vendredi 3 avril 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de mars 2026

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de mars 2026, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemment (liens en fin de ce billet). 

Sur le front, les Russes avancent de plus en plus lentement, voire même reculent par endroits. Mais l’événement de loin le plus marquant de ce mois de mars 2026, c'est le développement de la guerre d'agression Americano-israélienne contre l'Iran, lancée par une attaque surprise le 28 février mais qui, un mois plus tard, est loin d'être aussi favorable aux assaillants que le traître Trump ne l'espérait initialement.

Images FIRMS montrant les terminaux pétroliers et la raffinerie de Kirishi en flamme



Trump embrase le Moyen-Orient

Qu'espérait Trump en attaquant l'Iran ? Difficile de le savoir. On peut au moins supposer qu'il espérait un résultat semblable à son attaque sur le Venezuela début janvier, à savoir l'élimination du dirigeant du pays et son remplacement par quelqu'un de tout aussi tyrannique et corrompu, mais qui aurait le bon goût de lécher le cul de Trump (et lui verser une part du butin).

Or, si les Américains et Israéliens ont bien réussi à tuer bon nombre de hauts responsables iraniens (ainsi que plus de 100 enfants totalement innocents), le reste du plan (à supposer qu'il y avait bien un plan) ne s'est pas déroulé comme prévu. Le "guide suprême" assassiné,  l'Ayatollah Khamenei, a été remplacé par son fils l'Ayatollah Khamenei. Du moins officiellement, car ce dernier, qui est au moins blessé (et peut-être à Moscou pour y être soigné), n'est probablement pas en mesure d'exercer le pouvoir.

Et si les USA et Israël se vantent d'avoir frappé plus de 11 000 cibles en Iran, ce n'est pas ainsi qu'ils vont gagner la guerre car:

  1. les Iraniens se sont longuement préparés à ce type de guerre, et savent comment déjouer ou du moins protéger leurs site les plus sensibles en les enterrant (les fameuses 27 "villes missiles")
  2. Au contraire, les USA ne semblent pas avoir anticipé la réponse des iraniens (saturation des défenses anti-aériennes par des missiles et drones bon marché et fermeture du détroit d'Ormuz) et doivent dépêcher d'urgence des renforts

Comme l'analyse très justement le professeur Phillips P. O'Brien, il suffit à l'Iran de réussir une seule frappe pour avoir plus d'effet que les 11 000 américaines: celle sur tout tanker qui essaierai de traverser le détroit d'Ormuz. Tant que les USA ne peuvent pas assurer la sécurité de navigation de ce détroit, c'est toute l'économie mondiale qui est affectée, avec la flambée des prix du pétrole.

A côté de ça, les USA et leurs alliés du Golfe ont dépensé leurs missiles Tomahawks et les anti-missiles des Patriots dans une débauche de moyens qui n'a pas obtenu de résultats. Pire: une série d'équipements précieux ont été endommagé/détruits par les Iraniens, parmi lesquels:

  1. Deux batteries THAAD hors-service
  2. Trois F-15 détruits par des "tirs amis"
  3. un F-35 furtif endommagé par un simple missile à guidage infrarouge
  4. Un feu qui s'est déclenché à bord de leur plus grand port-avion USS Gerard Ford, forçant celui-ci à se retirer pour réparation
  5. un AWACS E3-Sentry détruit au sol

Aucune de ces pertes n'est irremplaçable, mais leur accumulation porte un coup sérieux à la réputation de l'armée américaine. Et tout ça pour quoi ? Pour faire plaisir à Trump ? Pour le moment, le seul qui profite de cette crise, c'est Poutine qui a ainsi obtenu, sans effort:

  • La fin des sanctions américaines
  • Les menaces de Trump contre les pays de l'OTAN
  • La flambée des cours du pétrole
  • La réduction de l'aide à l'Ukraine (les trumpistes privilégiant leur propres besoins, quitte à détourner l'argent d'armes déjà payées pour l'Ukraine)
Bravo Krasnov, bien joué...


Attaques à longue distance

La trahison de Trump, de plus en plus évidente alors qu'il ne fait même plus semblant de prétendre vouloir aider l'Ukraine, aurait eu encore de plus graves conséquences si la levée des sanctions américaines et la flambée des cours du pétrole n'avaient pas été en partie compensées par les "sanctions" ukrainiennes qui ont ravagé les ports d'exportation pétrolière tant en mer Noire qu'en mer Baltique, ainsi que plusieurs raffineries. Principales frappes ukrainiennes:

Mais les frappes les plus spectaculaires et qui ont eu le plus d'effet sont celles qui ont visé la région de Saint-Petersbourg. Une série de frappes, répétées sur plusieurs jours à partir du 26 mars, ont visé et gravement endommagé les deux principaux ports d'exportations du pétrole russe, en mer Baltique: Primosk et Ust-Luga. En plus d'endommager un brise-glace dans le port de Viborg et de toucher, une fois de plus, une des plus grosse raffineries russes, celle de Kirishi. Le résultat de ces frappes: des incendies massifs, durant plusieurs jours. La Russie à perdu environ 40% de ses capacités d'export, l'empêchant de profiter pleinement de la hausse des cours du pétrole, du moins à court terme.

Résultats des frappes ukrainiennes contre Primosk et Ust-Luga

De leurs côté, les Russes n'ont pas été en reste, et ont comme d'habitude frappé les villes ukrainiennes, alternant les raids à plus de 400 drones/missiles et des nuits plus "calmes" à 100-200. La nouveauté a été l'attaque du 24 mars, durant laquelle les Russes ont attaqué de nuit et, pour la première fois, ont aussi attaqué massivement de jour. Selon les chiffres ukrainiens, ils ont lancé ce jour-là 948 drones et 34 missiles, dont 931 interceptés selon Kyiv. De loin les chiffres quotidiens les plus importants.

