compter sur sa mort éventuelle pour régler le conflit en Ukraine.


Sondages russes sur la volonté d'avoir une paix négociée 

En ce qui concerne l'opinion publique russe, les sondages montrent qu'elle est très majoritairement en faveur d'une solution négociée, mais il faut tempérer ces résultats car:

Il ne faut donc pas en conclure que "70% des Russes sont contre la guerre", les choses sont bien plus nuancées. Quoi qu'il en soit, c'est plus une certaine apathie politique, savamment organisée par Poutine, qui domine: les Russes suivent le mouvement, soutiennent sur le papier cette guerre "qui n'en est pas une" mais ne manifestent guère de volonté patriotique d'aller se faire tuer au combat; c'est plutôt un gros chèque et/ou la promesse d'un pardon judiciaire qui poussent les Russes à s'engager

De fait, c'est une des choses les plus troublantes de ce conflit: à part en septembre 2022, Poutine n'a pas eu recours à la mobilisation (partielle ou totale) pour un conflit que la propagande russe présente pourtant comme existentiel. C'est probablement la meilleure indication que les Russes ne veulent pas aller se faire tuer à la guerre, et peut-être la seule révolte que Poutine redoute. Mais, alors que les difficultés de recrutement se font sentir et que les pertes s'accumulent, Poutine pourra-t-il vraiment éviter une nouvelle mobilisation s'il veut continuer sa guerre ?



Situation économique

D'après le FMIles chiffres de croissance du PIB russe sont:

  • 2022: -1,4%
  • 2023: +4,1%
  • 2024: +4,3%
  • 2025: +0,6%
  • 2026: + 1% (prévision)
Les prévisions pour 2026 étaient même une récession, du moins jusqu'à ce que le traître Trump ne déclenche sa guerre contre l'Iran et provoque la flambée des cours du pétrole. La situation économique préoccupe même le maître du Kremlin, même si  les chiffres officiels ne sont pas si mauvais en soi, et ne préfigurent pas d'une prochaine catastrophe économique. C'est cela, combiné à d'autres indicateurs comme l'endettement russe de seulement 20% du PIB, qui permettent à certains économistes pro-Poutine (comme Jacques Sapir) de dire que tout va bien.

Mais avec la Russie, il y a les chiffres officiels ... et il y a les autres. Par exemple ceux de l'inflation, officiellement inférieure à 10%. Les taux de la banque centrale, après avoir longtemps été à 20%, sont maintenant de 15,5%. Mais les banques prêtent aux particuliers à un taux de 31% (en moyenne). Cela peut être le signe que l'inflation est bien supérieure aux chiffres officiels et/ou que les banques se goinfrent sur le dos des particuliers.

Et l'inflation n'est certainement pas le seul chiffre qui est probablement mensonger. Beaucoup de détails économiques sont masqués aux yeux du public, ce genre de manipulation ayant commencé en 2022 et augmentant chaque année. L'intérêt de masquer les statistiques détaillées, c'est de pouvoir plus facilement falsifier les chiffres sans que personne ne puisse prouver la supercherie. On en est réduit à devoir analyser, comme la chaîne Inside Russia, les "signaux faibles", divers indicateurs, témoignages, etc, qui montrent que la situation économique russe est loin d'être aussi brillante que ce que les chiffres officiels indiquent. A cause de ce masquage et de ces mensonges permanents, la Russie pourrait être au bord du gouffre économique que nous n'en saurions rien, ou du moins que nous n'aurions aucune certitude, tout juste des suspicions.

Mais il est aussi possible que cette vaste opération de dissimulation sert à cacher un soutien financier massif mais discret de la part d'une puissance étrangère (qui ne peut alors être que la Chine). Ce scénario semble très improbable (comment la Chine pourrait-elle dissimuler un tel soutien ?) mais il expliquerait un mystère. Prenons par exemple un indicateur: celui des réserves financières russes. A la veille de la guerre (janvier 2022), la Russie avait un peu plus de 600 milliards en réserve, dont environ la moitié ont été gelés par les Occidentaux très rapidement. Restaient donc environ 300 milliards disponibles. Durant les 6 premiers mois de la guerre, ces fonds ont rapidement diminué, d'environ 80 milliards en 6 mois (donc une baisse très rapide, 25% en 6 mois). Puis, à partir d'octobre 2022, le chiffre des réserves russes augmente de nouveau tendanciellement, atteignant même un pic a plus de 800 milliards en janvier 2026. Ce chiffre semble montrer que tout va bien pour la Russie. 

Evolution des réserves "liquides" russes (source, attention: les ordonnées ne commencent pas à 0)

Pourtant, Poutine demande aux oligarques de donner "volontairement" de l'argent pour financer la guerre et la Russie a vendu 70% de ses réserves d'or pour financer sa guerre en Ukraine, chose qu'on ne fait que si on est à bout d'autres solutions. De fait, la part des réserves "liquides" russes (celles utilisables directement) a diminué tendanciellement de février 2022 (9 740 milliards de roubles soit environ 100 milliards d'euros) au printemps 2025 (2 840 milliards de roubles, soit environ 30 millions d'euros), et cette baisse inquiétait certains millblogers russes. Le chiffre est alors remonté d'un coup et est depuis relativement stable autour de 4 000 milliards de roubles. Est-ce le signe que la Russie a de quoi transférer de l'argent dans ces réserves liquides pour contrôler leur niveau ? Qu'un état étranger (la Chine) veille à re-remplir chaque mois ce fond ? Ou bien que les chiffres  sont faux à partir de juin 2025 et que la baisse précédente se poursuit ? Si cette dernière hypothèse est vraie, et que la baisse se poursuit au même rythme que précédemment, ces réserves russes liquides seront totalement épuisées vers 2028 (la Russie ne laissera pas cet épuisement arriver, c'est pour donner un ordre d'idée).

