mercredi 19 août 2026

Critique de "Ukraine, l'Europe contre la paix?"

Il y a un mois, le Monde Diplomatique ("le Diplo") a publié un article signé par Anatol Lieven, et intitulé "Ukraine, l'Europe contre la paix ?" Cet article (et son titre) reflètent une tendance pro-russe hélas bien présente parmi beaucoup de responsables politiques, journalistes et prétendus experts, et d'autant plus pernicieuse qu'elle se présente comme "neutre", "pour la paix" et autres choses a priori très positives et auxquelles on a envie d'adhérer mais qui sont ici tordues (volontairement ou non) pour servir les intérêts de Poutine.

Les passages en italique sont des citations de l'article.



L'enlisement du front

L'article part d'un constat qui n'est pas complètement faux d'un certain enlisement du conflit:

L’utilisation combinée de drones, de mines et du renseignement satellitaire a empêché l’armée russe de procéder aux concentrations de forces nécessaires à une percée. En conséquence, le conflit au sol s’est enlisé dans une guerre d’usure où de petits groupes de combattants des deux camps se disputent le contrôle — souvent éphémère — de portions infimes de territoire. Toutefois, les facteurs qui ont enrayé l’avancée russe limitent tout autant la capacité des Ukrainiens à mener une contre-offensive d’envergure.


Ce constat, s'il est en grande partie vrai en ce qui concerne la ligne de front, néglige trois facteurs importants:

  1. en ce qui concerne les frappes à longues distances, il n'y a pas enlisement mais escalade, les deux pays ayant grandement multiplié leurs capacités dans ce domaine ces dernières années.
  2. une guerre à cette échelle, même avec un front figé, représente un fardeau considérable pour les deux pays; l'usure peut faire s'effondrer une des deux armées, il peut en être de même pour l'économie ou le moral. Ou les soutiens extérieurs.
  3. la technologie des drones est en constante évolution, et rien ne dit que que l'un des camps ne va pas finir par prendre l'ascendant (technologique ou industriel) sur l'autre. C'est une situation similaire à la première guerre mondiale, où le front (du moins à l'ouest) était statique du fait de l'inéquation des moyens techniques et des tactiques militaires qui rendaient la défense bien plus facile que l'attaque avaient fini (en 1918) par déboucher sur une nouvelle guerre de mouvement, rendue possibles par l'utilisation de nouvelles armes (blindés, aviations, etc) et de nouvelles tactiques d'assaut

Ces trois points expliquent pourquoi chacun des deux belligérants espère encore obtenir une victoire militaire et que l'autre "craquera" en premier. Mais partons dans l'idée qu'on veuille faire une paix en considérant que l'enlisement actuel peut encore durer longtemps, et demandons-nous, comme le fait l'article du Diplo, comment obtenir une paix durable.



Sophisme de la solution parfaite

L'article commence par affirmer que:

Les Occidentaux qui attendent d’un accord de paix des garanties absolues et permanentes contre toute future agression russe révèlent leur incompréhension des réalités stratégiques. L’histoire ne connaît aucune garantie permanente et, en l’espèce, elle ne pourrait être obtenue qu’au prix de l’anéantissement de l’État russe. Or c’est précisément pour se prémunir contre cette éventualité que Moscou s’est doté d’un immense arsenal nucléaire.

Ce paragraphe est un exemple de sophisme de la solution parfaite: certes, il n'y aura pas de garanties "absolues" et "permanentes", mais ce constat n'est fait que pour rejeter a priori toute demande de garanties pour l'Ukraine, alors que l'enjeu des négociations est justement de lui donner des garanties solides et durable. C'est un intérêt vital pour l'Ukraine, et voir le Diplo s'en contrebalancer d'emblée montre bien qu'ils ne cherchent pas à comprendre les intérêts des uns et des autres. Juste ceux de la Russie. D'ailleurs, dès le chapeau de l'article, ils écrivent: "Retrouver le chemin d’une coexistence en sécurité suppose de comprendre les intérêts de ses ennemis et d’en tenir compte." Les intérêts de ses ennemis (donc des Russes); pas ceux de ses amis, visiblement.

Outre qu'il révèle l'hypocrisie flagrante de l'article, ce paragraphe contient aussi un aveu involontaire car il affirme que cette garantie "ne pourrait être obtenue qu’au prix de l’anéantissement de l’État russe". Il avoue ainsi que le problème, la raison pour laquelle il ne peut y avoir de garantie absolue de non-agression, c'est l'existence-même de l’État russe. NB: aucune justification n'est fournie pour étayer cette affirmation, qui est probablement fausse, mais on en reparlera plus tard.



L'Ukraine traitée comme ayant capitulé

L'article affirme ensuite que "la Russie a considérablement revu à la baisse les exigences qu'elle formulait en juin 2024. En matière d'armements, la restriction qui subsisteraient concerneraient les missiles à longues portée capables de frapper son territoire. La Russie n'exige plus non plus, comme préalable à tout accord de paix, le retrait urainien des régions de Zaporijia et de Kherson - dont elle revendique l'annexion alors qu'elle ne les occupe que partiellement. Enfin, elle reconnait le droit de l'Ukraine à adhérer à l'Union Européenne."

Notons que la Russie ne fait que revoir à la baisse certaines de ses exigences. Mais l'article ne questionne jamais le bien-fondé de ces exigences, qui sont toutes de nouvelles atteintes à la souveraineté de l'Ukraine.

D'un point de vue du droit et de la morale, la Russie a envahi l'Ukraine, commis une multitude de crime de guerre, et exige encore plus que ce qu'elle occupe illégalement, et le Diplo présente ça comme un signe de bonne volonté ? La Russie n'a aucun droit à la moindre exigence, c'est à elle de faire des concessions. Pas à l'Ukraine. Or, depuis le départ, la Russie n'a jamais proposé la moindre concession. Tant qu'elle n'en proposera pas, cela signifie qu'elle n'est pas prête à négocier sérieusement.

On pourrait rétorquer que ce ne sont pas toujours le droit et la morale qui régissent les guerres et les relations internationales, et qu'il n'est pas rare que le vainqueurs impose ses conditions au vaincu: "Vae Victis" comme disaient les Romains. Et donc que les exigences de la Russie seraient "justifiées", si l'on peut dire, par sa victoire militaire. Mais, selon le présupposé de l'article, c'est justement que les deux belligérants sont enlisés dans ce conflit que personne ne peut gagner, et donc la Russie ne peut pas être considérée comme un vainqueur. Pire, et même si c'est juste un effet rhétorique, l'article commence par parler d'une victoire ukrainienne: "Kiev a remporté une victoire qui pourrait ouvrir la voie à un accord de paix durable : contre toute attente, le pays est parvenu à contenir l’offensive russe, à conserver le contrôle de 80 % de son territoire, à renforcer son identité nationale et son ancrage occidental, tout en créant les conditions d’une éventuelle adhésion à l’Union européenne" Raison de plus de ne pas laisser la Russie exiger quoi que ce soit.



L'Europe contre la paix ?

L'article déroule ensuite sa thèse centrale, en accusant l'Europe de ne pas vouloir la paix et en présentant toutes ses exigences comme inacceptables: "Une telle concession [un cessez-le-feu préalable aux négociations] reviendrait en effet à sacrifier son [=la Russie] unique moyen de pression dans les négociations." Ceci est factuellement faux: la Russie disposerait objectivement d'un énorme moyen de pression: le territoire qu'elle occupe actuellement en Ukraine et dont elle pourrait chèrement monnayer la libération. C'est juste que Poutine n'entend pas faire la moindre concession dans ce domaine. En passant sous silence ce levier dont dispose la Russie, le Diplo ne fait qu'épouser le point de vue de Poutine.

"un aveu de défaite [pour la Russie]: le déploiement de troupes occidentales en Ukraine et la perspective d'une adhésion ukrainienne à l'Alliance": ni l'un ni l'autre ne seraient un aveu de défaite pour la Russie, mais plutôt un signe de sa puissance militaire. En revanche, ce sont des choses dont Poutine ne veut pas. Sur ce sujet-là aussi, le Diplo épouse les vues de Poutine.

"Si ces conditions [les cinq conditions pour une paix juste et durable, énoncées en juin 2026] sont maintenues, aucun accord de paix ne pourra voir le jour": là encore, le Diplo disqualifie a priori (et sans argument) les conditions, pourtant très minimales, demandées par l'Europe, et fait sienne, une fois de plus, la position de Moscou.