Ce changement de tactique, même s'il n'a pour le moment pas eu d'effet notable, souligne que ce qui limite peut-être les lancements russes (dont le nombre mensuel stagne quelque peu depuis l'été 2025), c'est peut-être la capacité de lancement plus que la capacité de production. Mais à ce stade, c'est encore très spéculatif, même s'il faut surveiller cette évolution.


Pertes russes et ukrainiennes

Pour finir, je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars 2026)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars 2026)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars 2026)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars 2026)
Ces chiffres sont en fortes hausses par rapport au mois de février (particulièrement calme), et s'expliquent, selon les Ukrainiens, par le début de "l'offensive de printemps" russe avec le retour d'assaut mécanisés qui finissent au cimetière. Ce mois de mars 2026 est de loin le mois record pour les pertes matérielles pertes matérielles (7 929) et a vu aussi une hausse des pertes humaines (31 510) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson


En ce qui concerne les pertes visuellement confirmées, selon Oryx il y a eu en février 247 pertes russes et 314 pertes ukrainiennes, soit un ratio de 1.27:1 en faveur des Russes. C'est, une fois de plus, un ratio qui n'est pas bon pour les Ukrainiens, et le nombre relativement faible de pertes russes visuellement confirmées contraste avec les chiffres donnés par les Ukrainiens. Deux choses ou l'une: soit les Ukrainiens exagèrent plus que d'habitude les chiffres des pertes russes. Soit les Russes ont vraiment passé un sale mois de mars sur le front.



Analyses précédentes

2023

2024

2025


2026

lundi 16 mars 2026

Où en est l'Ukraine ?

Plus de 4 ans après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, où en est-on ? Dans cette mini-série de billets, je vais tenter de voir l'évolution des forces militaires, de l'économie (et des capacités de production), ainsi que la volonté politique des principaux acteurs de ce conflit: L'Ukraine, la Russie et les pays européens (pris dans leur ensemble). Après l'Europe, je m'intéresse à l'Ukraine.



Evolution politique

Il y a eu quelques évolutions politiques notables depuis 2022, même si Zelensky est toujours le président et que son parti "Serviteur du peuple" contrôle toujours le parlement ukrainien. Il y a eu plusieurs changement de ministres, notamment celui de la défense, un poste clef en temps de guerre, qui a changé trois fois depuis le début de la guerre: le ministre actuel, Mykhaïlo Fedorov a récemment succédé à Denys Chmyhal, qui lui-même avait pris la place de Rustem Oumierov en juillet 2025, ce dernier étant en place depuis septembre 2023 après avoir succédé à Oleksyi Reznikiv. La raison de ces changements est principalement que les choses ne se passent pas très bien pour l'Ukraine, et que ces changements sont voulus pour essayer de "changer la dynamique", ou pour faire face à un scandale, comme l'affaire de corruption dans le secteur de l'énergie dans lequel des proches de Zelensky sont mouillés, et qui a coûté son poste à Andreyi Yermak, le tout-puissant chef de cabinet de Zelensky qui a dû démissionner.

Mais, comme l'Ukraine est une démocratie, au final c'est la volonté populaire qui importe plus que les changements de gouvernement. Avec deux questions principales: 

  1. Les Ukrainiens soutiennent-ils toujours Zelensky et son gouvernement ?
  2. Les Ukrainiens ont-ils toujours la volonté de se battre ?

En l'absence d'élections, ce qui va nous intéresser est le résultats de diverses études d'opinion, et surtout leur évolution depuis 2022. Pour le premier point, les sondages montrent que Zelensky bénéficie de la confiance d'environ 60% de la population. Un chiffre certes en baisse comparé à 2022, où ce chiffre avait atteint les 90% quelques semaines après l'invasion à grande échelle et était resté à ce niveau jusqu'en 2023. Mais il faut noter que la côte de popularité de Zelensky a remonté depuis le décembre 2024, où elle était alors 50%, avant de remonter à 74% en mai 2025 puis de redescendre et se stabilité autour de 60% en juillet 2025. On peut donc considérer que le soutien à Zelensky est élevé et relativement stable. Bien plus élevé que celui des "idiots utiles" et/ou corrompus qui contestent sa légitimité (Trump, Orban, Mélenchon etc).


"Jusqu'à quand êtes-vous prêt à tenir encore ?" - source KIIS


En ce qui concerne la poursuite de la guerre et les "négociations de paix", il y a eu une évolution similaire. Au début de la guerre, l'Ukraine rejetait massivement toute idée de concessions territoriales. Depuis, cette idée est devenue populaire, mais loin d'être majoritaire. Surtout que ce que les Ukrainiens pourraient accepter est très en deçà de ce que les Russes exigent, et ils demandent des garanties de sécurité autrement plus sérieuses que ce que les USA et Européens proposent. A noter que la volonté de ne pas céder aux demandes russes a suivi un peu la même courbe que la popularité de Zelensky, à savoir une baisse jusqu'à fin 2024 puis une remontée ensuite. Actuellement, une majorité d'Ukrainiens se disent prêts à endurer cette guerre aussi longtemps que nécessaire, un chiffre légèrement en hausse sur un an.

Politiquement, l'Ukraine semble donc toujours déterminée à ne pas céder aux Russes. La volonté de résister est toujours forte, malgré les destructions, les morts et la fatigue. Les évolutions montrent que cette intention est stable, voire s'est légèrement renforcée, au cours de cette dernière année.