Aussi il faut être très prudent pour répondre à la question posée depuis 2022: jusqu'à quand l'économie russe pourra-t-elle financer sa guerre en Ukraine  En 2024, la plupart des analystes (et moi-même) pensaient que les réserves de la Russie lui permettraient de tenir jusqu'à fin 2025. Mais si on en croit les chiffres officiels, la réponse pourrait être: encore pendant très longtemps. Pourtant, il y a de très nombreux signes qui pourraient signifier de gros problèmes économiques russes, parmi lesquels :

Quoi qu'il en soit, la part du budget consacré directement ou indirectement à la guerre en Ukraine ne cesse d'augmenter. Les dépense de sécurité représentent 40% du budget fédéral (et le service de la dette, près de 10%), deux pourcentage qui ont considérablement augmenté ces dernières années, au détriment des dépenses sociales. 

Evolution du budget fédéral russe (source United24)


En valeur absolue, ces dépenses de sécurité ont plus que doublé comparé à avant 2022, à environ 230 milliards d'euros par an. Certes, tout n'est pas pour la guerre en Ukraine, mais si on réduit de ces dépense ce que l'armée Russe dépensait en moyenne avant guerre, cela donne environ 150 milliards/an uniquement pour la guerre en Ukraine. Soit près de 500 millions d'euros par jour.  Un coût comparable à celui que les USA paient pour leur guerre contre l'Iran (29 milliards en 2 mois). Donc, la prochaine fois qu'un troll russe trouve que 200 milliards d'aide (en 4 ans) pour l'Ukraine, c'est trop, rappelez-lui le prix que Poutine a payé dans le même temps (au moins le triple de l'aide à l'Ukraine, et probablement plus). 



Situation militaire

Nombre de troupes russes en Ukraine

En février 2022, l'effectif théorique de l'armée russe dépassait tout juste 1 million de personnes, mais sa force d'invasion était estimée à quelque chose comme 180 à 200 000 hommes. A partir de Septembre 2022, ce nombre a crû fortement. Actuellement ce nombre est généralement estimé aux alentours de 700 000 troupes (que ce soit les déclarations des Russes, des Ukrainiens, ou d'analystes militaires), pour une armée dont l'effectif théorique culmine à plus d'1,5 million de personnes dans l'armée active (et 900 000 réservistes).

En 2022, cet effectif théorique était d'un peu plus d'un million d'hommes, la différence entre les deux chiffres (500 000 hommes) explique comment la force d'invasion russe est passée de 200 000 soldats à 700 000 soldats. Il faut noter que cette grosse augmentation a eu lieu entre l'automne 2022 et l'automne 2023. Depuis, le nombre de troupes russes en Ukraine stagne, les pertes étant à peu près compensées par les nouveaux recrutement. Ou du moins, l'étaient jusqu'à fin 2025. Il semble que, en 2026, les pertes sont en hausse et les recrutements en baisse, ce qui fait que l'Ukraine affirme avoir éliminé plus de Russes que ceux-ci ont pu recruter durant les 5 premiers mois de 2026.

Le colonel Goya estimait, début 2026, que la Russie dispose de 120 régiments ou brigades "de mélée" (l'Ukraine en disposant théoriquement d'environ 100). En décembre 2022, Shoigu avait annoncé la création de 17 nouvelles divisions. Deux ans plus tard, les Russes annonçaient la création de cinq nouvelles divisions pour 2025. NB: il s'agit la plupart du temps de transformer des brigades existantes en divisions. Comme la fameuse 155 brigade d'infanterie de Marine, devenue la 55e division d'infanterie de Marine. Ils ont aussi créé de nouvelles structures hiérarchiques (corps, armées). Cf. l'exemple de la création du 44e corps. Cette expansion s'explique par l'augmentation de la taille de l'armée mentionnée ci-dessus. Il est notable que, si la création de nouvelles unités a ralenti, les 5 divisions créées en 2025 (alors que l'Ukraine n'a créé aucune nouvelle brigade "de mêlée") montrent que la Russie, contrairement à l'Ukraine, ne vise pas à un remplacement des hommes au front par des drones, probablement car ils ne se soucient guère de leurs pertes humaines. En revanche, ils entendent bien augmenter considérablement augment les effectifs de leurs unités de drones, voulant recruter plus de 70 000 dronistes en 2026. Ce qui ferait environ 200 000 dronistes fin 2026, du moins s'ils arrivent à recruter comme prévu.

A noter qu'il y a une différence entre ce que l'armée russe planifie, et ce qu'elle réalise. Ainsi, en 2025, seules 25% des restructurations planifiées ont été réalisées faute d'un nombre suffisant de recrues (et/ou de pertes trop élevées), ce qui n'empêche pas les Russes de se montrer encore plus ambitieux pour 2026.


Utilisation de drones et unités de dronistes

Cette dernière annonce nous amène à nous demander jusqu'où ira l'utilisation de drones par l'armée russe. D'après des informations divulguées, les forces de systèmes sans pilote des forces armées de la Fédération de Russie seront composées  (fin 2026) de :

  • 1 division
  • 7 brigades
  • 15 régiments
  • 70 bataillons 
  • 12 détachements Rubicon 
  • 12 compagnies de drones lourds 
  • 12 compagnies de systèmes robotisés terrestres

Ce sera un nombre considérable d'unités de dronistes, même si, à part la division et les 7 brigades, il est possible que tout ou une partie de ces unités est incluse dans une unité d'un échelon supérieur. Les 12 détachements Rubicon constituent l'élite de cette force, et ils ont déjà fait leurs preuves à Soudja et à Pokrovsk. Ils sont particulièrement redoutés car ils ont copié (et parfois dépassé) les Ukrainiens, utilisant les drones notamment pour cibler la logistique. Ils montrent que les Russes, tout comme les Ukrainiens, savent s'adapter et copier ce qui marche. De fait, les deux armées utilisent principalement 4 types de drones:

  1. les drones FPV, à courte portée (quelques km, parfois jusqu'à 15-20 km) représentent la très grande majorité des drones utilisés (plusieurs milliers par jour) sur le front et l'arrière immédiat. Les Russes les utilisent aussi pour terroriser et tuer les civils, notamment lors des "safari humains" de Kherson. Les Ukrainiens avaient l'avantage dans cette catégorie jusqu'à l'automne 2024, puis les Russes ont rattrapé leur retard. En particulier, les drones à fibre optique ont fait très mal aux Ukrainiens en 2025. Il semble que, actuellement, les deux camps sont à peu près au même niveau actuellement, avec un léger avantage ukrainien
  2. les drones moyenne portée (quelques dizaines de km, parfois jusqu'à 150 km): l'exemple russe le plus connus est le Lancet et pendant longtemps, ils ont été largement dominant dans cette catégorie de drones; mais la massification de la production ukrainienne (notamment les drones FP1 et FP2) a probablement rétabli l'équilibre, voire leur a donné l'avantage dans cette catégorie
  3. les drones à longue portées (plus de 200 km), l'exemple le plus connus étant les drones iraniens shaheds, que les Russes produisent maintenant localement en grande quantité (plusieurs milliers par mois), et en les améliorant. Certains shaheds, par exemple, peuvent être guidés (et ainsi toucher des objets en mouvement). Les Russes avaient, jusqu'à très récemment, un large avantage en terme de nombre. Par contre il semble que ce nombre soit surtout utilisé pour semer la terreur sur les villes ukrainiennes, la Russie frappant les cibles militaires prioritaires plutôt avec des missiles
  4. les drones d'observation (par exemple orlan 10) : leur rôle est de guider les pièces d'artillerie, les autres drones et de repérer les assauts ennemis; certaines fois, ils ont même servit à repérer des cibles de grandes valeurs (comme des lanceurs HIMARS) qui ont ensuite étés détruits par des missiles iskander.

Il y a aussi deux types de drones que les Russes utilisent bien moins que les Ukrainiens : les drones lourds (comme les octocopters "Baba yaga") et les drones terrestres. Les Ukrainiens en font maintenant un élément central de leur logistique, alors que les Russes en ont un usage bien plus modeste, ce qui se voit dans leurs effectifs affecté à ce type de drones (seulement 12 compagnies de chaque). Mais les choses ne sont pas figées et il se peut que la Russie rattrapera son retard dans ce type de drones. Ils essaient, par exemple, d'aller vers plus de drones autonomes. Comme c'est aussi le seule domaine dans lequel la Russie a l'avantage par rapport aux pays de l'OTAN, nul doute qu'ils feront tout pour augmenter cet avantage et l'exploiter si on leur en donne l'opportunité.

De fait, tout comme les Ukrainiens, l'essor des drones est ce qui permet à l'armée russe de tenir. Cet essor a surtout eu lieu après le changement de ministre, mi-2024, qui a été aussi le moment où Rubicon a été créé. D'après les chiffres compilés par Ragnar Gundmundsson, quand on compare l'utilisation de l'artillerie et des drones, les russes sont passés d'environ 1000 drones  FPV/jour (mi 2024) à 2000 (fin 2024) puis 4000 (mi-2025). Aujourd'hui, les Russes utiliseraient environ 8000 drones FPV/jour, un nombre du même ordre de grandeur que celui des Ukrainiens (qui sont à environ 10 000 drones FPV / jour). Il y a, en parallèle à cette montée en puissance des drones russes, un relatif déclin du nombre d'obus tirés (passant de 5000/jour à l'été 2025, à 3000 aujourd'hui).


Pertes humaines et matérielles

Evaluer les pertes au cours d'un conflit est toujours un exercice délicat, et cette guerre n'est pas l'exception, malgré l'abondance de photos, de vidéos et de géolocalisation de la communauté OSINT qui fait un travail remarquable.

Je me prête à l'exercice tous les six mois. Mes dernières estimations, fin février 2026, donnaient environ 310 000 morts côté russes (intervalle de confiance à 95%: de 200 000 à 450 000 morts). Actuellement, les journaux citent principalement l'évaluation de Mediazona/Meduza/BBC Russia, qui a très récemment estimé qu'il y a environ 352 000 morts russes. Cette guerre est, de loin, la plus meurtrière en Europe depuis la seconde guerre mondiale. La létalité (nombre de morts comparé à la taille des armées) est ainsi particulièrement élevée. Ainsi, le mémorial en Corée du nord laisse penser que 2300 soldats nord-coréens sont morts (sur un contingent généralement estimé à 10-12 000 soldats), soit un taux de létalité de 20%, comparable à celui des troupes française pendant la première guerre mondiale. De nombreux témoignages et documents laissent penser que, pour certaines unités, les Russes peuvent avoir un taux d'attrition dépassant les 100% sur un an (autrement dit qu'ils ont perdu plus de soldats que l'unité n'a théoriquement de combattants), avec un système de remplissage systématique des pertes humaines.

Si on regarde l'évolution de ces pertes humaines, Mediazona estime que les pertes russes ont été très peu nombreuses en 2022 et 2023, bien plus nombreuses en 2024 et 205 (il est encore trop tôt pour 2026). Pour ma part, je pense que l'évolution est un peu plus linéaire que ça (avec probablement de nombreux morts dissimulés en 2022), du moins c'est ce que montrent les indicateurs que je surveille depuis 3 ans.