Donc toute cette accusation du Diplo ne repose pas sur une analyse objective, mais simplement sur une escroquerie intellectuelle: celle qui consiste à tenir le point de vue russe pour vérité objective. Mais comme tout cela est enrobé dans une prose pseudo-intellectuelle, ça passe mieux aux yeux d'un lecteur peu averti et qui peut donc être trompé par la rhétorique du journal. Cette rhétorique impose pernicieusement un cadre, celui du point de vue russe, qu'il est interdit de questionné ou simplement d'énoncer comme tel. Et ce cadre limite bien entendu ce qui peut être négocier. Car après avoir posé ces bases (aussi biaisées soit-elles), l'article esquisse ensuite ce que pourrait être un accord de paix "acceptable".



Accorder la victoire à Poutine

L'article donne le ton de l'objectif d'un tel accord de paix: "Il appartient désormais aux dirigeants européens de concevoir des mesures susceptibles de permettre à M. Vladimir Poutine de revendiquer une forme de victoire - aussi illusoire soit-elle - afin de mettre un terme à cette guerre et d'empêcher sa reprise."

Au moins, c'est clair. Et la "forme de victoire" qu'ils proposent n'a rien d'illusoire. Selon le Diplo: "Pour qu'un accord de paix puisse être conclu, la Russie devra renoncer à exiger le retrait des forces ukrainiennes des zones du Donbass encore sous le contrôle de Kiev, car aucun dirigeant ukrainien ne saurait assumer une telle concession. Bruxelles et Kiev devront pour leur part abandonner toute perspective d'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, ainsi que tout déploiement de troupes occidentales sur le sol ukrainien; aucun gouvernement russe ne pourrait y consentir."

Une fois de plus, l'article demande à Poutine de simplement renoncer à certaines de ses exigences, autrement dit de ne pas exiger des choses qu'il ne possède pas et sur lesquelles il n'a aucun doit. L'article ne lui demande pas de concéder quelque chose qu'il possède déjà. En revanche, Bruxelles et Kiev doivent concéder quelque chose qu'ils possèdent déjà : leur faculté de conclure des alliances militaires, donc une partie de leur souveraineté. Excusez du peu. Mais ce "deal", déjà très inéquitable et très favorable aux Russes, n'est pas suffisant pour le Diplo, qui ajoute:

"Pour amener la Russie à renoncer à ses revendications sur l'ensemble du Donbass, l'E3 devrait s'inspirer de la proposition du premier ministre belge Bart De Wever (l'Echo 14 mars 2026) et offrir à Mosou un "deal" prévoyant la normalisation des relations, la reprise des achats d'énergie russe et la levée complète des sanctions économiques, associée d'une clause de réactivation automatique en cas de nouvelle offensive."

Donc le Diplo veut tout concéder à Poutine pour revenir à la situation avant-guerre, tout ça en échange de ... rien du tout en fait . Pas de libération des territoires occupés, pas de paiement d'indemnités de guerre, pas de justice pour les Ukrainiens. Rien. Même pas une promesse de ne pas attaquer à l'avenir. Dans ces conditions, qu'est-ce qui empêchera la Russie de recommencer à attaquer quand bon lui semblera ? La menace de remettre les sanctions actuelles (et qui sont de fait insuffisantes pour empêcher la guerre) ? Poutine va trembler. Et c'est ça que le Diplo considère comme une paix durable ?



Où réside l'intérêt des Ukrainiens et des Européens ?

Car si l'article du Diplo passe beaucoup de temps à insister sur l'importance de considérer les intérêts russes, il n'évoque qu'à peine ce que pourrait être l'intérêt des Ukrainiens, et celui des Européens. Tout juste affirme-t-il: "Un cessez-le-feu durable sans accord de paix serait profondément contraire aux intérets de l'Ukraine, comme à ceux du continent européen [...] A plus long terme, si M. Donald Trump ou un futur président républicain américain décidait d'annexer le Groenland, l'Europe se retrouverait dans une position extrêmement périlleuse, en étau entre une Amérique ouvertement hostile et la Russie." Notez que c'est l'Amérique qui est décrite ici comme "ouvertement hostile", et non la Russie.

Il faut noter deux choses:

  1. ce n'est pas "à plus long terme": l'Europe est déjà prise en étau entre une Amérique hostile et une Russie belliqueuse
  2. signer un traiter de paix ne changera rien à ce fait. Un traité de paix ne rendra pas la Russie moins dangereuse pour l'Europe ou moins belliqueuse

Et surtout, en quoi tout céder à Poutine protégerait l'Europe des ambitions territoriales de Donald Trump ? Au contraire, si l'Europe cède face à la Russie, elle sera perçue comme faible et cela ne fera que rendre plus probable une invasion du Groenland. Une fois de plus, l'article du Diplo contredit sa propre logique.

Puisque l'article ne décrit pas quel est l'intérêt de l'Europe, je vais tenter de le faire. L'Europe a en effet tout intérêt à rendre sinon impossible, du moins improbable, toute nouvelle attaque russe, que ce soit contre l'Ukraine ou un autre pays. Autrement dit: la question essentielle est celle de la dissuasion. Le Diplo mentionne la dissuasion, et la possibilité que la Russie attaque un pas de l'OTAN, mais c'est pour mieux affirmer qu'il n'y a rien besoin de faire et que les craintes sont injustifiées: "selon les services de renseignement militaire américains, Moscou n'avait ni l'intention ni les moyens de mener une telle offensive"

Naturellement, le Diplo fait du cherry picking, en "oubliant" de mentionner également les très nombreux rapports de divers services de renseignement européens qui montrent au contraire que la Russie a l'intention (et se donne les moyens) de préparer des attaques contre l'Europe. Et le Diplo n'envisage même pas que les Américains (sous Trump) pourraient faire de fausses déclarations pour couvrir les Russes, malgré tous les signes qui montrent que Trump se comporte comme un agent russe.

Poutine militarise les jeunes russes, se prépare à un conflit très long, augmente la production de ses usines d'armement (notamment les missiles et les drones) et veut avoir 200 000 dronistes dans son armée. Sachant que, durant divers exercices avec l'OTAN, de petites unités de dronistes ukrainiens ont suffit pour mettre "hors combat" des brigades mécanisées entières de l'OTAN, on se rend compte que l'OTAN est en ce moment extrêmement vulnérable (car elle n'a pas encore intégré les drones). De même, la capacité d'attaque à longue distance russe est largement supérieure aux défenses anti-aériennes occidentales, trop peu nombreuses et non adaptées pour lutter contre les drones.

Il faut donc prendre la menace russe très au sérieux, et donc veiller à ce que tout traité de paix (et les mesures d'aide à l'Ukraine après ce traité) dissuadent la Russie de continuer ses agressions répétées.




La question de la dissuasion

Pour le Diplo, cette question est déjà réglée, en particulier car ils minimisent la menace russe: "Les éléments de dissuasion contre une future agression russe sont déjà largement en place."

C'est comme on l'a vu, complètement faux. En cas de cessez-le-feu ou de paix en Ukraine, la Russie a tout intérêt à profiter de son avantage (temporaire) en matière de drones et du fait que le traître Trump est à la Maison Blanche pour attaquer les pays baltes ou la Finlande. D'ailleurs, si Poutine n'est pas puni pour son invasion en Ukraine, pourquoi hésiterait-il à recommencer ? Parce qu'il aurait signé un traité de paix ? C'est mal le connaître.

Non, seule la force dissuadera Poutine d'attaquer de nouveau. C'est pour ça que les Européens renforcent leur défense, en particulier la Pologne a fait un effort important. Mais ce ne sera pas suffisant, car leurs équipements sont rendus en grande partie obsolètes par les drones. Et ce n'est pas seulement le matériel: il s'agit aussi des tactiques, de la culture militaire, de ce qu'il est possible de faire ou non; tout a été chamboulé par les drones. Et plus les technologies évoluent (évolution accélérée pour cause de guerre à grande échelle), plus l'écart se creuse entre les armées "dronisées" (Ukraine et Russie) et celles qui ne le son pas.

Pour  combler notre retard, il faudrait envoyer dès à présent des troupes en Ukraine combattre les Russes pour qu'elles puissent acquérir l'expérience nécessaire face à ce nouveau type de guerre. Mais ce n'est pas sûr que ça plaise au Diplo, ni aux opinions publiques, de devoir verser le prix du sang pour acquérir l'expérience nécessaire.