Situation économique

Selon le FMI, les chiffres de croissance du PIB ukrainien sont:

  • 2022: -28,8%
  • 2023: +5,5%
  • 2024: +2,9%
  • 2025: +2%
  • 2026: +4,5% (prévisions)

L'Ukraine est dans une situation économique assez contrastée: si on prend la croissance depuis 2023 et les perspectives pour 2026, les chiffres semblent plutôt bons, surtout pour un pays constamment bombardé par les Russes. Mais ce dynamisme actuel ne doit pas faire oublier que:

  1. Le PIB de l'Ukraine a considérablement baissé en 2022 (-28,8%). Malgré le retour de la croissance, le PIB ukrainien est toujours à un niveau plus bas qu'en 2021.
  2. La destruction des infrastructures va engendrer des coûts immenses, chiffrés à plus de 500 milliards d'euros (soit le double du PIB ukrainien)
  3. Le déficit budgétaire est colossal, entre 15 et 20% du PIB chaque année depuis 2022

Ce déficit s'explique facilement par l'ampleur des dépenses militaires, autour de 30% du PIB, un taux comparable aux efforts des principaux belligérants lors des deux guerres mondiales. Pour financer ce déficit budgétaire, l'Ukraine reçoit une aide financière importante, notamment des autres pays européens, sous forme de dons et de prêts à taux réduits. Cependant, suite à la prise de fonction du traître Trump aux USA, ceux-ci ont cessé toute aide à l'Ukraine, ce qui fait que l'aide à l'Ukraine a diminué en 2025, et les perspectives ne sont pas à la hausse. 

Aides allouées à l'Ukraine, chaque année (source Kiel Institut)

De plus, la perte du réseau électrique pourrait, lui aussi, fortement impacter l'économie ukrainienneAutre sujet d'inquiétude: la remontée de l'inflation, et des taux directeurs de la banque centrale. Ils sont aujourd'hui supérieur à 15%, ce qui n'est pas un signe de stabilité économique.

Au vu des chiffres publiés, l'économie ukrainienne semble être dynamique, mais ne peut prospérer que grâce à une aide internationale massive et pourrait flancher si les Russes sont capables d'intensifier encore leurs attaques aériennes sur les réseaux énergétiques ukrainiens.



Situation militaire

Unités

Pour rappel, avant le 24 février 2022, l'armée ukrainienne disposait de 24 brigades de manœuvre (blindés, mécanisées ou motorisées) dans l'armée principale, plus 7 brigades "de parachutistes" + 2 brigades d'infanterie de marine en plus d'une trentaine de brigade de défense territoriales et de brigades de la garde nationale (peut-être une dizaine). Il y avait aussi 7 brigades d'artillerie et, bien sûr, 0 unités de dronistes.

Actuellement, elle dispose de (source Militaryland):

  • 50 brigades mécanisées ou motorisées / de chasseurs / de montage
  • 12 brigades "fortement mécanisées" (résultant de la transformation de brigades existantes, dont toutes les brigades blindées)
  • 4 brigades d'assaut + 7 régiments d'assaut
  • 11 brigades "de parachutistes"
  • 7 brigades d'infanterie de marine
  • 22 brigades d'artillerie
  • beaucoup d'unités de drones (au moins 2 brigades, plusieurs régiments et un très grand nombre de bataillons)
  • environ 25 brigades de la Garde Nationale et 25 brigades de défense territoriale

Le nombre de brigades de manœuvre et d'artillerie a donc été multiplié par 3 environ, ce qui est cohérent avec l'évolution des effectifs par rapport à l'avant-2022.

Effectifs

L'Ukraine aurait environ 900 000 hommes et femmes dans ses forces armées, selon les déclarations officielles et les chiffres de Military Balance 2025 (cités par Wikipedia). Seulement, il est difficile de confirmer ce chiffre. Il y a près de 2 ans, j'avais évalué ce chiffre à entre 700 000 et 800 000 hommes. Il y a disons une certaine incertitude sur ces chiffres (tout comme ceux des Russes) et il faudrait savoir quelle proportion de ces effectifs sont effectivement au combat. 

Ce qui est certain, c'est que l'Ukraine a créé, en 2022 et 2023, une trentaine de brigades mécanisées (plus une dizaine de brigades de la garde nationale), soit une vingtaine de nouvelles brigades par an, dont certaines de très bonne qualité. En 2024, seulement une dizaine de ces brigades ont été créées, et qui étaient de piètre qualité, et depuis 2025, plus rien ou presque. Il y a bien eu la création de quelques brigades d'artillerie, la transformations des brigades blindées et de certaines unités de défense territoriale en "brigades fortement mécanisées" et l'expansion des unités de dronistes et celles "d'assaut" (passant de la taille d'un bataillon à celle d'un régiment), profitant de la priorité accordée par le général Sirsky à ces dernières unités. La dissolution de la légion internationale, fin 2025, va aussi dans le sens d'une armée qui a cessé de grandir fin 2023, et qui diminue peut-être en taille.

On comprend alors que la mobilisation en Ukraine est un sujet particulièrement sensibleEt si on n'a guère de chiffres officiels sur les recrutement des Ukrainiens (contrairement aux Russes qui communiquent beaucoup dessus), voici quelques chiffres qui donnent un ordre de grandeur:

Comparons ces chiffres à une estimation des pertes : celles-ci (morts, blessés, disparus) pourraient être de 500 à 600 000 hommes, selon le CSIS. J'ai moi-même évalué les pertes humaines à environ 135 000 morts fin février 2026. Plus de 200 000 déserteurs selon les déclarations du nouveau ministre de la défense. Disons, pour être pessimiste, 800 000 pertes en 48 mois de guerre à haute intensité. Soit à peu près l'équivalent des effectifs actuels de l'armée ukrainienne. 

