samedi 2 mai 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois d'avril 2026

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois d'avril 2026, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemment (liens en fin de ce billet). 

Sur le front, les Russes avancent toujours aussi lentement. Les Ukrainiens, de leur côté, n'ont pas poursuivi leur "contre-offensive" (qui, comme je le disais fin février, n'en était pas une). La guerre israelo-américaine d'agression contre l'Iran, si elle est moins intense maintenant car il y a une "trêve" plus ou moins respectée depuis maintenant 3 semaines, n'est toujours pas réglée d'une manière ou d'une autre.

La raffinerie et le terminal pétrolier de Tuapse, après les frappes ukrainiennes



Pertes russes et ukrainiennes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars et avril 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars), 1837 (avril)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars), 47 (avril)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars), 18 (avril)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars), 43 (avril)
Ces chiffres sont toujours en hausse par rapport au mois de mars (et donc très fortement en hausse depuis le mois de février). Ce mois d'avril 2026 est le mois record pour les pertes matérielles  (8 433), battant le record précédent du mois de mars, et a vu aussi une hausse des pertes humaines (32 620) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson

En ce qui concerne les pertes visuellement confirmées, selon Oryx il y a eu en avril 104 pertes russes et 293 pertes ukrainiennes, soit un ratio de 2,8:1 en faveur des Russes. C'est le nouveau record d'un ratio le plus favorable aux Russes et le nombre relativement faible de pertes russes. Ce double record (nombre maximal de pertes revendiquées, nombre minimal de pertes confirmées) interroge. Qui dit la vérité (ou du moins s'en approche le plus ?). Comme toujours, je renvoie à mon billet sur la fiabilité des chiffres ukrainiens. Mais vu ce double record, je me dois de préciser certaines choses.

En fait, le taux de confirmation varie énormément entre les différentes catégories. Voici les chiffres, pour le mois d'avril: (confirmé par Oryx) vs (revendiqués par les Ukrainiens) :
  • AFV/tanks: 20 vs 75 (26%)
  • Autres blindés: 17 vs 169 (10%)
  • Artillerie: 3 vs 1837 (0,16%)
  • DCA: 8 vs 18 (44%)
  • Hélicopters: 3 vs 2 (150%)
  • Autres véhicules terrestres: 35 vs 6247 (0,56%)
On voit que la différence est essentiellement due à deux catégories: l'artillerie et les autres véhicules  qui sont à la fois:
  1. l'immense majorité des pertes matérielles revendiquées (8087 des 8433 pertes mensuelles, soit 95%)
  2. celles qui ont, de très loin, les taux de confirmation les plus faibles, bien inférieur à 1%.
Pour la catégorie "autres véhicules", la différence (ou du moins une partie de celle-ci) s'explique assez facilement: les Russes (mais aussi les Ukrainiens) n'utilisent quasiment plus que des véhicules civils (qui ne sont pas comptabilisés par Oryx, mais le sont dans les chiffres Ukrainiens) pour la logistique. Et vu que la "Kill zone" s'étant maintenant sur une zone de plus de 15km de large, le ravitaillement devient de plus en plus compliqué pour chaque camp et ce n'est pas surprenant que cette catégorie  a des chiffres annoncés très élevés. Reste l'artillerie, pur lequel le mystère reste entier. Une hypothèse est que les Ukrainiens incluent dans leurs chiffres certains équipements qu'Oryx ne compte pas, comme les petits mortiers. Une autre hypothèse est que les Ukrainiens exagèrent énormément les pertes russes de cette catégorie. Une troisième est que soit ils ne disposent pas de preuves visuelles de ces pertes, soit ils les ont mais ne veulent pas les diffuser là encore pour une raison inconnue. Je ne pense pas qu'il y a, pour le moment, de  moyen de savoir quelles hypothèses sont valides (il se peut que les 3 soient valides à la fois).


L'Ukraine prend l'avantage sur la Russie dans la guerre des drones

Ce mois-ci on a vu de plus en plus d'articles affirmant que l'Ukraine a pris l'avantage sur la Russie en ce qui concerne les drones, ce qui est d'autant plus important que ces armes sont celles qui font maintenant le plus de dégâts. Le mois d'avril a vu les drones ukrainiens accomplir de multiples missions, certaines assez anecdotiques, d'autres stratégiques, parmi lesquelles:

Les raisons de ces succès sont multiples:

  • la Russie a perdu l'accès à Starlink, utilisé pour guider les drones, en particulier les drones terrestres
  • les Ukrainiens bénéficient à la fois de nouvelles innovations techniques et de progrès dans les domaines de l'IA
  • les défenses anti-aériennes russes semblent avoir de plus en plus de mal à arrêter les drones ukrainiens
  • le nouveau ministre de la défense ukrainien (venu du monde de l'innovation technologique) semble vouloir enfin débloquer les fonds nécessaires pour produire un maximum de drones

Alors certes, les articles reposent souvent plus sur des témoignages ou des opinions plutôt que des statistiques montrant cet avantage. Mais la multiplicité de ces témoignages (et inversement la panique des milbloggers russes) sont quand même des indices solides que "quelque chose" est en train de se produire. Certains vont dire que c'est maintenant l'Ukraine qui a le "momentum" dans cette guerre. Les plus optimistes, comme Nicolas Tenzer, vont même jusqu'à affirmer que l'Ukraine est en train de gagner la guerre.

Même si ce sont de très bonnes nouvelles, il qu'il ne faut pas bouder notre plaisir, je voudrais néanmoins apporter quelques bémols:

  1. l'avantage qu'ils ont actuellement ne semble pas non plus écrasant (su moins, pas encore), et la Russie continue de produire beaucoup de drones et missiles. Ainsi, la Russie a légèrement accru ses frappes à longue distance par rapport à mars, avec 6583 drones et 141 missiles lancés par la Russie en avril, selon les chiffres donnés par les Ukrainiens
  2. l'Ukraine cherche à vendre ses drones aux pays du Golfe. Ils ont donc intérêt à faire beaucoup de communication dessus, quitte à vanter (un peu trop ?) leurs succès 
  3. rien ne dit que cet avantage est définitif. En fait, les Ukrainiens avaient déjà l'avantage dans le domaine des drones en 2023 et 2024, avant de se faire rattraper puis dépasser par les Russes début 2025.  L'avantage actuel des Ukrainiens n'est probablement que temporaire.



A l'international: défaite de Viktor Orban, impasse iranienne

Sur la scène internationale, la bonne nouvelle du mois d'avril est sans nul doute la sévère défaite de Viktor Orban aux élections législatives hongroise. L'élection de Peter Magyar, plus pro-européen et bien moins hostile à l'Ukraine que son prédécesseur, est une lourde défaite électorale pour Poutine, qui a permis notamment de débloquer un prêt de 90 milliards pour l'Ukraine, la sauvant financièrement pour au moins deux ans.