La seconde option ne va pas plaire non plus au Diplo: c'est celle de l'intégration de l'Ukraine à l'OTAN (ou à l'alliance qui succédera à l'OTAN, vu que les USA de Trump semblent vouloir tuer l'OTAN). L'Europe a besoin de l'Ukraine autant (voire plus) que l'Ukraine n'a besoin de l'Europe.

La troisième option est de nucléariser tous les états frontaliers de la Russie. Le Diplo hurlerait aussitôt au scandale.

En tous cas, une chose est sure: ce que propose le Diplo dans son article (pas de troupes occidentales en Ukraine, pas de réarmement, pas d'alliance avec l'Ukraine) est tout le contraire de la dissuasion. Pourtant, ils ont bien identifié le problème. Ils veulent juste surtout ne pas le résoudre.


L’État russe, une menace pour la paix ?

Le moment où ils sont les plus lucides, c'est paradoxalement dans ce paragraphe: "Certains soutiennent qu'il est inutile de rechercher un accord de paix, qu'on ne peut pas faire confiance à la Russie et qu'elle finira, tôt ou tard, par revenir à l'offensive. Mais, là encore, cela revient à dire que la sécurité de l'Ukraine passe uniquement par la destruction de l’État russe."

Effectivement, la sécurité de l'Ukraine (et plus généralement, de toute l'Europe) passe uniquement par la destruction non pas de l’État russe mais de l'impérialisme russe. Tant que le gouvernement russe pensera qu'il a le "droit" et qu'il a les moyens de déstabiliser ses voisins par des actions clandestines et/ou de les envahir militairement, il n'y aura pas de paix durable.

Certes, certains soutiennent que l'impérialisme est consubstantiel à l’État russe, mis je doute que cette thèse soit celle défendue par Anatol Lieven (l'auteur de l'article). Non, lui cherche juste à faire peur avec le nucléaire russe. En faisant croire que la condition minimale pour une paix durable est la destruction de l’État russe (destruction qui, comme le sous-entend l'article, est impossible sans une guerre nucléaire), il écarte ces conditions pourtant très raisonnables. Personne ne cherche à détruire l’État russe. On veut juste que la Russie arrête d'envahir ses voisins et retire ses troupes des pays qu'elle occupe actuellement (et dont elle a reconnu les frontières à plusieurs reprises, avant de violer les traités signés).


Conclusion

Sans surprise, l'analyse de l'article du Diplo révèle:

  • un fort biais pro-russe, qui impose un cadre favorable à Poutine, écartant a priori toutes les solutions qui ne plaisent pas au maître du Kremlin
  • des erreurs de raisonnement grossières, où l'Ukraine est à la fois présentée comme invaincue mais traité dans le "plan de paix" comme ayant capitulée
  • un plaidoyer pathétique autant qu'illogique sur le thème "il faut laisser Poutine gagner sinon c'est la 3e guerre mondiale", alors même que cela va à l'encontre des intérêts de l'Europe

Il est typique de tous ces "idiots utiles" qui souhaitent (secrètement ou non) une victoire russe, sans plus de raison que de voir une "défaite de l'occident", et accusent l'Europe et l'Ukraine de "ne pas vouloir la paix" quand ils refusent la soumission à la Russie, plutôt que de blâmer l'agresseur.

mardi 4 août 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de juillet 2026

Ce mois-ci, la principale nouvelle est la libération de Kostiantynivka par la vaillante armée russe qui a fait s'effondrer le front ukrainien... Non, je plaisante. Ça, c'est ce que racontent les poutinistes les plus délirants. En vérité, l'annonce de la prise de la ville, faite par les Russes le 3 juillet, est prématurée. Il est vrai que les Russes contrôlent une partie de la ville (le reste étant dans une large "zone grise") et que Kostiantynivka finira par tomber, mais la vitesse de progression des Russes est tellement lente que cela n'aura au final aucune importance quand les Russes finiront par contrôler cette ville désormais réduite à un tas de ruines. Tout comme les captures de Bakhmut, Avdiivka ou même Pokrovsk n'avaient guère changé à la situation stratégique.

Donc le résumé  de ce mois de juillet 2026 est que le front a très peu bougé (une fois de plus) et que c'est ailleurs que se sont déroulés les principaux événements.

Au menu ce mois-ci: baies sauvages grillées, accompagnées de leur sauce aux larmes russes



Pertes russes et ukrainiennes

Pour commencer, je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin et juillet 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars), 1837 (avril), 2040 (mai), 2053 (juin), 2005 (juillet)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars), 47 (avril), 63 (mai), 83 (juin), 75 (juillet)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars), 18 (avril), 43 (mai), 56 (juin), 70 (juillet)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars), 43 (avril), 86 (mai), 143 (juin), 115 (juillet)
Ces chiffres sont stables par rapport au mois de juin (qui lui avait vu une forte hausse). Un peu plus de matériel anti-aérien, par contre les trois autres catégories sont légèrement en baisse. Cela indique probablement que les frappes ukrainiennes, notamment celles du "verrou logistique") restent très nombreuses et efficaces.

Ce mois de juillet 2026 est, une fois de plus le mois record pour les pertes matérielles  (16 868), et même si cette fois-ci la hausse est bien plus légère, on en est donc à 5 mois de hausses consécutives et de records à chaque fois battus. Le mois de juillet a vu aussi une légère hausse des pertes humaines (42 600) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson

Selon Oryx, les Russes ont perdu 213 pièces d'équipement et les Ukrainiens 197. Un ratio et un volume somme toute habituels depuis maintenant plus d'un an, et qui ne favorise pas les Ukrainiens. La question (comme je le dis depuis 1 an) est de savoir si ce ratio reflète les pertes réelles, où si les Ukrainiens restreignent volontairement (OPSEC) la plupart des vidéos de destruction du matériel russe (en particulier l'artillerie, que les Ukrainiens disent détruire en masse mais ne prouvent que très rarement ces destructions). 

Parmi les pertes russes notables, notons la destruction de colonnes blindées utilisant le tout nouveau T72B3A (la protection anti-drone n'a pas bien marché). Les forces aériennes russes ont également subies des pertes, avec un Su-35 abattu par un F16,  le crash d'un Su-57 et la destruction au sol d'un Tu-95M.



Campagne d'attaques aériennes

Ce mois-ci, les Russes ont lancé plus de 4000 drones et 370 missiles. Il faut noter que les "grosses attaques" (plus de 300 drones et missiles / nuit) sont moins nombreuses, avec seulement 3 attaques de ce type au mois de juillet. Le nombre d'attaque par drones Shahed est en baisse pour le second mois consécutif. Difficile d'interpréter cette baisse. Est-ce un problème de production côté russe ? Ou bien ils les accumulent pour frapper l'Ukraine ou une autre cible comme un pays de l'OTAN ?

Parmi les nombreuses cibles frappées par les Russes, en plus des classiques quartiers résidentiels, il y a aussi, régulièrement, des entrepôts Nova Posta qui sont touchés. Et ce mois-ci, les Ukrainiens ont répliqué, et ça a fait mal.


Entrepôt  Wildberries en flamme, à Moscou

Les attaques ukrainiennes contre les entrepôts Wilberries (entreprise considérée comme le "Amazon russe") ont non seulement produit des images spectaculaires, généré des dizaines de vidéos d'influenceurs russes pleurant sur la mort de leur commerce, mais surtout visent une entreprise qui soutient la logistique de l'armée russe, vend des articles militaires et qui compte pour 3% du PIB russe. Ce dernier chiffre ne signifie pas que Wildberries, a elle seule, représente 3% du PIB russe, mais que le commerce qui passe par ses entrepôts (Wildberries, tout comme Amazon, est aussi une plateforme permettant à un grand nombre de petites entreprises de vendre en ligne) représente 3% de ce PIB.

En seulement 15 jours, les Ukrainiens ont réussi à brûler (totalement ou partiellement) la plupart des 20 plus grands dépôts Wildberries, et plusieurs entrepôts de taille plus modeste. Ce qui a donné l'idée à certains de créer un nouveau loto pour ces Wildberrries. L'entreprise essaie des solutions d'urgence, comme demander une aide de l'état russe et la relocalisation de ses entrepôts au Khazakstan. Et tout indique que ces attaques vont se poursuivre, car elles réussissent. Ces attaques sont efficaces pour trois raisons:

1) ces entrepôts géants crament vraiment bien, encore mieux que les raffineries et dépôts pétroliers, il suffit de quelques drones pour transformer un entrepôt géant en un immense brasier. Ce sont des cibles faciles et vulnérables

2) ce qui brûle vaut cher. Les Russes estiment la valeur des marchandises détruites à  500 milliards de roubles (5 milliards d'euros) jusqu'à présent. Sans compter le coût de reconstruction des sites.