C'est un niveau de perte énorme. Mais, si on s'intéresse à la capacité de l'Ukraine à compenser ces pertes, on remarque que ce chiffre (pessimiste) équivaudrait à des pertes mensuelles de l'ordre de 17 000 morts, blessés et déserteurs, soit un chiffre légèrement moins élevé que celui des recrutements. Dès lors, on comprend mal que, selon certaines sources,  l'armée ukrainienne n'est plus constituée que de brigades aux effectifs décimés avec moins de 400 hommes / brigade. C'est pourtant ce qu'affirment des gens comme Bohdan Ktrotevych; ou bien il y a eu un effondrement du recrutement ukrainien depuis les estimations de juin 2025 (ce qu'aucune source n'atteste), ou bien ces brigades décimées sont une légende, une exagération journalistique et/ou ce qualificatif ne s'applique qu'à quelques brigades ayant particulièrement souffert. Il est aussi possible que ce cela soit la conséquences des erreurs de commandement au niveau opérationnel. De fait, une des principales faiblesses de l'armée ukrainienne semble être son commandement qui n'est pas à la hauteur des enjeux.


Structure de commandement

C'est un sujet sur lequel j'ai déjà beaucoup écrit, aussi je renvoie aux billets précédents sur les erreurs du haut-commandement ukrainien (1,2,3,4). J'avais conclu (et de nombreux analystes pensent de même) qu'il fallait une réforme de la structure de commandement ukrainien. Cette réforme (passer au système corps-brigade) a été annoncée en novembre 2024. Les corps ont été créés en février 2025. Un an plus tard, où en est-on ? Hélas, si l'idée était bonne, et même indispensable, les généraux en place ont tout fait pour saboter cette réforme qui n'a jamais abouti. J'avais commencé à suivre la mise en place de cette réforme, avec deux billets en juillet et septembre 2025. Il n'y a pas eu de troisième billet car la réforme est au point mort:

  • les corps sont créés, responsables d'un secteur du front, mais leurs unités sont dispersées, sur ordre du haut-commandement ukrainien
  • quand il faut contre-attaquer dans un secteur (comme récemment, dans le secteur d'Huliapole), le commandement ukrainien ramène des unités supplémentaires mais pas celles subordonnées à ce corps (et qui sont dans d'autres secteurs): autrement dit, même quand il faut renforcer un corps, le haut-commandement ukrainien ne fait rien pour regrouper les unités alors même que ce serait l'occasion de le faire
  • les "corps" sont donc purement théoriques, et ne sont qu'un renommage des "groupes tactiques" qui existaient avant, sans résoudre les problèmes structurels de l'armée ukrainienne

Faut-il attendre que Zelensky accepte de virer Sirsky pour que cette réforme, réclamée par la base de l'armée ukrainienne et la plupart des analystes militaires, se fasse enfin ?


Contrôle territorial

Beaucoup d'analystes accordent une grande importance à savoir quelle surface ont "gagné" les Russes. C'est généralement par ce chiffre que Olivier Kempf commence toujours sa partie "analyse militaire" dans ses "points de situation" (par exemple le dernier en date), et quand des journalistes veulent expliquer la guerre en Ukraine, ils citent quasiment tout le temps la proportion de territoire occupée par les Russes (environ 20%). J'en parle relativement peu car, comme Tatarigami, ou Anders Puck Nielsen, j'estime que ce n'est pas une mesure fiable pour savoir "qui gagne", surtout dans une guerre d'attrition.

Superficie de l'Ukraine occupée par les Russes, évolution mensuelle 2022-2025, source ISW


Pour remettre les choses en perspective, voici ce que l'on peut dire sur la superficie du territoire occupé par les Russes et le rythme de leurs avancées:

  1. Il est vrai que le rythme de progression des Russes en 2025 a un peu augmenté par rapport à 2024 et très fortement augmenté par rapport en 2023
  2. Mais même les gains territoriaux cumulés de ces 3 années sont très inférieurs au terrain reconquis par l'Ukraine en 3 mois (septembre à novembre 2022) : ~ 7 000 km2 vs ~15 000 km2
  3. En fait, c'est même pire que ça: 90% du territoire actuellement contrôlé par les Russes a été pris avant 2022 ou dans les premières semaines de la guerre; l'extension maximale des Russes, c'était en mars 2022.
  4. Même après leur "geste de bonne volonté" (retraite de Kiyv) fin mars - début avril 2022, les Russes progressaient, d'avril à juin 2022, à un rythme de plusieurs km par jour (et les médias parlaient, à tort, de "conflit gelé"). Aujourd'hui, quand ils progressent de plusieurs km par mois, les médias parlent (toujours à tort) de "percée".

On en revient donc au constat que j'avais fait en introduction de ces deux billetsla progression russe est trop lente pour qu'on la considère comme un succès, mais trop continue pour qu'on la considère comme un échec. J'avais alors exploré les hypothèses (toutes deux peu probables) que ce rythme de progression pourrait résulter d'un contrôle soit par les Russes, soit par les Ukrainiens, des avancées russes. Près d'un an plus tard, je pense toujours ces hypothèses peu probables, même si l'hypothèse que les Ukrainiens contrôlent ce rythme semble un peu plus vraissemblable, car ce qu'ils ont fait à Kupyansk en octobre-novembre 2025, ou plus récemment dans le sud laissent pensent qu'ils peuvent, quand il le veulent, contrôler ou même annuler les avancées russes.

C'est pourquoi je ne m'inquiète pas du rythme de progression des Russes. En revanche, je crains une lente érosion des capacités de l'Ukraine à continuer cette guerre, en raison d'une aide internationale loin d'être au niveau de ce qu'elle devrait être, et de décisions politiques et militaires du gouvernement et haut commandement ukrainien, qui hélas persiste dans ses erreurs comme le montrent certains exemples récents. Certains analystes (par exemple tatarigami) l'avaient prédit depuis longtemps. J'espère juste que le nouveau ministre ukrainien de la défense saura (enfin) corriger le tir.



Production d'armement (et matériel reçu)

Dans une guerre d'attrition, la question est de savoir si chaque camp peut produire plus qu'il ne subit de pertes, et ce relativement comparé à son adversaire. Il est donc crucial de pouvoir déterminer les capacités de production de l'Ukraine. L'Ukraine étant soutenue par de nombreux pays, il ne faut pas seulement compter le matériel qu'ils sont capables de produire eux-même, mais aussi l'aide matérielle fournie par leurs alliés.

