mardi 24 février 2026

Estimations des pertes russes et ukrainiennes, fin février 2026

Tous les 6 mois depuis la création de ce blog, je fais une estimation des pertes russes et ukrainiennes en utilisant la même méthodologie. Estimations précédentes:

Une fois de plus, je vais suivre la même méthodologie, en commençant par les pertes matérielles puis les pertes humaines. Toutes les estimations que je donne portent sur la période du 24/02/2022 au 24/02/2026, sauf si une autre période est précisée.

Tombe d'un jeune soldat ukrainien à Lviv, en 2022 (c) Julia Kochetova


Les pertes matérielles

Comme précédemment, je m'appuie sur toutes les pertes confirmées par le désormais célèbre site Oryx. Ils ont continué leur travail de titan, et il y a actuellement plus de 35 000 pièces d'équipement considérées comme perdues (détruites, endommagées ou capturées) par les belligérants: 24 136 pour les Russes, 11 443 pour les Ukrainiens au 24/02/2026.
 
Si on regarde l'évolution de ces chiffres depuis le début de la guerre,  on voit que le déséquilibre est surtout durant la 1ere année et que ces 18 derniers mois, le rapport de perte tend à être de moins en moins favorable à l'Ukraine, au point qu'on en est maintenant à un rapport favorable aux Russes en ce qui concerne les pertes matérielles visuellement confirmées:
  • février 2022 - février 2023: 9400 pour les Russes, 3000 pour les Ukrainiens
  • février 2022 - août 2023: +2450 pour les Russes, +1250 pour les Ukrainiens 
  • août 2023 - février 2024: +2700 pour les Russes, +1000 pour les Ukrainiens 
  • février 2024 - août 2024: +2950 pour les Russes, +1100 pour les Ukrainiens 
  • août 2024 - février 2025: +2980 pour les Russes, +1550 pour les Ukrainiens  
  • février 2025 - août 2025: +2080 pour les Russes, +1725 pour les Ukrainiens
  • août 2025 - février 2026: +1550 pour les Russes, +1800 pour les Ukrainiens

Au total, on en est à un rapport de 2,1:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles prouvées, conséquence de la nette dégradation du ratio ces 18 derniers mois. Avant, on était à 2,3:1 en août 2025, 2,6:1 en février 2025, à 2,8:1 d'août 2023 à  août 2024, et la baisse est encore plus marquée comparé à ce qu'il était en février 2023 (3,1:1). Mais pour estimer le rapport réel, il faut bien entendu estimer quelles sont les pertes réelles (dont les pertes documentées ne sont qu'un sous-total) des deux camps. Comme précédemment, je m'appuie sur l'avis des analystes militaires (par exemple le Colonel Michel Goya) qui pensent qu'il faut multiplier les chiffres des pertes documentées par un facteur compris entre 1,3 et 2 pour obtenir les pertes réelles. Cela donne une fourchette de 31 400 à 48 250 équipements lourds perdus par les Russes, et une fourchette de 14 900 à 22 900 pour les Ukrainiens.

Il y a donc probablement un rapport de 1,4:1 à 3,2:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles réelles. Le Colonel Goya estimait (en juillet 2022) que les pertes russes étaient plus documentées que les pertes ukrainiennes (et donc qu'on serait plutôt dans le bas de la fourchette), mais j'ai du mal à croire que c'est encore le cas actuellement, chaque camp publiant un grand nombre de photos/videos.

Pour finir, je rappelle que ce rapport est aussi une première indication en ce qui concerne les pertes humaines; en effet, pour deux armées équipées sensiblement au même niveau, les pertes humaines et matérielles sont peu ou prou proportionnelles, avec quelques écarts possibles. NB: il est possible que, désormais, l'armée ukrainienne soit bien mieux équipée que l'armée russes (notamment en véhicules blindés légers), et que cela se reflète dans les taux de pertes matérielles.

 

 

Les pertes humaines

Je vais surtout me concentrer sur les estimations du nombre de morts, en utilisant les mêmes méthodes que précédemment (où ces méthodes étaient expliquées).



Première méthode: estimation à partir du nombre d'équipement perdus

En suivant cette méthode (où chaque équipement perdu équivaut à 8 morts), et en utilisant mon estimation des pertes matérielles, j'obtiens:
Pour les Russes: de 251 200 à 386 000 morts
Pour les Ukrainiens: de 119 200 à 183 200 morts



Deuxième méthode: en corrigeant les chiffres donnés par les Ukrainiens

Le ministère de la défense ukrainien publie chaque jour un tableau des pertes russes (matérielles et humaines): 1 261 420 Russes éliminés (au 24/02/2026). Comme on peut comparer ce qui est déclaré à ce qui est confirmé par Oryx (pour les pertes matérielles), cela donne une estimation de la fiabilité de ces chiffres. Oryx confirme actuellement environ 14,5% des pertes russes déclarées par le ministère de la défense ukrainien. Il y a 6 mois, ce pourcentage était de 16,5%; Il y a 12 mois et 18 mois, ce pourcentage était de 20%, 27% il y a deux ans, 35% il y a deux ans et demi, et 45% il y a 3 ans. 

L'écart continue de se creuser donc entre les deux chiffres, et cela peut s'expliquer de deux manières:

  • soit c'est parce que les Ukrainiens gonflent leurs chiffres dans un but de propagande, par exemple pour compenser leurs difficultés dans le Donbas. Ce serait donc les Ukrainiens qui seraient moins fiables
  • soit c'est parce que proportionnellement moins de vidéo sortent, le caractère répétitif des combats fait que l'intérêt est moindre qu'au début de la guerre. Ce serait donc Oryx qui serait moins fiable

De plus, cette baisse peut aussi s'expliquer parce que l'armée Ukrainienne vise spécifiquement l'artillerie russe (qui a actuellement un taux de confirmation de l'ordre de 1%). A noter que, pour l'artillerie, Oryx recense environ 1200 pièces perdues par les Russes alors que plus de 9 000 pièces (majoritairement de l'artillerie tractée) ont été retirées des stocks russes. Il est donc probable que, au moins pour les pièces tractées, les pertes recensées par Oryx ne représentent qu'une faible partie des pertes réelles. 

Une autre raison de cet écart est que les Russes emploient de plus en plus de véhicules civils pour leur logistique ; or, Oryx ne les comptent pas. Par contre Oryx fourni aussi les chiffes excluant les UAV et les camions, et un autre chiffres ne comptant que les blindés. Cela donne alors des taux de confirmations suivant:

  • 23% si on exclut les camions des calculs
  • 39% si on ne compte que les véhicules blindés.

Je pense donc que c'est d'avantage un manque de documentation qu'une baisse de fiabilité des chiffres ukrainiens qui explique cet écart. Mais comme je ne peux pas le prouver formellement, je vais faire les calculs en utilisant ce taux de 14,5%, même si cela conduit à une petite sous-estimation des pertes russes.

L'inverse de 14,5%, c'est 6,9; autrement dit, les pertes annoncées par les ukrainiens sont, en moyenne, 6,9 fois plus élevées que les chiffres Oryx.  Donc, comme les pertes matérielles réelles (équipement) sont de 1,3 à 2 fois celles observées, il suffit de multiplier les chiffres donnés par le ministère ukrainien par 1,3/6,9 et 2/6,9 pour avoir les bornes inférieures et supérieures des pertes réelles. En supposant que le même facteur correctif peut être appliqué aux pertes humaines, on obtient:


Pour les Russes: de 238 000 à 365 000 morts
Pour les Ukrainiens: cette méthode ne peut pas être employée.