3) Wildberries est une entreprise très endettée (830 milliards de roubles / 9 milliards d'euros), qui fonctionnait sur un principe de gros volumes / faibles marges; elle ne peut donc pas encaisser de telles pertes et va devoir faire faillite, sauf intervention directe de l'état russe. Et cela affaiblit donc le système bancaire et l'état russe, comme l'espère le directeur de Firepoint.

L'Ukraine a donc trouvé un autre point faible de l'économie russe et et appuie là où ça fait mal. Mais je doute qu'en soit, cette campagne contre Wildberries suffise. Il faut qu'ils continuent aussi leurs attaques sur les usines, et surtout la logistique russe. Et heureusement, c'est ce qu'ils font.

En particulier, les Ukrainiens ont trouvé de nouvelles cibles ce mois-ci: les bateaux russes en mer d'Azov et en Mer Noire. En particulier les pétroliers, mais d'autres types de bateaux ont été attaqués aussi. Plus de 200, selon les chiffres ukrainiens. NB: ces bateaux ne sont pas coulés, juste rendus HS, généralement en frappant leur passerelle.

Face à ces succès ukrainiens, la Russie a répondu à la manière russe: pas en protégeant ses navires (elle en est incapable) mais en suspendant leur trafic maritime et en attaquant ceux qui vont à Odessa. Elle a employé plusieurs missiles de croisière pour attaquer des navires allant vers (ou venant de) l'Ukraine, dont un attaqué dans les eaux territoriales roumaines. Quelle a été la réaction de l'OTAN ? Comme d'habitude, l'OTAN a fait l'autruche. Le 31 juillet, un missile russe Kh-101 est même arrivé jusqu'en Pologne, parcourant près de 100km et explosant dans un champ vide. Et quelle a été la réaction des Européens face à ce test russe ? Une vague déclaration. La Russie a toutes les raisons de continuer l'escalade, tant que les Européens ne réagissent pas.



Changements à la tête de l'armée Ukrainienne

L'autre grand événement du mois de juillet a été les changements qui ont eu lieu a sein du gouvernement et du haut-commandement ukrainien. Ces événements ont été largment couverts par les médias, donc je n'en ferai qu'un résumé très succinct. Le 12 juillet, à la surprise générale, Zelensky annonce un remaniement du gouvernement. La première ministre dégagée ne semblaient pas être au courant. Mais c'est surtout le surlendemain que les choses ont pris un mauvais tournant, avec Zelensky qui vire le ministre de la défense Fedorov. Fedorov, un jeune ministre très porté sur la technologie et qui misait beaucoup sur les drones, ne se laisse pas faire, et accuse Sirsky, le général-en-chef de l'armée ukrainienne. Des manifestations de soutien à Fedorov, et hostiles à Sirsky ont eu lieu dans de nombreuses villes ukrainiennes. Quelques jours plus tard, Zelensky vire Sirsky mais ne propose pas à Fedorov de redevenir ministre de la défense (et Fedorov n'accepte aucun autre poste proposé). Ce que va devenir Fedorov est incertain. Depuis, de plus en plus de personnes parlent des problèmes causés par le "style de commandement" de Sirsky et de ce qui se passaient dans les "régiments d'assaut" que Sirsky privilégiait et contrôlait tout particulièrement.

En avril 2025, j'avais écrit:

Je pense qu'à plus ou moins long terme, Sirsky devra être remplacé. Quelles que soient ses qualités et ses défauts personnels, trop d'erreurs ont été commises sous sa responsabilité directe. Plusieurs personnes, dont Bohdan Krotevych, réclament déjà sa démission.

Il a donc fallu plus d'un an pour que cela se réalise. Je suis partagé entre la satisfaction que Sirsky a enfin été viré, et l'amertume que cette décision a pris si longtemps. Les problèmes du haut-commandement ukrainien ne vont pas être tous réglés du jour au lendemain, mais il y a de grandes chances pour que le nouveau général en chef, Mikhaelo Drapaty, prenne de bonnes décisions, si on en croit ses résultats précédents et ses premières décisions

Quelques remarques sur cette séquence politico-militaire, qui n'est pas tout à fait finie:
  • Les généraux Mikhaelo Drapaty (commandant-en-chef), Ihor Skybyuk (chef d'état-major) et Ievheni Khmara (ministre de la défense par intérim) qui sont maintenant aux commandes, sont tous les trois des hommes qui ont fait leur preuves (et l'essentiel de leur carrière militaire) en commandant directement des troupes et en menant des opérations depuis l'invasion russe de 2014. Ils n'ont pas, contrairement à la génération précédente, atteint un grade d'officier supérieur en temps de paix. 
  • L'an dernier, il y a eu une séquence similaire (quoique plus longue) concernant la lutte anti-corruption: Zelensky avait tenté de restreindre l'indépendance des organismes anti-corruption, le peuple ukrainien avait manifesté et au final Zelensky avait fait marche arrière et Yermak, son puissant chef de cabinet, avait dû démissionner pour être remplacé par Boudanov, plus jeune et surtout plus compétent

Au final, les décisions de Zelensky objectivement mauvaises sont annulées et quelqu'un de néfaste perd de son pouvoir de nuisance: l'Ukraine bénéficie grandement du résultat. De là à imaginer que c'était le résultat voulu par Zelensky depuis le départ... En plus d'être l'héritier de Churchill, Zelensky serait-il aussi celui de Machiavel ? On ne le saura qu'une fois la guerre terminée.



Pendant ce temps, sur la terre plate...

Le mois dernier, j'avais expliqué en quoi le "Memorendum of Understanding" représentait une défaite pour Trump et une victoire pour l'Iran. J'étais loin d'être le seul à partager cet avis et, même l'agent orange a fini par s'en rendre compte. C'est pourquoi il a déclaré l'accord caduque, puis a bombardé de nouveau l'Iran (et a menacé sur les réseaux sociaux de commettre pétaure de crimes de guerre). L'Iran a répliqué et, 13 jours plus tard, les USA ont de nouveau déclaré une "pause" (faute de munition). 

Conséquences: remontée des prix du pétrole, gaspillage de missiles Patriots (qui commencent à se faire très rares) pour au final revenir au même blocage qu'il y a deux mois. Poutine peut se frotter les mains face à ce suicide de la puissance américaine (ou à ce sabotage délibéré par l'agent Krasnov). Car comme l'analyse Phillips P. O'Brien, cette reprise des hostilités n'a fait qu'affaiblir encore plus la position américaine, avec Trump qui est piégé et la guerre qui menace de s'étendre. De fait, l'Iran joue avec Trump qui, telle une mouche prise dans une toile d'araignée, se condamne un peu plus à chaque mouvement qu'il fait.

Concernant la guerre en Ukraine, Lindsay Graham, qui se disait ami de l'Ukraine mais soutenait uniquement Trump, est mort. Les sénateurs américains ont alors voté une loi de soutien à l'Ukraine (défendue par Graham de son vivant). Mais comme cette loi ne fait que donner à Trump le pouvoir de sanctionner la Russie, sans aucune obligation de le faire, ça ne changera rien. Car Trump déteste toujours l'Ukraine et adore Poutine.

Bien entendu, les journaux disent au contraire que Trump adore maintenant l'Ukraine et Zelensky, car:

  • il leur a promis une license pour construire des Patriots (en fait non)
  • Laura Loomer et Tim Pool, deux influenceurs MAGA qui pendant des années ont abreuvé l'Ukraine d'injures, ont admis leur "erreur" et dénoncent maintenant la propagande russe

Mais loin des déclarations et des média, Trump et ses sbires s'affairent pour ne surtout rien donner à l'Ukraine. Ainsi, on a appris que l'aide de 400 millions votée par le parlement américain en 2025 ne sera pas totalement utilisée avant 2029. Quand Biden donnait 400 millions par mois, c'était juste pour couvrir le consommable. Quand Trump donne 400 millions, c'est tout ce dont les Ukrainiens doivent se contenter pendant 4 ans.