En revanche, les pertes matérielles russes recensées par Oryx ont fait le chemin inverse: très nombreuses au début de la guerre (avec près de 800 véhicules/mois les 8 premiers mois), on en est maintenant à peine 100 pertes/mois. Cela s'explique en partie car les Russes utilisent des véhicules civils pour la guerre, dont les pertes considérables forment près de 90% des frappes revendiquées par les Ukrainiens, et ces véhicules civils ne sont pas comptabilisés par Oryx. Néanmoins, comme je le soulignais fin avril, la différence entre les pertes revendiquées par les Ukrainiens, et celles comptabilisées par Oryx, pose la question de la fiabilité des chiffres ukrainiens. Et cette question est capitale, car selon les chiffres Oryx, la Russie est en train de gagner la guerre d'attrition mais selon les chiffres ukrainiens, c'est l'Ukraine qui est en train de la gagner. Malheureusement, nous ne pouvons pas savoir actuellement quels chiffres sont les plus proches de la réalité.


Massacre de la flotte de la Mer Noire, forte attrition des défenses anti-aériennes

Il y a en revanche un domaine (en fait, deux) où les pertes russes sont incontestables, c'est celui de la Marine, et dans une moindre mesure l'aviation russe et les défenses anti-aériennes russes.

Commençons par la Marine russe. La flotte de la Mer Noire a tout simplement disparu de la mer du même nom. Son navire amiral, le Moskva, coulé après seulement deux mois de guerre. Son quartier général défoncé à coup de SCALP. Ses plus gros vaisseaux contraints d'abandonner la Crimée et le port de Sébastopol pour se réfugier dans le port de Novorossiysk. Et ce dernier port a subi de très nombreuses attaques de drones, avec de beaux succès ukrainiens. Les Ukrainiens se permettent même le luxe de frapper quelques navires militaires en mer Caspienne et en mer Baltique. Tout ça en n'ayant aucune marine conventionnelle, juste avec des drones et des missiles.

Contre l'armée de l'air russe, les Ukrainiens ont là encore eu de beau succès. Ils sont parvenus à détruire des appareils irremplaçables comme:

De fait, alors que les Russes pensaient obtenir rapidement la supériorité aérienne, l'aviation russe n'ose pas s'aventurer au dessus du territoire contrôlé par l'Ukraine et se contente de frapper de loin, à l'aide de bombes planantes qu'ils produisent en très grande quantité. Cela n'empêche pas les Russes d'avoir toujours l'avantage dans ce domaine (face à une aviation ukrainienne toujours réduite en nombre d'appareils volants) mais cet avantage est loin d'être aussi important sur le terrain qu'il l'était "sur le papier". Il y a quelques mois, RUSI a fait un point sur l'aviation russe; leur conclusion est que la Russie a probablement plus de chasseurs modernes (Su-35, Su-57 et Mig 31) qu'avant-guerre, car ceux-ci sont toujours en production et les pertes sont relativement modestes. En revanche, leur flotte de bombardiers a bien diminué. De plus, environ 550 des 1200 avions militaires russes arrivent en fin de vie.

Enfin, et c'est probablement le point le plus préoccupant pour l'armée russe, ce sont maintenant ses défenses anti-aériennes qui montrent de nombreux signes de faiblesse. Donald Hill a fait un excellent point sur l'état des défenses anti-aériennes russes. Alors que la défense anti-aérienne russe était considérée avant guerre comme la plus forte au monde, beaucoup de ses équipements n'ont pas tenu leurs promesses et, face à l'augmentation de la production des drones et missiles ukrainiens, ceux-ci arrivent maintenant à saturer les défenses anti-aériennes, y compris dans la zone la mieux protégée: Moscou. Et de plus en plus de système de défense anti-aériennes russes sont détruits ces derniers mois par les drones ukrainiens, ce qui est un cercle vertueux: plus les drones détruisent de systèmes anti-aériens, plus il leur est facile de pénétrer l'espace aérien russe pour détruire encore plus de défenses anti-aériennes. Et cette situation est d'autant plus grave que la taille de la Russie, qui a souvent été un point fort contre les invasions terrestres, est un désavantage face aux drones, car il faut alors défendre un territoire immense sur lequel les cibles ne manquent pas.


Quatre ans d'offensives, si peu de progression

Pour mesurer l'étendue de l'invasion russe en Ukraine, je remets le graphe utilisé lors de mon billet où en est l'Ukraine, légèrement modifié pour indiquer en rouge le point de départ (c'est à dire le territoire occupé de 2014 à février 2022) :

Superficie de l'Ukraine occupée par les Russes, évolution mensuelle 2022-2025, source ISW

On constate que:

  1. L'immense majorité des gains territoriaux russes l'ont été au tout début de la guerre (février-mars 2022. Après un premier recul important fin mars/début avril 2022, la progression russe a alors repris à un rythme bien plus lent jusqu'en juillet 2022
  2. A l'automne 2022, l'Ukraine a libéré un territoire d'une taille significative (même si la superficie était moindre que celle de fin mars)
  3. Depuis décembre 2022, il y a un lent, très lent grignotage des défenses Ukrainiennes par l'armée russe.

Certains voient dans cette avance qui semble inexorable la preuve que la Russie est en train de "gagner". A mon avis, cela montre plutôt qu'ils sont dans une impasse. Au mieux (entre Avdiivka et Pokrovsk, par exemple), les Russes ont avancé d'environ 60km depuis novembre 2022. 60 km en trois ans et demi. Et c'est le "au mieux" pour les Russes, dans certaines zones ils n'ont pas avancé de plus de 10km. Aussi quand les Poutinophiles y voient un signe de victoire "inéluctable", ceux qui s'y connaissent un peu y voient surtout un échec des Russes, ou du moins un truc dont ils ne devraient pas se vanter.