NB: ces chiffres sont quasiment identiques à ceux de l'estimation d'août 2025, en fait ils sont même légèrement inférieurs. Cela ne signifie pas qu'il n'y a eu aucune perte russes en 6 mois, mais que la dégradation du taux de pertes confirmées, principalement du à tout ces véhicules civils qui sont comptés par les Ukrainiens mais pas par oryx, compense l'augmentation des chiffres annoncés par les Ukrainiens. Si on prend à la place un taux de confirmation de 23%, on obtiendrait un chiffre de 377k à 580k morts russes. Et si on prend le chiffre de confirmation des blindés (seuls 39%), cela donnerait de 640k à 980k morts.  Je garde ces chiffres en tête non pas parce que serait des estimations valides (ce n'en sont pas à mes yeux) mais pour voir comment évoluent ces chiffres lors des futures estimations.


Méthode 2 bis: on peut aussi choisir un intervalle plus grand en estimant les pertes réelles entre le pourcentage de pertes confirmées (14,5%) et 100% du total annoncé par les Ukrainiens. Ce qui donne des pertes russes comprises entre 180 000 et  1 260 000 morts (j'arrondis à la dizaine de milliers)
 
NB: on lit souvent, dans les journaux, que le chiffre indiqué dans les bilans quotidiens des pertes russes couvrent les morts et blessés, et non juste les morts. Il est vrai que la formulation ("eliminated personnel" en anglais) est ambiguë mais:
  • lors des premiers bilans, en 2022, ce chiffre était bien présenté comme le nombre de russes morts. Pas "tués et blessés".
  • ce n'est que lorsque le chiffre a dépassé les 200 000 (au printemps 2023) que les gens ont commencé à le présenter comme étant le total "tués et blessés"
  • j'ai déjà argumenté plusieurs fois pour dire que les chiffres indiqués par les Ukrainiens sont certainement surestimés, mais pas tant que ça, et que pour les pertes humaines, il faut diviser par 3 ou 4 les chiffres ukrainiens pour avoir une estimation plus "correcte". Donc si le chiffre actuel de 1 260 000 représente le total "morts+blessés", cela signifierait que l'estimation correcte serait de 270 à 360 000 morts et blessés. Or, ces chiffres sont très inférieurs aux autres estimations (1 000 000 tués et blessés, au minimum, et très probablement bien plus), et donc probablement faux.
  • Est-ce que je crois qu'il y a 1 260 000 morts russes ? Non (cf la conclusion, plus bas). Par contre, le chiffre de 238 000 à 365 000 morts me semble être une estimation raisonnable.


 

Troisième méthode: évaluation à partir du nombre de Russes recrutés pour faire la guerre

Dans mes deux premières estimations, j'avais utilisé les chiffres de la prétendue "république populaire de Donetsk" (DNR), qui publiait jusqu'à début décembre 2022 des tableaux détaillés de ses pertes, et donnait le chiffre de presque 4000 morts. On pouvait en déduire une estimation des pertes russes totales à cette date (environ 80 000 morts). Cependant, comme le décompte s'est arrêté il y a maintenant plus de 3 ans, je ne pense pas que ça a grand sens d'extrapoler pour essayer d'en déduire les pertes actuelle. J'ai donc abandonné cette méthode depuis longtemps. 
 
Je l'ai remplacée par une autre méthode (assez peu fiable), elle aussi basée sur les déclarations russes. A l'heure actuelle, la Russie a envoyé en Ukraine entre 1,7 et 1,95 million d'hommes selon leurs propres déclarations et/ou déclarations des Ukrainiens:
  • invasion initiale février 2022: ~ 180k 
  • renforts printemps/été 2022 (3e corps, BARS): > 30k
  • prisonniers recrutés par Wagner sept/oct 2022: > 50k
  • mobilisation "partielle" septembre 2022: 300k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2023: 340k (**) - 490k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2024: 360k (**) - 410k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2025: 400k - 440k (***)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2026: 40k-50k (****)

(*) selon les chiffres russes, donc sujet à caution.

(**) le ministère de la défense britannique, et les services de renseignement ukrainiens, estiment tous deux que la Russie recrute environ 30 000 hommes/mois dans son armée. Il est possible que ce chiffre soit un peu plus bas fin 2024-début 2025.

(***) le 2 juillet 2025, les Russes annonçaient plus de 210k contrats signés pour les 6 premiers mois de 2025, soit 420k annuels. Poutine annonçait 60k nouvelles recrues mensuelles, Zelensky chiffrait les recrues russes mensuelles entre 45k et 47k. Cependant, aucune des deux déclarations (Poutine comme Zelensky) ne semble très fiable Reuters annonçait plus de 422 000 recrutements pour 2025. Je vais donc partir sur cette dernière estimation +-5%.

(****) Les Ukrainiens ont annoncé qu'ils avaient éliminés plus de Russes en décembre 2025 et janvier 2026 que les recrutements de l'armée russe, qu'ils estimaient à 27k en décembre et 22k en janvier. Vu les difficultés qu'ont les russes à recruter, je pars sur une estimation de 20 à 25k recrues par mois.


Or, les déclarations russes et estimations récentes montrent que 700 000 soldats russes (environ) sont en Ukraine (j'étais arrivé au chiffre de 450 à 500 000 en avril 2024). Où sont donc passé les (1 700 000 à 1 950 000) - 700 000 = 1 000 000 à 1 250 000 soldats russes qui ne sont plus en Ukraine ? Probablement morts ou blessés. Si on estime qu'il y a un rapport de 2 à 4 blessés pour 1 mort, cela donnerait une estimation comprise entre 200 000 et 415 000 morts russes. La méthode est relativement peu fiable, mais on retrouve le même ordre de grandeur que les autres estimations. 


Quatrième méthode: évaluation à partir du nombre d'officiers russes tués

Autre méthode employée par Xavier Tytelman. Utiliser le nombre d'officiers russes dont la mort en Ukraine a été confirmée (7800). Doubler ce nombre (pour considérer tous ceux dont la mort n'a pas été confirmée). NB: si en 2022, il n'était pas illogique de doubler le nombre de morts confirmés, après 4 ans de guerres les pertes sont mieux documentées. Je vais légèrement modifier la méthodologie en estimant que le nombre réel d'officiers russes tués est dans une fourchette entre 1,3x et 2x le nombre de morts confirmés (même facteur multiplicatif que pour les pertes matérielles). Multiplier ensuite par 30 (d'après Tytelman, même s'il fait une confusion entre "pertes" et "morts" dans son analyse); on obtient alors de 304 000 à 468 000 morts russes.
 
Petite note sur le nombre d'officiers russes tués:
  • fin février 2023, il y avait 2000 cas documentés, soit 1000 / 6 mois
  • fin août 2023, 2700 (+700)
  • fin février 2024, 3600 (+900)
  • fin août 2024, 4600 (+1000)
  • fin février 2025, 5600 (+1000)
  • fin août 2025, 6750 (+1100)
  • fin février 2026, 7800 (+1050)

Au début de la guerre, il y a eu beaucoup d'officiers tués; d'une part à cause de la confusion et des lignes de ravitaillement trop longues lors de l'offensive sur Kyiv; d'autre part car le ratio officier/non officiers était bien plus élevé dans l'armée russe "de métier" et que ceux-ci étaient plus en avant dans les grandes offensives mécanisées. Avec la mobilisation de septembre 2022, les officiers ont eu tendance à plus laisser les simples soldats combattre en première ligne, et le nombre d'officiers tués a chuté. Puis,  avec l'intensification des combats, le chiffre est reparti à la hausse, avant de se stabiliser autour d'environ 1000 officiers identifiés comme morts tous les six mois.

 
 

Cinquième méthode: se fier aux estimations faites par les services de renseignement/media

Les estimations des pertes humaines par les services de renseignement occidentaux se font de plus en plus rares dans les média. Cependant, divers journaux  (et responsables politiques) ont pris le relais. Quand une estimation est donné en nombre de morts et blessés (sans préciser explicitement le nombre de morts), je vais considérer que les morts représentent entre 1/5 et 1/3 de ce total (en me basant sur un ratio morts:blessés de 1:2 à 1:4)

Le 17 octobre 2025, The Economist estimait qu'il  y avait eu entre 190 000 et 480 000 morts russes.