Analyses précédentes

2023

2024

2025

mardi 21 juillet 2026

Liens en vrac, 21/07/2026

Nouvelle fournée des liens intéressants que j'ai pu trouver depuis la dernière fois.



Analyses

Un tournant dans la guerre ? - Perun

Le verrouillage logistique - Analyse Technyi.info

Le verrouillage logistique - ChrisOWiki

Le verrouillage logistique - Perun

Recrutement et pertes russes au 3e trimestre 2025

La structure de Rubicon

Opération Spiderweb, un an après

Le Talon d'achile des Oreshnik

Ce que pensent les élites russes

Crise pétrolière en Russie: peuvent-ils s'en sortir ?

Pourquoi l'économie russe ne s'est pas effondrée ?



Témoignages et tribunes

La médecine de guerre sur un smartphone

"Nous ne sommes pas un régiment de viande" (Régiment d'assaut Skelia)

La Russie rafle des anciens détenus, des endettés etc pour les envoyer au front

Oui, la Russie est en train de perdre

Des officiers compétents quittent l'armée à cause du style de commandement de Syrsky

Ses grands parents (polonais et ukrainiens) ont combattu ensemble dans l'UPA

Si l'Europe veut la paix, elle doit rendre l'idée d'un conflit gelé dégoutante



Crimes de guerre

Sous l'occupation russe, "les gens ne meurent pas, ils disparaissent"

Plus de 1500 civils torturés durant l'occupation de Kherson

Un adolescent de 16 ans torturé et tué par les "militants DPR" en 2014



Divers

La guerre en Ukraine pour les Nuls

Carte des frappes ukrainiennes sur les infrastructures pétrolières

Marta Havryshko - Vatniksoup

Cyrille Amoursky montre que LFI est pro-russe



vendredi 10 juillet 2026

Chasse aux bots sur Mastodon (2)

Il semble que, sur le réseau Mastodon, les Russes ont lancé une nouvelle campagne de propagande relayée par des bots. Cette fois-ci, ils sont plus subtiles que ceux que j'avais identifiés en novembre. Mais il y a quelques motifs récurrents qui permettent de les identifier.


Deux comptes: même instance, même date de création, même message



Une nouvelle génération de bots

Ces bots essaient de se faire passer pour des humains (même si le déguisement reste assez grossier). En particulier, ils ont toujours un avatar, souvent quelques lignes de biographie, avec parfois même un lien vers un compte instagram ou autre réseau social. Cette bio contient parfois une ligne sur le modèle "[Hobby ou métier] in [nom de ville /pays, souvent aux USA]". Par exemple:

"Loan Officer with a Jefferson State College degree and a habit of clap week in Tampa."

"Recognized in Virgin Islands (U.S.) for a Gold aesthetic and work as Real Estate Agent."

"Sommelier with a taste for 8-bit culture in Boise"

En revanche, malgré leur supposé hobby ou métier qu'ils/elles sont censées faire dans telle ville, ils ne parlent jamais de ce hobby/métier ou de cette ville. La quasi-totalité de leurs messages sont des reprises d'annonces de presse russe ou de fausses nouvelles russes sur la guerre en Ukraine, sur la guerre au moyen-orient ou sur les relations internationales. Ces messages peuvent être anodins, parfois même factuels, mais c'est leur sujet et leur ton tellement générique qui suggèrent que c'est soit du copier/coller, soit généré par un LLM.

Principales caractéristiques:

  • tous ces comptes ont été créés en juin 2026 (juillet pour les plus récents)
  • certains écrivent beaucoup, d'autres quasiment pas, mais uniquement des messages (pas de repouets ni de réponses à d'autres utilisateurs) 
  • ces messages finissent parfois par une séquence du genre "🔘Subscribe now! Chat"
  • ils sont souvent sur les mêmes instances Mastodon: burma.social, library.love, social.ludepress.commas.corq.coetc
  • bien entendu, ils n'ont pas de tag "bot" ni de mention de contenu généré automatiquement
  • leur pseudos sont souvent une suite aléatoire de lettres 


Voici une liste de quelques-un de ces comptes que j'ai pu identifier:

@evedxuz@burma.social

@rdevil@burma.social

@mabelberlincioni_zs@burma.social

@dorothyholmesxbn@burma.social

@zilib_pyla@burma.social

@iwohulo@burma.social

@jen@burma.social

@fapiwe@burma.social

@EstelleGreen@burma.social

@franklinrogerspnlk@burma.social


@casjuho@social.sengeis.priv.at

@Caza_Wij@social.sengeis.priv.at

@fahtij@social.sengeis.priv.at

@GasNytuz@social.sengeis.priv.at


@ykulyq@social.ludepress.com

@syporodi@social.ludepress.com

@Ukodiv@social.ludepress.com

@xexlezy@social.ludepress.com

@botmut@social.ludepress.com

@KiwiYpipo@social.ludepress.com


@Sally_Warren@library.love

@conradthomas@library.love

@cucumberw@library.love

@ezaxehisa@library.love


@Loqusum@mstdn.business

@dmitrkondratev@mstdn.business

@siqrimy@mstdn.business

@natalya_bailey@qaf.men

@Enafi@qaf.men

@notliketheothergirl@qaf.men


@canluki@mas.corq.co

@Eloka@mas.corq.co

@barrymarinifsgo@mas.corq.co

@asok@mas.corq.co

@MustafaMaldonado@mas.corq.co

@huldaroestl_u@mas.corq.co

@uqyaxaj@mas.corq.co

@zeboha@mas.corq.co

@oagapsurk_yt@mas.corq.co

@huldaroestl_u@mas.corq.co

@Tyler_Martin@mas.corq.co

@fijevgot@mas.corq.co

@ywut_ibaj@mas.corq.co

@claudiandiayehn_t@mas.corq.co

@xohixi@mas.corq.co

@PhilipRobinson@mas.corq.co

@paluapigo@mas.corq.co

@gordonpetrini_hx@mas.corq.co

@menaja@mas.corq.co


@Apy_Zymam@mstdn.social

@Laqe@mstdn.social

@umytiv@mastodon.social

@AdiGuk@network.seqular.net

@Xyha_Awu@flipboard.social

@mashaexp@tech.lgbt

@fredmorton_va@mstdn.at

@marge_wade@mast.lt

@ibavym@hunters.zone

@fywawu@uri.life

@claudieraynor@flipboard.social

@qujyfizas@mastoturk.org

@ufy_tyci@piaille.fr


@HizByqud@m.pupu.moe

@ozoku@mesmerized.online

@lubakvash@mastodon.london/

@ides_vox@mastodon.london

@Wake@mastoturk.org

@koufax@mastoturk.org

@Baped@mastoturk.org



Variant italien

Il y a également un "variant italien" de ces bots, avec les spécificités suivantes:

  • leur compte a été créé en mai 2026
  • ils écrivent en anglais sur l'Ukraine et la Russie, et en italien sur Gaza et Israel
  • tous les exemples que j'ai trouvés sont sur l'instance @sigmoid.social

Je n'en ai identifié que 3 actifs:

@vurykfel@sigmoid.social

@hibehruti@sigmoid.social

@imumewus@sigmoid.social


Du fait de leur antériorité, je pense qu'il s'agit d'un prototype. Il est possible d'ailleurs qu'il y a eu d'abord une opération de bots concernant Gaza qui visait l'Italie et que, celle-ci ayant été un succès, les Russes ont généralisé cette approche pour l'Ukraine (et réutilisé les comptes créés lors de la première opération).



Comment peut-on être sur que ce sont des bots ?

Contrairement aux bots précédents qui répétaient toujours les mêmes messages sans aucune subtilité, ces bots sont à mon avis pensés pour se fondre dans la masse et ont un comportement qui cherche à imiter celui d'utilisateurs légitimes. Je soupçonne d'ailleurs qu'ils utilisent un LLM pour générer des messages semblables mais pas identiques. De fait, si on les prend individuellement, il est difficile de conclure que ce sont des bots simplement parce qu'ils ont posté quelques messages plus ou moins pro-russe. Chaque compte parait bien anodin si on le prend séparément. Ce n'est que collectivement que le pattern apparaît. Comme le dit le personnage de Lino Ventura dans le film Les Barbouzes: "un barbu c'est un barbu. Trois barbus, c'est des barbouzes !"