Cependant, on aurait tort de se réjouir trop vite. Car cette victoire va conforter ceux qui, en Europe, pensent que rien ne sert de se presser, que les blocages finissent toujours par disparaître si on attend suffisamment longtemps. Bref, les partisans du "trop peu et trop tard". Il faut se souvenir que ce prêt de 90 milliards est le plan B (puisque les Européens n'arrivaient pas à se mettre d'accord sur la confiscations des avoirs russes gelés), décidé dans la douleur et qui traîne depuis des mois. Au lieu d'un signal fort montrant que l'Europe se donne (enfin) les moyens de battre la Russie, on en est à célébrer la petite victoire qui permet à l'Ukraine de ne résister deux ans de plus.

D'autre part, rien ne garantit qu'une future élection ne va pas amener au pouvoir un nouveau Victor Orban. Il y a déjà eu les élections en Bulgarie, remportées par un gars plutôt favorable aux Russes. Mais surtout, il y aura en 2027 les élections en France qui risquent de voir la victoire d'un extrémiste pro-russe (de gauche ou d'extrême droite).

Du côté de la "guerre du golfeur", rien n'a changé ou presque depuis un mois. Enfin si: Trump a d'abord menacé l'Iran d'un génocide, puis le TACO s'est dégonflé, et à déclaré une trêve de 15 jours, qu'il a ensuite prolongé de 3 semaines. En attendant, le détroit d'Ormuz est toujours fermé, et chaque camp pense pouvoir infliger à l'autre des dégâts économiques qui le forceront à capituler. Et donc, le monde est privé de 20 à 25% du pétrole disponible et, connaissant la dépendance de nos sociétés à ce produit, je ne comprends pas comment on va pouvoir éviter une crise économique majeure. Et pourtant nos dirigeants (et les cours en bourse) font comme si de rien n'était. Soit il y a un truc qui m'échappe, soit on va avoir une crise majeure d'ici un mois ou deux.



Analyses précédentes

2023

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2025


2026

lundi 27 avril 2026

Critique de l'article de Delwin sur les pertes humaines russes et ukrainiennes

Un bloggeur (substack) dont le pseudonyme est "Delwin strategy" a publié début avril une étude qui conclut que les pertes humaines russes et ukrainiennes ont un ratio proche de 1:1 en 2022, et un rapport de 1,5:1 en faveur de l'Ukraine pour 2023. C'est un ratio très éloigné de ce qui est communément admis, et très éloigné  (tant en valeur absolue qu'en terme de ratio) de mes propres estimations (fin février 2023, fin août 2023, fin février 2024). Comme il s'appuie sur des sources très sérieuses, cela mérite qu'on se penche sur son argumentation.



La méthodologie de Delwin

Comme il l'explique lui-même, il s'appuie principalement sur les bases de données de Mediazona (côté russe) et UAlosses.org (côté ukrainien) pour les morts au combat, ainsi que les données officielles des républiques "séparatistes" (qui ont été arrêtées début décembre 2022). 

NB: il compte aussi les portés disparus (MIA). Pour ma part, je m'intéresse plus au nombre réel de morts (que ceux-ci soient comptés comme KIA ou MIA, importe peu).

Le point le plus important de son argumentation est que, au bout de 4 ans, les données OSINT pour 2022 et 2023 peuvent être considérées comme complètes et reflètent correctement le rapport des pertes à l'époque.

Plus précisément, il affirme, concernant les données collectées par Mediazona en Russie, qu'il y aurait deux raisons de considérer que c'est le cas (pour l'année 2022):

"La plupart des victimes russes étaient des militaires professionnels ou du personnel mobilisé à l'époque, ce qui rend très probable que leurs décès aient été rendus publics et que leurs noms sur les monuments commémoratifs près des bases militaires connues aient déjà été répertoriés par Mediazona.

De fait, Mediazona n'a ajouté qu'environ 5 000 noms pour 2022 depuis fin 2023, ce qui indique une couverture quasi complète."


La réfutation

Je ne suis pas du tout convaincu par ces deux arguments. Commençons par le second: actuellement, Mediazona répertorie environ 20 000 morts russes en 2022. "ajouter 5000 noms pour 2022" signifie donc qu'ils sont passés de 15 000 noms à 20 000 noms, soit une augmentation de 33%. Ce n'est pas du tout un signe de stabilisation de la base de donnée, bien au contraire cela indique plutôt que la base de donnée reste incomplète.

Le premier argument est encore plus faible: "ce qui rend très probable que leurs décès aient été rendus publics"  Non ! Jusqu'en septembre 2022, Poutine et ses sbires faisaient tout pour dissimuler l'ampleur de cette guerre (qu'ils ne nommaient d''ailleurs pas "guerre") et surtout l'ampleur des pertes. Poutine a tout fait pour retarder au maximum la mobilisation "partielle", et cela explique d'ailleurs les succès ukrainiens à l'automne 2022 face à des unités russes manifestement en sous-effectif. La pression sociale était à l'époque très forte pour ne surtout pas rendre ces morts publiques. De même, le pouvoir russe n'avait aucun intérêt à enterrer les soldats russes là où ils seraient le plus visible, ou mentionner sur leurs tombes le fait qu'ils soient morts en Ukraine. Ces circonstances politiques, cette volonté de dissimulation venue du plus haut niveau sont au contraire des arguments forts pour estimer qu'il est probable que les données de Mediazona pour 2022 sont loin d'être complètes. D'ailleurs, quelque chose aurait dû mettre la puce à l'oreille de Delwin: il a bien relevé que 58% des morts enregistrés pour 2022 l'ont été à la fin de l'année 2022 (octobre-novembre-décembre), cette disproportion s'expliquant logiquement par les efforts de dissimulation des Russes jusqu'en septembre 2022.

Enfin, il faut noter de Mediazona n'a jamais prétendu être exhaustif, y compris pour les périodes très anciennes. C'est Delwin, et lui seul, qui le prétend. 



Les évaluations de Mediazona

NB: Delwin les nomment Mediazona pour simplifier, mais la collecte des données et les différentes estimations sont le fruit d'une collaboration entre Mediazona/medusa.io et BBC Russia .