En janvier 2026,  le CSIS estimait qu'il y avait eu entre 275 000 et 325 000 russes tués (jusqu'en décembre 2025). Le même rapport estime qu'il y a eu entre 100 000 et 140 000 ukrainiens tués durant la même période. Ce rapport est très souvent repris dans la presse anglo-saxonne.

Le 20 février 2026, dans un article portant sur les débuts de la guerre, The Guardian cite un chiffre pour les pertes russes: 400 000 russes tués, mais sans détailler sa source ou le mode de calcul.

Le site UALosses.org continue de recenser les morts ukrainiens. Ils en recensent 93300, dont 6200 pour la période de 2014 à 2021. Si on considère, comme précédemment, que 75% des morts ukrainiens sont recensés, cela donne environ 116 100 morts ukrainiens. En s'appuyant sur ces mêmes chiffres, la BBC estime elle le nombre de morts ukrainiens à 200 000

Contrairement aux fois précédentes, BBC Russia / Mediazona n'ont pas (encore) publié d'estimation des pertes russes, leur dernière étant celle de juillet-août 2025. A l'époque, ils avaient recensé 120 000 morts russes, et estimaient les pertes réelles entre 206k et 291k morts russes. En février 2026, ils ont recensé la morts de 200 186 russes. En supposant le même rapport qu'en août 2025, cela donnerait de 343 500 à 485 000 morts russes. NB il ne s'agit pas d'un chiffre validé par BBC Russia / Mediazona, mais d'une simple extrapolation linéaire. Un autre article de la BBC, cité plus haut, estime à partir des ces chiffres qu'il y a eu entre 286 000 et 413 500 morts russes.



Conclusion: environ 2 millions de morts et blessés

Bien que ne coïncidant qu'imparfaitement entre elles, ces différentes estimations donnent un ordre de grandeur des pertes matérielles et humaines: environ 310 000 morts côté russe, environ 135 000 morts côté ukrainien.


En terme de vraisemblance, je dirais qu'à l'heure actuelle (fin août 2025):

Intervalles probables (indice de confiance > 60%)
- les Russes comptent probablement de 250 000 à 380 000 morts
- les Ukrainiens comptent probablement de 115 000 à 155 000 morts


Intervalles très probables (indice de confiance > 95%)
- les Russes comptent très probablement de 200 000 à 450 000 morts
- les Ukrainiens comptent très probablement de 95 000 à 185 000 morts

NB: on ne parle là que des pertes militaires. Côté ukrainien, il faut aussi rajouter les pertes civiles, très importantes. Par exemple, il pourrait y avoir eu 100 000 morts rien qu'à Marioupol. Xavier Tytelman estime qu'il y a eu plus de 200 000 morts civils (ukrainiens) dans les territoires occupés.


Comme je l'ai dit et répété lors des estimations précédentes,  il faut prendre ces chiffres comme un ordre de grandeur plus qu'un chiffre exact. Il y a une grande incertitude, en particulier sur les pertes russes. Je remarque que, si mes estimations sont généralement plus élevées que ce qu'on trouve dans les journaux, ces dernières s'en rapprochent maintenant beaucoup.

La raison est peut-être que les journaux ont eu tendance à sous-estimer le nombre de morts, surtout côté russe, ne voulant pas croire que Poutine pouvait accepter de perdre autant de soldats. On remarque aussi que le comptage de Mediazona/meduza et les estimations associées, sur lesquelles s'appuient beaucoup les journaux, augmente de façon exponentielle, en partie parce que la guerre est plus meurtrière, mais surtout parce que leurs premières estimations étaient très en dessous de la réalité.

  • 1re estimation: 47 000 (jusqu'à mai 2023) soit une moyenne de 3 100 morts/mois
  • 2e estimation: 75 000 (jusqu'à décembre 2023) soit une moyenne de 3 750 morts/mois
  • 3e estimation: 120 000 (jusqu'à juin 2024) soit une moyenne de 4 280 morts/mois
  • 4e estimation: 138 500 à 200 000 (jusqu'en janvier 2025) soit une moyenne de 3900 à 5700 morts/mois
  • 5e estimation: 185 000 à 276 500 (jusqu'en juillet 2025) soit une moyenne de 4500 à 6700 morts/mois
  • 6e estimation: 286 000 à 413 500 (jusqu'en février 2026) soit une moyenne de 6000 à 8600 morts/mois

Alors, peut-être que mes premières estimations étaient un peu trop hautes, mais j'ai tendance à penser que, surtout les premiers mois, les Russes ont tout fait pour cacher leur nombre de morts. Les 5 méthodes que j'utilise (toujours les mêmes ou presque depuis le début) ne montrent en tout cas pas une augmentation drastique du nombre de morts avec le temps:
  • selon la méthode 1, la première année fut, de loin, la plus meurtrière
  • selon la méthode 2, les annonces ukrainiennes ont bien considérablement augmentés, mais le taux de confirmation a bien baissé, ce qui fait que l'estimation de croit que lentement, et elle a même baissé ces 6 derniers mois
  • pour la méthode 3, j'ai changé de méthode, aussi je ne peux pas faire le suivi des estimations
  • pour la méthode 4, le nombre d'officier russes confirmés comme morts est assez constant (environ 1000 par semestre) depuis 2024
  • pour la  méthode 5, ça dépend des estimations; mediazona/BBC Russia était parti de très bas et ont dû réviser à la hausse leur estimation, comme j'en ai parlé plus haut. Au contraire, les renseignements américains étaient partis de plus haut, puis ont cessé d'augmenter les nombres qu'ils donnaient, comme s'ils avaient peur d'admettre qu'il y a eu plus de 100 000 Russes rués.
Donc ces 5 méthodes montrent quelque chose d'à peu près linéaire. Cela va à l'encontre des nombreux témoignages et données montrant que la guerre s'intensifie. Aussi il faut rester prudent dans les estimations, et garder à l'esprit que les pertes sont peut-être bien plus importantes que ce que les données OSINT montrent.


Il y a 18 mois, j'avais indiqué qu'il y avait probablement 1 million de morts et blessés, un chiffre double de ce qu'indiquait Wikipedia à l'époque. Or, il semble malheureusement que j'étais en dessous de la réalité, notamment pour les pertes civiles. A l'heure actuelle, il y a probablement environ 2 millions de morts et blessés (voire plus), tous camps confondus (civils + militaires), pour cette guerre inutile qui pourrait s'arrêter à tout moment, dès que la Russie renonce à envahir l'Ukraine et retire ses troupes. Chaque jour qui passe, chaque mort et blessé supplémentaire est une tragédie dont la responsabilité incombe totalement à Vladimir Poutine et à tous ceux qui, en Russie comme ailleurs, le soutiennent et lui permettent de continuer à commettre ses crimes.





mardi 3 février 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de janvier 2026

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de janvier 2026, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemment (liens en fin de ce billet). 

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, mais à un rythme moins soutenu que les mois précédents, peut-être à cause d'une météo particulièrement froide. Ce mois-ci, ce sont surtout les frappes aériennes à longue portée et la situation internationale qui ont connu des évolutions majeures.

