Plus de trois an et demi après le début de ce blog (et environ 150 billets écrits), j'ai envie de faire une autocritique. Reprendre ce que j'ai écrit durant toutes ces années sur la guerre en Ukraine et lister, en suivant ce code de couleur, les sujets sur lesquels j'ai eu raison, les sujets sur lesquels je me suis trompé, ceux sur lesquels je n'ai eu que partiellement raison et ceux sur lesquels, même après 3 ans, on ne peut pas encore juger.
Les gens à écouter
Ce blog s'intitule Liens et analyses pour comprendre la guerre en Ukraine, et ce n'est pas pour rien que le titre commence par "Liens" et non "Analyses". Car je ne revendique aucune expertise professionnelle sur le sujet de ce blog, je ne connaissais guère l'Ukraine avant 2022 (même si je me suis bien rattrapé depuis). En revanche, j'écoute les spécialistes, je suis curieux et quand lis un article ou écoute quelqu'un qui se présente comme spécialiste, je suis capable d'identifier assez rapidement s'il s'agit d'informations pertinentes ou de désinformation. Je connais la logique et je sais repérer les sophismes, situer politiquement un locuteur et identifier les biais de raisonnement. Dès le premier billet de ce blog (il faut que je l'actualise, d'ailleurs), j'avais donné des liens vers certains analystes, et trois ans et demi après, le jugement que je portais alors s'est avéré correct. Parmi ceux que je jugeais fiables (Michel Goya, Perun, Tatarigami, Anders Puck Nielsen, Militaryland), certains de ces analystes ont cessé d'écrire sur la guerre en Ukraine, mais aucun n'a dérivé et s'est soudainement mis à écrire des conneries. Et ceux que je jugeais "intéressants mais pas toujours fiables" (comme Reporting From Ukraine, Xavier Tytelman et Tom Cooper) se sont révélés être exactement ça (Tytelman est peut-être un peu plus fiable que les deux autres, mais il pèche souvent par optimisme). Inversement, ceux que je jugeais n'être que de la propagande russe (je ne mets pas de lien, mais ils se reconnaîtront, comme un certain chaudronnier qui s'est récemment pris une raclée aux sénatoriales) n'ont pas varié, eux non plus. Autrement dit, il n'y a pas eu un seul analyste que je considérais comme fiable qui s'est révélé raconter n'importe quoi, ni un que je considérais comme un guignol qui s'est révélé comme fiable après coup.
Trump
Dès septembre 2023, j'écrivais: "Il est possible que Trump soit élu en 2024 et stoppe alors l'aide aux Ukrainiens." Je ne vais pas dire que j'avais prédit le retour de Trump, juste que c'était une chose qui pouvait arriver et qu'il fallait se préparer à cette éventualité. Chose que les Européens, bien évidemment, n'ont absolument pas fait. Dans mon bilan du mois de novembre 2024, j'écrivais: Sauf que, même si les USA cessent leurs livraisons d'armes, les Ukrainiens ne vont pas abandonner pour autant, et les Européens continueront à les soutenir. Le soutien européen s'est hélas tout juste maintenu au niveau d'avant (voire à même baissé) ce qui a rendu l'Ukraine bien plus vulnérable, mais ils ont réussi à tenir quand même. Dans ce même billet, j'envisageais la possibilité que Trump veuille littéralement offrir la victoire à Poutine (et non simplement désengager les USA). Dans ce dernier cas, il dispose hélas de tous les moyens pour le faire: il peut non seulement bloquer la livraison de matériel produit par les USA (y compris ceux déjà commandés et payés par le gouvernement Biden via le programme USAID, mais pas encore livré), mais aussi bloquer la livraison d'équipements européens qui contiennent des composants américains (comme les SCALP/Storm Shadows) et surtout, lever les sanctions économiques qui étouffent la Russie. Ces derniers jours m'ont hélas donné raison sur ce point
Quoi qu'il en soit, je n'ai jamais fait partie des gens qui (comme Xavier Tytelman), s'imaginait que Trump augmenterait l'aide à l'Ukraine ou prendrait de véritables sanctions contre la Russie, si Poutine refusait la "paix". Et si j'ai su voir clair dans la personnalité et les actions de Trump (un mélange de traîtrise et d'incompétence), c'est principalement grâce à Timothy Snyder et Phillips O'Brien. En effet, ces deux historiens américains ont quasiment eu tout juste sur Trump en plus d'être de fervents soutiens de la cause ukrainienne. Et, avec les événements récents, on peut dire qu'ils ont eu raison de présenter, dès le départ, Trump comme un ennemi de l'Ukraine.