Lors de la première étude publiée par Mediazona, ceux-ci estimaient les morts russes à environ 47 000 fin mai 2023 (hors DNR/LNR) avec un intervalle de confiance de 40 000 à 55 000.  j'avais critiqué cette étude et expliqué pourquoi ce premier chiffre me paraissait sous-estimé. Les constantes réévaluations des estimations de Mediazona m'ont ensuite apporté beaucoup d'eau à mon moulin. Pour rappel, voici les différentes estimation BBC Russia / Mediazona au fil du temps:

  • 1re estimation: 47 000 (jusqu'à mai 2023) soit une moyenne de 3 100 morts/mois; il y avait à l'époque 23 000 morts confirmés
  • 2e estimation: 75 000 (jusqu'à décembre 2023) soit une moyenne de 3 750 morts/mois; il y avait à l'époque 45 000 morts confirmés
  • 3e estimation: 120 000 (jusqu'à juin 2024) soit une moyenne de 4 280 morts/mois; il y avait à l'époque 57 000 morts confirmés
  • 4e estimation: 138 500 à 200 000 (jusqu'en janvier 2025) soit une moyenne de 3900 à 5700 morts/mois; il y avait à l'époque 90 000 morts confirmés
  • 5e estimation: 185 000 à 276 500 (jusqu'en juillet 2025) soit une moyenne de 4500 à 6700 morts/mois; il y avait à l'époque 120 000 morts confirmés
  • 6e estimation: 286 000 à 413 500 (jusqu'en février 2026) soit une moyenne de 6000 à 8600 morts/mois; il y avait à l'époque 200 000 morts confirmés
On voit donc que BBC Russia / Mediazona /Medusa ont toujours estimé le nombre réel de morts entre 150% et 225% du nombre de morts confirmés

A noter que Mediazona avait aussi évalué la fiabilité de UALosses.org début 2024 (soit donc quelques mois seulement après les débuts de ce site) et avait trouvé, en se basant sur des échantillons aléatoires, que :
  • la base est fiable à 95% (c'est-à-dire que si UALosses affirme qu'une personne est morte, il y a 95% de chance pour que ce soit le cas)
  • la base est complète à 75% (c'est-à-dire que si un soldat ukrainien est mort, il y a 75% de chance qu'il figure dans la base de données)
Je n'ai pas trouvé d'évaluation postérieure. Faute de mieux, c'est donc ces pourcentages que j'utilise pour mes propres estimations.


Le cas des républiques "séparatistes"

Il y a cependant un cas où il est possible que les données OSINT soient complètes: le cas des "républiques séparatistes", autrement dit des 1er et 2e corps d'armées (maintenant intégrés respectivement aux 51e et 3e armées russes). En effet, ces données viennent des statistiques officielles, qui étaient très transparentes (avant de cesser brutalement de paraître en décembre 2022), et sont donc de nature différente des données collectées par Mediazona.

NB: Mediazona exclut explicitement les "républiques séparatistes" de sa base de données (de même qu'ils ne comptent pas les étrangers morts en combattant pour la Russie, comme les Nords-Coréens). Les craintes de Delwin sur un possible double-comptage des données sont injustifiées (mais lui permettent en passant de suggérer que les pertes russes étaient encore plus faibles).


Il existe deux raisons de penser que ces données sont complètes:
  1. Contrairement à Mediazona (qui ne peut que faire un recensement indirect), ceux qui publiaient ces chiffres avaient directement accès aux vraies données; il est bien sûr possible qu'ils aient menti (ou se soient trompés) mais le niveau de détails de ces données rendaient leur falsification plus compliquée
  2. Les chiffres annoncés étaient tout simplement énorme comparé à la taille de ces formations. Pour ne prendre que les "séparatistes" du 1er corps (DNR), ils avaient officiellement 3746 morts et 15794 blessés, soit un nombre à peu près équivalent à leurs effectifs estimés en février 2022 (environ 20000 hommes). Il est difficile de croire, d'un point de vue purement physique, que les chiffres réels aient été notablement plus importants que ceux publiés
L'ampleur des pertes admises par les "séparatistes" est d'ailleurs un indice laissant penser que les données de Mediazona sont incomplètes. Sachant que les 1er et 2 corps représentaient environ 15% de la force d'invasion initiale (et peut-être encore moins après septembre 2022 à cause des 300 000 mobilisés russes), et que le nombre de morts russes répertoriés par Mediazona jusqu'à début décembre est de 18000, il est peu probable que les 6000 morts des "séparatistes" représentent 25% des morts côté russe.

Alors certes, il y a des témoignages affirmant que les unités "séparatistes" ont été utilisés comme "chair à canon" par les Russes, et ont probablement subis plus de pertes que la moyenne durant les premiers mois de la guerre, mais même ainsi, la différence de mortalité plaide plutôt pour une incomplétude des chiffres russes (ceux de Mediazona).



Que penser de Delwin ?

Delwin, en s'appuyant sur son analyse qui, comme je l'ai montré, repose sur une hypothèse fausse, sermonne ensuite ceux qui estimaient les pertes russes comme bien supérieures aux pertes ukrainiennes. On pourrait d'abord croire à un excès de confiance, il est tellement sûr de son analyse qu'il se permet de contredire toutes les autres estimations qui n'arrivent pas à la même conclusion que la sienne, sans envisager que son hypothèse principale est fausse.

Et après tout, il ne faut pas tomber dans le sophisme du sophisme et rejeter a priori la conclusion de Delwin simplement parce que son hypothèse de travail est fausse. Après tout, peut-être que, même si les données de Mediazona et UALosses.org sont incomplètes, le ratio entre les deux chiffres donne une bonne indication du ratio des pertes réelles. Et même si on reprend le rapport (estimé par médiazona) entre pertes confirmées et pertes réelles (de 150 à 225% pour les Russes, 133% pour les Ukrainiens, et 100% pour les "séparatistes"), cela donne un nombre de morts, pour l'année 2022, estimé à:
  • pour les Russes: 19700* [de 1,50 à 2,25] + 6000 = de 35 500 à 50 300 morts
  • pour les Ukrainiens: 22000* 1,33 = 29 300 morts
Alors certes, ces estimations invalident quelque peu la conclusion de Delwin. En effet, ces chiffres sont tout à fait compatibles avec l'estimation de Ben Wallace (80000 blessées et tués dont 25 000 morts en septembre 2022) dont se moque Delwin. Mais après tout, se tromper est humain, et nul doute que Delwin, s'il est honnête intellectuellement, saura au moins envisager la possibilité que son analyse est incorrecte.

Mais après tout, même corrigé ainsi, ces chiffres donnent un ratio de 1,25:1 à 1,72:1 en faveur des Ukrainiens, aussi l'observation de Delwin semble juste:
Une fois de plus, cela contredit les évaluations préconçues que l'on pouvait lire à l'époque, qui affirmaient des ratios de 10:1 ou 5:1.