Comparaison de la rapidité de plusieurs offensives, par le CSIS



Pertes russes et ukrainiennes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024) et la troisième année (mars 2024 à février 2025) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre et décembre 2025.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • 1690 (mars), 1554 (avril), 1384 (mai), 1243 (juin), 1193 (juillet), 1288 (août), 1112 (septembre), 817 (octobre), 612 (novembre), 902 (décembre), 1126 (janvier)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • 44 (mars), 27 (avril), 26 (mai), 27 (juin), 24 (juillet), 25 (août), 29 (septembre), 28 (octobre), 19 (novembre), 34 (décembre), 46 (janvier)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • 37 (mars), 23 (avril), 27 (mai), 17 (juin), 13 (juillet), 10 (août), 11 (septembre), 9 (octobre), 20 (novembre), 13 (décembre), 24 (janvier)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • 24 (mars), 82 (avril), 33 (mai), 19 (juin), 14 (juillet), 17 (août), 27 (septembre), 7 (octobre), 24 (novembre), 25 (décembre), 19 (janvier) 
La remontée des chiffres annoncés se poursuit dans trois des quatre catégories. Les chiffres concernant l'artillerie reviennent au niveau du mois de septembre, avant leur baisse spectaculaire et leur remontée tout autant spectaculaire. Plus généralement, comparé au mois de novembre, il y a une remontée des pertes matérielles  (5 615) et baisse des pertes humaines (31 680), selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson

Il est difficile d'interpréter ces variations. Je croyais avoir identifié une tendance significative en ce qui concerne les chiffres sur l'artillerie, mais la tendance s'est complètement inversée et on se retrouve au point de départ (avec des chiffres supérieurs à 1100 pertes / mois, dont 99% ne sont pas confirmées visuellement). Il y avait eu la même chose fin 2024, avec les chiffre MLRS qui avaient baissé au point d'être quasiment nuls, avant de remonter quelques mois plus tard sans explication.

En ce qui concerne les pertes visuellement confirmées, selon Oryx il y a eu en décembre 221 pertes russes et 291 pertes ukrainiennes. C'est donc, de nouveau, un ratios terriblement mauvais pour l'Ukraine, comme toujours à cause d'un nombre de perte russe très bas (qui contraste fortement avec les chiffres annoncés par les Ukrainiens). Cela fait maintenant près d'un an que c'est ainsi. 


L'Ukraine perd la bataille de l'énergie

En décembre, la Russie a lancé environ 4600 drones et 130 missiles, des chiffres en baisse par rapport à décembre mais cette baisse ne signifie pas que l'Ukraine a été moins touchée par les attaques russes, bien au contraire. Déjà parce que le taux d'interception des missiles à baissé, ce qui fait que le nombre de missiles non-interceptés est à peu près le même (une soixantaine ont atteint leur but en décembre comme en janvier). Mais surtout, parce que les conséquences de ces frappes sur le réseau électrique ukrainien ont été dévastatrices. Tout au long du mois de janvier, il y a eu de très nombreuses coupure d'électricité en Ukraine, culminant par un "black out" complet

Et si, de son côté, l'Ukraine a continué de frapper les installations pétrolières russes, ces attaques ont été bien moins nombreuses que les mois précédents:

01/01 Raffinerie d'Ilsky

06/01 dépôts pétroliers de Usman et de Stary Oskol

07/01 un pétrolier en mer noire (origine de l'attaque incertaine)

10/01 dépôt pétrolier de Zhutovskaya

22/01 terminal pétrolier de Taman

23/01 dépôt pétrolier de Penza

Alors certes, les exportations russes en janvier ont atteint un niveau très bas, mais c'est plus l'effet des frappes des mois précédents que celles de janvier. Pourquoi l'Ukraine a-t-elle interrompu ces frappes ? Comme d'habitude, on n'a pas de certitudes, mais au moins deux hypothèses très plausibles.

La première est que les Ukrainiens n'ont pas les missiles/drones pour continuer ces frappes. En particulier, les missiles FP-5 Flamingo, qui avait été annoncés avec fracas en août 2025, n'ont toujours pas tenu leurs promesses et sont les grands absents de cette campagne aérienne. 

La seconde est que, une fois de plus, les Occidentaux (probablement le traître Trump) ont fait pression sur les Ukrainiens pour que ceux-ci interrompent leur campagne pour privilégier les "négociations" avec la Russie qui ne mènent à rien. Si c'est le cas, alors c'est complètement lamentable de la part des Occidentaux qui offrent à la Russie un répit inespéré.

Quoi qu'il en soit, le fait est que l'Ukraine a perdu la bataille de l'énergie: la Russie a réussi à détruire (ou du moins fortement endommager) son approvisionnement énergétique tandis que l'Ukraine n'a pas réussi à détruire (ou du moins fortement endommager) l'industrie pétrolière russe. 

Alors, face à ce résultat, certains se diront que l'Ukraine aurait mieux fait de ne pas se lancer dans cette bataille, selon le "raisonnement" que les frappes russes sur le réseau ukrainien sont une "riposte" face aux attaques ukrainiennes contre les raffineries russes. C'est du moins le narratif russe, et comme toujours, il est mensonger. Que l'Ukraine frappe ou non les raffineries russes, ça ne change rien aux plans russes, qui ont toujours été de détruire le réseau énergétique ukrainien cet hiver (comme les hivers précédents). Donc, c'est une bonne chose que les Ukrainiens aient lancé cette campagne aérienne, et ça ne sert à rien de tenter de négocier une trêve avec les Russes, ceux ci ne la respecteront pas.



Les guerres de Trump

L'autre grande "nouvelle", si l'on peut dire, de ce mois de janvier 2026 est que Trump a officiellement enterré l'ordre international, qui était déjà malade depuis bien longtemps. Désormais, Trump s'estime en droit d'attaquer qui il veut (y compris les alliés des USA), quand il veut, comme il veut. Et c'est très exactement le genre de chaos qui profite à la Russie.

Certains ont dit que son raid  au Venezuela a été un coup dur pour la Russie, Maduro étant officiellement un allié russe. C'est oublier qu'en 2019, Poutine proposait déjà un "deal" à Trump sur la base de "à moi l'Ukraine, à toi le Vénézuela". Que Trump agisse selon ce principe en 2026 est tout bénéfice pour Poutine.

D'autant plus que Trump ne s'est pas arrêté là. En menaçant tour à tour le Groenland, le Canada et d'autres pays de l'OTAN, Trump détruit cette alliance et affaiblit l'aide à l'Ukraine bien plus efficacement que tout ce que Poutine pourrait faire. Et quand on voit Mark Rutte (et d'autres dirigeants européens) l’appeler "papa" et s’aplatir devant lui, c'est à la fois pathétique et ignoble. Cette servilité les empêchent de comprendre qui est Trump (ils devraient pourtant l'avoir compris, depuis le temps ...) et c'est bien là le plus grand danger pour l'Ukraine: que plus personne n'ose tenir tête à Poutine et à son agent Krasnov. 

Et les médias, dans ce monde en chaos, continuent à parler de "négociations de paix" et du "Bored of peace" voulu par l'agent orange. Ils n'osent pas écrire que les premières ne mènent nulle part, et le second est une immense entreprise de corruption. L'année 2026 commence très mal.



Analyses précédentes

2023

2024

2025

jeudi 22 janvier 2026

Où en est l'Europe ?

Près de 4 ans après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, où en est-on ? Dans cette mini-série de billets, je vais tenter de voir l'évolution des forces militaires, de l'économie (et des capacités de productions), ainsi que la volonté politique des principaux acteurs de ce conflit: L'Ukraine, la Russie et les pays européens (pris dans leur ensemble). On commence par l'Europe.

Dire que, en février 2022, les pays européens n'étaient pas prêts à la guerre est un euphémisme. Qu'en est-il quatre ans après, alors que de nombreux généraux et responsables des services de renseignement alertent sur la possibilité d'un conflit armé avec la Russie d'ici peu ?


Evolution des dépenses militaires - Carte @Seb_Masson_


Volonté politique

En 2022, à l'exception notable de la Hongrie de Victor Orban, tous les pays européens soutenaient l'Ukraine, et le soutien était massif aussi dans les opinions publiques (bien que variable d'un pays à l'autre). 

Quatre an plus tard, plusieurs gouvernements pro-Ukraine ont été remplacés par des gouvernements plus sceptiques (République Tchèque, Bulgarie) voire carrément hostiles (Slovaquie). L'Allemagne et la Grande-Bretagne ont changé de majorité, mais par des gouvernements autant favorables à l'Ukraine. Il y a eu quelques sueurs froides, comme les nationalistes pro-russes qui sont arrivé en tête au Pays-Bas (mais ont dû mettre de l'eau dans leur vin pour former une coalition) ou en Roumanie, où un pro-russe a failli remporter la présidence. Plus inquiétant, dans les trois plus grands pays européens (Allemagne, France et Grande-Bretagne), ce sont des partis pro-russes qui ont le vent en poupe. Si un seul remporte les élections au niveau national, cela porterait un coup fatal à l'Ukraine.