Et c'est ce qui rend cette propagande plus insidieuse, et donc plus dangereuse. Il est plus difficile de les repérer de les identifier, et de les bloquer. On pourrait même se demander: "pourquoi bloquer ce compte qui n'a écrit que 10 messages?" Ma réponse est: il s'agit de lutter contre une action coordonnée (par une "ferme à troll" ou équivalent) qui profite à l'état russe qui mène une guerre d'agression et utilise sciemment ce type d'opération pour diminuer le soutien à l'Ukraine, et facilite donc des crimes de guerre. Et, si on veut être procédurier, puisque ce sont des bots qui n'affichent pas le tag, ils enfreignent les règles du serveur et doivent donc être bloqués.


Pour finir, je liste ici des "cas limites": des comptes clairement pro-russes, créés en juin/juillet 2026, mais qui ne partagent pas nécessairement les autres caractéristiques listées plus haut. Dans le doute je ne les considère pas comme des bots (mais ça peut être utile de garder un oeil sur eux).

@gordonhaas_q@social.roadfm.fr

@celiastone@piaille.fr

@EstellaHart@mastodon.acm.org

@AwusoMyz@mastodon.au

@JulietZimmerman@zirk.us

@uzonaike@m.pupu.moe

@evunare@mastodon.de

@zoozaa@m.pupu.moe

@lonnymarks@sigmoid.social

@howifuhe@mastoturk.org


vendredi 3 juillet 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de juin 2026

La ligne de front n'a quasiment pas bougé, et pourtant beaucoup de choses se sont passées au mois de juin 2026. Au point que de plus en plus de média parlent de "tournant" même si je ne partage pas vraiment cette opinion.

Carte des régions russes où il y a pénurie ou rationnement d'essence, au 30 juin (par Dronebomber)



Le traître Trump jette l'éponge

L'événement qui aura le plus d'influence sur le cours de la guerre ne s'est pas passé en Ukraine, ni en Russie, mais à Versailles. Les Américains et les Iraniens ont signé un "Memorandum of Understanding" qui, s'il est essentiellement un accord pour négocier un accord (voir l'analyse de Perun à ce sujet), a cependant des conséquences très importantes sur la guerre en Ukraine. 

Tout d'abord, les prix du pétrole baissent, revenant au niveau de février dernier. Donc les revenus de la Russie baissent. C'est extrêmement important car cela fragilise encore plus l'économie russe,  qui ne peut plus compter sur la bouffée d'air financière que lui avait procuré Trump quand il a déclenché sa guerre contre l'Iran fin février. Deuxième effet Kiss Cool: cela évitera une pénurie mondiale sur l'essence (du moins dans l'immédiat) avec toutes les conséquences économiques que ça aurait, notamment pour les pays qui soutiennent l'Ukraine.

Ensuite, même si Trump essaie de faire croire qu'il a "gagné" cette guerre, il est clair que ce sont les Iraniens (enfin, les Gardiens de la Révolution qui tiennent le pays) qui sont les grands vainqueurs. Comme le souligne le professeur Phillips P. O'Brien: "Les États-Unis ont souscrit à un accord qui les place dans une position stratégique bien pire que celle qu'ils occupaient le 27 février 2026 (la veille du début des bombardements). Il ne s'agit pas d'un retour au *status quo ante* : ils instaurent un *statu quo* entièrement nouveau — et bien plus défavorable (pour les États-Unis)."

L'Iran a gagné cette guerre. Contre un état nucléarisé, disposant de bien plus de ressources que lui, et sans pour autant marcher sur Washington. Il leur a suffit de faire en sorte que la guerre soit insupportable pour les USA et leurs alliés. Cet exemple invalide toute la rhétorique des Russes et de leurs collabos qui affirment, à tort, qu'une puissance nucléaire ne peut pas perdre une guerre. Même s'il en a peut-être caressé l'idée, et a publiquement menacé de le faire, Trump n'a pas osé employer l'arme nucléaire contre l'Iran et a préféré la défaite (qu'il présente comme une victoire avec la complicité des médias acquis à sa cause) à l'usage de la bombe H.

Alors certes, on ne peut pas formellement garantir que Poutine fera le même choix. Mais je pense que ce sera le cas:

  • car l'usage de la bombe H présente beaucoup d'inconvénients, et guère d'avantages, comme l'expliquait Michel Goya il y a maintenant près de 4 ans
  • car quel que soit le résultat objectif de la guerre, la propagande russe le présentera comme une grande victoire russe. Utiliser la bombe est probablement plus risqué pour Poutine que de ne pas l'utiliser
  • car après chaque "gros coup" des Ukrainiens (contre-offensives de 2022, attaques du pont de Kertch, opération spiderweb ou plus récemment les attaques aériennes contre Saint-Petersbourg et Moscou), la première réaction de Poutine est de se terrer dans un coin pendant des jours. Puis ses média s'empressent de broder sur le thème "Circulez, il n'y a rien à voir, ce qui vient de se passer ne change rien à nos plans". D'ailleurs, c'est très exactement ce qui se passe en ce moment, malgré les pénuries d'essence en Russie



Les frappes aériennes ukrainiennes déstabilisent la Russie

Le second fait marquant de ce mois de juin a été les très nombreuses attaques aériennes, avec toujours plus de drones.

Selon les autorités ukrainiennes, la Russie a lancé environ 5000 drones  et 200 missiles sur l'Ukraine au mois de juin. Un chiffre impressionnant, mais en forte baisse comparé à celui du mois dernier (8000 drones). En fait, les Russes sont retombés au niveau des mois de janvier-février 2026, tandis que les Ukrainiens battent des records (selon les chiffres russes, qui annoncent 10 000 drones ukrainiens "interceptés" ce mois-ci). Et si les bombardements russes ont fait parlé d'eux, c'est pour l'attaque contre la cathédrale de la la Dormition à Kyiv. Une attaque barbare, sans aucun but militaire, mais qui s'attaque au patrimoine culturel ukrainien. Et les pro-poutine prétendent que Poutine défend les Chrétiens, quels imbéciles.

A  l'inverse des Russes qui ont escaladés dans l'horreur, les Ukrainiens ont escaladé par leurs nouvelles capacités à frapper encore mieux sur les arrières russes. Ce furent d'abord, début juin, une série d'attaque contre les environs de Saint Peterbourg, détruisant la raffinerie et les dépôts pétroliers des ports pétroliers de la mer Baltique.

Au delà des dégats matériels, ces frappes ont aussi eu un effet symbolique très fort. Ils ont ruiné le "davos russe" de Poutine, les invités internationaux ont pu faire leurs photos avec en arrière plan la fumée noire des dépôts en feu. Les Ukrainiens ont attaqué Kronstadt, la base historique de la flotte russe, et y ont détruit un navire de guerre en cale sèche. Ils ont ensuite attaqué Moscou à plusieurs reprises, en détruisant la raffinerie de Moscou, démontrant ainsi l'inefficacité de la défense aérienne russe.

Et ce ne sont pas que les raffineries de Moscou et Saint Petersbourg qui ont été attaquées. Le "bingo des raffineries russes" est de plus en plus chargé, avec de très nombreuses raffineries russes endommagées ou mises hors service.

40 % des capacités de raffinage russe sont HS (infographie yrouille)

Ces attaques sur les raffineries ont produit un résultat très visible: les files d'attente interminables aux stations-essence. La montée des prix à la pompe. Ce n'est pas la première fois qu'il y a des pénuries d'essence en Russie, mais c'est la plus grosse depuis très, très longtemps. Quand on voit les Russes manquant d'essence alors que la propagande russe dit depuis des années que c'est l'Europe qui sera à court d’énergie, c'est un renversement assez humiliant pour la Russie. Et au delà de l'humiliation, il faut noter que le manque d'essence paralyse toute l'économie russe. Agriculture, transports, tout devient plus difficile en Russie dès lors que l'essence vient à manquer. Les habitants de la Crimée en savent quelque chose.

En effet, les Ukrainiens frappent bien plus que les seules raffineries: usines d'armement, équipement de communication avec les satellites, chaines d'approvisionnement et surtout ponts, camions-citernes et bateaux qui peuvent servir à ravitailler la Crimée. Comme je l'ai expliqué, c'est une stratégie de long date des Ukrainiens qui visent à faire de la Crimée un gros caillou dans la chaussure de Poutine. Et il n'y a pas que la Crimée qui est la cible de ce "verouillage logistique": tous les territoires occupés le sont. Je conseille d'ailleurs les articles de Donald Hill:



L'Ukraine reprend confiance

L'idée que c'est maintenant la Russie qui est en train de perdre la guerre est de plus en plus présente dans les grands média (alors que, jusqu'à peu, ceux-ci disaient majoritairement que c'était l'Ukraine qui perdait). Certains analystes, comme Mike Ryan, donnent des arguments convaincants (voir son analyse en deux parties) et je suis plutôt d'accord avec lui: l'Ukraine a, en ce moment, l'avantage, mais la Russie peut encore réagir et la guerre n'est pas encore gagné pour l'Ukraine.