Sauf que... cette dernière phrase est un pur homme de paille, car aucune des estimations des pertes globales (dont la mienne) ne donnaient un tel ratio. C'était au mieux un rapport de 2:1 ou 3:1 en faveur des Ukrainiens. Les chiffres de 10:1 ou 5:1 étaient parfois revendiqués par les Ukrainiens, mais pour tel ou tel engagement local. Par exemple, les Ukrainiens ont affirmé avoir eu un rapport de pertes de 27:1 lors de leur reprise de Kupyansk à l'automne 2025.

Pour finir, Delwin adresse un message d'avertissement:
"De même, en ce qui concerne 2024 et 2025, de loin les années les plus meurtrières de cette guerre en raison de l'expansion des opérations, il convient d'éviter de tirer des conclusions hâtives sur le ratio de pertes des deux camps jusqu'à ce que la situation soit plus claire d'ici quelques années."

Ce qui pourrait être un message de prudence bienvenue sonne hélas comme l'expression des biais de Delwin voire même de son hypocrisie. Car Delwin, dans ses autres analyses, tire des conclusions (hâtives ?) sur le ratio de pertes matérielles des deux camps en se fondant sur les chiffres fournis par Oryx ces derniers mois. Ce ratio, comme je le mentionne régulièrement dans mes bilans mensuels, est proche de 1:1, et même parfois favorable aux Russes, et ce depuis début 2025. Alors que, en 2022, les ratio Oryx étaient proches de 4:1 en faveur des Ukrainiens. A l'inverse, si on compare les morts confirmés par UALosses et Mediazona, il faut noter que quand UALosses est apparu fin 2023, il avait une liste de d'une taille proche de celle de Mediazona (42 000 contre 45 000 début 2024) Mais actuellement les deux listes comprennent respectivement 98 000 noms contre 213 000 noms, un ratio bien moins favorable aux Russes.

A croire que Delwin est le genre de gars qui s'appuie sur les chiffres OSINT uniquement lorsque ceux-ci sont favorables (ou du moins "pas trop défavorables") aux Russes, et que quand ceux-ci sont favorables aux Ukrainiens il s'empresse de dire "ne tirons pas de conclusion hâtives".


Autocritique

Enfin, puisque Delwin n'est pas le seul à avoir le droit de se tromper, j'aimerais revenir sur ma première estimation des pertes russes et ukrainiennes (fin février 2023). J'avais alors estimé qu'il y avait environ 100 000 morts côtés russe et 50 000 morts côté ukrainien, en précisant bien qu'il ne s'agissait que d'ordre de grandeur, pas de chiffres exacts. Je donnais comme intervalles très probables (indice de confiance > 95%):
- les Russes comptent très probablement de 60 000 à 150 000 morts
- les Ukrainiens comptent très probablement de 30 000 à 70 000 morts

Actuellement, les bases de données listent, pour les soldats morts entre fin février 2022 et fin février 2023:
  • environ 25 000 noms côté ukrainien (UALosses)
  • environ 31 000 noms côté russe (Mediazona) (+6000 pour les séparatistes)
Si on reprend la même méthode de calcul que plus haut, cela donne les estimations suivantes:
  • pour les Russes: 31000* [de 1,5 à 2,25] + 6000 = de 52 500 à 70 000 morts
  • pour les Ukrainiens: 25000* 1,33 = 33 300 morts
On est donc plutôt dans le bas des intervalles de confiance que j'avais donné (et même en partie en dessous pour les Russes). Est-ce que ça signifie que j'avais raison ? Ou que je m'étais trompé ? Pour le savoir avec certitude, il faudrait connaitre le nombre réel de morts, ce que l'estimation ci-dessus ne fait qu'approcher. Cela ne reste qu'une estimation parmi d'autres, peut-être plus fiable que d'autres mais en aucun cas un chiffre définitif.

Faute de mieux, je vais néanmoins le comparer aux 5 méthodes que j'avais employées, et commenter ces méthodes rétrospectivement:
  1. estimation à partir du nombre d'équipement perdus: Pour les Russes: de 96 000 à 150 000 morts. Pour les Ukrainiens: de 31 000 à 48 000 mortsCommentaire: pour les Ukrainiens on est en bas de la fourchette; pour les Russes la fourchette était clairement trop haute. Le ratio "nombre de morts par véhicules perdus" (employé par Tytelman et que j'avais repris) était probablement un peu trop élevé, du moins pour les Russes, car ceux-ci disposaient alors d'une armée fortement mécanisée mais manquant d'infanterie (tout le contraire de la situation actuelle)
  2. en corrigeant les chiffres donnés par les Ukrainiens: Pour les Russes: de 87 500 à 134 500 morts.  Commentaire: là encore, la fourchette était nettement au dessus de l'estimation actuelle. Le taux de confirmation très important des pertes matérielles, la première année, fait que la correction était bien moindre qu'elle ne l'est actuellement (ou j'estime qu'il faut diviser les chiffres donnés par les Ukrainiens par 3 ou 4 pour avoir une estimation raisonnable)
  3. évaluation à partir des pertes de la DNR: 80 000 morts russes en décembre 2022. Commentaire: il n'y a guère d'incertitude sur le nombre de morts de la DNR. en revanche, le chiffre que donnait Tytelman (selon lui, le 1er corps représentait seulement 5% des troupes russes) était probablement un peu sous estimé (c'était plutôt 7-10% des troupes russes, peut-être même plus selon les renforcement reçus). Ce qui donnerait un chiffre de 40 000 à 57 000 morts russes en décembre 2022, en extrapolant) Je soulignais d'ailleurs le problème lié au 5% à l'époque
  4. évaluation à partir du nombre d'officiers russes tués: pour les Russes : un peu moins de 120 000 morts. Commentaire: le ratio entre officier tués et soldats du rang tués a dû fortement varier au cours du temps. Ce qui explique pourquoi, alors que le nombre d'officiers tués est quasiment stable depuis le départ (de l'ordre de 900 à 1000 officiers morts confirmés tous les 6 mois, selon les comptage de KIU) il y a une variation significative du nombre de morts russes au cours du temps
  5. se fier aux estimations faites par les services de renseignement/media: Ces estimations tournaient généralement autour de 60 à 70 000 morts côté russe  ce qui est proche de l'estimation ci-dessus. Seul l'estimation Volya media, qui annonçait un chiffre bien supérieur aux autres (pour les pertes russes comme les pertes ukrainiennes, semble avoir fait des estimations trop élevées.