Il y a un an, je me demandais cependant si cette progression lente n'était pas le résultat délibéré d'une stratégie rusée de la part des Russes. J'estimais alors cette hypothèse peu crédible, et je la juge encore moins crédible aujourd'hui. En effet, l'évolution récente montre que les pertes russes s'accumulent alors que leurs gains territoriaux diminuent, ce qui ne plaide pas en faveur d'une progression contrôlée par les Russes. Cependant, même si les Russes ne contrôlent peut-être pas le champ de bataille en Ukraine, il n'est pas impossible que Poutine calcule cyniquement que l'expérience acquise un  champ de bataille en constante évolution, surtout pour les unités de dronistes, est bien plus intéressante que les pertes humaines et matérielles car elle lui permet de prendre l'avantage dans un domaine ou l'OTAN est à la traîne. C'est pourquoi la Russie se prépare à massifier encore plus l'usage de ces armes. Pour ne prendre qu'un exemple, à Mourmansk, les profs donnent des cours pour devenir opérateurs de drones. Poutine cherche à militariser l'ensemble de la société russe, en particulier la jeunesse, qu'il prépare déjà à envoyer à la boucherie en Ukraine ou ailleurs.



Production d'armement (et matériel reçu)

Aide militaire étrangère

Dans l'esprit du grand public, l'Ukraine est soutenue par une forte coalition de pays tandis que la Russie se bat seule ou presque. Or, si les soutiens russes sont plus discrets que les soutiens ukrainiens, ils apportent en réalité une aide numériquement équivalente, voire plus importante dans certains domaines. Prenons la fourniture d'obus. Dans mon analyse sur la situation ukrainienne, j'avais mentionner qu'on peut estimer les livraisons totales, pour l'ensemble des pays aidant l'Ukraine, à environ 10 millions d'obus. La Corée du Nord, à elle seule, aurait fourni jusqu'à 11 millions d'obus à la Russie.

D'autres pays apportent aussi un soutien matériel direct ou indirect:

  • la Biélorussie, qui n'est qu'un état vassal de la Russie, lui fourni des tanks et autres pièces de matériel soviétique, en plus d'autoriser la Russie à frapper l'Ukraine à partir de son territoire, comme ils l'ont fait début 2022.
  • des tanks indiens T-90S, qui avaient été envoyé en Russie pour être améliorés, ont été "volés" par les Russes et utilisés en Ukraine. 11 ont été visuellement confirmés comme perdus, selon Oryx.
  • la Chine fourni un nombre impressionnant de véhicules, composants électroniques, fibre optique etc sans lesquels les Russes ne pourraient pas continuer cette guerre. Ils ont également secrètement entraîné des Russes pour cette guerre
  • les Russes continue d'importer (illégalement) de très nombreux composants, machines-outils etc en provenance des pays occidentaux. Par exemple, d'après Tatarigami, l'armée russe continue de moderniser son artillerie à l'aide de machines-outils occidentales.

De même, si environ 20 000 étrangers combattent sous le drapeau ukrainien, la Russie, de son côté, a recruté 27 000 étrangers dans son armée. Et planifie de recruter 18 500 étrangers en plus en 2026. Et ce, en plus des 10 à 12 000 hommes que l'armée de la Corée du Nord a envoyé combattre en Russie. Dans mon billet sur les Russes combattant pour l'Ukraine, je notais qu'il y a hélas bien plus d'Ukrainiens combattant pour les Russes que de Russes combattant pour les Ukrainiens. 

L'aide militaire étrangère est donc cruciale pour les Russes, un point qui est souvent sous-estimé dans les analyses publiées par les grand médias. Cette dépendance de la Russie, notamment envers la Corée du Nord, n'est pas passée inaperçue aux yeux de tous.


Obus

La production d'obus, en Russie, est très importante. Ainsi, en 2025, l'état russe a passé commande pour:

  •    750 000 obus d'artillerie de 82 mm
  • 1 900 000 obus d'artillerie de 120 mm
  •    850 000 obus de 122 mm
  • 1 700 000 obus de 152 mm
  •      60 000 obus de 203 mm
  •      20 000 obus d'artillerie de 240 mm
Un rapport estonien, en 2025, estimait même cette production à 7 millions d'obus et de roquettes - tous calibres confondus. Ce sont des nombres considérables, équivalent (voire dépassant) la production de la totalité des pays de l'OTAN. Et pourtant, cette production est très insuffisante pour répondre aux besoins russes, car ceux-ci doivent importer plus de la moitié de leurs obus de Corée du Nord. Il est d'ailleurs possible que les chiffres qui circulent sur la production russe (y compris ceux donnés par les renseignements occidentaux) sont surestimés. Voir par exemple ce débunk d'une affirmation comme quoi la Russie produirait "trois fois plus d'obus que tout l'Occident".

Et, comme dit plus haut, on observe depuis l'été 2025 une baisse tendancielle du nombre d'obus utilisés par les Russes (baisse compensée par l'usage de drones). Peut-être est-ce un signe que la production russe (et les déstockages nord-coréens) ont atteint leurs limites. Ou que la Russie pense déjà à constituer un stock d'obus et accroît sa production d'obus pour la prochaine guerre.


Véhicules blindés

La Russie est un des rares pays qui construit des nouveaux chars d'assaut (les T-90M) et produits d'autres types de véhicules blindés, notamment les BMP-3, BMD-4M et BTR-82A. Mais surtout, elle a pu compter sur les stocks soviétiques qui, s'ils étaient bien moins colossaux qu'au temps de la guerre froide, étaient néanmoins immenses comparés aux stocks des pays européens. 

