dimanche 4 janvier 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de décembre 2025

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de décembre 2025, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemment (liens en fin de ce billet). 

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, à une exception près : Kupyansk. Dans cette ville du nord est de l'Ukraine, les Ukrainiens ont contre attaqué avec succès et ont sauvé la ville, au moins temporairement. Ailleurs, la situation des Ukrainiens est toujours très délicate, en particulier à Siversk, Pokrovsk et Houliaïpole.

Les attaques aériennes russes contre l'Ukraine, en 2025



Succès à Kupyansk

Le 20 novembre, la Russie a revendiqué le contrôle total de Kupyansk, une ville qu'ils attaquent depuis 2023 mais qui résistait bien jusqu'à l'automne 2024.  4 brigades ukrainiennes, qui combattent à l'est de la ville, était menacées d'encerclement. En fait, le sort de Kupyansk était compromis depuis juillet 2025, quand les Russes, du moins selon Deepstate Map, étaient à moins de 2km de la route approvisionnant Kupyansk. J'en parlais dans mon bilan de juillet 2025.

Le 9 décembre, Poutine a même décoré le général Kuzovlev pour la prise de Kupyansk. Trois jours plus tard, les Ukrainiens annoncent avoir contre-attaqué et repoussé la plupart des Russes de la ville, et l'on prouvé par des vidéos. Zelensky a même été jusqu'à l'entrée de la ville pour prouver la réalité du contrôle ukrainien. Pendant plus d'une semaine, le commandement russe a continué à prétendre qu'ils contrôlent la ville, avant de devoir finalement admettre (plus ou moins) la vérité. Cette séquence a d'ailleurs donné lieu à de beaux exemples de propagande russe insidieusement reprise par des journaux français. J'en avais analysé un exemple.

Cette victoire tactique ukrainienne, remportée sur un front où était en charge le général Drapaty, est importante pour plusieurs raisons:

  1. militairement, cela a sauvé plusieurs brigades ukrainiennes d'un risque d'encerclement, et permis de détruire plusieurs unités russes.
  2. politiquement, cela a permis à Zelensky de marquer des points, d'autant plus que c'est Poutine lui-même qui invitait les journalistes étranger à se rendre à Kupyansk pour "constater le contrôle russe"
  3. surtout, l'opération s'est fait dans un silence presque absolu. Dans mon bilan du mois de novembre, je notais que la carte de DeepStateMap n'avait pas été mise à jour au mois de novembre, en fait depuis le 19 octobre. Or, il semble que la contre-attaque ukrainienne a commencé le 17 octobre pour s'achever début décembre. Cela signifie que, pendant un mois et demi, les cartes OSINT n'ont pas montré la progression des Ukrainiens. Et que les Ukrainiens ont laisser les Russes croire qu'ils avaient pris la ville.

Ce dernier point est particulièrement important car, comme je l'ai déjà fait remarqué, en 2025 les Ukrainiens perdent la guerre d'attrition ... du moins si on se fie aux données OSINT. Par contre, si les déclarations des officiels ukrainiens sont (plus ou moins) corrects, ce sont ces derniers qui gagnent la guerre d'usure.

Et, pour divers raisons, les Ukrainiens ont tout intérêt à se présenter comme les "faibles" (et donc à ne pas dévoiler leurs succès plus que nécessaire) et les Russes comme "forts". La bonne OPSEC de l'opération de Kupyansk montre que les Ukrainiens sont peut-être bien moins désespérés que ce qu'affirment la plupart des analystes.



Situation difficile partout ailleurs

Cependant, ailleurs ce n'est pas la joie pour les Ukrainiens

A Pokrovsk et Myrnohrad, la situation est compliquée. Les Russes ont progressé, mais malgré leurs déclarations, il semblent qu'ils ne contrôlent pas encore les deux villes, qui sont en grande partie dans la "zone grise". Le sort des unités ukrainiennes qui s'y trouvaient est un mystère. Certes, les Russes ont capturés quelques petits groupes de soldats, mais cela fait peu comparé aux milliers de soldats ukrainiens censés s'y trouver. Tom Cooper accuse le général Sirsky d'envoyer des centaines de soldats ukrainiens à la mort pour essayer de "tenir" 10% de Pokrovsk, et si on a bien eu les images de quelques attaques ukrainiennes (et de la destruction d'une poignée de blindés, dont un char Abrams tout juste livré par l'Australie), notamment du 425e régiment d'assaut "Skala", il y a encore plus d'image de destruction des Russes à Pokrovsk. Je ferai, si c'est un jour possible, un bilan de la bataille de Pokrovsk. En attendant, voici celui de Xavier Tytelman, avec lequel je ne suis pas tout à fait d'accord, mais ça donne une idée, dans les grandes lignes, de cette bataille (qui n'est pas encore tout à fait terminée).