Dans l'ensemble, même si j'avais fait une surestimation tant des pertes russes que des pertes ukrainiennes, l'ordre de grandeur était assez bon et le rapport de perte très proche de ce que j'imaginais à l'époque. Estimer les pertes durant une guerre active est un exercice assez périlleux et les risques de se tromper sont assez élevés. Il faut noter que, contrairement à ce que prétend Delwin, les estimations de la plupart des journaux / services de renseignements occidentaux données à l'époque étaient plutôt proches de que que l'on peut actuellement estimer à partir des chiffres de Mediazona et UALosses. Je pensais à l'époque que ces estimations étaient trop prudentes, pour le moment il semble que les professionnels avaient vu juste comparé à l'amateur que je suis.

jeudi 23 avril 2026

Guerre(s) et paix à l'ère de la post-vérité

Si Tolstoï (miraculeusement ressuscité) devait écrire sur les guerres actuelles de la Russie, le titre de cet hypothétique roman serait probablement plus compliqué que celui qu'il a effectivement écrit sur la période Napoléonienne. Car désormais, l'ère de la post-vérité fait que ce qu'on appelle "paix" n'est plus la paix, la guerre ne s'appelle plus "guerre" mais "opération militaire spéciale", plus personne ne négocie quoi que ce soit durant les "négociations", dont on dit qu'elles "avancent" quand bien même on fait du sur-place pendant des mois, les combats continuent même pendant les "trêves" et les "cessez-le-feu" et le détroit d'Ormuz (à la fois ouvert et fermé) rivalise avec le chat de Schrödinger en tant que métaphore de la superposition des états quantiques.

Bref, les mots qui étaient auparavant utilisées pour décrire les conflits (et leurs fins) n'ont plus de sens. Comment s'y retrouver, alors que les média prennent pour argent comptant toutes ces déclarations absurdes et/ou mensongères sans jamais ou presque oser questionner leur véracité ?



Conversation avec un iranien

Ce billet (qui n'est pas une analyse, juste une réflexion personnelle) part d'une conversation que j'ai eu il y a un mois avec un iranien (exilé au Canada) au sujet des frappes israelo-américaines sur l'Iran, et de ce qui allait se passer par la suite. Quand je lui expliquais ma vision (guère optimiste) et l'impasse dans laquelle se trouvait (et se trouve toujours) Trump, autrement dit que les frappes aériennes n'allaient pas faire tomber le régime et que sans envoyer des troupes prendre Téhéran, ce qu'il ne fera pas, Trump ne pouvait pas décider de qui aurait le pouvoir, il a commencé à sortir, de plus en plus souvent, la carte "mais Trump a dit que":

  • mais Trump a dit que le peuple iranien allait se soulever
  • mais Trump a dit qu'il enverrait des armes
  • mais Trump a dit que tous les gardiens de la Révolution sont morts
  • mais Trump a dit qu'il allait prendre l'île de Kharg
  • etc
Cet échange était intéressant car il m'a permis de voir la fascination que peut exercer les mensonges de Trump, même sur quelqu'un qui n'est pas "MAGA" (loin de là) mais qui a envie de croire. Cet iranien, plutôt intelligent même si politiquement très naïf, sait bien que si les Mollah restent au pouvoir, la répression sur la population va devenir encore plus terrible, que les problèmes économiques iront en s'aggravant, et donc il est prêt à croire à n'importe quel message de Trump l'assurant que les USA vont faire tomber le régime iranien. Et j'avais beau lui dire que Trump n'en a rien à faire du peuple iranien, qu'il ne parle plus d'imposer un changement de régime et cherche plutôt à se dégager tout en refilant la patate chaude à ses "alliés", rien ne le faisait changer d'avis: Trump allait renverser le régime iranien à l'aide des Kurdes, il l'a dit. Et peu importent les contradictions d'un jour sur l'autre, il ne retient de Trump que ce qui lui plait, dans un mélange de biais de confirmation et de pensée magique. C'est ainsi que  naît la post-vérité, quand le réel compte moins que la parole que l'on veut croire. 


Corruption et mensonges

On a tous tendance à croire un discours qui nous annonce quelque chose que l'on désire. Trump (mais ce n'est pas le seul) est passé maître dans l'art d'exploiter cette faiblesse de l'esprit humain, non seulement en mentant à tour de bras, mais en exigeant que les autres se plient à son narratif mensonger. Alors, tout comme dans le roman d'Orwell, les mots finissent par perdre leur sens au point de désigner leur contraire. La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force.

Cette référence à 1984 permet aussi de rappeler que le problème n'est pas nouveau. Le totalitarisme a justement pour but de réécrire la réalité, en contrôlant tous les aspects d'une société, y compris (et surtout) l'information. Et, de ce point de vue, Trump n'est qu'un fasciste ordinaire. Ce qui le distingue de ses prédécesseurs, c'est l'époque dans laquelle on vit, une époque où triomphent la corruption et le mensonge.

La corruption n'a jamais autant été visible que depuis que Trump est revenu au pouvoir, et la guerre contre l'Iran l'illustre à merveille. Tout est à vendre: les pardons, les informations qui permettent les délits d'initiés, et tout est prétexte pour verser au parrain Trump ou à sa famille des sommes d'argent considérable: film sur Melania, nouvelle salle de bal, "Board of Peace", avion présidentiel payé par les Emirats Arabes Unis, etc. Et les garde-fous censés empêcher ce genre de comportement (parlement, justice, police) ne fonctionnent pas car ils sont au service du roi Trump. Et on l'a vu au Venezuela: Trump entend utiliser l'armée américaine comme un parrain mafieux utilise ses hommes de  mains pour terroriser les commerçants afin que ceux-ci lui versent de l'argent pour leur "protection". La "guerre" et la "paix" ne sont plus que deux facettes de ce chantage géopolitique permanent voulu par le mafieux-en-chef, et les intérêts des Etats sont oubliés pour privilégier les intérêts particuliers de quelques uns.

Et quand ce chantage ne tourne pas à l'avantage du mafieux (comme en Iran, où Trump affronte des dirigeants tout aussi corrompus), celui-ci ment comme un arracheur de dents. Et ça marche: non seulement ces mensonges sont repris dans les média (le plus souvent sans aucune vérification ni contradiction), mais, comme on l'a vu dans l'exemple plus haut, ils sont en grande partie crus. Le mensonge et la désinformation durant un conflit ne sont pas des choses nouvelles. Mais aujourd'hui, les moyens de créer du "faux" se sont démultipliés ces dernières années, notamment grâce à l'IA et aux réseaux sociaux. Et dans ce contexte, il est souvent bien difficile de distinguer le vrai du faux.