Les "négociations de paix"
En parlant de Trump, une autre chose que j'ai vu juste (surtout comparé à la presse grand public) est que les fameuses "négociations de paix" de Trump n'en sont pas, et n'ont aucune chance d'aboutir pour deux simples raisons:
- Trump adopte le point de vue maximaliste de Poutine, sans jamais faire pression sur ce dernier
- Les Ukrainiens n'ont aucune raison de céder à ces demandes
- Zelensky veut stopper l'invasion russe
- Poutine veut soumettre l'Ukraine
- Trump veut s'accaparer les ressources de l'Ukraine et laisser tomber l'Europe et l'Ukraine
- quant aux Européens, on ne sait pas trop ce qu'ils veulent. On sait juste ce qu'ils ne veulent pas: ils ne veulent pas être lâchés par les USA et ils ne veulent pas d'une victoire russe.
La "ligne de front"
Alors que beaucoup d'analystes et de commentateurs passent beaucoup de temps à parler de la ligne de front, à grand renfort de cartes et de flèches, je n'en parle quasiment pas, pour deux bonnes raisons.
La première est que les micro-mouvements de cette ligne de front ne sont pas très importants dans cette guerre d'attrition. Je l'ai dit déjà de nombreuses fois: la guerre ne sera pas gagnée ou perdue en fonction de qui contrôle telle ou telle ville du Donbas, mais plutôt de savoir qui va s'effondrer (économiquement, militairement, etc) en premier.
La seconde est que le concept même de "ligne de front" n'a plus beaucoup de sens. Il faut parler plutôt d'une large zone grise, une "kill zone" patrouillée en permanence par des drones et où les positions des uns et des autres sont petites et bien enterrées. C'est une chose qui est aujourd'hui admise et bien connue, mais quand j'en ai parlé sur ce blog (par exemple en avril 2025), rares étaient ceux qui en parlaient en ces termes.
Enfin, dans mes bilans mensuels, j'ai correctement décrit (et parfois prédit) l'évolution de cette "ligne de front", justement car j'ai toujours été très prudent. Contrairement à de nombreux analystes qui voient souvent des "effondrements", des "percées" et qui dessinent de grandes flèches sur les cartes ou prédisent que "dans X mois les Russes/les Ukrainiens seront à tel endroit", je préfère décrire les évolutions lentes, ne cachant pas le grignotage russe mais ne le prenant pas pour autre chose que ce qu'il est: un grignotage lent, coûteux et qui ne produit aucun des effets stratégiques escomptés.
Les bilans mensuels
- les pertes d'artillerie annoncés sont énormes (plus de 50 000 actuellement) mais aussi notoirement peu confirmées par Oryx, avec actuellement un taux de confirmation de l'ordre de 0,1%. Il est possible que les Ukrainiens comptent dans ce chiffres des mortiers et autres petites pièces d'artillerie non comptabilisés par Oryx, mais même ainsi le chiffre parait peu crédible, et ses fluctuations pas nécessairement significatives
- les chiffres sur les équipements spéciaux ont beaucoup augmenté les 2e et 3e années, avant de retomber brutalement, puis de ré-augmenter ces 5 derniers mois. Je ne sais pas comment interpréter ces variations
- quand j'ai commencé à faire ces bilans, il y a un cinquième chiffre que j'aurais dû inclure: celui des camions / véhicules de logistique. Je vais désormais inclure ce chiffre dans les bilans mensuels
Estimations des pertes
Tous les six mois (fin février et fin août), je donne une estimation des pertes russes et ukrainiennes (dernière estimation). Ces estimations se basent sur une méthodologie d'abord développée par Xavier Tytelman en janvier 2023 et cherchent à établir un ordre de grandeur plus qu'un chiffre précis.