  • en Grande Bretagne, le parti du traître Farage monte dans les sondages, mais reste encore (avec entre 10 et 15% d'intention de vote) en dessous des conservateurs (20 à 25%) et des travaillistes (environ 40%)
  • en Allemagne, l'AfD est crédité entre 25 et 30% dans les sondages, au dessus des autres partis mais c'est insuffisant pour prendre le pouvoir à eux seuls. Les conservateurs, seule force politique avec lesquels ils pourraient gouverner (ce qui est loin d'être acquis), sont en revanche très pro-Ukraine.
  • le véritable danger est la France, où le RN est crédité entre 35 et 40% des voix, ce qui pourrait être suffisant pour remporter les élections présidentielles/législatives en 2027. La France est électoralement le maillon faible de l'Europe, ce qui pose un gros problème de crédibilité quand, par exemple, il s'agit d'étendre la dissuasion nucléaire au reste de l'Europe ou de construire une Europe de la défense.


Dans les opinions publiques européennes, la cause de l'Ukraine était largement acquise en 2022. Depuis, ce soutient s'est quelque peu érodé, même s'il reste positif dans la plupart des pays européens. On remarque dans tous les pays une certaine polarisation politique dans le soutien à l'Ukraine, avec une majorité de partis pro-ukrainiens (plutôt au centre du spectre politique) et des partis pro-russes (même s'ils l'avouent rarement) plutôt aux extrêmes. Cette absence de consensus politique fait que l'aide à l'Ukraine peut être remise en question en cas de changement de majorité, ce qui peut se produire à n'importe quelle élection. 

En résumé, si les Européens n'ont pas tourné le dos à l'Ukraine (contrairement aux Etats-Unis de Trump), leur aide reste encore trop incertaine pour offrir des garanties de sécurité à long terme.



Comparaison entre pays

Je veux faire un état des lieux des différents pays, en regardant leur économie, leurs capacités militaires et leur capacité de production militaire, ainsi que leur aide à l'Ukraine. Comme il serait fastidieux de le faire pour chaque pays de l'UE (plus la grande Bretagne et la Norvège qui jouent un rôle non négligeable), je me contente de le faire pour quatre pays: la Pologne, l'Allemagne, la France et l'Espagne. J'ai choisi ces quatre pays car ce sont quatre "grands" pays, chacun avec une population supérieure à la population ukrainienne, il y a une continuité territoriale entre ces 4 pays, la Pologne étant en contact avec l'Ukraine (et donc on pourra voir si les efforts diminuent plus on s'éloigne de l'Ukraine) et aussi parce que ces pays sont, on va le voir, aux extrêmes dans leur réponse à l'invasion russe de l'Ukraine.

Je me suis basé sur des indicateurs qui ont bien des défauts, et ne reflètent qu'imparfaitement la situation, mais qui permettent au moins d'avoir certaine standardisation nécessaire pour pouvoir comparer les différents pays: 

  • critères économiques
    • croissance du PIB depuis 2022
    • dette publique (2025)
    • déficit public (2025)
  • capacités militaires
    • dépenses (%PIB)
    • effectifs
    • évolution depuis 2022
    • production d'obus 155mm
  • aide à l'Ukraine
    • selon Oryx
    • selon le Kiel Institute



En Pologne

Économiquement, la situation de la Pologne est bonne. Taux de croissance annuelle, d'après le FMI:

  • +5,3% en 2022
  • +0,2% en 2023
  • +2,9% en 2024
  • +3,2% en 2025
  • +3,4% en 2026 (prévisions)

Le déficit public est très important: un peu moins de 6% en 2025 (le pire des 4 pays listés). En revanche, la dette publique, 58,1% du PIB en 2025, est la plus faible des 4 pays listés.

En ce qui concerne son budget militaire, il équivaut en 2025 à 4,7% de son PIB, très au dessus des autres pays listés, et en forte augmentation par rapport à 2022 (il était alors de seulement 2,4%), ce qui fait de la Pologne un des pays qui prend le plus au sérieux l'effort de réarmement nécessaire. Cet effort budgétaire a permis d'acheter un nombre très important d'équipements militaires: 500 HIMARS, 800 K9 (SPG coréen), des chars abrams (USA) et K2 (Corée), etc. En revanche (et c'est le cas de quasiment tous les pays de l'OTAN), l'armée polonaise n'est pas entrée dans l'ère de la dronisation comme les armées Russes et Ukrainiennes. En terme d'effectifs, l'armée polonaise compte plus de 250 000 militaires + 50 000 en réserve, organisés en 6 divisions (+ des unités plus petites). 

Quelques remarques:

  • une grande partie du matériel acheté ces 4 dernières années n'a pas été livré; l'armée polonaise est loin d'avoir atteint le potentiel permis par le doublement de son budget en 4 ans
  • l'armée active, avant 2022, avait moins de 150 000 hommes; il y a eu quasiment un doublement des effectifs
  • c'est, des 4 pays listés, celle qui dispose le plus d'artillerie, notamment les MLRS, et a au moins sur le papier la plus forte armée terrestre des pays de l'UE.

En ce qui concerne sa BITD, elle est en expansion même si la Pologne importe la plupart de ses équipements lourds. Le fait que la Pologne importe beaucoup en provenance de pays extra-européens (principalement les USA et la Corée du sud) fait que sa récente montée en puissance n'aide pas nécessairement à l'émergence d'une BITD Européenne. Cependant, ils savent aussi passer des accords avec d'autres partenaires européens. En ce qui concerne la production d'obus de 155mm, ils ont l'ambition de produire 200 000 obus/an, mais ça reste pour le moment un objectif affiché. Il semblerait qu'en 2025, ils produisent 30 000 obus/an. Je n'ai pas trouvé les chiffres de leur production en 2022.

Quant à l'aide que la Pologne apporte à l'Ukraine, elle a été très forte au début de la guerre et, si elle reste importante, diminue néanmoins car la Pologne n'a plus guère d'équipement soviétique à fournir, et privilégie probablement son propre réarmement. L'aide a néanmoins été très conséquente, et très appréciée par les Ukrainiens (page oryx): plus de 300 tanks (T-72M1 et PT91), plus de 300 IFV, 14 MiG-29, etc. Selon le Kiel Institute, l'aide totale de la Pologne est de 5,5 milliards d'euros, soit 0,92% du PIB.



En Allemagne

Économiquement, la situation de l'Allemagne reste plutôt bonne malgré une croissance plus faible. Taux de croissance annuelle, d'après le FMI:

  • +1,8% en 2022
  • -0,9% en 2023
  • -0,5% en 2024
  • +0,2% en 2025
  • +0,9% en 2026 (prévisions)

Le déficit public est faible (2,5% du PIB en 2025). La dette publique, qui augmente, reste relativement faible: 62% du PIB en 2025.

En ce qui concerne son budget militaire, il équivaut en 2025 à 2% de son PIB, ce qui représente une hausse assez importante par rapport à 2021 ( environ +50%) et, en valeur absolue, le plus gros budget de défense européen. Suite à l'invasion de 2022, l'Allemagne avait prévu 100 milliards supplémentaires pour son réarmement,  et son récent budget montre qu'elle se fournira principalement en Europe, même s'il faut noter que pour certains systèmes critiques, les Allemands continuent de faire confiance aux Américains, ce qui est à mon avis une grosse erreur vu le positionnement de Trump et toute sa bande de traîtres et de mafieux.