Les Russes ont aussi pris Siversk, à l'est de Sloviansk/Kramatorsk. Dans ce secteur, les Ukrainiens résistaient très bien jusqu'à il y a peu, avec notamment la défense exemplaire du village de Bilohorivka. Les brigades qui défendaient ce secteur (80e, 54e, 10e) sont particulièrement compétentes. Ou plutôt, elles étaient compétentes. Car la 80e a été envoyé dans le secteur de Sumy à l'été 2024, et les 54e et 10e brigades n'ont reçu quasiment aucun remplacement pendant de longs mois/années. Résultat: ces brigades ne sont plus capables de tenir ce front qu'elles tenaient depuis 2022 (sans aucune rotation), et la Russie a pu ainsi prendre Bilohorivka puis Siversk.

La réaction du haut-commandement ukrainien a été de limoger les commandants des deux brigades (10e et 54e), plutôt que d'admettre ses propres fautes à ne pas avoir pu réapprovisionner et/ou retirer ces deux brigades du front à temps. C'est la même chose qui est arrivé à Vuhledar, avec la 72e brigade qui, après avoir offert  l'Ukraine une de ses plus belles victoires défensives, a petit à petit été affaiblie, laissée sans renforts et incapable de tenir la ville face à des Russes aux effectifs toujours renouvelés. Cette mauvaise "gestion des ressources humaines" est un problème ancien de l'armée ukrainienne, qui s'est hélas aggravé au fil du temps. Le colonel Goya avait d'ailleurs écrit un billet à propos de ce problème en janvier 2025. C'est ce qui détruit petit à petit l'armée ukrainienne, et peut lui faire perdre la guerre, si rien n'est fait pour le corriger.

Un autre exemple de cette mauvaise gestion est ce qui arrive à Huliaipole, avec la 102e brigade de défense territoriale. Contrairement aux unités précédentes, celle-ci n'a jamais été une bonne unité. Mais, jusqu'à peu, le secteur où elle était positionnée était relativement calme, et elle avait alors la force nécessaire pour se défendre. L'activité russe a augmenté (puisque ce secteur devenait un axe de progression des russes), et la 102e ne recevant pas de renfort alors que les pertes s'accumulaient, et un imbroglio administratif suite à une réforme absurde de sa structure (un de ses bataillons étant formellement transféré à la 106e brigade, tout en restant dans les faits au même endroit, dans le secteur de la 102e), tout cela explique le désastre récent dans cette ville.

Tous ces exemples montrent qu'une réforme structurelle du haut-commandement ukrainien est urgente, et que cela ne pourra se fait qu'avec un signal fort, venu d'en haut: limogeage du général-en-chef Sirsky et de tous les autres responsables de ces échecs, mise en place de procédures qui pour rendre les généraux (notamment ceux en charge de la logistique) responsables de leurs échecs et une réflexion sur les causes profondes de ses erreurs doit être menée, plutôt que de se contenter de changer les noms des commandants sans changer la structure.


Pertes russes et ukrainiennes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024) et la troisième année (mars 2024 à février 2025) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre et décembre 2025.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • 1690 (mars), 1554 (avril), 1384 (mai), 1243 (juin), 1193 (juillet), 1288 (août), 1112 (septembre), 817 (octobre), 612 (novembre), 902 (décembre)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • 44 (mars), 27 (avril), 26 (mai), 27 (juin), 24 (juillet), 25 (août), 29 (septembre), 28 (octobre), 19 (novembre), 34 (décembre)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • 37 (mars), 23 (avril), 27 (mai), 17 (juin), 13 (juillet), 10 (août), 11 (septembre), 9 (octobre), 20 (novembre), 13 (décembre)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • 24 (mars), 82 (avril), 33 (mai), 19 (juin), 14 (juillet), 17 (août), 27 (septembre), 7 (octobre), 24 (novembre), 25 (décembre)
C'est une remontée spectaculaire des chiffres concernant l'artillerie ( ~ +50%), qui va à l'encontre de la baisse tendancielle des trois mois précédents. Plus généralement, comparé au mois de novembre, il y a une remontée des pertes matérielles  (4 839) et des pertes humaines (35 050), selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson

Il est difficile d'interpréter ces variations. On pourrait bien sûr croire que (comme cela n'est que du déclaratif) que les Ukrainiens exagèrent les pertes russes, surtout en ce qui concerne l'artillerie. Mais de nombreux signes indiquent que les combats ont été encore plus violents en décembre, les Russes faisant tout pour concrétiser leur avantage et pour gagner du terrain.