Faire ces estimations tous les six mois, en suivant toujours la même méthodologie (en fait, 5 méthodes différentes), permet de suivre un certain nombre d'indicateurs; et ces estimations sont souvent plus stables que celles données dans les journaux grands publics et qui se basent sur différentes sources, mais sans croiser les chiffres. Cependant, depuis maintenant un an, les 5 méthodes ont quelques soucis :
- pour la méthode 1, le faible nombre des pertes russes visuellement confirmées (actuellement) est sans rapport avec leurs pertes humaines, toujours très importantes
- pour la méthode 2, les annonces ukrainiennes ont bien considérablement augmentés, mais le taux de confirmation est maintenant ridiculement faible
- pour la méthode 3, elle se base principalement sur les chiffres russes (très sujet à caution)
- pour la méthode 4, le rapport entre nombre d'officier / nombre total de morts a très probablement beaucoup varié depuis 2022
- pour la méthode 5, ça dépend des estimations; mediazona/BBC Russia était parti de très bas et ont dû réviser à la hausse leur estimation, au fil du temps. Au contraire, les renseignements américains étaient partis de plus haut, puis ont cessé d'augmenter les nombres qu'ils donnaient, comme s'ils avaient peur d'admettre qu'il y a eu plus de 100 000 Russes tués, avant de repartir fortement à la hausse il y a un peu plus d'un an.
- le suivi des indicateurs qui montrent une certaine linéarité laissent penser que les pertes russes en 2022 et 2023 sont bien plus importantes que celles indiquées par Mediazona/BBC Russia. Mes premières estimations étaient probablement un peu trop élevées, tant pour les Russes que pour les Ukrainiens, disons que c'était probablement dans le bas de la fourchette que je donnais, et actuellement plutôt vers le haut de la fourchette que je donne
- les méthodes n'ont pas changé, et pourtant elles restent relativement proches (en terme d'ordre de grandeur) des autres estimations; si les méthodes que j'emploie étaient vraiment mauvaises, le résultats seraient complètement différents des autres estimations
Les analyses "à chaud"
- la prise de Bakhmut : j'estimais les pertes russes entre 21k et 42k morts; on a ensuite prouvé nominativement la mort de 20k prisonniers Wagner employés dans cette bataille; en comptant les autres morts russes, la fourchette que j'avais donné était probablement bonne. J'estimais les pertes ukrainiennes entre 12,5k et 21k. UALosses donne, pour la bataille de Bakhmut entre les dates que j'avais considérées, un peu moins de 6500 morts ukrainiens. J'avais donc un peu surestimé les pertes ukrainiennes. Ma conclusion a été aussi validée sur ce point: En fait, la perception qu'on aura après-coup de la bataille de Bakhmut dépend de la future contre-offensive ukrainienne. Si celle-ci réussit, on se dira que les Russes sont tombés dans le piège tendus par les Ukrainiens à Bakhmut et se sont épuisés dans une bataille inutile. Si la contre-offensive échoue, par contre, on se dira que l'Ukraine a perdu trop de troupes à Bakhmut et que les Russes y ont donc remporté une victoire majeure.
- la destruction du barrage de Nova Kakhovka : j'avais conclu que Il y a assez d'éléments pour conclure, au delà du doute raisonnable, que les Russes sont responsables de la destruction du barrage et donc de toutes les destructions causées par l’inondation qui s'en suit. Il y a encore un petit doute sur leurs intention (avait-ils vraiment l'intention de faire sauter tout le barrage d'un coup, où est-ce une erreur de leur part ?). Une étude très complète sur cette destruction a été publiée 1 an après l’événement et arrivait aux mêmes conclusions (avec beaucoup plus de détails)
- la chute d'Avdiivka : Je n'ai pas trouvé d'étude ou de chiffre qui validerait ou invaliderait les chiffres des pertes que j'ai données dans cette analyse. Ma critique des faiblesses ukrainiennes d'alors était hélas pertinente, notamment la désorganisation des dernières semaines et le rôle des Trumpistes dans affaiblissement ukrainien. Le sursaut européen (et/ou américain) que j'espérais ne s'est hélas pas réalisé.