Les analystes occidentaux estiment que la production annuel de chacun de ces types de véhicules blindés est de quelques centaines par an. Mais il y a de grosses incertitudes sur ces chiffres, surtout depuis 2022. Pour ne prendre que l'exemple des T-90M:

  • il y a un consensus pour dire que la Russie ne disposait au mieux de 85 T90-M en février 2022
  • une étude IISS (juin 2024) estimait cette production à 60-70/an en 2022 et 2023, avec peut-être une montée à 90/an en 2025
  • une étude CIT (juin 2025) estimait au contraire que la production avait augmenté, dépassant les 200 tanks/an en 2024

D'après cette dernière analyse, il devrait y avoir environ 400 à 500  T-90M dans l'armée russe, soit 15% du parc de tanks russes. Pourtant, si on considère par exemple les pertes répertoriées par Warspotting, sur les 51 tanks listés pour 2026, seuls deux (soit 4%) sont des T-90M (plus peut-être certains tanks qui n'ont pas pu être identifiés). Cela fait peu.

En fait, c'est tout le paradoxe: alors que les chiffres de productions font dire à certains analystes imprudents que la Russie aurait augmenté le nombre de véhicules blindés dont elle dispose, on voit de moins en moins ce type de véhicules sur le front (et ça se reflète sur les chiffres des pertes russes de véhicules de ce type, très peu nombreuses depuis l'été 2025). Ils ne sont ni sur le front, ni dans les casernes habituelles de l'armée russe, ni dans les stocks soviétiques, ni même au défilé militaire du 9 mai 2026. 

A propos de ces stocks soviétiques, Covert Cabal a continué de surveiller leur état, et son verdict est sans appel: les Russes ont épuisé tous leurs stocks de tanks décents. Pour donner un ordre d'idée, voici les tanks qu'il a répertorié, classés par type de tanks (infographie par Covert Cabal):

Stocks des chars russes, comptés par jompy et covert cabal



On voit que non seulement les stocks ont fondus (environ 5000 tanks ont été retirés des stocks), mais que presque tous les tanks modernes (T72B, T80, T90) ont disparu des stocks. Il reste surtout des T62, T64 et T72 (et encore, pour ces derniers, seuls les plus vieux modèles T72A subsistent en grand nombre). On a de bonnes raisons de penser que ce qui reste est peu utilisable, voire carrément inutilisable. Les Russes en sont réduits à devoir cannibaliser les T72A des années 1970.

NB: ici, je me concentre sur les tanks, mais c'est à peu près la même chose pour les autres types de véhicules blindés. Ce qui reste dans les stocks est le matériel le plus ancien, peut-être hors d'usage.

Certains disent que, si on ne voit plus guère de blindés côté russe, c'est parce que ceux-ci ont changé de doctrine et n'utilise plus les blindés pour leurs assauts car l'infanterie est plus efficace face aux drones. C'est en partie vrai, mais:

  1. il y a toujours, de temps en temps, des assauts blindés russes. Ils sont juste bien moins fréquents et de plus petite taille que ce qu'on pouvait voir jusqu'à l'été 2025, mais ils n'ont pas totalement disparu malgré leur manque de succès (et le manque de blindés)
  2. remarquons que la fin de l'usage des blindés par les Russes coïncide avec l'épuisement de leurs stocks soviétiques; c'est donc vraisemblablement moins un changement de doctrine que l'incapacité à continuer à fournir les unités russes en blindés qui explique pourquoi ceux-ci ont quasiment disparus du front.

Malgré tout, il ne faut pas totalement écarter cette hypothèse (qui signifierait que la Russie dispose d'un très grand nombre de blindés qu'elle choisit de ne pas envoyer au front), même si elle reste relativement peu probable. Ainsi, la Russie a fourni à la junte malgache des BMP-3 et des munitions, sous couvert d'aide "humanitaire". NB: cette information provient d'image de propagande russe, il est fort possible que cette aide n'aie été que minimale (2 BMP-3 et quelques MANPADS), et faite justement pour faire croire que la Russie  a toujours de la réserve et reste en mesure d'aider militairement ses alliés.


Production de missiles 

La production de missile est un autre domaine dans lequel les Russes excellent et produisent en masse, même si les performance de leurs missiles sont bien en deçà de ce que les Russes annoncent. En 2025, la Russie planifiait la production de 2500 missiles, selon les renseignements ukrainiens. Et cela se retrouve dans les chiffres des attaques aériennes contre l'Ukraine. De juin 2025 à mai 2026 (donc sur un an environ) la Russie a envoyé 2100 missiles (dont 1300) ont été interceptés) selon les chiffres fournis par les Ukrainiens (en gras: les missiles balistiques / hypersoniques) :

  • 681 / 797 Kh-101
  • 191 / 722 Iskander-M
  • 147 / 213 Iskander-K
  • 146 / 198 Kalibr
  • 39 / 62 Kh-59
  • 32 / 96 Kinjal
  • 14 / 25 Kh-22
  • 11 / 22 Zircon
  • 8 / 23 Kh-31P (anti-radars)
  • 32 / 49 indéterminés

Si ces chiffres sont justes, on constate que la Russie a réussi à accroître sa production de missiles (en particuliers les Iskanders), malgré les sanctions. En Europe, on est à une production d'à peine 100 missiles / an, et les USA ne font guère mieux. Et c'est sans compter les milliers de Shaheds produits chaque mois, qui sont une version low-cost des missiles de croisière. Les chiffres de production et d'utilisation de ces drones et missiles viennent des Ukrainiens, qui ont un intérêt à exagérer la menace russe et donc peuvent être tenté d'augmenter les chiffres (volontairement ou par erreur). Mais, comme toujours, les sources OSINT permettent de valider en grande partie ces chiffres. Ainsi, Clément Molin a répertorié, pour la seule année 2026, l'emplacement de 30 000 attaques aériennes russes (missiles, drones et bombes planantes), soit 200/jour en moyenne. Et ce n'est que le chiffre des attaques visuellement confirmées, le nombre réels est bien plus élevé.

emplacement des attaques aériennes russes, de janvier à mai 2026 (c) Clément Molin

Si cette production et cet usage intensif des missiles a un coût, la Russie semble avoir toujours les moyens  (et la volonté) de le payer. De fait, le seul moyen d'arrêter ce flux de missile est de viser directement les usines les produisant, ce que font les Ukrainiens, avec de plus en plus de succès ces derniers mois. Il ne s'agit pas de détruire la flèche, ni même de tuer l'archer, mais carrément d'éliminer le fabricant d'arcs et de flèches.



Crimes de guerre

La Russie a commis d’innombrables crimes de guerre depuis 2022, tellement nombreux que leur simple liste est trop longue pour ce billet. J'en ai donc parlé dans un billet précédent. Je n'ai pas le cœur d'écrire encore sur ce sujet, je voudrais dire ceci: les Russes sont persuadés qu'ils peuvent commettre ces crimes en toute impunité. Et, pour le moment, ils ont toutes les raisons de le penser.

Juste un exemple récent: à Kherson, les Russes ont attaqué un convoi humanitaire de l'ONU à l'aide de drones FPV. C'est très loin d'être le pire crime commis par les Russes (il n'y a pas eu de blessé) mais il illustre à merveille l'impunité dont bénéficie les Russes, qui ont eux-même posté les preuves de cette attaque. Et quelle a été la réaction du responsable de l'ONU ? de dire qu'ils ne savaient pas qui les avait attaqué. Alors certes, c'était une réaction "à chaud", faite avant que les chaines des milbloggers russes ne dévoilent les preuves, mais le "safari humain" de Kherson est documenté depuis des années. Et, une fois les preuves publiées, l'ONU a-t-elle dit que c'était les Russes qui avaient attaqué, ou protesté formellement ? Bien sûr que non ! C'est ce comportement de lâches, "surtout ne pas antagoniser les Russes", qui encourage justement les Russes à commettre plus de crimes. Tant que les Russes ne seront pas punis, ils continueront leurs crimes.



Conclusion: où en est la Russie ?

Répondre à cette question est plus difficile que pour l'Europe et l'Ukraine. On sait où en est l'Europe: trop lente et ne prenant pas encore conscience que les règles ont changé. On sait où en est l'Ukraine: résistante mais à l'avenir incertain. On peine à savoir où en est la Russie,  car les signaux et statistiques provenant de la Russie sont souvent contradictoires et/ou peu fiables. Il se pourrait que la Russie soit au bord de l'effondrement, où plus forte que jamais, selon que l'on sélectionne telle ou telle donnée.

Malgré ce brouillard, il y a quand même certaines choses que l'on sait:

  1. on sait ce que la Russie a perdu: ses immenses stocks soviétiques, des centaines de milliers d'hommes, ses meilleurs clients, et maintenant ses raffineries et usines qui se font bombarder quotidiennement.
  2. on sait que la Russie est soutenue discrètement mais efficacement par des pays (Chine, Corée du Nord) et des individus (Trump) qui, s'ils comptent bien profiter à leur façon du conflit et ne donnent rien sans contrepartie, ont tout intérêt à ce que la Russie reste une épine dans le pied des Européens. 
  3. on sait donc où la Russie va: vers la guerre, ou du moins vers un conflit prolongé avec les pays européens. Rien n'indique qu'ils se préparent à revenir à un état de paix, tout indique qu'ils se prépare à une guerre longue et sale, d'un type nouveau, où les drones et la propagande joueront un grand rôle.

Et pourtant, beaucoup espèrent une fin rapide du conflit, et pense qu'ils se terminera en 2026. Ils se disent que, si maintenant l'Ukraine arrive à contenir les Russes sur le front, ceux-ci vont accepter un cessez le feu... ou escalader. C'est ce que pense le colonel Goya, qui se demande si la Russie est confrontée à une crise schumpétérienne en Ukraine. C'est ce que pensent les Russes, qui prévoient que la Russie va devoir fermer les frontière et mobiliser pour poursuivre son effort de guerre. C'est aussi ce que pensent tous ceux qui parient sur la fin de la guerre depuis le 9 mai (qui eux n'envisagent donc pas l'escalade). Permettez-moi d'ajouter mes deux centimes, comme on dit. 

Tout d'abord, je pense que Poutine n'a pas renoncé à ses ambitions. Quelles sont-elles ? En gros, asservir l'Ukraine et corriger ce que Poutine considère comme "la plus grave catastrophe géopolitique du XXe siècle" (donc pire que 2 guerres mondiales), à savoir la chute du bloc soviétique. C'était le sens de l'ultimatum qui'l avait envoyé à l'OTAN en décembre 2021. C'est ce qui revient très souvent dans la bouche des responsables russes qui veulent qu'on adresse "les causes profondes de la guerre". Alors certes, ces expressions et les buts de la guerre, du moins ceux affichés, sont tellement flous que Poutine peut, à sa guise, décider si oui ou non ils ont déjà été atteints. J'en parlais en octobre dernier

Mais si les buts affichés sont flous, je pense que Poutine, au départ, pensait vraiment pouvoir s'emparer assez facilement de l'Ukraine et que les Occidentaux ne bougeraient pas d'un pouce. La résistance des Ukrainiens a été bien plus forte que prévu, et la réaction des Occidentaux, bien qu'insuffisante, a néanmoins  permis à l'Ukraine de tenir. Mais Poutine voit que ce soutien peut être remis en question si un gouvernement bascule. La réélection de Trump est, de loin, la plus belle victoire de Poutine et un véritable suicide de la superpuissance américaine. De fait, ces quatre ans de guerre ont dû conforter Poutine dans ses croyances: les Occidentaux sont faibles, divisés et manipulables, et la Russie a besoin de réintégrer et "rééduquer" les Ukrainiens pour dominer le monde. Il n'a donc aucune raison de changer d'objectifs et se voit personnellement en reconstructeur de l'empire russe. 