Une méthode pour résister

Face à ces mensonges omniprésents, certaines croient s'en sortir en variant leurs sources et en "écoutant toutes les opinions." Cela ne marche que rarement, justement à cause du biais de confirmation. Confronté à des opinions divergentes, ils vont choisir de croire celle à laquelle ils croyaient avant, et se persuader que cette opinion est plus rationnelle/meilleure que l'opinion opposée. Ce genre de spirale d'auto-confirmation est souvent ce qui arrive aux complotistes en tous genres, qui "font leur propre recherche" et ne sélectionnent que ce qui leur plait, même si certains, heureusement, arrivent à s'en sortir.

Une autre méthode, déjà nettement plus saine, est de ne croire que ce qui est "prouvé". Ne plus croire aux paroles des uns et des autres. S'en tenir aux faits, rien qu'aux faits, dans une forme de scepticisme absolu. Malheureusement, en pratique, c'est impossible, pour plusieurs raisons. Par exemple, Trump est-il un menteur ? Même si vous pouvez prouver que ce qu'il dit est factuellement faux et contradictoire avec ce qu'il disait précédemment, comment savoir s'il sait que c'est faux (et/ou qu'il n'a pas oublié sa déclaration précédente) ? Et, même en logique pure, on sait depuis un siècle que la question de Hilbert "est-ce que tout ce qui est vrai est prouvable?" a été répondue par le théorème d'incomplétude de Gödel: il existe des énoncés qui ne peuvent pas être prouvés ni vrai, ni faux. Et même sans aller jusque là, on peut facilement tomber dans le piège du "tout-OSINT", comme le faisait Macette Escortert

Je préfère une forme de scepticisme raisonnable, même si c'est moins confortablement intellectuellement. Autrement dit, je cherche à évaluer la véracité des dires des uns et des autres, en tenant compte de leur positionnement idéologique. C'est pourquoi je passe tant de temps, par exemple, à évaluer la fiabilité des chiffres publiés par les Ukrainiens. De manière générale, quand une information sort, j'évalue à la fois:
  • la fiabilité de son émetteur (E): en me basant essentiellement sur la fiabilité passée, sa méthode, et surtout s'il fait preuve d'auto-critique et sait reconnaître ses erreurs lorsqu'elles sont prouvées. Pour la guerre en Ukraine, les plus fiables selon moi sont des analystes comme Michel Goya, Timothy Snyder, Phillips O'Brien, Anders Puck Nielsen, Perun, Tatarigami, Donald Hill, ...
  • la fiabilité des preuves (P): y a t-il des preuves visuelles géolocalisées, est-ce des témoignages, des statistiques, etc, ou bien est-ce simplement une déclaration d'un politique ? Et surtout: y a t il d'autres informations fiables qui la contredisent ?
J'applique ensuite la formule suivante, E et P étant compris entre 0 (pas fiable) et 1 (absolument fiable), pour déterminer la fiabilité d'une information F (également compris entre 0 et 1):

F = P + (1-P) * E * 0,9

Autrement dit: si les preuves sont viables (P proche de 1), peu importe la fiabilité de l’émetteur. Si les preuves sont peu fiables, ou qu'il n'y a pas de preuves (P proche de 0), c'est la fiabilité de l'émetteur qui compte. J'ai mis un facteur de 0,9 car même si l'émetteur est extrêmement fiable fiable (E=1), mais qu'il n'y a aucune preuve (P=0), il y aura toujours un petit doute sur la véracité de l'info.

mercredi 15 avril 2026

La multitude des crimes de guerre commis par les Russes

Depuis 2022 (en fait, depuis 2014), l'armée russe a commis de très nombreux crimes de guerre durant son invasion de l'Ukraine, tellement nombreux qu'une liste exhaustive serait rébarbative. Plus de 183 000 crimes de guerre, selon un comptage effectué par les Ukrainiens en 2025. L'article de wikipedia, qui est loin de les lister tous, est déjà bien assez long. Aussi, que puis-je dire qui n'a pas déjà été dit ? 

J'ai envie d'en parler maintenant pour plusieurs raisons. D'abord, si j'ai déjà évoqué ces crimes dans mes points mensuels ou dans les "liens en vrac", je n'ai jamais consacré de billet pleinement à ce sujet depuis plus de 3 ans d'existence de ce blog. Ensuite, parce que je prépare un billet "Où en est la Russie?" sur la situation actuelle de la Russie, et que je voulais alors lister ces crimes. Enfin, parce que récemment Léa Salamé a interviewé Serge Lavrov et l'a laissé déroulé sa propagande, sans guère évoquer ces crimes.

Enterrement au village de Hroza, où la Russie a envoyé un missile qui a tué 59 des 330 habitants, le 5 octobre 2023 (Photo Guillaume Herbaut/Le Monde)



L'interview de Lavrov

Si Léa Salamé était une vraie journaliste ayant préparé son interview, voici quelques sujets sur lesquels elle aurait pu coincer Lavrov

Le point commun entre tous ces crimes ? Ils sont abondamment documentés, souvent par les Russes eux-même et ont fait l'objet de constats par l'ONU ou autres organisations neutres. Il est donc possible de poser une question à Lavrov (qui niera toute implication des Russes) puis lui mettre les preuves sous le nez.

Bien sûr, le dispositif avait été choisi par Lavrov justement pour éviter ce genre de problème. Anna Collin Lebedev a très bien analysé ce dispositif biaisé. et il est naïf de croire que Lavrov aurait accepté une interview un tant soit peu honnête. Mais il faut noter que Salamé n'a même pas essayé: elle a préféré faire une interview qui fait un buzz, plutôt que de faire un travail de journaliste. Elle illustre à merveille la déliquescence des média français, qui n'ont plus aucune rigueur et bien souvent, désinforment plutôt qu'informent. Et quand ils ne désinforment pas eux-même, ils laissent les Russes désinformer sans jamais les contredire, ou si peu.



L'inversion accusatoire relayée dans les média

Il y a un schéma qui se répète régulièrement:

  1. Les Russes commettent un crime de guerre
  2. L'Ukraine dénonce ce crime; la Russie accuse l'Ukraine d'avoir commis ce crime. Les média occidentaux se contentent de relayer les deux paroles, généralement sans prendre partie
  3. Des mois voire des années plus tard, une enquête sérieuse prouve que, effectivement, ce sont bien les Russes qui ont commis ce crime
  4. Bien entendu, cette enquête n'est pas (ou trop peu) reprise par les média, ce qui fait que le public reste sur sa première impression
J'ajouterai que les "idiots utiles" pro-russe relaient abondamment le point de vue russe de l'étape 2; quand la vérité éclate, soit ils se taisent, soient ils continuent à répéter leurs mensonges. 