En revanche, c'est jouissif de constater à quel point tous les pro-russes plus ou moins assumés (Olivier Kempf, Delwin, etc) s'empressent d'expliquer que c'est toujours la Russie qui gagne, que les attaques aériennes  ukrainiennes n'ont guère d'effet, que la Crimée n'est pas isolée, que Kostentinivka va bientôt tomber, etc. On dirait du Peskov. S'ils ont besoin de se "rassurer", ce n'est pas sans raison: le narratif russe a besoin de maintenir l'illusion d'une Russie qui "finira forcément par gagner".  Or, plus le temps passe, plus les choses semblent compliquées pour Poutine et ses sbires. Les Ukrainiens l'ont bien compris, et en particulier Zelensky. Le président ukrainien est bien conscient de l'évolution du rapport de force, et cela se traduit dans sa communication vis-à-vis de Poutine et Loukachenko.

Il y a eu tout d'abord la lettre ouverte à Poutine, le 4 juin. Un petit bijou savamment écrit pour à la fois dire la vérité, jouer sur les insécurités de Poutine et le menacer à demi-mots, tout en étant formellement une offre de paix censée satisfaire les "pacifistes" et autres idiots utiles qui, à l'Ouest, pensent encore qu'on peut négocier avec Poutine sans l'avoir d'abord vaincu militairement. Comme l'a justement fait remarquer Phillips O'Brien: "La lettre n'a pas été envoyée pour négocier, mais pour humilier. C'était une démonstration de force. Zelensky signifiait par là que les Ukrainiens sont capables de mener eux-mêmes les négociations sans dépendre des États-Unis et que, de surcroît, leurs armes et leur stratégie leur permettent de ravir l'initiative aux Russes." 

Puis, le 23 juin, l'ultimatum à Loukachenko. Depuis des mois, l'Ukraine et l'opposition biélorusse envisageait l'hypothèse que la Biélorussie lance une attaque contre l'Ukraine. Certains analystes avaient eux aussi envisagé ce scénario, qui était jugé peu probable. Néanmoins, l'Ukraine notait que la Biélorussie aidait les Russes à lancer leurs attaques de drones contre l'Ukraine. D'où l'ultimatum de Zelensky: "désactivez ces tours de guidages, ou nous le ferons nous-même". Quelques jours plus tard, Loukachenko a cédé. A noter que l'ultimatum était une réponse à des "excuses" exprimées par Loukachenko, qui visiblement craint Zelensky. Il faut dire que l'Ukraine a maintenant une armée bien plus importante que celle de la Biélorussie, et que Loukachenko a peut-être des doutes sur la loyauté de ses troupes. Est-ce que les Ukrainiens ont les moyens de "prendre Minsk en 3 jours" ? Je n'en sais rien. En revanche, je sais que Loukachenko n'a visiblement pas envie de tenter l'expérience. 



Pertes russes et ukrainiennes

Pour finir, je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars, avril et mai 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars), 1837 (avril), 2040 (mai), 2053 (juin)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars), 47 (avril), 63 (mai), 83 (juin)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars), 18 (avril), 43 (mai), 56 (juin)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars), 43 (avril), 86 (mai), 143 (juin)
Ces chiffres sont en forte hausse par rapport au mois de mai. Le record du mois dernier pour l'artillerie a été légèrement battu, et les trois autres catégories sont en hausse également. Cela reflète l'accroissement des frappes ukrainiennes à courte et moyenne portée, le fameux "verrou logistique".

 Ce mois de juin 2026 est, une fois de plus le mois record pour les pertes matérielles  (15 792), on en est donc à 4 mois de hausses consécutives et de records à chaque fois battus. Le mois de juin a vu aussi une forte hausse des pertes humaines (39 490) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson

En ce qui concerne les pertes matérielles visuellement confirmées, Oryx, a enregistré 147 pertes russes et 232 pertes ukrainiennes. Je renvoie à mes analyses précédentes sur l'évolution de ce ratio et les raisons pour lesquelles si peu de pertes russes sont confirmées.



Conclusion

Le mois de juin 2026 a été un très bon mois pour l'Ukraine. Et très mauvais pour la Russie, ce que cherchent à cacher (ou du moins à minimiser) tous les propagandistes russes plus ou moins avoués. Comme je l'ai dit en introduction, les média occidentaux parlent ouvertement de "tournant" mais je ne partage pas cette opinion pour deux raisons.

Tout d'abord, parce que l'Ukraine n'a jamais été aussi mal que ce qu'en disaient les média, et que la stratégie qui apparaît aujourd'hui comme "gagnante" a été mise en place il y a déjà des mois, voire des années. C'est plus un changement progressif, une montée en puissance de l'Ukraine lente mais que les Russes ont maintenant bien du mal à contenir.

Ensuite, parce que les Russes ont des problèmes sérieux, mais ils peuvent (ou non) les résoudre d'ici quelques semaines à quelques mois. Et même s'ils n'arrivent pas à résoudre leurs problèmes, il est à craindre qu'ils chercheront à créer le même genre de problèmes en Ukraine. La guerre est encore loin d'être finie, et le vainqueur pas encore déterminé. Il nous faut donc intensifier notre soutien à l'Ukraine, jusqu'à la victoire,  plutôt que de déblatérer sur un prétendu "tournant" dès que les choses s'améliorent pour les Ukrainiens.



Analyses précédentes

2023

2024

2025

dimanche 21 juin 2026

L'efficacité de la défense anti-aérienne russe

Il y a un mois, le site internet La Vigie, dirigé par Olivier Kempf, a publié une analyse sur l’attaque ukrainienne aérienne du 16-17 mai 2026, attaque qui avait attiré l'attention car les Russes avaient déclaré avoir abattus ce jour-là plus de 1000 drones ukrainiens, ce qui constituait donc la plus grande attaque aérienne ukrainienne (du moins si on croit les chiffres russes, qui sont notoirement peu fiables). L'auteur de cette analyse est "O. Dujardin" (Olivier Dujardin, qui se présente ainsi: Spécialiste des capteurs [...] et chercheur associé au CF2R).

Cette analyse est plutôt solide (bien qu'un peu trop verbeuse à mon goût) et repose en grande partie sur des éléments factuels, mais il y a deux passages qui méritent une bonne critique. Et surtout, ses conclusions ont été démenties un mois plus tard, et de façon spectaculaire, par l'attaque du 18 juin contre la raffinerie de Moscou.

Après la pelle, voici la fameuse coupole volante du 18 juin



L’asymétrie entre les vidéos/photos des bombardements russes et ukrainiens

O. Dujardin constate, comme tout le monde, qu'il existe de nombreuses photos/vidéos montrant les succès des frappes ukrainiennes en Russie, et que parallèlement, on voit aussi  de nombreuses photos/vidéos montrant les drones et missiles russes frappant les cibles civiles ukrainiennes. 

Tant la Russie que l'Ukraine ont des lois réprimant la diffusion d'image des frappes adverses mais, selon O. Dujardin, en Russie "cette loi est massivement ignorée" tandis qu'en Ukraine, "cette répression est appliquée avec constance". Il ne donne aucune source justifiant ces deux affirmations. Or, il existe des contre-exemples à ce qu'il dit. Ainsi, le célèbre Z blogueur russe Maxim Kalachnikov a été arrêté pour suspicion d’assistance aux frappes de drones ukrainiennes contre la raffinerie de pétrole de Moscou le 16 juin. Inversement, il existe de nombreuses photos/images de frappes russes diffusés par les Ukrainiens sur les media sociaux. Contrairement à O. Dujardin, je ne me prononcerai pas sur qui, de l'Ukraine ou de la Russie, dissimule le plus efficacement les frappes de l'adversaire. En revanche, je constate que, dans l'article d'O. Dujardin, sur les 7 à 8 cibles qu'il considère comme confirmées, seules 1 ou 2 l'ont été par des vidéos "tournées par les Russes", la plupart étant confirmée par des données issues d'images satellites FIRMS ou par des vidéos fournies par les Ukrainiens. 