Aide internationale vs pertes

Le site Oryx recense à la fois les pertes matérielles et les dons/promesses faites par les pays qui soutiennent l'Ukraine. Pour chaque catégorie de matériel (je prends les catégories listées dans la page de dons), je vais comparer le matériel livré et les pertes visuellement confirmées. 

  • avions (122+ dont 81+ livrés) vs 113 pertes
  • hélicoptères (96+ dont 71 livrés) vs 55 pertes
  • drones d'attaques Bayraktar (35+ livrés) vs 26 pertes
  • tanks (1056+ dont 963+ livrés) vs 1391 pertes
  • AFV (499+ dont 398+ livrés) vs 511 pertes
  • IFV (1442+ dont 1157+ livrés) vs 1547 pertes
  • APC (4742+ dont 4105+ livrés) vs 1297 pertes
  • MRAP (1840+ dont 1540+ livrés) vs 877 pertes
  • IMV (8110+ dont 6870+ livrés) vs 1570 pertes
  • artillerie tractée (456+ dont 421+ livrés) vs 261 pertes
  • artillerie motorisée (1067+ dont 691+ livrés) vs 794 pertes
  • MLRS (117+ dont 108 livrés) vs 104 pertes
  • canons AA (375+ dont livrés 375+) vs 8 pertes
  • canons AA motorisés (210+ dont 100 livrés) vs 49 pertes
On constante que, dans la plupart des catégories, les pertes sont à peu près égales aux dons, et que dans certaines catégories (canons AA, IMV, APC, etc), ces dons excèdent grandement les pertes prouvées. Alors certes, il y a aussi des pertes non documentées, mais d'un autre côté, un certain nombre de matériel simplement endommagé ont pu être remis en service. Et surtout, il y a la production locale, loin d'être négligeable.

Véhicules blindés

Pour illustrer ce décalage, on peut regarder l'exemples des véhicules blindés (tanks, AFV, IFV,APC, MRAP, IMV).

En octobre 2025, Delwin (un analyste publiant sur substack, que je soupçonne d'avoir un biais pro-russe même s'il se présente comme "neutre") affirmait, en s'appuyant sur les chiffres Oryx, que l'Ukraine avait perdu la plupart des ses chars et blindés lourds. Selon lui, l'Ukraine ne disposerait plus que d'environ 35% de ses blindés/IFV (en comptant stock initial + production + donations).

Stevius, un Youtuber (spécialiste de l'histoire militaire) particulièrement rigoureux, n'est pas du tout convaincu par cette "démonstration" et a entrepris de faire une analyse bien plus fine des véhicules blindés dont dispose l'Ukraine. Il veut en faire une série de vidéos, mais pour le moment, seule la première (sur les IMV/MRAP) est sortie. Il montre que Delwin a considérablement sous-estimé le stock initial et la production locale. Alors que Delwin estimait le stock restant à environ 6700 de ces véhicules (IMV/MRAP), Stevius a montré qu'ils en disposent d'au moins 12500 (et probablement plus). Sachant que, en février 2022, l'Ukraine avait seulement 715 de ces véhicules.

Capture d'écran de la vidéo de Stevius

Sans vouloir passer en revue l'ensemble des véhicules blindés, je vais parler du BTR-4E "Bucephale", le blindé (IFV) le plus lourds et le plus moderne produit par l'Ukraine. On sait qu'en février 2022, l'Ukraine disposait de seulement 250 de ces véhicules (+70 en production dans l'Usine de Kharkiv). On aurait pu croire que, l'usine les produisant étant située à Kharkiv et très facilement bombardée par les Russes), que les Ukrainiens auraient été incapables de continuer la production de ces véhicules. Or, si on n'a pas de chiffres concernant cette production, on sait qu'elle a bien continué.  En effet si, en 2022, les BTR-4 équipaient une seule brigade,  la 92e brigade mécanisée (maintenant 92e brigade d'assaut), ils équipent maintenant:

Certes, généralement ce n'est qu'un ou deux bataillons de ces brigades qui est équipée avec ces véhicules, mais même ainsi, la fréquence d'utilisation de ces véhicules, et les pertes (144 pertes recensées par Oryx) suggèrent que c'est potentiellement plusieurs centaines de ces véhicules qui ont été produits pendant la guerre. Delwin, bien entendu, indique que cette production est "0".


Obus

En 2023-2024, il y avait souvent des reportages montrant que l'Ukraine manquait de munitions, en particulier d'obus. Depuis, il semble que la situation se soit un peu améliorer, notamment grâce aux livraisons faites par les occidentaux.

Comme nous l'avions vu dans le billet consacré à l'Europe, la production d'obus de 155mm a bien augmenté en quatre ans, même si elle reste encore insuffisante pour répondre aux besoins de l'Ukraine. C'est pour ça que le président Pavel, de la République Tchèque, a proposé que l'Europe achète directement des munitions hors-Europe pour les fournir à l'Ukraine. A ce jour, l'initiative tchèque aurait livré 4,4 millions d'obus (tous calibres confondus) à l'Ukraine.  Une partie de ceux-ci ont été comptés dans l'annonce faite, en novembre 2024, que l'UE a fourni 1 million d'obus de 155mm à l'Ukraine (nombre qu'ils s'étaient engagé à fournir pour mars 2024). Depuis, l'UE s'était engagé à fournir 2 millions d'obus en 2025, et cette promesse a été tenue au moins à 80%; mais cela inclut probablement l'initiative tchèque, aussi il est difficile de savoir combien d'obus ont été produit en Europe et livrés à l'Ukraine, mais l'ordre de grandeur de la totalité des obus livrés par l'Europe (tous calibres confondus, initiative tchèque incluse) doit être de 5-6 millions d'obus. A cela s'ajoute les obus livrés par les USA (plus de 3 millions d'obus de 155mm, 800 000 obus de 105mm, 400 000 obus de 152mm et plusieurs autres centaines de milliers d'obus de divers calibres selon wikipedia) qui représentent donc un nombre du même ordre de grandeur, plus ceux de pays divers. On peut donc estimer les livraisons totales, pour l'ensemble des pays aidant l'Ukraine, à 10 millions d'obus, peut-être plus, tous calibres confondus.