Le premier exemple de ce schéma a eu lieu en 2014, lorsque les Russes ont abattu l'avion MH17 de la Malaysian Airlines. Les Russes ont bien entendu accusé les Ukrainiens, mais très rapidement une enquête de Bellingcat révélait que le Buk qui avait abattu l'avion provenait de Russie (et y était reparti peu de temps après avoir commis ce crime). Arret sur image avait organisé une émission/débat sur le sujet, durant laquelle Jean-Marc Manach, qui avait écrit une très bonne chronique, était opposé à Olivier Berruyer qui, avec la plus parfaite mauvaise foi, une bonne dose d'agressivité et des arguments plus que douteux (mais dont la rhétorique impressionnait à l'oral), essayait de disculper les Russes. Tout cela, c'était en 2014. Ce n'est que des années plus tard que l'enquête internationale (résumée ici par Xavier Tytelmann) arrivera aux mêmes conclusions que l'enquête de Bellingcat, qui avait vu quasiment tout juste. A ma connaissance, Berruyer n'a jamais admis son erreur, la dernière fois qu'il a parlé de l'affaire sur son blog c'était pour dire "on ne sait pas qui a fait ça" (alors que l'enquête de Bellingcat était sortie un an avant). En 2022, un tribunal néerlandais a condamné les responsables (par contumace), dont le fameux Igor Gikrin, chef militaires des "séparatistes ukrainiens" (et qui n'est pas Ukrainien mais membre des services secrets russes).  La Russie a été reconnue coupable par l'OACI en 2025.

Voici quelques autres crimes pour lesquels ce schéma s'est répété:


Le pire est de s'habituer au pire

La longue liste de ces crimes conduit presque inévitablement à un effet de saturation. Chaque semaine, chaque jour, l'horreur se poursuit, anesthésiant notre empathie, qu'on le veuille ou non. Passés les premiers mois de la guerre, l'Ukraine a été reléguée à un sujet de fond dans les média, jamais tout à fait oubliée, mais qui n'apporte pas aux journalistes la nouveauté dont ils sont tant friands. On annonce le nombre de morts des attaques nocturnes, on a parfois le droit à des reportages, mais rien qui permette de transcrire l'échelle des destructions que subit l'Ukraine. Entre les frappes sur les arrières et les morts au front, les Ukrainiens ont des dizaines de morts par jour, tous les jours depuis plus de 4 ans. 

Quand il y a eu les attentats du 13 novembre 2015, la France à été choquée, à juste titre, par ces 130 morts. Les Ukrainiens subissent deux fois pire, chaque semaine, alors que leur population est deux fois moins nombreuse que la population française. Tous ces morts ne sont pas le résultats de crimes de guerre, et si la défense anti-aérienne protège heureusement en partie l'Ukraine des attaques aériennes qui ont lieu chaque nuit, il y a toujours des drones ou des missiles qui passent, tuant des familles, des enfants, des parents, dans une vaste campagne de terreur voulue par Poutine et orchestrée par l'armée russe. 

Aussi, même si c'est difficile, il faut s'efforcer de ne pas s'habituer à cette situation, à ne pas l'accepter comme une nouvelle normalité. L'armée russe est une bande de terroristes sanguinaires; chaque jour qui passe, chaque nouveau crime devrait attiser notre colère et non anesthésier notre indignation. Nous le devons à toutes celles et ceux qui ont été tués, mutilés, torturés, violés par l'armée russe dans cette guerre absurde que, par faiblesse morale, nous laissons continuer en Europe. La seule réponse moralement acceptable à tous ces crimes est de faire en sorte que l'armée russe soit détruite, les criminels pourchassés et punis, et leurs complices (y compris ceux qui vivent en Occident) mis hors d'état de nuire. Ce n'est qu'ainsi que nous pourront avoir la Paix et la Justice en Europe.



Liens en vrac

Je met aussi les divers liens sur les crimes de guerre russes que j'ai collecté dans mes billets "liens en vrac" 

Rééducation forcée, par les Russes, d'enfants ukrainiens

La Russie militarise les enfants ukrainiens des territoires occupés

Témoignage: 9 mois dans les prisons russes

Crossing a line - Timothy Snyder

Comment les Russes fêtent le nouvel an

La Russie a commis au moins 183 000 crimes de guerre

100 000 personnes tuées à Mariupol

Le chirurgien le plus courageux

"Tuez tous les locaux"

L'histoire de Vladyzlav Zadorin, 22 mois aux mains des Russes

Homme torturé dans les territoires occupés simplement parce qu'il parlait ukrainien

Le missile qui a frappé l’hôpital pour enfant à Kyiv 

La cruauté des Russes, par Mick Ryan

Une petite fille ukrainienne après une attaque de missiles

Pavel Kushnir, un pianiste russe opposé à la guerre, meurt en prison 

Une fille de 17 ans déportée en Russie, s'échappe et retourne en Ukraine

Alexander Demidenko, russe aidant les déportés ukrainiens, arrêté, torturé puis tué

"Maman, pourquoi tous les enfants ont deux jambes, sauf moi ?"

La Russie commet un génocide culturel

"Ces gens sont piégés"

Crimes de guerre russes en Ukraine: 15 soldats condamnés pour avoir retenu en otage 368 civils dans une cave (dont 69 enfants) pendant 1 mois. 10 sont morts dans cette cave.

A la recherche des enfants ukrainiens déportés

Crime de guerre dans un petit village

Les victimes retrouvées dans les charniers d'Izium

Liste de crimes de guerre

Les non-dits: viols de masse commis par les soldats russes

Viols de masse dans les territoires occupés par la Russie

vendredi 3 avril 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de mars 2026

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de mars 2026, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemment (liens en fin de ce billet). 

Sur le front, les Russes avancent de plus en plus lentement, voire même reculent par endroits. Mais l’événement de loin le plus marquant de ce mois de mars 2026, c'est le développement de la guerre d'agression Americano-israélienne contre l'Iran, lancée par une attaque surprise le 28 février mais qui, un mois plus tard, est loin d'être aussi favorable aux assaillants que le traître Trump ne l'espérait initialement.

Images FIRMS montrant les terminaux pétroliers et la raffinerie de Kirishi en flamme



Trump embrase le Moyen-Orient

Qu'espérait Trump en attaquant l'Iran ? Difficile de le savoir. On peut au moins supposer qu'il espérait un résultat semblable à son attaque sur le Venezuela début janvier, à savoir l'élimination du dirigeant du pays et son remplacement par quelqu'un de tout aussi tyrannique et corrompu, mais qui aurait le bon goût de lécher le cul de Trump (et lui verser une part du butin).