En ce qui concerne les pertes visuellement confirmées, selon Oryx il y a eu en décembre 280 pertes russes et 319 pertes ukrainiennes. Comme en novembre, les pertes russes sont à leur niveau anormalement bas (à moins que ce soit la nouvelle normale) tandis que les pertes ukrainiennes, sont aussi importantes qu'au mois d'octobre et de novembre. Le ratio mensuel de pertes visuellement confirmées est s'est un peu amélioré, mais reste terriblement mauvais pour l'Ukraine. 


Attaques russes à longue distance

En décembre, la Russie a lancé environ 5300 drones et 180 missiles, des chiffres légèrement en baisse par rapport à ceux de septembre, octobre et novembre. Principales attaques, selon les Ukrainiens:
  • 6 décembre: 653 drones, 51 missiles
  • 14 décembre: 465 drones, 30 missiles
  • 23 décembre: 635 drones, 38 missiles
  • 27 décembre: 519 drones, 40 missiles
Et, une fois de plus, je constate qu'il n'y a toujours aucune réaction des Occidentaux. La pétition Skyshield atteint tout juste les 60 000 signatures. On n'a aucune parade contre des centaines de drones lancés chaque nuit, et les Européens semblent se dire "tant que ce sont les Ukrainiens qui subissent ça, tout va bien" sans réaliser qu'ils sont les suivants sur la liste de Poutine. Cette cécité va leur coûter très cher dans les prochaines années.


L'Ukraine s'attaque aux plateformes pétrolières de la mer Caspienne 

De son côté, l'Ukraine poursuit sa stratégie de frappes sur les infrastructures pétrolières russes:

NB: j'ai un peu moins suivi les actualités à partir de mi-décembre, il est probable que cette liste ne soit pas exhaustive.

La nouveauté, ce mois-ci, est qu'au moins 4 plateformes pétrolières russes situées en mer Caspienne ont été attaquées. En revanche, il est difficile d'évaluer les dégâts que ces attaques causent. Les Russes ont toujours du pétrole et  continuent à en exporter, mais les revenus qu'ils en tirent ont considérablement baissé. Rien que ça suffit pour que l'on considère cette campagne ukrainienne comme un succès au moins partiel.


Diplomatie: les média continuent de promettre "un accord de paix" pour bientôt (à tort)

Le mois de décembre a vu les médias s'exciter, encore et toujours sur le "plan de paix", les discussions à Miami, en affirmant (ou en sous-entendant) que la paix est pour bientôt, que l'accord est finalisé à 90%, etc. Il faut dire que les hommes politiques sont les premiers à afficher de soit-disant progrès dans ces "négociations", alors que la vérité est à la fois simple est cruelle:
  1. l'Ukraine propose des concessions, très importantes
  2. la Russie refuse de faire la moindre concession
  3. les USA de Trump sont du côté de la Russie
  4. les Européens ne foutent rien (ou trop peu) et ne se défendent pas face au tandem infernal Trump-Poutine.
Parler de "négociation de paix" comme le font les média, pire, parler de "progrès", c'est tromper délibérément le public. Il n'y a pas de négociation de paix. Il n'y a pas de progrès. Les Russes veulent que l'Ukraine cède à toutes leurs demandes, Trump veut la même chose (mais doit faire semblant de soutenir l'Ukraine), l'Ukraine ne peut l'accepter, et tout le reste n'est qu'un cirque médiatique destiné à masquer le fait que:
  1. Poutine espère qu'il aura tout ce ce qu'il veut sur le long terme, que ce soit militairement ou "diplomatiquement"
  2. l'Ukraine espère quelque chose, mais quoi ?  L'effondrement de l'économie russe ? Que Trump leur viennent finalement en aide ?
  3. les Européens paralysés serrent les fesses en espérant un miracle
Dès lors, il est vain de croire que la guerre va s'arrêter bientôt, malgré ce qu'en disent les média. Le plus probable, c'est qu'il se passera encore des mois, voire des années avant que l'un des camps soit à terre et doive faire le deuil de ses espérances.


Analyses précédentes

2023

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2025

Guerre en Ukraine: bilan du mois de décembre 2025

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