En comparaison, la production ukrainienne reste assez modeste. Par exemple la société "Ukrainian armor" aurait livré 300 000 obus de 155mm, 100 000 obus de 105mm et 240 000 obus de mortiers (source). Cela représente néanmoins le double ou le triple de la production française (qui a elle-même très fortement augmenté), alors qu'ils partaient de zéro en 2022.


Drones

La production de drones est un des points forts de l'Ukraine,  alors qu'elle était quasiment inexistante avant 2022. Selon les Ukrainiens, ils auraient produit:

Ces chiffres (pour 2025) sont cohérents avec ceux annoncés par Xavier Tytelman. Selon lui, les Ukrainiens sont passé, pour les drones à fibre optique, de 5000 unités/mois en janvier 2025 à 40 000 drones/mois en décembre, ce dernier chiffre représentant alors 15-20% des drones produits ce mois-là (donc une production mensuelle de 200 000 à 240 000 drones FPV). Et tout indique qu'ils vont encore augmenter la production. Rappelons que, en 2023, les milblogers russes s'inquiétaient car l'Ukraine avait accumulé 50 000 drones pour sa contre offensive.  Maintenant, ce n'est même pas la consommation d'une semaine.  

En ce qui concerne les drones plus lourds, l’entreprise ukrainienne SkyFall produit 100 000 drones bombardiers Vampire par an, il est plus connu sous l’appellation  » Baba Yaga « . Ce drone peut transporter jusqu’à 15 kg, possède une autonomie de 45 km et une vitesse maximale de 80 km/h. Son prix a chuté de 20 000 $ à environ 8 500 $ (source).

Surtout, les drones à longue distance ont permis des attaques jusqu'au cœur de la Russie, chose qui semblait impossible en 2022. Selon les chiffres du directeur de Firepoint, ils produisent maintenant 200 drones FP1/FP2 par jour. NB: je n'accorde pas une confiance absolue aux chiffres donnés par cette entreprise, qui donne pour son missile FP-5 Flamingo des chiffres de production très supérieurs à l'usage qui en est fait. D'un autre côté, d'autres modèles de drones ont aussi connu des succès importants, et des chiffres de production industriels, comme le drone AN-196 Liutyi. qui est responsable de 80% des frappes réussies sur les installations pétrolières russes.

Cela, combiné à la productions de missiles comme le Neptune, fait que l'Ukraine est probablement le deuxième plus gros producteurs de "vecteurs d'attaques aériennes à longues distance", après la Russie. D'ailleurs, les Russes le reconnaissent indirectement, en prétendant détruire chaque nuit des dizaines voire des centaines de ces drones - le record étant actuellement la nuit du 9 mars 2026 durant laquelle, selon les Russes, ils auraient détruit 754 drones - un chiffre comparable aux plus fortes attaques russes sur l'Ukraine, selon les chiffres donnés par les Ukrainiens. La guerre d'agression israelo-américaine contre l'Iran a aussi montré l'importance de l'expérience ukrainienne pour lutter contre les drones de type "shahed". La production et l'usage de drones est probablement la seule chose qui permet encore à l'Ukraine de tenir et d'égaliser le rapport de force face à une Russie qui dispose d'un budget militaire et d'une population quatre fois plus importante et, comme nous le verrons dans le prochain billet, d'un soutien discret mais numériquement très important de la part de la Corée du nord et d'autres pays.



Perspectives à long terme

Savoir ce que sera l'Ukraine après la guerre reste très hypothétique, surtout que la guerre est loin d'être terminée, et beaucoup dépendra de la victoire (ou de la défaite) militaire. Néanmoins, on sait déjà que les destructions, les départs de population et l'invasion du territoire par les Russes hypothèquent déjà l'avenir de l'Ukraine. Comme dit plus haut, le coût de reconstruction (500 milliards d'euros) dépasse largement le PIB de l'Ukraine. L'Ukraine a le triste record d'être le pays le plus miné au monde

Du fait des départs vers l'étranger, de l'occupation des territoires et des pertes humaines, l'Ukraine a perdu un quart de sa population jeune. La natalité est en dessous d'un enfant par femme, un des taux les plus bas du monde. La crise démographique, qui était déjà importante avant-guerre, est quelque chose qui, à long terme, pourrait faire de ce grand pays un désert à peine plus peuplé que la Belgique.

Si en plus on laisse la Russie occuper les territoires du sud et de l'est de l'Ukraine, cela priverait le pays de la plupart de ses ressources minières, compromettra son accès à la mer noire. De plus, le pays sera vulnérable à une nouvelle invasion russe. Ainsi, ce texte discute des perspective de reconstitution de l'armée ukrainienne après guerre, et il ne fait aucun doute que l'Ukraine ne pourra pas maintenir une armée suffisante sans alliance. Les "Garanties de sécurités" offertes par les pays européens sont vaporeuses, celles offertes par les USA de Trump tout simplement inexistantes.