De fait, jamais l'auteur n'envisage l'hypothèse la plus simple (et très probablement la plus juste) pour expliquer cette différence: à savoir que les Russes ciblent délibérément les hôpitaux, immeubles d'habitations et autres cibles civiles, dans une stratégie de bombardements de terreur (vouée à l'échec, mais là n'est pas la question). Tandis que l'Ukraine, pour des raisons à la fois pratiques (il y a un plus grand nombre de cibles légitimes en Russie, et la production ukrainienne de drones/missile à longue distance était jusqu'à peu inférieure à la production russe) et politiques (l'Ukraine a tout intérêt à ne pas commettre de crimes de guerre pour ne pas perdre ses soutiens internationaux), vise essentiellement des cibles légitimes. 

Une telle omission interroge sur les intentions de l'auteur. De plus, il se trompe quand il affirme que: "les images satellites prises sur l’Ukraine sont indisponibles en Occident, mais sont assez largement diffusées sur la Russie". En effet, les "OSINTers" occidentaux utilisent très souvent des images satellites de l'Ukraine (@Clément molin pour ne citer qu'un exemple). Autre exemple: CovertCabal et jompy ont obtenu les images satellites des dépôts militaires ukrainiens pour leur travail de comptage, tout comme ils le font pour les dépôts militaires russes.

Le but d'O. Dujardin est-il donc d'éclairer son lecteur ? Ou de faire passer en douce la propagande russe qui veut qu'ils envoient leurs drones et missiles "uniquement sur des cibles militaires" alors que les données disponibles montrent que ces frappes touchent très majoritairement des cibles civiles? Si son but était de rappeler qu'il y a aussi des cibles militaires touchées en Ukraine, l'auteur aurait pu faire valoir un argument bien plus valide (et qui ne donne pas cette désagréable impression de minimiser les frappes russes sur les civils ukrainiens), à savoir que la communauté OSINT est très majoritairement pro-ukrainienne, et que ceux-ci ont peut-être plus envie de s'intéresser aux dégâts causés par les frappes ukrainiennes que ceux causés par les frappes russes. 



"Si l’on tient les chiffres russes pour exacts, ..."

C'est surtout dans la conclusion que ça devient du grand n'importe quoi:

"Si l’on tient les chiffres russes pour exacts, on aboutit à un taux d’interception proche de 99 %, avec 1 054 vecteurs abattus. Même en retenant uniquement la déclaration de 556 drones détruits dans la seule nuit du 16 au 17 mai, le taux d’interception resterait supérieur à 98 %. [...] dans tous les cas, il faut reconnaître que la défense anti-aérienne russe apparaît redoutablement efficace, même si cette efficacité repose sur un très grand nombre de systèmes de défense de tous types. On est alors très loin de l’image d’une défense anti-aérienne russe défaillante, telle qu’elle est parfois présentée dans certains médias."

C'est sur que si on tient "les chiffres russes pour exacts", on peut arriver à n'importe quelle conclusion, y compris la plus absurde. En fait, et comme O. Dujardin le précisait dans son analyse, on ne sait pas combien l'Ukraine a tiré de missiles/drones, et on ne sait pas combien ont atteint leur cible. Au minimum les 7 ou 8 confirmées visuellement, mais il peut y en avoir bien plus qui ne sont pas documentées. De fait, l'armée Ukrainienne dit avoir touché 46 cibles, certaines pouvant l'avoir été par plusieurs missiles/drones.

On pourrait donc comparer le nombre de cibles visuellement confirmées comme touchées (7 ou 8) et le nombre de cibles revendiquées par les ukrainiens ce jour-là (46), pour établir un taux de confirmation, qui est une information qui fait du sens. On peut aussi considérer les chiffres ukrainiens, qui donnent un taux d'interception chaque jour (nombre tirés/abattus pour les drones et chaque type de missiles). Ca reste du déclaratif, mais au moins c'est un taux d'interception. 

Mais diviser le nombre de cibles confirmées par le nombre de vecteurs que les Russes disent avoir abattus, c'est juste quelque chose qui ne fait aucun sens en soi. Alors certes, O. Dujardin en est un peu conscient, et ne prend les déclarations russes que comme une limite supérieure au nombre de drones/missiles envoyés par l'Ukraine. Ce qui ferait du taux qu'il calcule (1 à 2%) le taux minimal de réussite ukrainien. Ce qui est une non-information. Et comme je l'ai dit plus haut, le taux réel n'est tout simplement pas calculable avec les chiffres que donne O. Dujardin. Pour information, Xavier Tytelman rapporte, dans une de ses vidéos (à 4:25), que 60% des drones envoyés par l'Ukraine sont interceptés, et que 30% passent (il manque 10% dans ses calculs). 

Mais O. Dujardin fantasme sur une défense russe "redoutablement efficace". Les images de drones survolant Moscou et Saint-Petersbourg, les raffineries qui flambent les unes après les autres plaident au contraire pour une défense défaillante. Une chose est sûre: plus le temps passe, plus la défense aérienne russe a du mal à arrêter les drones et missiles ukrainiens. Je renvoie à l'analyse par Donald Hill des défenses anti-aériennes russes.

Surtout que O. Dujardin poursuit sur sa lancée, à croire que le "si" du départ n'était qu'une précaution oratoire et que O. Dujardin y croit vraiment: "Se pose alors la question de la survivabilité de ces vecteurs, notamment de leur détectabilité. Bien qu’il s’agisse de plateformes relativement peu coûteuses, il n’est pas certain qu’un taux de réussite limité à 2 % soit économiquement rentable ni durablement soutenable. Bien entendu, cela doit être mis en perspective avec le coût supporté par le défenseur. Il est probable que celui-ci demeure supérieur, mais avec seulement 2 % de réussite, l’écart de « rentabilité » n’est plus aussi écrasant." Mais tout cela repose sur une prémisse fausse, l'attaque du 18 juin qui a détruit la raffinerie de Moscou l'ayant montré de manière spectaculaire.



L'attaque du 18 juin

Cette attaque ayant eu lieu de jour, à Moscou, avec beaucoup de témoins, on a donc eu de nombreuses vidéos disponibles. Et que voit-on sur ces vidéos ?


Tout cela montre une défense antiaérienne russe inefficace et désorganisée, provoquant presque plus de dégâts que les drones eux-même. Le nombre de drones ayant participé à ces attaques est difficile à estimer d'après les vidéo, car un même drone peut être filmé plusieurs fois, et inversement on n'a aucune garantie que tous les drones ont bien été filmés. Je dirais qu'il y avait au moins une dizaine de drones, peut-être même plus. Mais les vidéo ne montrent pas des centaines de drones presque tous interceptés (comme le chiffre de 98% avancé par O. Dujardin l'impliquerait) juste un nombre assez réduit de drones volant lentement dans le ciel moscovite, alors que la défense anti-aérienne vise souvent à côté et qui atteignent donc leur cible pour une bonne partie d'entre eux.

Alors certes, on pourrait imaginer que ces drones que l'on voit ne sont que les quelques rescapés d'un barrage anti-aérien qui aurait éliminé 90% de ces drones avant même qu'ils s'approchent de Moscou. Mais on sait que Moscou est, de loin, la région la mieux dotée en systèmes de défense anti-aériens. Si même là, la défense anti-aérienne de Moscou se montre incapable d'arrêter les drones, comment croire que ça pourrait être mieux ailleurs ? 

Emplacement des systèmes de défense anti-aériens à Moscou



Un article de Meduza récemment publié constate et tente d'expliquer cette inefficacité des défenses antiaériennes russes. En particulier, on note que sur les vidéos diffusées, tous les drones abattus l'ont été par des missiles, pas par des mitrailleuses (que l'on entend pourtant) ni par des drones intercepteurs (aucun n’apparaît dans les vidéo). Ce qui pose la question du coût de cette défense anti-aérienne, en plus de sa relative inefficacité. Il semble donc que, comme les Pays de l'OTAN, les défenses anti-aérienne russes sont constitués de systèmes chers et inadaptés aux vagues de drones à bas coûts. Autrement dit: les Russes ont utilisé contre l'Ukraine une arme dont ils ne possédaient pas la parade, et se trouvent fort dépourvus quand les Ukrainiens copient leurs drones et les attaquent en retour.


Critique de "Ukraine, l'Europe contre la paix?"

Il y a un mois, le Monde Diplomatique ("le Diplo") a publié un article signé par Anatol Lieven, et intitulé "Ukraine, l'...