En ce qui concerne les effectifs, il est notable qu'en dépit de l'augmentation du budget, ils sont sensiblement les mêmes qu'en 2021 (moins de 200 000 personnes). L'armée allemande a du mal à recruter, ce qui explique pourquoi ses effectifs restent très inférieurs aux besoins (il faudrait 100 000 militaires supplémentaires), malgré des salaires bien supérieurs à ceux de l'armée française. L'effectif de son armée de terre dépasse à peine les 60 000 hommes, organisés en 3 divisions blindées/mécanisées et 2 divisions de support. C'est une taille très insuffisante pour répondre à la menace russe. Son équipement terrestre est moderne mais dispose de peu d'artillerie (moins de 200 pièces lourdes), des chars en nombre limités (moins de 300) mais énormément de transports blindés (plus de 3000). Sa BITD est assez conséquente, mais très portée sur le matériel onéreux plus que nombreux et ne semble pas encore avoir tiré les leçons de la guerre en Ukraine, notamment en ce qui concerne les drones. Si au début de la guerre, l'Allemagne produisait peu d'obus, elle a fait un effort conséquent, étant capable notamment de livrer plus de 50 000 obus/mois à l'Ukraine. En 2025, sa production est estimée à 700 000 obus de 155mm, et il est prévu d'augmenter ce chiffre de 50% en 2 ans.

Quant à l'aide que l'Allemagne apporte à l'Ukraine, elle est très importante, du moins sur le papier (page oryx). En valeur, elle est le second donateur, après les USA, et si on ne compte qu'en 2025, elle est le premier donateur. Selon le Kiel Institute, l'aide totale de l'Allemagne est de 24,5 milliards d'euros, soit 0,66% du PIB. Mais c'est une aide qui se concentre surtout sur du matériel très onéreux (comme les batteries SAM Patriot et Iris-T), et surtout du matériel "défensif": pas de missile à longue portée, peu d'artillerie, et il ne faut pas oublier non plus que l'Allemagne a beaucoup "traîné des pieds" durant la première année de la guerre, là où l'aide aurait plus plus pu faire changer le cours de la guerre. Et c'est sans parler de la tragédie des "Taurus" que Berlin refuse de livrer depuis des années.



En France

Économiquement, la situation de la France est plutôt mauvaise, malgré une croissance plus forte que l'Allemagne. Taux de croissance annuelle, d'après le FMI:

  • +2,8% en 2022
  • +1,6% en 2023
  • +1,1% en 2024
  • +0,7% en 2025
  • +0,9% en 2026 (prévisions)

Le déficit public est important: 4,6% du PIB en 2025. La dette publique, qui augmente, est la pire des quatre pays listés: 115,8% du PIB en 2025. de plus, depuis 2024, la France traverse une grave crise politique, avec un gouvernement minoritaire à l'assemblée nationale et des votes sur le budget qui n'arrangent pas sa situation économique.

Le budget militaire (50 milliards d'euros, soit 1,5% du PIB) est relativement faible, surtout quand on considère que la France est dotée de l'arme nucléaire, contrairement aux autres pays listés, et dispose d'un porte-avion nucléaire (seul pays hors USA à en avoir un). Notons aussi que l'augmentation du budget militaire depuis 2021 est la plus faible des quatre pays listés. Ses effectifs (plus de 200 000 personnes) sont pourtant supérieurs à l'armée allemande, dont 110 000 dans l'armée de terre (près du double de l'armée allemande). Cette dernière est organisée en 2 divisions de mélée (1ere et 3e) ainsi que des unités de support, et deux divisions d'infanterie légère (pour la légion étrangère et les forces outre-mer). La France dispose d'équipements performants (canons Caesar, avions Rafales, etc), mais souvent en trop petit nombre. Cependant, elle a peut-être plus que d'autres pays européens essayé de tirer des leçons de l'Ukraine, notamment en matière de drones

La France est le 2e exportateur mondial d'armes, ce qui témoigne de l'importance de sa BITD, mais il faut noter qu'une grande partie de ces exportations viennent de la vente de navires et de Rafales, et ne sont donc pas tournées vers ce que l'Ukraine utilise actuellement. Il y a une montée en puissance de la production de certains équipement (notamment les canons Caesar et les obus de 155mm, dont la production atteint désormais les 150 000 obus/an) mais d'autres (comme les missiles produits par MBDA) n'ont connu qu'une augmentation très modeste de leur production, très insuffisante pour répondre aux besoins ukrainiens.

En ce qui concerne l'aide à l'Ukraine, elle est faible en valeur. Selon le Kiel Institute, l'aide totale de la France est de 7,5 milliards d'euros, soit 0,29% du PIB. Cependant, ce chiffre ne reflète qu'imparfaitement la réalité. La page oryx n'est pas plus flatteuse, mais on sait que beaucoup du matériel livré (dont les Mirages 2000 et les SCALP) n'y figure pas. Absent également de cette comptabilité: le renseignement



En Espagne

Économiquement, la situation de l'Espagne est très bonne. Taux de croissance annuelle, d'après le FMI:

  • +6,4% en 2022
  • +2,5% en 2023
  • +3,5% en 2024
  • +2,9% en 2025
  • +2% en 2026 (prévisions)

Le déficit public est faible (2,5% du PIB) équivalent à celui de l'Allemagne et le seul inférieur à la croissance. Par conséquent, la dette publique, 103,4% du PIB en 2025 est la seule qui baisse (relativement au PIB) parmi les 4 pays listés (elle était à 105% en 2024).

Son budget militaire, équivalent à 1,4% du PIB en 2025, est en nette augmentation par rapport à 2024, mais est en valeur absolue comme relative le plus faible des quatre pays listés. De plus, l'Espagne est le seul pays de l'OTAN à avoir refusé l'objectif de dépenses militaires de "5% du PIB" que Trump voulait imposer.

Les forces armées espagnoles comptent environ 120 000 hommes (le plus faible des 4 pays listés), dont 85 000 dans l'armée de terre. Celle-ci est organisée en deux divisions de mêlée (+ unités de support), relativement bien équipées: plus de 250 tanks Leopard 2, de nombreux véhicules blindés, et environ 200 pièces d'artillerie lourde. La BITD espagnole, si elle n'est pas aussi importante que les BITD française et allemande, est relativement importante. L'Espagne est le 7e exportateur mondial, et la filiale espagnole de Rheinmetal produit maintenant 450 000 obus de 155mm par an (soit plus que la France et la Pologne réunies), en nette augmentation depuis 2022.

Selon le Kiel Institute, l'aide totale de l'Espagne est de 1,5 milliards d'euros, soit 0,12% du PIB. C'est vraiment très faible, et il n'y a rien de notable: quelques tanks et blindés, un peu d'artillerie. L'Espagne a vraiment fait le minimum (page oryx). La raison de ce choix n'est pas connue, mais on peut suspecter que l'éloignement géographique a pu jouer un rôle.



Conclusion

Cette analyse est très incomplète, mais elle permet de se faire une idée de là où en est l'Europe face à la menace russe et dans le soutien à l'Ukraine. S'il y a bien un effort de réarmement depuis 2022, cet effort n'est pas à la hauteur des discours politiques prononcés, ni à l'accroissement de la menace russe, comme si les hommes politiques ne croyaient pas à leurs discours présentant la Russie comme une menace à court ou moyen terme. 

En 2022, la Russie avait envoyé tout ce qu'elle pouvait en Ukraine, et ça ne représentait que 200 000 hommes environ, même si ses effectifs théoriques étaient bien plus importants. En 2026, l'armée russe "combattante" a au moins triplé de taille (on estime à environ 700 000 hommes la taille de son armée en Ukraine) et si elle est moins mobile et moins équipée en blindés, elle compense ça par son expérience acquise et par l'usage de drones. Face à cela, les armées européennes n'ont que modestement augmenté leurs effectifs (à l'exception de la Pologne) et guère plus augmenté leurs budgets, qui restent en deçà de ce qu'ils étaient durant la guerre froide (en pourcentage de PIB). Il y a de nombreuses raisons à cela, comme les contraintes budgétaires, la situation économique etc, mais cela reflète que l'Europe se pense toujours en paix, en dépit des discours des dirigeants affirmant le contraire, et surtout en dépit des faits qui montrent indéniablement que la Russie ne se contentera pas d'envahir l'Ukraine. Par conséquence, l'Europe est dans une bien moins bonne position qu'en 2022. Nous ne sommes pas prêts, et les efforts que nous avons bien voulu consentir pour essayer de contenir les Russes sont, jusqu'à présent, très insuffisants.