Or, si les Américains et Israéliens ont bien réussi à tuer bon nombre de hauts responsables iraniens (ainsi que plus de 100 enfants totalement innocents), le reste du plan (à supposer qu'il y avait bien un plan) ne s'est pas déroulé comme prévu. Le "guide suprême" assassiné,  l'Ayatollah Khamenei, a été remplacé par son fils l'Ayatollah Khamenei. Du moins officiellement, car ce dernier, qui est au moins blessé (et peut-être à Moscou pour y être soigné), n'est probablement pas en mesure d'exercer le pouvoir.

Et si les USA et Israël se vantent d'avoir frappé plus de 11 000 cibles en Iran, ce n'est pas ainsi qu'ils vont gagner la guerre car:

  1. les Iraniens se sont longuement préparés à ce type de guerre, et savent comment déjouer ou du moins protéger leurs site les plus sensibles en les enterrant (les fameuses 27 "villes missiles")
  2. Au contraire, les USA ne semblent pas avoir anticipé la réponse des iraniens (saturation des défenses anti-aériennes par des missiles et drones bon marché et fermeture du détroit d'Ormuz) et doivent dépêcher d'urgence des renforts

Comme l'analyse très justement le professeur Phillips P. O'Brien, il suffit à l'Iran de réussir une seule frappe pour avoir plus d'effet que les 11 000 américaines: celle sur tout tanker qui essaierai de traverser le détroit d'Ormuz. Tant que les USA ne peuvent pas assurer la sécurité de navigation de ce détroit, c'est toute l'économie mondiale qui est affectée, avec la flambée des prix du pétrole.

A côté de ça, les USA et leurs alliés du Golfe ont dépensé leurs missiles Tomahawks et les anti-missiles des Patriots dans une débauche de moyens qui n'a pas obtenu de résultats. Pire: une série d'équipements précieux ont été endommagé/détruits par les Iraniens, parmi lesquels:

  1. Deux batteries THAAD hors-service
  2. Trois F-15 détruits par des "tirs amis"
  3. un F-35 furtif endommagé par un simple missile à guidage infrarouge
  4. Un feu qui s'est déclenché à bord de leur plus grand port-avion USS Gerard Ford, forçant celui-ci à se retirer pour réparation
  5. un AWACS E3-Sentry détruit au sol

Aucune de ces pertes n'est irremplaçable, mais leur accumulation porte un coup sérieux à la réputation de l'armée américaine. Et tout ça pour quoi ? Pour faire plaisir à Trump ? Pour le moment, le seul qui profite de cette crise, c'est Poutine qui a ainsi obtenu, sans effort:

  • La fin des sanctions américaines
  • Les menaces de Trump contre les pays de l'OTAN
  • La flambée des cours du pétrole
  • La réduction de l'aide à l'Ukraine (les trumpistes privilégiant leur propres besoins, quitte à détourner l'argent d'armes déjà payées pour l'Ukraine)
Bravo Krasnov, bien joué...


Attaques à longue distance

La trahison de Trump, de plus en plus évidente alors qu'il ne fait même plus semblant de prétendre vouloir aider l'Ukraine, aurait eu encore de plus graves conséquences si la levée des sanctions américaines et la flambée des cours du pétrole n'avaient pas été en partie compensées par les "sanctions" ukrainiennes qui ont ravagé les ports d'exportation pétrolière tant en mer Noire qu'en mer Baltique, ainsi que plusieurs raffineries. Principales frappes ukrainiennes:

Mais les frappes les plus spectaculaires et qui ont eu le plus d'effet sont celles qui ont visé la région de Saint-Petersbourg. Une série de frappes, répétées sur plusieurs jours à partir du 26 mars, ont visé et gravement endommagé les deux principaux ports d'exportations du pétrole russe, en mer Baltique: Primosk et Ust-Luga. En plus d'endommager un brise-glace dans le port de Viborg et de toucher, une fois de plus, une des plus grosse raffineries russes, celle de Kirishi. Le résultat de ces frappes: des incendies massifs, durant plusieurs jours. La Russie à perdu environ 40% de ses capacités d'export, l'empêchant de profiter pleinement de la hausse des cours du pétrole, du moins à court terme.

Résultats des frappes ukrainiennes contre Primosk et Ust-Luga

De leurs côté, les Russes n'ont pas été en reste, et ont comme d'habitude frappé les villes ukrainiennes, alternant les raids à plus de 400 drones/missiles et des nuits plus "calmes" à 100-200. La nouveauté a été l'attaque du 24 mars, durant laquelle les Russes ont attaqué de nuit et, pour la première fois, ont aussi attaqué massivement de jour. Selon les chiffres ukrainiens, ils ont lancé ce jour-là 948 drones et 34 missiles, dont 931 interceptés selon Kyiv. De loin les chiffres quotidiens les plus importants.

Ce changement de tactique, même s'il n'a pour le moment pas eu d'effet notable, souligne que ce qui limite peut-être les lancements russes (dont le nombre mensuel stagne quelque peu depuis l'été 2025), c'est peut-être la capacité de lancement plus que la capacité de production. Mais à ce stade, c'est encore très spéculatif, même s'il faut surveiller cette évolution.


Pertes russes et ukrainiennes

Pour finir, je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024), la troisième année (mars 2024 à février 2025) et la quatrième année (de mars 2025 à février 2026) puis les chiffres de mars 2026.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • moyenne 4e année 1150/mois
    • 1447 (mars 2026)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • moyenne 4e année: 27/mois
    • 48 (mars 2026)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • moyenne 4e année: 18/mois
    • 33 (mars 2026)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • moyenne 4e année: 26/mois
    • 30 (mars 2026)
Ces chiffres sont en fortes hausses par rapport au mois de février (particulièrement calme), et s'expliquent, selon les Ukrainiens, par le début de "l'offensive de printemps" russe avec le retour d'assaut mécanisés qui finissent au cimetière. Ce mois de mars 2026 est de loin le mois record pour les pertes matérielles pertes matérielles (7 929) et a vu aussi une hausse des pertes humaines (31 510) par rapport au mois précédent, selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson


En ce qui concerne les pertes visuellement confirmées, selon Oryx il y a eu en février 247 pertes russes et 314 pertes ukrainiennes, soit un ratio de 1.27:1 en faveur des Russes. C'est, une fois de plus, un ratio qui n'est pas bon pour les Ukrainiens, et le nombre relativement faible de pertes russes visuellement confirmées contraste avec les chiffres donnés par les Ukrainiens. Deux choses ou l'une: soit les Ukrainiens exagèrent plus que d'habitude les chiffres des pertes russes. Soit les Russes ont vraiment passé un sale mois de mars sur le front.



Analyses précédentes

2023

2024

2025


2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois d'avril 2026

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois d'avril 2026, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemme...