jeudi 22 janvier 2026

Où en est l'Europe ?

Près de 4 ans après le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, où en est-on ? Dans cette mini-série de billets, je vais tenter de voir l'évolution des forces militaires, de l'économie (et des capacités de productions), ainsi que la volonté politique des principaux acteurs de ce conflit: L'Ukraine, la Russie et les pays européens (pris dans leur ensemble). On commence par l'Europe.

Dire que, en février 2022, les pays européens n'étaient pas prêts à la guerre est un euphémisme. Qu'en est-il quatre ans après, alors que de nombreux généraux et responsables des services de renseignement alertent sur la possibilité d'un conflit armé avec la Russie d'ici peu ?


Evolution des dépenses militaires - Carte @Seb_Masson_


Volonté politique

En 2022, à l'exception notable de la Hongrie de Victor Orban, tous les pays européens soutenaient l'Ukraine, et le soutien était massif aussi dans les opinions publiques (bien que variable d'un pays à l'autre). 

Quatre an plus tard, plusieurs gouvernements pro-Ukraine ont été remplacés par des gouvernements plus sceptiques (République Tchèque, Bulgarie) voire carrément hostiles (Slovaquie). L'Allemagne et la Grande-Bretagne ont changé de majorité, mais par des gouvernements autant favorables à l'Ukraine. Il y a eu quelques sueurs froides, comme les nationalistes pro-russes qui sont arrivé en tête au Pays-Bas (mais ont dû mettre de l'eau dans leur vin pour former une coalition) ou en Roumanie, où un pro-russe a failli remporter la présidence. Plus inquiétant, dans les trois plus grands pays européens (Allemagne, France et Grande-Bretagne), ce sont des partis pro-russes qui ont le vent en poupe. Si un seul remporte les élections au niveau national, cela porterait un coup fatal à l'Ukraine.

  • en Grande Bretagne, le parti du traître Farage monte dans les sondages, mais reste encore (avec entre 10 et 15% d'intention de vote) en dessous des conservateurs (20 à 25%) et des travaillistes (environ 40%)
  • en Allemagne, l'AfD est crédité entre 25 et 30% dans les sondages, au dessus des autres partis mais c'est insuffisant pour prendre le pouvoir à eux seuls. Les conservateurs, seule force politique avec lesquels ils pourraient gouverner (ce qui est loin d'être acquis), sont en revanche très pro-Ukraine.
  • le véritable danger est la France, où le RN est crédité entre 35 et 40% des voix, ce qui pourrait être suffisant pour remporter les élections présidentielles/législatives en 2027. La France est électoralement le maillon faible de l'Europe, ce qui pose un gros problème de crédibilité quand, par exemple, il s'agit d'étendre la dissuasion nucléaire au reste de l'Europe ou de construire une Europe de la défense.


Dans les opinions publiques européennes, la cause de l'Ukraine était largement acquise en 2022. Depuis, ce soutient s'est quelque peu érodé, même s'il reste positif dans la plupart des pays européens. On remarque dans tous les pays une certaine polarisation politique dans le soutien à l'Ukraine, avec une majorité de partis pro-ukrainiens (plutôt au centre du spectre politique) et des partis pro-russes (même s'ils l'avouent rarement) plutôt aux extrêmes. Cette absence de consensus politique fait que l'aide à l'Ukraine peut être remise en question en cas de changement de majorité, ce qui peut se produire à n'importe quelle élection. 

En résumé, si les Européens n'ont pas tourné le dos à l'Ukraine (contrairement aux Etats-Unis de Trump), leur aide reste encore trop incertaine pour offrir des garanties de sécurité à long terme.



Comparaison entre pays

Je veux faire un état des lieux des différents pays, en regardant leur économie, leurs capacités militaires et leur capacité de production militaire, ainsi que leur aide à l'Ukraine. Comme il serait fastidieux de le faire pour chaque pays de l'UE (plus la grande Bretagne et la Norvège qui jouent un rôle non négligeable), je me contente de le faire pour quatre pays: la Pologne, l'Allemagne, la France et l'Espagne. J'ai choisi ces quatre pays car ce sont quatre "grands" pays, chacun avec une population supérieure à la population ukrainienne, il y a une continuité territoriale entre ces 4 pays, la Pologne étant en contact avec l'Ukraine (et donc on pourra voir si les efforts diminuent plus on s'éloigne de l'Ukraine) et aussi parce que ces pays sont, on va le voir, aux extrêmes dans leur réponse à l'invasion russe de l'Ukraine.

Je me suis basé sur des indicateurs qui ont bien des défauts, et ne reflètent qu'imparfaitement la situation, mais qui permettent au moins d'avoir certaine standardisation nécessaire pour pouvoir comparer les différents pays: 

  • critères économiques
    • croissance du PIB depuis 2022
    • dette publique (2025)
    • déficit public (2025)
  • capacités militaires
    • dépenses (%PIB)
    • effectifs
    • évolution depuis 2022
    • production d'obus 155mm
  • aide à l'Ukraine
    • selon Oryx
    • selon le Kiel Institute



En Pologne

Économiquement, la situation de la Pologne est bonne. Taux de croissance annuelle, d'après le FMI:

  • +5,3% en 2022
  • +0,2% en 2023
  • +2,9% en 2024
  • +3,2% en 2025
  • +3,4% en 2026 (prévisions)

Le déficit public est très important: un peu moins de 6% en 2025 (le pire des 4 pays listés). En revanche, la dette publique, 58,1% du PIB en 2025, est la plus faible des 4 pays listés.

En ce qui concerne son budget militaire, il équivaut en 2025 à 4,7% de son PIB, très au dessus des autres pays listés, et en forte augmentation par rapport à 2022 (il était alors de seulement 2,4%), ce qui fait de la Pologne un des pays qui prend le plus au sérieux l'effort de réarmement nécessaire. Cet effort budgétaire a permis d'acheter un nombre très important d'équipements militaires: 500 HIMARS, 800 K9 (SPG coréen), des chars abrams (USA) et K2 (Corée), etc. En revanche (et c'est le cas de quasiment tous les pays de l'OTAN), l'armée polonaise n'est pas entrée dans l'ère de la dronisation comme les armées Russes et Ukrainiennes. En terme d'effectifs, l'armée polonaise compte plus de 250 000 militaires + 50 000 en réserve, organisés en 6 divisions (+ des unités plus petites). 

Quelques remarques:

  • une grande partie du matériel acheté ces 4 dernières années n'a pas été livré; l'armée polonaise est loin d'avoir atteint le potentiel permis par le doublement de son budget en 4 ans
  • l'armée active, avant 2022, avait moins de 150 000 hommes; il y a eu quasiment un doublement des effectifs
  • c'est, des 4 pays listés, celle qui dispose le plus d'artillerie, notamment les MLRS, et a au moins sur le papier la plus forte armée terrestre des pays de l'UE.

En ce qui concerne sa BITD, elle est en expansion même si la Pologne importe la plupart de ses équipements lourds. Le fait que la Pologne importe beaucoup en provenance de pays extra-européens (principalement les USA et la Corée du sud) fait que sa récente montée en puissance n'aide pas nécessairement à l'émergence d'une BITD Européenne. Cependant, ils savent aussi passer des accords avec d'autres partenaires européens. En ce qui concerne la production d'obus de 155mm, ils ont l'ambition de produire 200 000 obus/an, mais ça reste pour le moment un objectif affiché. Il semblerait qu'en 2025, ils produisent 30 000 obus/an. Je n'ai pas trouvé les chiffres de leur production en 2022.

Quant à l'aide que la Pologne apporte à l'Ukraine, elle a été très forte au début de la guerre et, si elle reste importante, diminue néanmoins car la Pologne n'a plus guère d'équipement soviétique à fournir, et privilégie probablement son propre réarmement. L'aide a néanmoins été très conséquente, et très appréciée par les Ukrainiens (page oryx): plus de 300 tanks (T-72M1 et PT91), plus de 300 IFV, 14 MiG-29, etc. Selon le Kiel Institute, l'aide totale de la Pologne est de 5,5 milliards d'euros, soit 0,92% du PIB.



En Allemagne

Économiquement, la situation de l'Allemagne reste plutôt bonne malgré une croissance plus faible. Taux de croissance annuelle, d'après le FMI:

  • +1,8% en 2022
  • -0,9% en 2023
  • -0,5% en 2024
  • +0,2% en 2025
  • +0,9% en 2026 (prévisions)

Le déficit public est faible (2,5% du PIB en 2025). La dette publique, qui augmente, reste relativement faible: 62% du PIB en 2025.

En ce qui concerne son budget militaire, il équivaut en 2025 à 2% de son PIB, ce qui représente une hausse assez importante par rapport à 2021 ( environ +50%) et, en valeur absolue, le plus gros budget de défense européen. Suite à l'invasion de 2022, l'Allemagne avait prévu 100 milliards supplémentaires pour son réarmement,  et son récent budget montre qu'elle se fournira principalement en Europe, même s'il faut noter que pour certains systèmes critiques, les Allemands continuent de faire confiance aux Américains, ce qui est à mon avis une grosse erreur vu le positionnement de Trump et toute sa bande de traîtres et de mafieux.

En ce qui concerne les effectifs, il est notable qu'en dépit de l'augmentation du budget, ils sont sensiblement les mêmes qu'en 2021 (moins de 200 000 personnes). L'armée allemande a du mal à recruter, ce qui explique pourquoi ses effectifs restent très inférieurs aux besoins (il faudrait 100 000 militaires supplémentaires), malgré des salaires bien supérieurs à ceux de l'armée française. L'effectif de son armée de terre dépasse à peine les 60 000 hommes, organisés en 3 divisions blindées/mécanisées et 2 divisions de support. C'est une taille très insuffisante pour répondre à la menace russe. Son équipement terrestre est moderne mais dispose de peu d'artillerie (moins de 200 pièces lourdes), des chars en nombre limités (moins de 300) mais énormément de transports blindés (plus de 3000). Sa BITD est assez conséquente, mais très portée sur le matériel onéreux plus que nombreux et ne semble pas encore avoir tiré les leçons de la guerre en Ukraine, notamment en ce qui concerne les drones. Si au début de la guerre, l'Allemagne produisait peu d'obus, elle a fait un effort conséquent, étant capable notamment de livrer plus de 50 000 obus/mois à l'Ukraine. En 2025, sa production est estimée à 700 000 obus de 155mm, et il est prévu d'augmenter ce chiffre de 50% en 2 ans.

Quant à l'aide que l'Allemagne apporte à l'Ukraine, elle est très importante, du moins sur le papier (page oryx). En valeur, elle est le second donateur, après les USA, et si on ne compte qu'en 2025, elle est le premier donateur. Selon le Kiel Institute, l'aide totale de l'Allemagne est de 24,5 milliards d'euros, soit 0,66% du PIB. Mais c'est une aide qui se concentre surtout sur du matériel très onéreux (comme les batteries SAM Patriot et Iris-T), et surtout du matériel "défensif": pas de missile à longue portée, peu d'artillerie, et il ne faut pas oublier non plus que l'Allemagne a beaucoup "traîné des pieds" durant la première année de la guerre, là où l'aide aurait plus plus pu faire changer le cours de la guerre. Et c'est sans parler de la tragédie des "Taurus" que Berlin refuse de livrer depuis des années.



En France

Économiquement, la situation de la France est plutôt mauvaise, malgré une croissance plus forte que l'Allemagne. Taux de croissance annuelle, d'après le FMI:

  • +2,8% en 2022
  • +1,6% en 2023
  • +1,1% en 2024
  • +0,7% en 2025
  • +0,9% en 2026 (prévisions)

Le déficit public est important: 4,6% du PIB en 2025. La dette publique, qui augmente, est la pire des quatre pays listés: 115,8% du PIB en 2025. de plus, depuis 2024, la France traverse une grave crise politique, avec un gouvernement minoritaire à l'assemblée nationale et des votes sur le budget qui n'arrangent pas sa situation économique.

Le budget militaire (50 milliards d'euros, soit 1,5% du PIB) est relativement faible, surtout quand on considère que la France est dotée de l'arme nucléaire, contrairement aux autres pays listés, et dispose d'un porte-avion nucléaire (seul pays hors USA à en avoir un). Notons aussi que l'augmentation du budget militaire depuis 2021 est la plus faible des quatre pays listés. Ses effectifs (plus de 200 000 personnes) sont pourtant supérieurs à l'armée allemande, dont 110 000 dans l'armée de terre (près du double de l'armée allemande). Cette dernière est organisée en 2 divisions de mélée (1ere et 3e) ainsi que des unités de support, et deux divisions d'infanterie légère (pour la légion étrangère et les forces outre-mer). La France dispose d'équipements performants (canons Caesar, avions Rafales, etc), mais souvent en trop petit nombre. Cependant, elle a peut-être plus que d'autres pays européens essayé de tirer des leçons de l'Ukraine, notamment en matière de drones

La France est le 2e exportateur mondial d'armes, ce qui témoigne de l'importance de sa BITD, mais il faut noter qu'une grande partie de ces exportations viennent de la vente de navires et de Rafales, et ne sont donc pas tournées vers ce que l'Ukraine utilise actuellement. Il y a une montée en puissance de la production de certains équipement (notamment les canons Caesar et les obus de 155mm, dont la production atteint désormais les 150 000 obus/an) mais d'autres (comme les missiles produits par MBDA) n'ont connu qu'une augmentation très modeste de leur production, très insuffisante pour répondre aux besoins ukrainiens.

En ce qui concerne l'aide à l'Ukraine, elle est faible en valeur. Selon le Kiel Institute, l'aide totale de la France est de 7,5 milliards d'euros, soit 0,29% du PIB. Cependant, ce chiffre ne reflète qu'imparfaitement la réalité. La page oryx n'est pas plus flatteuse, mais on sait que beaucoup du matériel livré (dont les Mirages 2000 et les SCALP) n'y figure pas. Absent également de cette comptabilité: le renseignement



En Espagne

Économiquement, la situation de l'Espagne est très bonne. Taux de croissance annuelle, d'après le FMI:

  • +6,4% en 2022
  • +2,5% en 2023
  • +3,5% en 2024
  • +2,9% en 2025
  • +2% en 2026 (prévisions)

Le déficit public est faible (2,5% du PIB) équivalent à celui de l'Allemagne et le seul inférieur à la croissance. Par conséquent, la dette publique, 103,4% du PIB en 2025 est la seule qui baisse (relativement au PIB) parmi les 4 pays listés (elle était à 105% en 2024).

Son budget militaire, équivalent à 1,4% du PIB en 2025, est en nette augmentation par rapport à 2024, mais est en valeur absolue comme relative le plus faible des quatre pays listés. De plus, l'Espagne est le seul pays de l'OTAN à avoir refusé l'objectif de dépenses militaires de "5% du PIB" que Trump voulait imposer.

Les forces armées espagnoles comptent environ 120 000 hommes (le plus faible des 4 pays listés), dont 85 000 dans l'armée de terre. Celle-ci est organisée en deux divisions de mêlée (+ unités de support), relativement bien équipées: plus de 250 tanks Leopard 2, de nombreux véhicules blindés, et environ 200 pièces d'artillerie lourde. La BITD espagnole, si elle n'est pas aussi importante que les BITD française et allemande, est relativement importante. L'Espagne est le 7e exportateur mondial, et la filiale espagnole de Rheinmetal produit maintenant 450 000 obus de 155mm par an (soit plus que la France et la Pologne réunies), en nette augmentation depuis 2022.

Selon le Kiel Institute, l'aide totale de l'Espagne est de 1,5 milliards d'euros, soit 0,12% du PIB. C'est vraiment très faible, et il n'y a rien de notable: quelques tanks et blindés, un peu d'artillerie. L'Espagne a vraiment fait le minimum (page oryx). La raison de ce choix n'est pas connue, mais on peut suspecter que l'éloignement géographique a pu jouer un rôle.



Conclusion

Cette analyse est très incomplète, mais elle permet de se faire une idée de là où en est l'Europe face à la menace russe et dans le soutien à l'Ukraine. S'il y a bien un effort de réarmement depuis 2022, cet effort n'est pas à la hauteur des discours politiques prononcés, ni à l'accroissement de la menace russe, comme si les hommes politiques ne croyaient pas à leurs discours présentant la Russie comme une menace à court ou moyen terme. 

En 2022, la Russie avait envoyé tout ce qu'elle pouvait en Ukraine, et ça ne représentait que 200 000 hommes environ, même si ses effectifs théoriques étaient bien plus importants. En 2026, l'armée russe "combattante" a au moins triplé de taille (on estime à environ 700 000 hommes la taille de son armée en Ukraine) et si elle est moins mobile et moins équipée en blindés, elle compense ça par son expérience acquise et par l'usage de drones. Face à cela, les armées européennes n'ont que modestement augmenté leurs effectifs (à l'exception de la Pologne) et guère plus augmenté leurs budgets, qui restent en deçà de ce qu'ils étaient durant la guerre froide (en pourcentage de PIB). Il y a de nombreuses raisons à cela, comme les contraintes budgétaires, la situation économique etc, mais cela reflète que l'Europe se pense toujours en paix, en dépit des discours des dirigeants affirmant le contraire, et surtout en dépit des faits qui montrent indéniablement que la Russie ne se contentera pas d'envahir l'Ukraine. Par conséquence, l'Europe est dans une bien moins bonne position qu'en 2022. Nous ne sommes pas prêts, et les efforts que nous avons bien voulu consentir pour essayer de contenir les Russes sont, jusqu'à présent, très insuffisants.

En fait, si Kamala Harris avait emporté l'élection en 2024, cet effort modeste aurait pu suffire. Mais avec le traître Trump au pouvoir, la léthargie des Européens est mortifère. Les Européens n'ont pas été capables de compenser l’arrêt des fournitures militaires américaines aux Ukrainiens, et ceux-ci en souffrent énormément. L'Europe doit en plus faire face à la rapacité mafieuse de Trump qui veut s'accaparer le Groenland. On pourrait bien sûr blâmer Trump, et en effet il est le premier fautif. Mais les Européens n'ont absolument rien fait pour anticiper le retour de Trump, alors qu'il était évident qu'il avait au moins une chance de gagner et que sa victoire serait une catastrophe pour l'OTAN, pour l'Europe et pour l'Ukraine. Et, alors même qu'il avait été élu, qu'il a annoncé ses intentions en février 2025 et agit tout comme un agent russe, les réactions des dirigeants européens ont été bien faiblarde, comme je le mentionne souvent dans mes points mensuels.

Plus généralement, les Européens (à l'exception de la France) se sont volontairement mis dans une situation de dépendance militaire vis-à-vis des USA, et ce pendant des décennies. Les différents versions d'une "Europe de la défense" ont été enterrés avant d'avoir eu une chance de pouvoir être mises en oeuvre, à commencer par la Communauté Européenne de la Défense, torpillée à l'époque par une alliance entre gaullistes et communistes. Et si la France a souvent poussé pour créer une telle organisation, nos partenaires européens avaient moins confiance en la France qu'en les USA. Et c'est encore le cas aujourd'hui; vue la situation politique en France, on peut effectivement difficilement prétendre à une place de leader, malgré le fait qu'on avait "raison" de ne pas compter sur les Américains. Car une France gouvernée par Le Pen ou Bardella serait aussi pourrie que les USA de Trump. Le poison qui a emporté les USA coule aussi dans les veines de l'Europe, et on ne fait rien pour lutter contre.


dimanche 4 janvier 2026

Guerre en Ukraine: bilan du mois de décembre 2025

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de décembre 2025, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits précédemment (liens en fin de ce billet). 

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, à une exception près : Kupyansk. Dans cette ville du nord est de l'Ukraine, les Ukrainiens ont contre attaqué avec succès et ont sauvé la ville, au moins temporairement. Ailleurs, la situation des Ukrainiens est toujours très délicate, en particulier à Siversk, Pokrovsk et Houliaïpole.

Les attaques aériennes russes contre l'Ukraine, en 2025



Succès à Kupyansk

Le 20 novembre, la Russie a revendiqué le contrôle total de Kupyansk, une ville qu'ils attaquent depuis 2023 mais qui résistait bien jusqu'à l'automne 2024.  4 brigades ukrainiennes, qui combattent à l'est de la ville, était menacées d'encerclement. En fait, le sort de Kupyansk était compromis depuis juillet 2025, quand les Russes, du moins selon Deepstate Map, étaient à moins de 2km de la route approvisionnant Kupyansk. J'en parlais dans mon bilan de juillet 2025.

Le 9 décembre, Poutine a même décoré le général Kuzovlev pour la prise de Kupyansk. Trois jours plus tard, les Ukrainiens annoncent avoir contre-attaqué et repoussé la plupart des Russes de la ville, et l'on prouvé par des vidéos. Zelensky a même été jusqu'à l'entrée de la ville pour prouver la réalité du contrôle ukrainien. Pendant plus d'une semaine, le commandement russe a continué à prétendre qu'ils contrôlent la ville, avant de devoir finalement admettre (plus ou moins) la vérité. Cette séquence a d'ailleurs donné lieu à de beaux exemples de propagande russe insidieusement reprise par des journaux français. J'en avais analysé un exemple.

Cette victoire tactique ukrainienne, remportée sur un front où était en charge le général Drapaty, est importante pour plusieurs raisons:

  1. militairement, cela a sauvé plusieurs brigades ukrainiennes d'un risque d'encerclement, et permis de détruire plusieurs unités russes.
  2. politiquement, cela a permis à Zelensky de marquer des points, d'autant plus que c'est Poutine lui-même qui invitait les journalistes étranger à se rendre à Kupyansk pour "constater le contrôle russe"
  3. surtout, l'opération s'est fait dans un silence presque absolu. Dans mon bilan du mois de novembre, je notais que la carte de DeepStateMap n'avait pas été mise à jour au mois de novembre, en fait depuis le 19 octobre. Or, il semble que la contre-attaque ukrainienne a commencé le 17 octobre pour s'achever début décembre. Cela signifie que, pendant un mois et demi, les cartes OSINT n'ont pas montré la progression des Ukrainiens. Et que les Ukrainiens ont laisser les Russes croire qu'ils avaient pris la ville.

Ce dernier point est particulièrement important car, comme je l'ai déjà fait remarqué, en 2025 les Ukrainiens perdent la guerre d'attrition ... du moins si on se fie aux données OSINT. Par contre, si les déclarations des officiels ukrainiens sont (plus ou moins) corrects, ce sont ces derniers qui gagnent la guerre d'usure.

Et, pour divers raisons, les Ukrainiens ont tout intérêt à se présenter comme les "faibles" (et donc à ne pas dévoiler leurs succès plus que nécessaire) et les Russes comme "forts". La bonne OPSEC de l'opération de Kupyansk montre que les Ukrainiens sont peut-être bien moins désespérés que ce qu'affirment la plupart des analystes.



Situation difficile partout ailleurs

Cependant, ailleurs ce n'est pas la joie pour les Ukrainiens

A Pokrovsk et Myrnohrad, la situation est compliquée. Les Russes ont progressé, mais malgré leurs déclarations, il semblent qu'ils ne contrôlent pas encore les deux villes, qui sont en grande partie dans la "zone grise". Le sort des unités ukrainiennes qui s'y trouvaient est un mystère. Certes, les Russes ont capturés quelques petits groupes de soldats, mais cela fait peu comparé aux milliers de soldats ukrainiens censés s'y trouver. Tom Cooper accuse le général Sirsky d'envoyer des centaines de soldats ukrainiens à la mort pour essayer de "tenir" 10% de Pokrovsk, et si on a bien eu les images de quelques attaques ukrainiennes (et de la destruction d'une poignée de blindés, dont un char Abrams tout juste livré par l'Australie), notamment du 425e régiment d'assaut "Skala", il y a encore plus d'image de destruction des Russes à Pokrovsk. Je ferai, si c'est un jour possible, un bilan de la bataille de Pokrovsk. En attendant, voici celui de Xavier Tytelman, avec lequel je ne suis pas tout à fait d'accord, mais ça donne une idée, dans les grandes lignes, de cette bataille (qui n'est pas encore tout à fait terminée).

Les Russes ont aussi pris Siversk, à l'est de Sloviansk/Kramatorsk. Dans ce secteur, les Ukrainiens résistaient très bien jusqu'à il y a peu, avec notamment la défense exemplaire du village de Bilohorivka. Les brigades qui défendaient ce secteur (80e, 54e, 10e) sont particulièrement compétentes. Ou plutôt, elles étaient compétentes. Car la 80e a été envoyé dans le secteur de Sumy à l'été 2024, et les 54e et 10e brigades n'ont reçu quasiment aucun remplacement pendant de longs mois/années. Résultat: ces brigades ne sont plus capables de tenir ce front qu'elles tenaient depuis 2022 (sans aucune rotation), et la Russie a pu ainsi prendre Bilohorivka puis Siversk.

La réaction du haut-commandement ukrainien a été de limoger les commandants des deux brigades (10e et 54e), plutôt que d'admettre ses propres fautes à ne pas avoir pu réapprovisionner et/ou retirer ces deux brigades du front à temps. C'est la même chose qui est arrivé à Vuhledar, avec la 72e brigade qui, après avoir offert  l'Ukraine une de ses plus belles victoires défensives, a petit à petit été affaiblie, laissée sans renforts et incapable de tenir la ville face à des Russes aux effectifs toujours renouvelés. Cette mauvaise "gestion des ressources humaines" est un problème ancien de l'armée ukrainienne, qui s'est hélas aggravé au fil du temps. Le colonel Goya avait d'ailleurs écrit un billet à propos de ce problème en janvier 2025. C'est ce qui détruit petit à petit l'armée ukrainienne, et peut lui faire perdre la guerre, si rien n'est fait pour le corriger.

Un autre exemple de cette mauvaise gestion est ce qui arrive à Huliaipole, avec la 102e brigade de défense territoriale. Contrairement aux unités précédentes, celle-ci n'a jamais été une bonne unité. Mais, jusqu'à peu, le secteur où elle était positionnée était relativement calme, et elle avait alors la force nécessaire pour se défendre. L'activité russe a augmenté (puisque ce secteur devenait un axe de progression des russes), et la 102e ne recevant pas de renfort alors que les pertes s'accumulaient, et un imbroglio administratif suite à une réforme absurde de sa structure (un de ses bataillons étant formellement transféré à la 106e brigade, tout en restant dans les faits au même endroit, dans le secteur de la 102e), tout cela explique le désastre récent dans cette ville.

Tous ces exemples montrent qu'une réforme structurelle du haut-commandement ukrainien est urgente, et que cela ne pourra se fait qu'avec un signal fort, venu d'en haut: limogeage du général-en-chef Sirsky et de tous les autres responsables de ces échecs, mise en place de procédures qui pour rendre les généraux (notamment ceux en charge de la logistique) responsables de leurs échecs et une réflexion sur les causes profondes de ses erreurs doit être menée, plutôt que de se contenter de changer les noms des commandants sans changer la structure.


Pertes russes et ukrainiennes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024) et la troisième année (mars 2024 à février 2025) puis les chiffres de mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre et décembre 2025.

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • 1690 (mars), 1554 (avril), 1384 (mai), 1243 (juin), 1193 (juillet), 1288 (août), 1112 (septembre), 817 (octobre), 612 (novembre), 902 (décembre)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • 44 (mars), 27 (avril), 26 (mai), 27 (juin), 24 (juillet), 25 (août), 29 (septembre), 28 (octobre), 19 (novembre), 34 (décembre)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • 37 (mars), 23 (avril), 27 (mai), 17 (juin), 13 (juillet), 10 (août), 11 (septembre), 9 (octobre), 20 (novembre), 13 (décembre)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • 24 (mars), 82 (avril), 33 (mai), 19 (juin), 14 (juillet), 17 (août), 27 (septembre), 7 (octobre), 24 (novembre), 25 (décembre)
C'est une remontée spectaculaire des chiffres concernant l'artillerie ( ~ +50%), qui va à l'encontre de la baisse tendancielle des trois mois précédents. Plus généralement, comparé au mois de novembre, il y a une remontée des pertes matérielles  (4 839) et des pertes humaines (35 050), selon le comptage réalisé par l'analyste Ragnar Bjartur Gudmundsson

Il est difficile d'interpréter ces variations. On pourrait bien sûr croire que (comme cela n'est que du déclaratif) que les Ukrainiens exagèrent les pertes russes, surtout en ce qui concerne l'artillerie. Mais de nombreux signes indiquent que les combats ont été encore plus violents en décembre, les Russes faisant tout pour concrétiser leur avantage et pour gagner du terrain.

En ce qui concerne les pertes visuellement confirmées, selon Oryx il y a eu en décembre 280 pertes russes et 319 pertes ukrainiennes. Comme en novembre, les pertes russes sont à leur niveau anormalement bas (à moins que ce soit la nouvelle normale) tandis que les pertes ukrainiennes, sont aussi importantes qu'au mois d'octobre et de novembre. Le ratio mensuel de pertes visuellement confirmées est s'est un peu amélioré, mais reste terriblement mauvais pour l'Ukraine. 


Attaques russes à longue distance

En décembre, la Russie a lancé environ 5300 drones et 180 missiles, des chiffres légèrement en baisse par rapport à ceux de septembre, octobre et novembre. Principales attaques, selon les Ukrainiens:
  • 6 décembre: 653 drones, 51 missiles
  • 14 décembre: 465 drones, 30 missiles
  • 23 décembre: 635 drones, 38 missiles
  • 27 décembre: 519 drones, 40 missiles
Et, une fois de plus, je constate qu'il n'y a toujours aucune réaction des Occidentaux. La pétition Skyshield atteint tout juste les 60 000 signatures. On n'a aucune parade contre des centaines de drones lancés chaque nuit, et les Européens semblent se dire "tant que ce sont les Ukrainiens qui subissent ça, tout va bien" sans réaliser qu'ils sont les suivants sur la liste de Poutine. Cette cécité va leur coûter très cher dans les prochaines années.


L'Ukraine s'attaque aux plateformes pétrolières de la mer Caspienne 

De son côté, l'Ukraine poursuit sa stratégie de frappes sur les infrastructures pétrolières russes:

NB: j'ai un peu moins suivi les actualités à partir de mi-décembre, il est probable que cette liste ne soit pas exhaustive.

La nouveauté, ce mois-ci, est qu'au moins 4 plateformes pétrolières russes situées en mer Caspienne ont été attaquées. En revanche, il est difficile d'évaluer les dégâts que ces attaques causent. Les Russes ont toujours du pétrole et  continuent à en exporter, mais les revenus qu'ils en tirent ont considérablement baissé. Rien que ça suffit pour que l'on considère cette campagne ukrainienne comme un succès au moins partiel.


Diplomatie: les média continuent de promettre "un accord de paix" pour bientôt (à tort)

Le mois de décembre a vu les médias s'exciter, encore et toujours sur le "plan de paix", les discussions à Miami, en affirmant (ou en sous-entendant) que la paix est pour bientôt, que l'accord est finalisé à 90%, etc. Il faut dire que les hommes politiques sont les premiers à afficher de soit-disant progrès dans ces "négociations", alors que la vérité est à la fois simple est cruelle:
  1. l'Ukraine propose des concessions, très importantes
  2. la Russie refuse de faire la moindre concession
  3. les USA de Trump sont du côté de la Russie
  4. les Européens ne foutent rien (ou trop peu) et ne se défendent pas face au tandem infernal Trump-Poutine.
Parler de "négociation de paix" comme le font les média, pire, parler de "progrès", c'est tromper délibérément le public. Il n'y a pas de négociation de paix. Il n'y a pas de progrès. Les Russes veulent que l'Ukraine cède à toutes leurs demandes, Trump veut la même chose (mais doit faire semblant de soutenir l'Ukraine), l'Ukraine ne peut l'accepter, et tout le reste n'est qu'un cirque médiatique destiné à masquer le fait que:
  1. Poutine espère qu'il aura tout ce ce qu'il veut sur le long terme, que ce soit militairement ou "diplomatiquement"
  2. l'Ukraine espère quelque chose, mais quoi ?  L'effondrement de l'économie russe ? Que Trump leur viennent finalement en aide ?
  3. les Européens paralysés serrent les fesses en espérant un miracle
Dès lors, il est vain de croire que la guerre va s'arrêter bientôt, malgré ce qu'en disent les média. Le plus probable, c'est qu'il se passera encore des mois, voire des années avant que l'un des camps soit à terre et doive faire le deuil de ses espérances.


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