- l'offensive russe sur Kharkiv : 9 jours après le début de cette offensive, j'avais dit qu'elle ne mènerait à rien et ne percerait pas les défenses ukrainiennes. Deux ans après, c'est exactement ce qui s'est passé.
- l'offensive de Koursk : même si j'avais fait cette analyse seulement 2 jours après le début de l'offensive (c'était vraiment à chaud), j'ai eu raison sur plusieurs points: oui, les Ukrainiens avaient les moyens de mener cette offensive, et c'était une bonne idée qui permettait aux ukrainiens de lever des tabous. En revanche, l'exécution de cette idées, dans les mois qui suivirent, ne fut pas brillante, et les Ukrainiens n'ont pas renouvelé l'expérience, contrairement à ce que j'espérais alors.
La contre-offensive ukrainienne
- En attendant la contre-offensive
- Contre-offensive ukrainienne: un bilan mitigé partie 1, partie 2, partie 3
- la première est que je croyais que les Urkainiens utilisaient les vidéo qu'ils filmaient (avec leurs caméra Go pro attachées aux casques, et leurs drones FPV) pour permettre ensuite un meilleur entrainement et/ou un meilleur renseignement, et donc une plus grande efficacité tactique des unités ukrainiennes. Cela n'a pas été le cas, et au contraire de nombreux témoignages ont souligné les défaillances des programmes d'entrainement ukrainiens
- la seconde est que j'espérais fin juin 2023 que les Ukrainiens auraient les moyens de mener une "vraie" contre-offensive, dont ce qu'on voyait jusqu'à présent n'était qu'un prélude. Rétrospectivement, on sait maintenant qu'ils n'en avaient pas les moyens, et que le rapport de force était déjà favorable aux russes. NB: c'était juste un espoir que j'avais, et non une prédiction, mais cela reste quand même quelque chose d'important que je n'avais pas alors su percevoir.
Les critiques
- Comment repérer la propagande russe (1, 2, 3 et 4)
- Critique de l'édito "Et maintenant, la Crimée"
- Critique d'un article publié par Les Crises
- Critique des analyses de Macette Escortert
- Critique de "la crise stratégique ukrainienne"
- Commentaires sur la "Checklist des erreurs ukrainiennes" de Tom Cooper / Sarcastosaurus
- Critique de l'article de Delwin sur les pertes humaines russes et ukrainiennes
- L'efficacité de la défense anti-aérienne russe
- Critique de "Ukraine, l'Europe contre la paix?"
Le sabotage de Nordstream
L'état de l'économie russe (et la mentalité russe)
Erreurs diverses
- Dans Etat des lieux - les nouvelles brigades ukrainiennes je listais la 88e brigade mécanisée et la 13e brigade de chasseur. On a appris un an plus tard que ces brigades étaient des leurres, et n'ont jamais existé
- Dans Réflexions sur la destruction des bombardiers russes, je mentionnais la destruction d'un avion A-50U et disais que c'était une perte importante. Depuis, des vidéos ont montré que deux avions A-50 ont bien été endommagés/détruits, mais c'était des appareils non opérationnels qui n'étaient utilisés, au mieux, que comme une réserve de pièces détachées
- En janvier 2024, je concluais un peu vite sur "l'échec de l'offensive russe": si les chiffres que je donnais alors étaient exacts (notamment sur les pertes russes), j'avais grandement sous-estimé la capacité des Russes à envoyer toujours plus d'hommes à l'abattoir pour des gains dérisoires. J'envisageais bien la capture d'Avdiivka dans les prochains mois (elle a eu lieu moins d'un mois après la publication de ce bilan), mais je pensais que ce serait alors le point culminant de l'offensive russe, et non son point de départ