Mais avoir des croyances et un objectif identifié ne suffit pas à l'atteindre: encore faut-il en avoir les moyens. Or, malgré tout ce que dit la propagande russe, il semble que la Russie ne les a pas, que le conflit qui se prolonge est de plus en plus coûteux pour des gains territoriaux de plus en plus faibles: c'est la "crise schumpétérienne" identifiée par le colonel Goya. Et c'est un paradoxe que je notais il y a déjà deux ans: pour parvenir aux objectifs de Poutine, la stratégie qu'il a choisi (l'offensive continue sur l'ensemble de la ligne de front) est la plus mauvaise. Il avait au contraire tout intérêt à diminuer l'intensité du conflit, reconstruire son armée tout en endormissant les Européens. Et non augmenter l'intensité des combats en octobre 2023 comme il l'a fait. Qu'a-t-il gagné en 2 ans et demi de conflit ? Avdiivka, Pokrovsk et quelques autres villes; quelques milliers de km2; vu l'ampleur des pertes russes et le coût de la guerre durant cette période, ces avancées territoriales sont bien maigres. En fait, à part durant le premier mois de la guerre (disons jusqu'à fin mars 2022), les avancées territoriales russes ont été au mieux des victoires à la Pyrrhus. Pourquoi Poutine s'acharne-t-il depuis plus de 4 ans dans une voie qui parait sans issue ? Pourquoi n'a-t-il pas saisi la main tendue par Trump au printemps 2025, qui lui offrait énormément juste pour un cessez-le feu sur les lignes actuelles ?

Il se peut que ce soit une erreur de Poutine, qui pourrait penser que les Ukrainiens sont sur le point de s'effondrer (une impression ) et sous-estimerait toujours les Ukrainiens . Il se peut aussi que ces derniers font justement tout pour rendre crédible cette croyance, et les rapports mensongers des généraux russes peuvent tromper Poutine sur les avancées russes et sur l'état réel du rapport de force. La culture du mensonge permanent qui règne au sein de l'état russe, et qui fait que l'observateur extérieur a tant de mal à juger de l'état réel de la Russie, n'aide pas non plus les dirigeants russes à prendre les meilleurs décisions.

Mais il est possible que Poutine a un besoin vital d'imposer sa volonté, d'apparaître comme le vainqueur non seulement auprès du peuple russe (son contrôle des média lui assure qu'il sera présenté comme tel auprès de la population russe), mais aussi du monde entier. Faisons l'hypothèse que cette grille d'analyse est correcte, et revisitons les moments où Poutine aurait pu "faire le choix rationnel" et choisir de geler/arrêter le conflit:

  • en avril 2022, après l'échec de son plan initial, il était évident que la guerre serait bien plus longue et coûteuse que ce que Poutine envisageait. Pourtant, il choisi de réduire l'ambition du "but officiel" et fixe un nouvel objectif: capturer le Donbas, plutôt que de négocier une paix (il aurait dû alors concéder un retrait de ses troupes, au moins partiel
  • il pouvait encore moins jeter l'éponge en septembre 2022, alors que les contre-offensives ukrainiennes étaient un succès, d'où sa décision d'escalader en se lançant dans une mobilisation "partielle"
  • un an plus tard, en octobre 2023, s'il gelait le conflit le monde aurait conclut à un "match nul" entre la Russie et l'Ukraine; on peut alors penser que ce résultats était insatisfaisant pour Poutine, d'où son choit d'escalader encore le conflit
  • de même, s'il acceptait l'offre de Poutine au printemps 2025, c'est Trump qui aurait été perçu comme l'homme fort ayant mis fin au conflit, pas Poutine. Poutine avait besoin de tordre le bras à Trump et d'exiger que l'Ukraine cède des territoires que la Russie était incapable d'occuper militairement, bref de dicter ses conditions plutôt que d'accepter celles de Trump (pourtant très favorables à la Russie)
Et donc, si en ce moment les Ukrainiens reprennent l'avantage et que la progression russe devient de plus en plus difficile, cela incitera-il Poutine à chercher un accord de cessez-le-feu ? Bien au contraire ! Si Poutine veut à tout prix apparaître comme le vainqueur de ce conflit (et non comme le vaincu, ou comme un match nul), les récents succès ukrainiens éloignent la possibilité que Poutine accepte un cessez-le-feu. "Négocier" pour endormir les Occidentaux ? OK. Mais accepter un cessez-le-feu dans ces conditions, c'est tout le contraire de ce que veut Poutine. Le plus probable est donc qu'il va remettre une pièce dans la machine et il a pour cela au moins deux types d'options:

  1. Adaptation "à l'ukrainienne", c'est-à-dire copier la stratégie ukrainienne et arrêter ou réduire les offensives sur le front, tout en augmentant les frappes à longue distance, décentralisant sa production et développant des drones intercepteurs pour réduire l'efficacité des raids aériens ukrainiens
  2. Adaptation "à la russe": mobiliser plus, ouvrir de nouveaux fronts, miser sur une multitude de drones à courte portée, agiter encore plus les menaces d'armes nucléaires

NB: les deux types d'adaptation ne sont pas mutuellement exclusives, il est possible, et même probable, que Poutine optera pour un panaché de ces deux stratégies.

Tout cela en espérant que, tôt ou tard, le soutien à l'Ukraine s'effondrera. Par exemple en cas de victoire d'un pro-russe (Le Pen, Bardella ou Mélenchon) aux présidentielles de 2027.


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