Conclusion

Pour résumer ce trop long billet, voici ce que l'on peut dire sur la situation de l'Ukraine après 4 ans de conflit:

  • Elle n'est pas si mauvaise, et très éloignée de l'image qu'on peut se faire en lisant les journaux occidentaux. Que ce soit en terme de perspectives économiques, de production militaire ou de rapport de force, les Ukrainiens sont loin, très loin d'être "au bord de l'effondrement" comme la propagande russe essaie de le faire croire (image qui est reprise par les journaux occidentaux). Moi même, avant de regarder les chiffres et d'écrire ce billet, j'étais beaucoup plus pessimiste sur leur situation à court terme.
  • Cependant, il y a des problèmes, réels, et qui vont en s'aggravant: l'inflation, l'état du réseau énergétique, les difficultés de recrutement, un haut-commandement qui reste sourd à toutes les demandes de réformes structurelles et une aide occidentale qui a tendance à diminuer alors que l'Ukraine a de plus en plus besoin de notre aide.
  • Le pire,  ce sont les perspectives à long terme. Si la guerre s'arrêtait sur un cessez le feu sur les lignes actuelles, l'Ukraine serait un pays ruiné, ayant perdu 1/4 de sa population et 1/5 de son territoire, sous la menace de son puissant voisin et sans alliance pour le protéger. L'Europe a montré son incapacité à être autre chose qu'un gros guichet à subventions et les USA basculent dans le fascisme.



Pour aller plus loin

mardi 3 mars 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de février 2026

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de février 2026, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemment (liens en fin de ce billet). 

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, mais à un rythme moins soutenu que les mois précédents. Mais surtout, les Ukrainiens ont contre-attaqué dans le secteur sud, près de Huliapole.

Unités ukrainiennes déployées pour la contre-offensive, carte (c)  @WarUnitObserver



Contre-offensive ukrainienne dans le sud

Profitant d'une possible désorganisation des Russes suite à l'impossibilité d'utiliser des terminaux Starlink en Ukraine (sauf s'ils sont officiellement enregistrés par l'armée ukrainienne), les Ukrainiens ont lancé ce qu'ils ont qualifié de contre-offensive. Selon Deepstatemap, les ukrainiens ont gagné 200km2, et les Russes à peu près autant dans d'autres parties du front, marquant ainsi le plus faible gain net russe depuis août 2024. Selon les officiels ukrainiens, ce sont 8 villages et  400 km2 qui ont été "libérés".  Je conseille de lire ce fil twitter qui remet en perspective la contre-offensive actuelle avec  ce qui se passe ans le sud depuis 2024.

Quelques observations et commentaires:

  1. Le terrain reconquis n'offre que peu d'intérêt stratégique et opérationnel; en fait, c'est plus une opération de "nettoyage de la zone grise" que d'une contre-offensive comme celle de 2023.
  2. L'opération a eu un certain succès, et l'Ukraine a pu relativement rapidement regagner du terrain tout en maintenant le secret (OPSEC).
  3. La variation des estimation du terrain reconquis illustre une fois de plus que le front n'est plus une ligne mais une "zone" plus ou moins poreuse, que nul ne contrôle vraiment, comme je le disais il y a maintenant près d'un an.
  4. Les Ukrainiens montrent ainsi qu'ils disposent toujours de capacités offensives (faisant ainsi mentir un certain nombres d'analystes pro-russes) mais ces capacités restent très limitées, et très insuffisantes pour libérer le territoire de l'Ukraine dans son intégralité.
  5. Les unités ayant mené cette contre-offensive ne sont PAS subordonnées au XXe corps pourtant responsable du secteur, et sont donc un assemblage ad-hoc sans grande cohérence locale. Une nouvelle preuve que le haut commandement ukrainien ne prend pas au sérieux la réforme corps-brigade.

Quelques questions restent ouvertes, en particulier l'ampleur des pertes (ukrainiennes et russes) dans l'opération, chiffre nécessaire pour estimer si ça "en valait le coup". Mon avis est que cette "contre-offensive" n'en est pas une et ne démontre pas que les Ukrainiens ont réglé leurs problèmes de commandement, bien au contraire, et que l'Ukraine ne peut pas échapper à une profonde réforme de son haut-commandement si elle veut un jour pouvoir réaliser une vraie contre-offensive.


Pertes russes et ukrainiennes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024) et la troisième année (mars 2024 à février 2025) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre et décembre 2025, janvier et février 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • 1690 (mars), 1554 (avril), 1384 (mai), 1243 (juin), 1193 (juillet), 1288 (août), 1112 (septembre), 817 (octobre), 612 (novembre), 902 (décembre), 1126 (janvier), 895 (février)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • 44 (mars), 27 (avril), 26 (mai), 27 (juin), 24 (juillet), 25 (août), 29 (septembre), 28 (octobre), 19 (novembre), 34 (décembre), 46 (janvier), 29 (février)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • 37 (mars), 23 (avril), 27 (mai), 17 (juin), 13 (juillet), 10 (août), 11 (septembre), 9 (octobre), 20 (novembre), 13 (décembre), 24 (janvier), 15 (février)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • 24 (mars), 82 (avril), 33 (mai), 19 (juin), 14 (juillet), 17 (août), 27 (septembre), 7 (octobre), 24 (novembre), 25 (décembre), 19 (janvier), 21 (février)
Petite baisse des chiffres de ces quatre catégories, qui va de pair avec une baisse des pertes matérielles pertes matérielles (5 125) et humaines (26 310), selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson


En ce qui concerne les pertes visuellement confirmées, selon Oryx il y a eu en février 103 pertes russes et 210 pertes ukrainiennes, soit un ratio de 2:1 en faveur des Russes. C'est de loin le pire ratio pour l'Ukraine, mais qui est dû au très faible nombre de pertes russes (les pertes ukrainiennes étant dans leur moyenne mensuelle). Il reste à savoir si ce faible nombre de pertes confirmées est le résultat d'une baisse de l'efficacité (ou de la puissance de feu) ukrainienne, ou bien à une meilleure OPSEC.


Campagnes aériennes

L'Ukraine et la Russie ont poursuivi leurs campagnes de frappes aériennes. L'Ukraine a frappé l'industrie pétrolière russe un peu plus souvent qu'en janvier, mais à un niveau qui reste très insuffisant pour paralyser la Russie.