En fait, si Kamala Harris avait emporté l'élection en 2024, cet effort modeste aurait pu suffire. Mais avec le traître Trump au pouvoir, la léthargie des Européens est mortifère. Les Européens n'ont pas été capables de compenser l’arrêt des fournitures militaires américaines aux Ukrainiens, et ceux-ci en souffrent énormément. L'Europe doit en plus faire face à la rapacité mafieuse de Trump qui veut s'accaparer le Groenland. On pourrait bien sûr blâmer Trump, et en effet il est le premier fautif. Mais les Européens n'ont absolument rien fait pour anticiper le retour de Trump, alors qu'il était évident qu'il avait au moins une chance de gagner et que sa victoire serait une catastrophe pour l'OTAN, pour l'Europe et pour l'Ukraine. Et, alors même qu'il avait été élu, qu'il a annoncé ses intentions en février 2025 et agit tout comme un agent russe, les réactions des dirigeants européens ont été bien faiblarde, comme je le mentionne souvent dans mes points mensuels.

Plus généralement, les Européens (à l'exception de la France) se sont volontairement mis dans une situation de dépendance militaire vis-à-vis des USA, et ce pendant des décennies. Les différents versions d'une "Europe de la défense" ont été enterrés avant d'avoir eu une chance de pouvoir être mises en oeuvre, à commencer par la Communauté Européenne de la Défense, torpillée à l'époque par une alliance entre gaullistes et communistes. Et si la France a souvent poussé pour créer une telle organisation, nos partenaires européens avaient moins confiance en la France qu'en les USA. Et c'est encore le cas aujourd'hui; vue la situation politique en France, on peut effectivement difficilement prétendre à une place de leader, malgré le fait qu'on avait "raison" de ne pas compter sur les Américains. Car une France gouvernée par Le Pen ou Bardella serait aussi pourrie que les USA de Trump. Le poison qui a emporté les USA coule aussi dans les veines de l'Europe, et on ne fait rien pour lutter contre.


dimanche 4 janvier 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de décembre 2025

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de décembre 2025, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemment (liens en fin de ce billet). 

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, à une exception près : Kupyansk. Dans cette ville du nord est de l'Ukraine, les Ukrainiens ont contre attaqué avec succès et ont sauvé la ville, au moins temporairement. Ailleurs, la situation des Ukrainiens est toujours très délicate, en particulier à Siversk, Pokrovsk et Houliaïpole.

Les attaques aériennes russes contre l'Ukraine, en 2025



Succès à Kupyansk

Le 20 novembre, la Russie a revendiqué le contrôle total de Kupyansk, une ville qu'ils attaquent depuis 2023 mais qui résistait bien jusqu'à l'automne 2024.  4 brigades ukrainiennes, qui combattent à l'est de la ville, était menacées d'encerclement. En fait, le sort de Kupyansk était compromis depuis juillet 2025, quand les Russes, du moins selon Deepstate Map, étaient à moins de 2km de la route approvisionnant Kupyansk. J'en parlais dans mon bilan de juillet 2025.

Le 9 décembre, Poutine a même décoré le général Kuzovlev pour la prise de Kupyansk. Trois jours plus tard, les Ukrainiens annoncent avoir contre-attaqué et repoussé la plupart des Russes de la ville, et l'on prouvé par des vidéos. Zelensky a même été jusqu'à l'entrée de la ville pour prouver la réalité du contrôle ukrainien. Pendant plus d'une semaine, le commandement russe a continué à prétendre qu'ils contrôlent la ville, avant de devoir finalement admettre (plus ou moins) la vérité. Cette séquence a d'ailleurs donné lieu à de beaux exemples de propagande russe insidieusement reprise par des journaux français. J'en avais analysé un exemple.

Cette victoire tactique ukrainienne, remportée sur un front où était en charge le général Drapaty, est importante pour plusieurs raisons:

  1. militairement, cela a sauvé plusieurs brigades ukrainiennes d'un risque d'encerclement, et permis de détruire plusieurs unités russes.
  2. politiquement, cela a permis à Zelensky de marquer des points, d'autant plus que c'est Poutine lui-même qui invitait les journalistes étranger à se rendre à Kupyansk pour "constater le contrôle russe"
  3. surtout, l'opération s'est fait dans un silence presque absolu. Dans mon bilan du mois de novembre, je notais que la carte de DeepStateMap n'avait pas été mise à jour au mois de novembre, en fait depuis le 19 octobre. Or, il semble que la contre-attaque ukrainienne a commencé le 17 octobre pour s'achever début décembre. Cela signifie que, pendant un mois et demi, les cartes OSINT n'ont pas montré la progression des Ukrainiens. Et que les Ukrainiens ont laisser les Russes croire qu'ils avaient pris la ville.

Ce dernier point est particulièrement important car, comme je l'ai déjà fait remarqué, en 2025 les Ukrainiens perdent la guerre d'attrition ... du moins si on se fie aux données OSINT. Par contre, si les déclarations des officiels ukrainiens sont (plus ou moins) corrects, ce sont ces derniers qui gagnent la guerre d'usure.

Et, pour divers raisons, les Ukrainiens ont tout intérêt à se présenter comme les "faibles" (et donc à ne pas dévoiler leurs succès plus que nécessaire) et les Russes comme "forts". La bonne OPSEC de l'opération de Kupyansk montre que les Ukrainiens sont peut-être bien moins désespérés que ce qu'affirment la plupart des analystes.



Situation difficile partout ailleurs

Cependant, ailleurs ce n'est pas la joie pour les Ukrainiens

A Pokrovsk et Myrnohrad, la situation est compliquée. Les Russes ont progressé, mais malgré leurs déclarations, il semblent qu'ils ne contrôlent pas encore les deux villes, qui sont en grande partie dans la "zone grise". Le sort des unités ukrainiennes qui s'y trouvaient est un mystère. Certes, les Russes ont capturés quelques petits groupes de soldats, mais cela fait peu comparé aux milliers de soldats ukrainiens censés s'y trouver. Tom Cooper accuse le général Sirsky d'envoyer des centaines de soldats ukrainiens à la mort pour essayer de "tenir" 10% de Pokrovsk, et si on a bien eu les images de quelques attaques ukrainiennes (et de la destruction d'une poignée de blindés, dont un char Abrams tout juste livré par l'Australie), notamment du 425e régiment d'assaut "Skala", il y a encore plus d'image de destruction des Russes à Pokrovsk. Je ferai, si c'est un jour possible, un bilan de la bataille de Pokrovsk. En attendant, voici celui de Xavier Tytelman, avec lequel je ne suis pas tout à fait d'accord, mais ça donne une idée, dans les grandes lignes, de cette bataille (qui n'est pas encore tout à fait terminée).

Les Russes ont aussi pris Siversk, à l'est de Sloviansk/Kramatorsk. Dans ce secteur, les Ukrainiens résistaient très bien jusqu'à il y a peu, avec notamment la défense exemplaire du village de Bilohorivka. Les brigades qui défendaient ce secteur (80e, 54e, 10e) sont particulièrement compétentes. Ou plutôt, elles étaient compétentes. Car la 80e a été envoyé dans le secteur de Sumy à l'été 2024, et les 54e et 10e brigades n'ont reçu quasiment aucun remplacement pendant de longs mois/années. Résultat: ces brigades ne sont plus capables de tenir ce front qu'elles tenaient depuis 2022 (sans aucune rotation), et la Russie a pu ainsi prendre Bilohorivka puis Siversk.

La réaction du haut-commandement ukrainien a été de limoger les commandants des deux brigades (10e et 54e), plutôt que d'admettre ses propres fautes à ne pas avoir pu réapprovisionner et/ou retirer ces deux brigades du front à temps. C'est la même chose qui est arrivé à Vuhledar, avec la 72e brigade qui, après avoir offert  l'Ukraine une de ses plus belles victoires défensives, a petit à petit été affaiblie, laissée sans renforts et incapable de tenir la ville face à des Russes aux effectifs toujours renouvelés. Cette mauvaise "gestion des ressources humaines" est un problème ancien de l'armée ukrainienne, qui s'est hélas aggravé au fil du temps. Le colonel Goya avait d'ailleurs écrit un billet à propos de ce problème en janvier 2025. C'est ce qui détruit petit à petit l'armée ukrainienne, et peut lui faire perdre la guerre, si rien n'est fait pour le corriger.

Un autre exemple de cette mauvaise gestion est ce qui arrive à Huliaipole, avec la 102e brigade de défense territoriale. Contrairement aux unités précédentes, celle-ci n'a jamais été une bonne unité. Mais, jusqu'à peu, le secteur où elle était positionnée était relativement calme, et elle avait alors la force nécessaire pour se défendre. L'activité russe a augmenté (puisque ce secteur devenait un axe de progression des russes), et la 102e ne recevant pas de renfort alors que les pertes s'accumulaient, et un imbroglio administratif suite à une réforme absurde de sa structure (un de ses bataillons étant formellement transféré à la 106e brigade, tout en restant dans les faits au même endroit, dans le secteur de la 102e), tout cela explique le désastre récent dans cette ville.

Tous ces exemples montrent qu'une réforme structurelle du haut-commandement ukrainien est urgente, et que cela ne pourra se fait qu'avec un signal fort, venu d'en haut: limogeage du général-en-chef Sirsky et de tous les autres responsables de ces échecs, mise en place de procédures qui pour rendre les généraux (notamment ceux en charge de la logistique) responsables de leurs échecs et une réflexion sur les causes profondes de ses erreurs doit être menée, plutôt que de se contenter de changer les noms des commandants sans changer la structure.


Pertes russes et ukrainiennes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024) et la troisième année (mars 2024 à février 2025) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre et décembre 2025.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • 1690 (mars), 1554 (avril), 1384 (mai), 1243 (juin), 1193 (juillet), 1288 (août), 1112 (septembre), 817 (octobre), 612 (novembre), 902 (décembre)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • 44 (mars), 27 (avril), 26 (mai), 27 (juin), 24 (juillet), 25 (août), 29 (septembre), 28 (octobre), 19 (novembre), 34 (décembre)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • 37 (mars), 23 (avril), 27 (mai), 17 (juin), 13 (juillet), 10 (août), 11 (septembre), 9 (octobre), 20 (novembre), 13 (décembre)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • 24 (mars), 82 (avril), 33 (mai), 19 (juin), 14 (juillet), 17 (août), 27 (septembre), 7 (octobre), 24 (novembre), 25 (décembre)
C'est une remontée spectaculaire des chiffres concernant l'artillerie ( ~ +50%), qui va à l'encontre de la baisse tendancielle des trois mois précédents. Plus généralement, comparé au mois de novembre, il y a une remontée des pertes matérielles  (4 839) et des pertes humaines (35 050), selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson

Il est difficile d'interpréter ces variations. On pourrait bien sûr croire que (comme cela n'est que du déclaratif) que les Ukrainiens exagèrent les pertes russes, surtout en ce qui concerne l'artillerie. Mais de nombreux signes indiquent que les combats ont été encore plus violents en décembre, les Russes faisant tout pour concrétiser leur avantage et pour gagner du terrain.

En ce qui concerne les pertes visuellement confirmées, selon Oryx il y a eu en décembre 280 pertes russes et 319 pertes ukrainiennes. Comme en novembre, les pertes russes sont à leur niveau anormalement bas (à moins que ce soit la nouvelle normale) tandis que les pertes ukrainiennes, sont aussi importantes qu'au mois d'octobre et de novembre. Le ratio mensuel de pertes visuellement confirmées est s'est un peu amélioré, mais reste terriblement mauvais pour l'Ukraine. 


Attaques russes à longue distance

En décembre, la Russie a lancé environ 5300 drones et 180 missiles, des chiffres légèrement en baisse par rapport à ceux de septembre, octobre et novembre. Principales attaques, selon les Ukrainiens:
  • 6 décembre: 653 drones, 51 missiles
  • 14 décembre: 465 drones, 30 missiles
  • 23 décembre: 635 drones, 38 missiles
  • 27 décembre: 519 drones, 40 missiles
Et, une fois de plus, je constate qu'il n'y a toujours aucune réaction des Occidentaux. La pétition Skyshield atteint tout juste les 60 000 signatures. On n'a aucune parade contre des centaines de drones lancés chaque nuit, et les Européens semblent se dire "tant que ce sont les Ukrainiens qui subissent ça, tout va bien" sans réaliser qu'ils sont les suivants sur la liste de Poutine. Cette cécité va leur coûter très cher dans les prochaines années.


L'Ukraine s'attaque aux plateformes pétrolières de la mer Caspienne 

De son côté, l'Ukraine poursuit sa stratégie de frappes sur les infrastructures pétrolières russes:

NB: j'ai un peu moins suivi les actualités à partir de mi-décembre, il est probable que cette liste ne soit pas exhaustive.

La nouveauté, ce mois-ci, est qu'au moins 4 plateformes pétrolières russes situées en mer Caspienne ont été attaquées. En revanche, il est difficile d'évaluer les dégâts que ces attaques causent. Les Russes ont toujours du pétrole et  continuent à en exporter, mais les revenus qu'ils en tirent ont considérablement baissé. Rien que ça suffit pour que l'on considère cette campagne ukrainienne comme un succès au moins partiel.


Diplomatie: les média continuent de promettre "un accord de paix" pour bientôt (à tort)

Le mois de décembre a vu les médias s'exciter, encore et toujours sur le "plan de paix", les discussions à Miami, en affirmant (ou en sous-entendant) que la paix est pour bientôt, que l'accord est finalisé à 90%, etc. Il faut dire que les hommes politiques sont les premiers à afficher de soit-disant progrès dans ces "négociations", alors que la vérité est à la fois simple est cruelle:
  1. l'Ukraine propose des concessions, très importantes
  2. la Russie refuse de faire la moindre concession
  3. les USA de Trump sont du côté de la Russie
  4. les Européens ne foutent rien (ou trop peu) et ne se défendent pas face au tandem infernal Trump-Poutine.
Parler de "négociation de paix" comme le font les média, pire, parler de "progrès", c'est tromper délibérément le public. Il n'y a pas de négociation de paix. Il n'y a pas de progrès. Les Russes veulent que l'Ukraine cède à toutes leurs demandes, Trump veut la même chose (mais doit faire semblant de soutenir l'Ukraine), l'Ukraine ne peut l'accepter, et tout le reste n'est qu'un cirque médiatique destiné à masquer le fait que:
  1. Poutine espère qu'il aura tout ce ce qu'il veut sur le long terme, que ce soit militairement ou "diplomatiquement"
  2. l'Ukraine espère quelque chose, mais quoi ?  L'effondrement de l'économie russe ? Que Trump leur viennent finalement en aide ?
  3. les Européens paralysés serrent les fesses en espérant un miracle
Dès lors, il est vain de croire que la guerre va s'arrêter bientôt, malgré ce qu'en disent les média. Le plus probable, c'est qu'il se passera encore des mois, voire des années avant que l'un des camps soit à terre et doive faire le deuil de ses espérances.


Analyses précédentes

2023

2024

2025

Estimations des pertes russes et ukrainiennes, fin février 2026

Tous les 6 mois depuis la création de ce blog, je fais une estimation des pertes russes et ukrainiennes en utilisant la même méthodologie. E...