NB: j'ai moins suivi ces frappes ce mois-ci la liste est donc incomplète.

Il y a aussi eu  plusieurs attaques d'usines russes, dont une frappe de "Flamingo" réussie contre une usine qui produit des missiles balistiques, située à plus de 1500 km de l'Ukraine.

De leur côté, les Russes ont continué leurs attaques terroristes contre les villes ukrainiennes et contre leur réseau énergétique. Ils ont utilisé environ  5000 drones et 290 missiles, selon les chiffres fournis par les Ukrainiens. Le nombre de missiles est donc en forte augmentation par rapport au mois précédent, et constitue même un record. 



Pendant ce temps dans le monde

Les "négociations" de "paix" se poursuivent toujours, sans avancer. Mais tout le monde déclare que "on fait des progrès" pour ne pas vexer l'ordure orange. Les Européens ne foutent toujours rien. Ils n'ont même pas réussi à neutraliser Orban qui bloque une aide de 90 milliards pour l'Ukraine. Ils espèrent juste qu'Orban perdra les élections en avril, Orban étant en difficulté dans les sondages. D'ici là, l'Ukraine peut attendre.

Quant au traître Trump, il a décidé, le 28 février, d'attaquer l'Iran (conjointement avec le criminel de guerre Netanyahou). Cette attaque ne sert absolument pas les intérêts des USA, est contraire au droit international (qui ne vaut plus rien puisque personne n'ose s'opposer à Trump), et si les USA ont rapidement réussi à décapiter les principaux chefs iraniens, cela ne signifient pas qu'ils ont les moyens d'imposer un changement de régime, sauf à déployer des troupes au sol (ce que Trump ne désire pas) ou à trouver, au sein du régime iranien, un traître ou du moins quelqu'un qui voudra bien jouer la comédie de "l'hommage à Trump" comme au Venezuela. 

Si cette attaque montre une nouvelle fois que la Russie est un piètre allié et à quel point les Russes ne savent pas mener une "opération spéciale de 3 jours"  pour éliminer un leader qui ne leur plait pas (contrairement aux américains), cela aura aussi pour conséquence de remonter les cours du pétrole, chose dont Poutine a bien besoin en ce moment. Bref, l'agent orange fait tout son possible pour semer le chaos et ainsi aider Poutine, rien de surprenant à cela.



Analyses précédentes

2023

2024

2025


2026

jeudi 26 février 2026

Trois ans

Aujourd'hui, ce blog a trois ans. Je l'avais créé au bout d'un an de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, ce qui fait que cette guerre entre dans sa cinquième année. Ou plutôt, dans sa treizième année, puisqu'elle a réellement commencé en 2014.

Et au cours de l'année écoulée, la situation en Ukraine n'a guère changé, du moins sur le front. La Russie continue de grignoter les défenses ukrainiennes, au prix de pertes considérables mais que Poutine juge acceptables. L'Ukraine continue de souffrir le martyre, tout en essayant de rendre coup pour coup.

Mais l'année a surtout été marquée par l'ordure orange, qui fait tout son possible pour précipiter le monde vers le chaos et les catastrophes écologiques tout en réclamant un "prix Nobel de la paix" qu'il ne mérite pas et ne méritera jamais. 

Et les média continuent de danser au son de la maison blanche, sans aucun recul et presque sans aucune critique. Ils continuent de parler de "négociations" alors que la réalité est que la Russie ne négocie pas: Poutine veut imposer ses vues, Trump fait son possible pour aider Poutine et les Européens tergiversent. 

Toujours est-il qu'en trois ans, j'ai écrit 124 billets sur ce blog "Liens et analyses pour comprendre la guerre en Ukraine", donc plus d'un billet tous les 10 jours:

  • 26 billets dans la catégorie "Liens" (c'est à dire des billets qui sont essentiellement des collections de liens hypertexte, sans analyse)
  • 80 billets dans la catégorie "Analyse"
  • 18 billets "autre" principalement des critiques d'articles parus ailleurs

 

D'après les statistiques fournies par la plateforme Blogger,  au total il y a eu un peu plus de 37 000 vues et 76 commentaires, ce qui en fait un blog à l'audience toujours très confidentielle (environ 1000 vues/mois). Un quart de ces vues viennent des visiteurs du blog de Michel Goya "La voie de l'épée", ce qui n'est pas surprenant vu que j'ai créé ce blog principalement pour contourner les restrictions imposées aux commentaires du blog de Michel Goya (longueur, nombre de liens, etc). Deux tiers des vues sont classées comme venant d'autres sites, ce qui est surprenant car je n'ai posté de liens vers ce blog que sur l'espace de commentaires de "La voie de l'épée" et sur quelques autres sites (MilitarylandArret sur image). Je soupçonne qu'au moins une partie de ces vues "autres" sont en fait des robots qui parcourent toutes les pages Blogger. Ou alors, il s'agit d'une erreur de classification.

Autre statistiques intéressante: si on regarde d'où viennent ces vues, on trouve une très large majorité (19 300) viennent de France, suivi des USA (3350 vues) et de la Russie (1 480 vues). A noter que, sur les 12 derniers mois, il n'y a quasiment eu aucun visiteurs russes, alors que ce pays était le 2e les deux premières années de l'existence de ce blog. Autres pays notables: Allemagne (1240), Honk-Kong (1170) et Singapour (1160). L'Ukraine ne cumule que 612 vues (mais c'est le quadruple des chiffres de l'an dernier). Je ne sais pas quelle conclusion if faut tirer de ces données géographiques.


Merci à tous les lecteurs. Ce blog continue, et, hélas, la guerre continue aussi.

Guerre en Ukraine: bilan du mois de mars 2026

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de mars 2026, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemment (...