dimanche 27 octobre 2024

Critique des analyses de Macette Escortert

Chaque jour ou presque, Macette Escortert publie sur Twitter (et un miroir sur Mastodon) un point de situation sur la guerre en Ukraine. Il/elle (je ne sais pas si c'est un homme ou une femme, dans le doute je vais utiliser le masculin) fait un travail de compilation des données à partir du renseignement en sources ouvertes (OSINT) et les analyses à partir de ces données. C'est un travail d'autant plus remarquable que c'est un des rares francophones à faire un point de situation quasi-quotidien.

Pourtant, je suis plus que réservé sur la pertinence de ses analyses, et je vais essayer d'expliquer pourquoi.



Un travail solide

Commençons par le positif: Macette Escortert a de très bonnes sources. Il s'appuie sur le travail de PouletVolant (qui lui-même s'appuie sur le travail de Andrew Perpetua), Oryx pour les pertes matérielles, Ragnar Bjartur Gudmundsson pour les statistiques. Un lecteur régulier de ce blog notera que j'utilise ces mêmes sources que pour mes propres analyses, preuve de la confiance que je leur accorde. 

Son travail est cité par des experts militaires et analystes très respectables, comme Olivier Kempf et Guillaume Ancel, autant de preuves de son sérieux et de la visibilité de ce travail dans la petite communauté des analystes militaires francophones. 

Macette Escortert a clairement pris parti pour l'Ukraine, ce qui est une bonne chose. D'une part parce que, dans cette guerre, n'importe qui ayant un minimum de moralité et d'humanité ne peut que prendre le parti de l'Ukraine, seuls les "cadavres moraux" sont pour la Russie. D'autre part, il vaut mieux annoncer clairement la couleur plutôt que de se draper dans une prétendue neutralité (qui n'est bien souvent qu'une manière de mal dissimuler un penchant pro-russe). Ça ne veut pas dire pour autant qu'il ne critique pas les décisions militaires prises par les Ukrainiens, bien au contraire.

Chaque jour, il prend les données disponibles en OSINT et calcule divers indicateurs, parmi lesquels:

  • les gains territoriaux, en km2, d'après les cartes établies par PouletVolant (indicateur calculé pour chaque secteur du front)
  • le "RAPFEU": rapport de feu, calculé à partir des déclarations ukrainiennes sur le nombre d'obus et de frappes aériennes tirés par chaque camp
  • le "RAPPERT": rapport des pertes, calculé à part des listes de pertes visuellement confirmées et qui sont publiées par Oryx, Andrew Perpetua etc
  • "l'efficience des feux": produit des deux précédents indicateurs

Il donne aussi des graphiques montrant l'évolution de ces indicateurs, donne diverses photos/vidéos disponibles publiquement pour illustrer son propos et surtout, il ne diffuse pas de fausses nouvelles, ce qui est très important en ces temps où celles-ci se diffusent comme une traînée de poudre.

Donc, où est le problème ?

 

 

Les chapeaux clicbait

Le premier reproche que je lui fait, assez mineur, est sa tendance à faire un chapeau (premier message de ses analyses sur Twitter, qui introduit le reste) souvent "putaclic" (clicbait en bon franglais). 

C'est normal, si l'on peut dire, dans le contexte de l'économie de l'attention. Tous ceux qui font des analyses quotidiennes sur Youtube/Twitter/etc le font aussi, car l'évolution du front, les événements, bref toute nouveauté d'un jour sur l'autre est souvent peu remarquable. Pour ma part, je ne fais qu'un point de situation par mois, et bien souvent tout ce que j'ai à dire se résume à: "c'est en gros comme le mois précédent". Donc, pour attirer l'attention avec un point quotidien, Macette Escortert exagère et dramatise, même s'il est loin d'être le pire dans ce domaine.

Un exemple récent de ce genre de travers est le point de situation du 21 octobre, dont le chapeau est: "#Kharkiv est à nouveau menacée". Non seulement c'est faux, mais ça ne résume absolument pas le reste de son fil Twitter , qui parle de plein d'avancées russes, mais pas vers Kharkiv.

Surtout, je vais prendre pour exemple son point de situation du 25 août 2024, puisqu'on m'avait demandé mon avis sur ce point-là et que c'est ce qui m'a ensuite conduit à écrire ce billet de blog pour développer mon point de vue. Le chapeau était:

"La bataille du Donetsk a pris une tournure inquiétante pour🇺🇦
Les forteresses de Toretsk et Chasiv-Yar ont été pénétrées et l’ennemi est à moins de 10 km de celles de Siversk et Pokrovsk"

Dit comme ça, on a l'impression qu'il y a urgence et que les Ukrainiens vont bientôt perdre ces 4 villes.

Le jour où Macette Escortert écrit ça, cela fait près de deux mois que les Russes attaquent à Toretsk, et cinq mois qu'ils sont à l'entrée de Chassiv Yar. D'ailleurs, concernant Chassiv Yar, les progrès des Russes étaient alors insignifiants depuis plusieurs semaines. Et, à l'heure où je publie ce billet (2 mois plus tard), les Russes ne sont pas beaucoup plus avancés dans ces deux villes, qui résistent toujours. Vers Siversk, la progression des Russes est aussi très lente; il n'y a que vers Pokrovsk que leur progression est plus rapide et réellement préoccupante pour les Ukrainiens.

J'ai aussi du mal à qualifier ces villes de "forteresses": ce sont des points défensifs importants qui ont été en partie fortifiés, mais pas des villes explicitement conçues pour une défense militaire comme pouvaient l'être les villes forteresses de Vauban en leur temps. Mais bon, c'est un abus de langage fréquent dans cette guerre, où Bakhmut, Avdiivka etc ont été qualifiées de "forteresses" sans que ce soit forcément justifié.

Dans l'ensemble, la situation des Ukrainiens est effectivement inquiétante (pour ce que l'on en sait). Mais cette situation le 25 août est juste légèrement plus inquiétante que celle du 24 août, et légèrement moins inquiétante que celle du 26 août: c'est plutôt une lente dégradation qui ne justifie pas un tel chapeau. Il aurait été plus juste d'écrire quelque chose comme:

"La bataille du Donetsk a pris une tournure inquiétante pour🇺🇦 au cours de ces derniers mois.
Ces deux derniers mois, les Russes ont pris pied dans les villes de Toretsk et Chasiv-Yar et l’ennemi avance lentement vers Siversk et plus rapidement vers Pokrovsk; les Russes sont désormais à moins de 10km de cette dernière ville."

 

 

Des indicateurs pas très indicatifs

Les chapeaux putaclics et inexacts ne sont pas le seul défaut de cette analyse quotidienne. Il y a aussi le risque que les indicateurs calculés quotidiennement finissent  par ne plus dire grand chose. Ainsi, les pertes, qui reposent sur les chiffres publiés par Oryx, sont mises à jour de manière irrégulière (et non quotidienne). Macette Escortert prend bien soin de "lisser" ces chiffres en considérant toujours une fenêtre glissante de 7 jours,  mais même ainsi il y a de grosses variations qui ne sont pas toujours très significatives. Ragnar Bjatur Gudmundsson, lui, préfère les lisser sur 30 jours.

Idem pour l'indicateur de RAPFEU qui varie quotidiennement, sans qu'on sache forcément si c'est dû à un changement dans la dynamique de la bataille ou à un simple bruit statistique. Et comme Macette Escortert combine les deux indicateurs pour calculer "l'efficience des feux", je suis très sceptique sur la pertinence de ce dernier indicateur.

Je précise: le problème n'est pas de calculer ces indicateurs, mais de vouloir à tout prix déceler du sens dans leurs valeurs et/ou leurs fluctuations quotidiennes. C'est un peu comme les journalistes qui commentent la moindre variation d'un sondage lors des élections présidentielles (genre "Macron gagne 0.25 point dans le dernier sondage Ipsos") en ignorant totalement les imprécisions de ces outils de mesure. Les variations ont du sens, par exemple, quand on compare les mois de février-mars-avril (où il était souvent supérieur à 20:1 en faveur des Russes) et la situation actuelle (où il est plutôt entre 5:1 et 10:1), ce qui témoignait alors de la pénurie de munitions côté ukrainien. Mais est-ce réellement une information si un jour le rapport est de 5:1, et le lendemain de 6:1 ou 7:1? Pas vraiment.

C'est pour cette raison que je préfère les analyses hebdomadaires / bimensuelles (comme le font Philips O'Brien, Donald Hill, et Olivier Kempf) ou celles, sans périodicité fixe, de Michel Goya, Perun et Anders Puck Nielsen, plus adaptées au temps long de la guerre.

Enfin, sur ces indicateurs, il y a une dernière chose qui me pose problème, d'un point de vue méthodologique: pour certains indicateurs (le RAPFEU, le volume des combats et leur localisations), Macette Escortert se fonde sur les déclarations des officiels ukrainiens. Pour d'autres (notamment les pertes, et les gains territoriaux), il ignore totalement ces déclarations pour ne considérer que les chiffres OSINT. Ça me semble étrange de considérer dans certains cas les chiffres fournis par les Ukrainiens comme fiables à 100%, et dans d'autres comme fiables à 0%. Ce qui m'amène à ma prochaine critique.


 

Les limites du "tout-OSINT"

Dans cette guerre, les informations obtenues à partir du renseignement en source ouvertes (OSINT) sont souvent ce qu'il y a de plus fiable. Mais il ne faut pas tomber dans le piège de croire qu'elles reflètent parfaitement la réalité: il y a toujours des pertes non documentées, des choses qu'on ne voit pas, et donc des incertitudes. Inversement, certaines informations, mêmes non confirmées par l'OSINT, sont quand même vraies.

Or, dans ses statistiques comme dans ses analyses, Macette Escortert fait comme si tout ce qui est en dehors de l'OSINT n'existe pas. Et ce, sans aucune précaution oratoire. Ainsi, comme je l'ai dit plus haut, Macette Escortert calcule chaque jour un rapport des pertes basés sur les chiffres Oryx des 7 derniers jours.

Il est raisonnable de croire que le rapport de pertes "réelles" est proche de celui donné par les pertes documentées sur Oryx, mais cela repose sur les hypothèses suivantes:

  • les deux camps publient sensiblement la même proportion de vidéos/documents visuels
  • les deux camps sont équipés de manière sensiblement égale
  • Oryx a eu les moyens de vérifier et publier l'ensemble des pertes documentées

Si ces hypothèses ne sont pas vérifiées (or dans cette guerre, elles sont peut-être vraies sur le long terme, mais pas d'un jour sur l'autre ou même d'une semaine sur l'autre), il faut ajuster le rapport de pertes et/ou prendre des intervalles de pertes réelles plus larges (ce que je fais dans mes estimations des pertes semestrielles). Ou alors, considérer que les pertes documentées sont des pertes minimales, et ne pas chercher à établir le rapport de pertes réelles.

Donc la prudence recommande de considérer les chiffres OSINT, mais en gardant à l'esprit qu'ils peuvent ne refléter qu'une partie de la réalité. En particulier, quand un camp maintient une bonne OPSEC (et donc publie peu de vidéos), cela peut donner l'impression trompeuse qu'il a un rapport de perte défavorable. 

Ainsi, dans la région de Koursk, les Ukrainiens sont relativement discrets sur leurs opérations, et donc les vidéos/photos viennent plutôt des Russes. Les pertes documentées ukrainiennes dépassent donc logiquement les pertes documentées russes (cf le travail de @naalsio). Peut-ont en déduire que les pertes réelles ukrainiennes sont plus nombreuses que celles des Russes ? Non. On a au contraire de bonnes raisons de penser que, du moins dans les premières semaines de cette offensive, le rapport de pertes était très favorable à l'Ukraine: attaque bénéficiant de l'effet de surprise, nombreux Russes capturés, confusion dans la chaîne de commandement russe, qui a amené à  plusieurs tirs "amis" sur leur propre matériel, et une frappe HIMARS dévastatrice sur un convoi de troupes près de Rylsk. Tout cela n'est pas forcément quantifiables, et il doit y avoir beaucoup d'événements qui n'ont pas été documentés et/ou pas publiés. Mais un analyste, même s'il se fonde sur l'OSINT, doit aussi accepter l'idée que le brouillard de guerre et la bonne OPSEC côté ukrainien peuvent faire que les données disponibles publiquement donnent une image qui ne correspond pas forcément à la réalité, et en tenir compte dans ses analyses.



L'opération Delta

L'offensive de Koursk (et la manière dont Macette Escortert l'analyse) est la seconde raison de l'existence de ce billet; Macette est radicalement contre. Sa thèse est la suivante: l'offensive ukrainienne (qu'il appelle l'opération Delta) ne sert à rien; pire, en transférant des brigades ukrainiennes du Donbas vers Koursk, elle est la cause des avancées russes dans le Donbas. J'ai déjà évoqué cette thèse (et l'avais réfutée) dans mon bilan du mois d'août. Je vais faire ici plutôt une critique des arguments de Macette Escortert en eux-même, en le citant textuellement et en expliquant ce qui ne va pas (d'un point de vu logique et/ou factuel) dans ce qu'il écrit.

Voici par exemple ce qu'il écrivait le 8 août:

"Il en sera du 3ème raid de l’armée 🇺🇦sur le territoire🇷🇺comme des deux précédents : une piqure d’épingle sur le mammouth

Etait-il nécessaire d’immobiliser une brigade pour lancer le raid de #Sudzha ?
"

Alors, certes, ce n'était que deux jours après le début de l'opération, et on manquait d'information, mais comparé à ce que j'écrivais le même jour, Macette Escortert n'avait alors pas compris:

  • que ce n'était pas qu'un simple raid
  • les intérêts stratégiques de cette attaque, le plus important étant que l'Ukraine franchissait allègrement deux "lignes rouges" et se permette de porter la guerre terrestre en Russie, ce qui fragilise de fait l'ensemble de la frontière entre les deux pays

A propos de lignes rouges, Macette Escortert lie d'ailleurs l'offensive de Koursk avec l'autorisation (toujours refusée) d'utiliser les ATACMS et StormShadows/SCALP EG sur le sol russe. D'abord pour dire que "les alliés occidentaux vont réfléchir encore plus avant d’octroyer des autorisations de frapper en 🇷🇺" (ce qui se révélera faux: il n'y a eu aucun changement sur ces autorisations, ni en bien, ni en mal). Puis pour émettre l'hypothèse que c'était un des objectifs de l'opération Delta (et donc y voir une preuve de l'échec de cette offensive): "Si l’opération ▵ avait pour but principal de modifier la perception occidentale de la menace 🇷🇺, c’est raté"

Or, ce que l'opération Delta a montré (s'il en était encore besoin), c'est la vacuité des lignes rouges russes. L'invasion du territoire russe, c'est un cran au-dessus des frappes à longue distance (dans l'échelle de l'escalade). Et Poutine n'a strictement rien fait. Autrement dit: elle a montré que l'Occident peux donner cette autorisation sans  déclencher l'apocalypse nucléaire. C'est d'ailleurs pour essayer de rétablir cette ligne rouge que Poutine a ensuite modifié la doctrine russe d'usage des armes nucléaires.

Mais la décision finale appartient aux Occidentaux, et en particulier à Biden, qui a refusé probablement plus pour des questions de politique intérieure aux USA et/ou de la trop grande prudence de Biden qu'en raison des actions des Ukrainiens (dont l'opération à Koursk). Bien sûr, on ne saura pas le fin mot de l'histoire avant plusieurs mois/années, mais d'après ce que l'on sait actuellement, Macette Escortert a tort de lier ce refus à la décision ukrainienne d'attaquer à Koursk.

Peut-être que ce qui perturbe Macette Escortert (comme d'autres analystes) est que comme les Ukrainiens n'ont jamais vraiment annoncé quels étaient leurs buts dans cette opération, et qu'ils continuent à donner le moins d'information possible, il est difficile d'estimer si ces buts ont été atteints. J'y reviendrai dans mon bilan du mois d'octobre, mais on peut maintenant dire que, après un succès initial, les Ukrainiens n'ont pas réussi à prendre les positions qui leur auraient permis ensuite de défendre facilement la région (notamment en prenant les villes de Koronevo, Glushkovo et toute la zone au sud de la rivière). Cela illustre une nouvelle fois les problèmes du commandement ukrainien au niveau corps/division dont je parlais déjà en janvier 2024.


Cela étant dit, je vais revenir sur la thèse principale de Macette Escortert une nouvelle fois (en essayant de ne pas trop répéter ce que j'ai déjà dit), et ce pour deux raisons. La première, c'est que, comme le rappelle le professeur Phillips P. O'Brien, cette thèse est précisément celle de Poutine, et qu'il est donc significatif qu'un analyste pro-Ukraine reprenne les éléments de langage de la propagande russe. La seconde est que le travail de Macette Escortert nous donne directement un argument fort pour réfuter cette thèse.

En effet, Macette Escortert affirme que "Les défenses fortifiées 🇺🇦cèdent facilement parce qu’elles sont mal valorisées, à cause des transferts d’unités vers #Koursk" et en effet les Russes ont bien attaqué les défenses Ukrainiennes dans certains secteurs: Pokrovsk, bien sûr, mais aussi Toretsk depuis fin juin (même si la situation y semble plus ou moins stabilisée maintenant) et, plus récemment vers Kupyansk et Vuhledar. Et l'argument semble logique: les Ukrainiens manquent d'hommes et de munitions sur la ligne de front, si des brigades ukrainiennes sont retirées de certains secteurs, il n'est pas surprenant que ces mêmes secteurs soient affaiblis et que les Russes y progressent

Et Macette détaille la provenance des brigades ukrainiennes, par exemple dans son point du 7 septembre où il dit: "Observez bien ces transferts et ré-allocations, ils sont la clé de l’énigme du ▵" Donc, si on regarde plus précisément d'où viennent les brigades transférées à Koursk, on constate que:

  • 10% viennent du secteur de Pokrovsk où effectivement, les Russes ont beaucoup avancé
  • 10% viennent de Toretsk où effectivement, les Russes ont un peu avancé
  • 80% viennent de secteurs où les Russes n'ont guère progressé

Inversement, les percées les plus récentes (Kupyansk et Vuhledar) ce sont fait dans des secteurs non concernés par ces transferts d'unités. Donc le travail de Macette Escortert montre qu'il n'y a pas de corrélation entre les secteurs où les Russes percent les défenses ukrainiennes et les secteurs où les Ukrainiens ont prélevés des brigades.

On peut bien sûr argumenter que, même si des brigades ne sont pas transférées à Kursk, l'opération Delta consomme des munitions qui seraient bien utiles sur le front Est, mais cet argument est aussi valable pour les Russes, qui consacrent très probablement bien plus d'hommes et de munitions que les Ukrainiens dans le secteur de Kursk. Récemment, on a dit que les Russes y emploient 60% de toutes leurs attaques par bombes planantes

Je l'ai déjà dit, les causes des reculs ukrainiens sont multiples et ne peuvent se résumer à "les Ukrainiens ont attaqué à Kursk". Ces reculs sont préoccupants, et en identifier les causes est vital pour les Ukrainiens. C'est justement pour ça que l'analyse erronée de Macette Escortert de l'opération Delta n'aide pas à comprendre la situation sur le front et ce dont les Ukrainiens ont besoin.


 

Un pessimisme tournant au défaitisme

La dernière chose qui me dérange, ces derniers mois, c'est le ton excessivement pessimiste de ses analyses. Il ne s'agit pas ici de prétendre que les Ukrainiens n'ont pas de problèmes (ils en ont beaucoup), mais de faire la distinction entre une analyse critique et un message défaitiste.

Tatarigami pointe les problèmes structurels qui handicapent encore l’armée ukrainienne, mais finit toujours par une note positive, en donnant une piste comment les résoudre.

Tom Cooper/Sarcastosaurus (je ne suis pas fan de son style non plus, pour d’autres raisons) pointe les problèmes structurels qui handicapent encore l’armée ukrainienne, blâme les généraux ukrainiens pour leurs échecs, considère tous les hommes politiques occidentaux (et ukrainiens) pour des corrompus et des incompétents mais rappelle que les problèmes sont encore pire chez les Russes.

Ces derniers temps, Macette Escortert se contente de dire que les Ukrainiens ne peuvent rien faire contre les Russes qui eux sont « efficaces ». Dire ça n’est pas pointer les problèmes structurels qui handicapent encore l’armée ukrainienne. C’est juste une forme de défaitisme qui ne nous apprend rien mais va dans le sens des discours pro-russes.

Je dis souvent que, quand je veux avoir un point de vue optimiste sur la guerre en Ukraine, j'écoute Xavier Tytelman et pour un point de vue pessimiste, je lis Olivier Kempf. Ces derniers temps, j'ai l'impression que Macette Escortert réussit l’exploit d'être encore plus pessimiste que Olivier Kempf, c'est dire.
 
Alors, peut-être que c'est moi qui me fait des idées, mais depuis plusieurs mois j'ai du mal à lire quoi que ce soit de positif pour les Ukrainiens sous la plume de Macette Escortert. "🇺🇦est en train de perdre la Guerre. Si les Alliés et l’🇺🇦 ne prennent pas des mesures drastiques, alors, oui, cette guerre sera perdue. Epuisement🇺🇦" nous dit-il le 17 octobre 2024, alors que, quelques jours plus tôt, Anders Puck Nielsen expliquait pourquoi l'attrition joue dans les deux camps et qu'il ne faut pas considérer la situation de l'un sans regarder l'épuisement de l'autre.

J'insiste bien: c'est vraiment le ton de ses analyses qui me pose problème, pas le diagnostique des problèmes des Ukrainiens. Ainsi, quand il veut justifier que "l'Ukraine perd la guerre", il donne les raisons suivantes:
• mobilisation 🇺🇦tardive et insuffisante
• aide occidentale insuffisante
• retards👇 et restrictions dans l’aide en raison de craintes d’escalade
• application laxiste des sanctions
• manque de volonté politique en Occident
• mauvaises décisions militaires🇺🇦 

• asymétrie des belligérants 🇷🇺est un pays quatre fois plus peuplé avec l’une des plus grandes industries militaires
• alliés de la🇷🇺comme🇰🇵👇, contribuent plus que certains pays européens dont le PIB est bien plus élevé !

Je suis plus ou moins d'accord avec cette liste de problèmes des Ukrainiens, à quelques détails près (mais il me faudrait un billet aussi long pour développer). 
 
Si je ne partage pas ses conclusions sur "qui gagne la guerre", c'est parce que les problèmes russes sont encore plus graves:
  • situation économique intenable à moyen/long terme
  • production militaire très inférieure aux besoins (hors sortie des stocks)
  • stocks militaires qui s'épuisent
  • décisions militaires stupides à tous les niveaux, avec obligation d'obéir aux décisions absurdes de Poutine
  • corruption et culture du mensonge omniprésente (bien pire qu'en Ukraine)
  • asymétrie (militaire et économique) avec l'OTAN qui domine la Russie sur tous les plans
  • les "alliés" des Russes n'ont que peu voir pas d'intérêt à ce que la Russie gagne en Ukraine, et ont tout intérêt à ce qu'elle s'affaiblisse tout en profitant de la guerre pour leurs propres intérêts

Or, quand Macette Escortert parle de ces points négatifs, c'est pour les minimiser. Je suis d'accord avec lui que les Occidentaux ne devraient pas se contenter d'attendre que la Russie épuise ses stocks et devraient au contraire augmenter nettement leur soutien, car on ne sait jamais ce qui peut arriver demain. D'ailleurs, je le disais déjà il y a maintenant plus d'un an. Mais c'est absurde de "prolonger les courbes" quand il s'agit des pertes ukrainiennes et des problèmes ukrainiens (pour justifier l'affirmation que "🇺🇦est en train de perdre la Guerre") puis de refuser de faire de même pour les Russes.

Et surtout, ce qui fait pencher la balance en faveur de l'Ukraine, c'est que presque tous les points listés en défaveur de l'Ukraine peuvent être améliorés. A l'inverse, presque tous les points listés en défaveur de la Russie ne peuvent pas être résolus par la Russie seule. C'est pourquoi je dis que le seul espoir de Poutine est que Trump soit élu et lui offre une victoire qu'il ne peut obtenir par des moyens militaires. Ce qui, malheureusement, est bien possible.

 
 

Conclusion

J'ai écris en grande partie ce billet mi-septembre, et j'ai longtemps hésité à le publier. D'abord, parce  que ce genre de critique est souvent mal comprise, à l'heure des réseaux sociaux et de la culture du clash. Il ne s'agit pas d'être "pour ou contre Macette Escortert", mais de reconnaître qu'il fait un très bon travail de synthèse tout en pointant les limites de ses analyses. 

Ensuite, parce que ces limites sont, à mon sens, largement liées à l'exercice auquel il s'astreint: faire un point de situation quasi-quotidien. Depuis un an, l'armée russe grignote les défenses ukrainiennes, et Macette Escortert rend compte de ces reculs jour après jour. Difficile, dans ces conditions, de ne pas sombrer dans le pessimisme. 

Au départ, on expliquait ces avancées russes par l'arrêt de l'aide américaine (qui a effectivement fait très mal aux Ukrainiens). Mais, alors que cette aide a repris depuis mai/juin 2024, on constate que la Russie progresse encore plus vite. Est-ce le résultat d'un épuisement de l'armée Ukrainienne ? D'un changement de stratégie des Ukrainiens qui privilégient une défense plus mobile ? Des Russes qui jouent leur va-tout en comptant sur l'élection de Trump ? Je ne sais pas. Instinctivement, je dirais "un peu des trois", mais ça reste un sentiment plus que le résultat d'une analyse.

Mais Macette Escortert ne peut pas se payer le luxe de dire "je ne sais pas", il lui faut une explication, même mauvaise, à cette progression russe. La principale explication qu'il a choisi, c'est de faire porter la chapeau à l'offensive de Kursk. Et à partir de ce choix, il sélectionne ce qui va dans son sens (et ignore ce qui n'y va pas). Bref, le cocktail très classique biais de confirmation / cherry picking que nous avons tous naturellement tendance à faire, et contre lequel il faut lutter en permanence.

Pour finir, si je peux donner quelques conseils à Macette Escortert, ce serait:

  • de prendre un peu de recul (autant que le permet son exercice de rapport quasi-quotidien): la guerre ne sera pas gagnée ou perdue par le contrôle de telle ou telle ville du Donbas, mais plutôt sur la capacité (humaine et matérielle) à poursuivre l'effort de guerre
  • de ne pas sur-interpréter, de ne pas chercher à lier forcément deux événements ou deux statistiques entre eux; un indicateur statistique est avant tout un indicateur et la carte (même les superbes cartes de pouletvolant3) n'est pas le territoire
  • de prendre quelques précautions oratoires, et d'accepter qu'il y a des doutes, des zones d'ombres, des secrets, et que tout n'est pas (encore) documenté

 

lundi 14 octobre 2024

Les élections américaines

Je l'ai déjà dit plusieurs fois sur ce blog: le résultat des prochaines élections américaines seront bien plus déterminantes que n'importe quelle bataille en ce qui concerne la guerre en Ukraine. En effet, Trump cache à peine son intention de donner la victoire à Poutine, sans aucune compensation (aucune autre que celle de l'avoir aidé à être élu). A l'inverse, si les Démocrates gagnent la présidentielle et les élections parlementaires, et que Harris peut accroître le soutien américain à l'Ukraine, c'est la Russie qui finira par épuiser ses réserves matérielles et financières et devra concéder sa défaite.

Or, pour le moment le résultat de cette élection semble très incertain; selon les sondages c'est quasiment du 50/50 entre Harris et Trump. Je ne suis pas analyste politique, je ne peux pas dire qui va gagner le mois prochain. En revanche, cette incertitude en dit long sur les USA en ce moment.



Sondages: "too close to call"

Depuis que Kamala Harris a remplacé Joe Biden comme candidate démocrate à l'élection présidentielle, les sondages décrivent une course proche de l'équilibre. Certes, Harris a une légère avance au niveau national, mais dans les 7 swing states (Wisconsin, Michigan, Pennsylvanie,  Caroline du nord, Georgie, Arizona et Nevada), les moyennes des sondages sont tellement proches qu'on ne pas prédire qui sera le vainqueur. Comme d'habitude, les média commentent ça comme une course de chevaux et font leurs gros titres quand un sondage favorise l'un ou l'autre des candidats, mais ceux qui ont fait un peu de science savent ce qu'est le bruit statistique et savent bien que des variations se situant dans les marges d'erreur des sondages (autour de 4%) sont insignifiantes. Tout au plus, on peut dire que l’écart se ressert, même si c'est peut-être une illusion renforcée par les très nombreux sondages pro-Tump publiés ces derniers temps.

Il existe bien des modèles qui essaient de prédire le résultat, mais honnêtement, je ne sais pas quoi en penser. Et de toute façon, la plupart d'entre eux décrivent également une bataille serrée même s'ils prédisent tel ou tel vainqueur. Quoi qu'il en soit, cette quasi-égalité dans les sondages peut être interprétée de différentes manières.

Les Trumpistes rappellent que en 2016 comme en 2020, les sondages donnaient les Démocrates largement gagnants, et au final Trump a gagné en 2016 et n'est pas passé loin de la réélection en 2020. Ils estiment donc que cette égalité, en 2024, signifie que Trump va gagner.

A l'inverse, les Démocrates soulignent qu'en 2022, c'était les Républicains qui étaient surestimés dans les sondages; que depuis que la Cour Suprême a annulé "Roe vs Wade", les Démocrates font mieux que les Républicains dans les élections partielles, y compris dans des endroits acquis aux Républicains. Les électeurs démocrates sont également plus mobilisés, Harris récolte plus de dons, et le fait qu'il y aura un referendum sur l'avortement dans plusieurs états-clefs laissent penser que les Démocrates feront peut-être bien mieux que ce que prédisent les sondages. D'ailleurs, en 2012, les sondages prédisaient en octobre une élection très serrée qui fut au final largement emportée par Obama. De plus, certaines personnes (Allan Lichtman, Michael Moore) qui avaient prédit (contre l'opinion alors dominante) une victoire de Trump en 2016 prévoient cette année une victoire de Harris.


 

De la démocratie en Amérique, et de son avenir

Quoi qu'il en soit, il est certain que près de 50% des Américains vont voter pour Trump, et ça en dit long sur l'avenir de la démocratie aux USA. Car Trump n'est pas un candidat ordinaire. C'est un extrémiste qui ne cache guère ses velléités de détruire la démocratie, purement et simplement. Au contraire de Harris qui a une campagne très centriste, Trump multiplie les outrances, les mensonges, et se prépare une fois de plus a se déclarer vainqueur de l'élection (sans attendre le résultat du dépouillement) puis à répéter, à plus grande échelle, ses tricheries de 2020. Ce ne devrait pas être du 50/50 mais du 80/20 en faveur de Kamala Harris. Pourtant, la grande majorité des électeurs républicains (et une partie des indépendants) compte toujours voter  pour Trump. Pourquoi ? 

Une partie de la réponse tient en deux mots, deux travers de la presse: le bothsidesism et le sanewashing. Le bothsidesism, ou faux équilibre en bon français, consiste à présenter de manière équilibrée une situation qui ne l'est pas. Le sanewashing, qui découle du faux équilibre, c'est quand les média aseptisent les propos de Donald Trump et compagnie. Les média répugnent à décrire objectivement Trump (un criminel narcissique plus proche de Vito Corleone que d'Abraham Lincoln) et ses propositions politiques (ouvertement extrémistes, voire fascistes) pour ce qu'elles sont, de peur "d’apparaître comme partisans". Trump dit ouvertement qu'il veut être un dictateur "juste le premier jour", mais on sait bien que tous les dictateurs prolongent ensuite la période "exceptionnelle" pendant laquelle ils peuvent exercer leurs pleins pouvoirs. Il dit que s'il est élu, il n'y aura ensuite "plus besoin de voter". Toutes ces remarques, tous les scandales que traîne Trump auraient dû avoir mis fin à sa carrière politique, mais "Teflon Don" s'en sort toujours.

Et je crois que c'est parce qu'une grande partie de la droite américaine est OK pour mettre fin à la démocratie américaine... du moment que c'est leur camp qui obtient le pouvoir. Ils veulent que leurs idées triomphent, peu importe le moyen anti-démocratique. Leur devise n'est pas "E Pluribus Unum", ni même "In God we Trust", c'est "le pouvoir à tout prix". C'est pour ça que, après le 6 janvier 2021, ils n'ont pas voté l'impeachment contre Donald Trump. Ce sont des gens qui lisent La servante écarlate et se disent "ce n'est pas si mal, ce qu'ont fait les Fils de Jacob pour prendre le pouvoir". 

Le problème n'est donc pas juste Trump, c'est tout le mouvement néofasciste qui a transformé le parti républicain, qui radicalise une grande partie de la population et pourrit toute la société américaine de l'intérieur. Même si Harris gagne la présidentielle et obtient une majorité à la Chambre des représentants et au Sénat, l'Amérique n'en aura pas fini avec ses démons. Pour son malheur, et celui de l'Ukraine et du reste du monde.


mercredi 2 octobre 2024

Guerre en Ukraine: bilan du mois de septembre 2024

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de septembre 2024, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, fin juillet et fin août 2024.

Ce mois-ci, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes. La situation reste très préoccupante vers Pokrovsk, Toretsk, Vuhledar (sur le point de tomber aux mains des Russes) et à l'est de Kupyansk. En ce qui concerne l'offensive ukrainienne dans la région de Kursk, les Russes ont contre-attaqué, et les Ukrainiens ont alors contre-contre-attaqué. La situation reste confuse et couverte par un épais brouillard de guerre, mais il semble que les Ukrainiens ont perdu un peu de terrain.

 


Explosion du dépôt de munition de Toropets (18 septembre)

EDIT: Pour tous les changements sur la ligne de front, je renvoie au très complet bilan mensuel du site Militaryland.net

 

 

Pertes russes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023) et la deuxième année (mars 2023 à février 2024) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre 2024

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • 980 (mars) > 961 (avril) > 1129 (mai) > 1393 (juin) > 1553 (juillet) > 1528 (août) > 1208 (septembre)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • 23 (mars) > 30 (avril) > 35 (mai) > 22 (juin) > 21 (juillet) > 45 (août) > 28 (septembre)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • 53 (mars) > 36 (avril) > 36 (mai) > 58 (juin) > 34 (juillet) > 33 (août) > 23 (septembre)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • 228 (mars) > 148 (avril) > 187 (mai) > 284 (juin) > 249 (juillet) > 280 (août) > 336 (septembre)

Ces chiffres sont donc en baisse comparés à ceux du mois précédent, à part la catégorie "équipement spéciaux" qui elle bat tous les records. De manière générale, les pertes annoncées, bien qu'en légère baisse, restent toujours très élevés: 38 110 hommes et 4 377 pièces d'équipement perdues par les Russes selon le comptage mensuel fait par Ragnar Bjartur Gudmundsson.

Les campagnes de frappes aériennes ont continué, les événements les plus significatifs étant la destructions de trois grands dépôts de munitions russes: deux près de la ville de Toropets et un à Tikhoretsk. Selon les services de renseignement estoniens, ces munitions détruites représentent l'équivalent de ce que les Russes consomment en 3 mois de combat.



Temps mort

Malgré la fureur des combats (qui ne diminuent guère en intensité), septembre a encore été un de ces mois où il est difficile de se faire une idée de ce qui se passe, et on a l'étrange impression que, paradoxalement, il ne se passe rien de notable. Par exemple à Koursk, il semble que les Ukrainiens ne progressent plus, voire reculent, malgré l'envoie de nouveaux renforts. Est-ce parce qu'ils ont été vaincus ? Ou que le commandement ukrainien a changé ses plans ?  Il en est de même pour les offensives Russes: ceux-ci attaquent partout, sans se soucier de leurs pertes, pour des gains au final assez dérisoires. 

La progression russe est un peu plus rapide (par exemple en ce moment vers Vuhledar) sans qu'on en sache la raison. Est-ce parce que les Ukrainiens se replient plus ou moins volontairement ? Qu'ils sont à bout de souffle et à deux doigts de craquer ? Qu'il manque les armes et munitions qui avaient permis d'y repousser les Russes en 2022 et 2023 ? Pourtant, le soutien occidental est rétabli depuis plusieurs mois, du moins sur le papier.

La fatigue des deux armées explique peut-être pourquoi on a ce genre de situation, comme si deux boxeurs fatigués se donnaient des coups parfois puissants mais toujours mal ajustés.

Mais, si je devais deviner, je crois que chacun est en fait dans l'attente des résultats des élections américaines, qui plus que tout autre chose va décider du sort de l'Ukraine. Car, à un mois de l'élection, l'incertitude est toujours grande. Si Kamala Harris domine dans les sondages au niveau national, ce sont les grands électeurs qui décident de l'élection, et dans les swing states, les sondages donnent toujours Harris et Trump au coude à coude. Sans compter toutes les tricheries que Trump essaiera de mettre en oeuvre pour conquérir le pouvoir.

vendredi 20 septembre 2024

Big boum big badaboum

Dans la nuit du 17 au 18 septembre 2024, les Ukrainiens ont détruit un important dépôt de munitions situé à proximité de la ville de Toropets, dans la région russe de Tver, à environ 500km des frontières de l'Ukraine.


Dépôt de munitions de Toropets, au petit matin du 18/09/2024


 

Un exemple de mauvais journalisme

Dans un premier temps, cette attaque a donné lieu à un n-ième exemple de mauvais journalisme dans certains média, en France et ailleurs.

Voici ce qu'en dit le fil en direct du Figaro:

"Des drones ukrainiens ont «détruit» un entrepôt contenant des missiles et des munitions d'artillerie dans l'ouest de la Russie, a affirmé mercredi à l'AFP une source des services de sécurité ukrainiens, les autorités russes ordonnant, elles, des évacuations en raison d'un «incendie». Des vidéos, publiées sur les réseaux sociaux et par des médias russes et ukrainiens, montrent d'impressionnantes explosions répétées et un immense panache de fumée. L'AFP n'est pas en mesure de confirmer leur authenticité dans l'immédiat."

Et ce qu'en dit celui du Monde:

"Des drones ukrainiens ont « détruit » un entrepôt contenant des missiles et des munitions d’artillerie dans l’ouest de la Russie, a affirmé mercredi à l’Agence France-Presse (AFP) une source du service de sécurité d’Ukraine (SBU), les autorités russes ordonnant, elles, des évacuations en raison d’un « incendie ». Des vidéos, publiées sur les réseaux sociaux et par des médias russes et ukrainiens, montrent d’impressionnantes explosions répétées et un immense panache de fumée. Le Monde n’est pas en mesure de confirmer leur authenticité dans l’immédiat."

C'est quasiment le même texte, et pour cause: c'est une dépêche AFP qui a été copiée/collée. Le Monde a juste pris le soin de changer une référence à l'AFP par le propre nom de son journal et de préciser la signification des acronymes AFP et SBU. Mais, pour être honnête avec le quotidien du soir, ils ont ensuite fait un vrai article sur le sujet, qui est bien meilleur que la dépêche AFP.

Le Monde et Le Figaro ne sont pas les seuls à reprendre ces dépêches AFP qui se contentent de citer les uns et les autres sans jamais chercher à démêler le vrai du faux, comme dans cet article de France 24:

"Les autorités régionales de Tver ont annoncé sur Telegram qu'un "incendie (était) en cours d'extinction à l'endroit où sont tombés les débris d'un drone" à Toropets, sans mentionner d'entrepôt d'armement. Elles ont affirmé que les systèmes de défense antiaérienne continuaient de "repousser une attaque de drones massive" contre la ville. L'Ukraine mène régulièrement des frappes de drones contre le territoire russe, touchant parfois des cibles très éloignées de ses frontières. Elle affirme souvent viser des infrastructures militaires ou énergétiques afin de perturber la logistique des troupes russes."

Notez que:

  • à aucun moment, l'AFP ne souligne le mensonge plus qu'évident des Russes. Ils se contentent de rapporter les dires des uns et des autres, sans apporter plus de précisions (comme les photos, vidéos, images satellite etc qui prouvent les dires des Ukrainiens et contredisent les mensonges des Russes
  • ce faisant, ils mettent sur un pied d'égalité les deux, ce qui jette un doute sur l'affirmation ukrainienne

C'est ce qu'on appelle en anglais du "bothsidesism", une forme particulièrement pernicieuse de "journalisme" qui, à la fois par fainéantise et par soucis de neutralité, refuse de "prendre parti" même quand un des camps ment clairement. Et, comme toujours, beaucoup de journalistes refusent de faire une quelconque analyse "à chaud" de ce qui s'est passé.

Déjà, évacuons tout de suite les mensonges russes: le dépôt a bien été en grande partie détruit suite à une attaque aérienne ukrainienne. Cela dit, il reste bien des questions pour lesquelles nous n'avons que des éléments de réponses.

 

 

Que contenait ce dépôt ?  

Le 107e arsenal de la Direction générale des missiles et de l'artillerie (GRAU), situé à quelques km seulement de la petite vile de Toropets, est un dépôt soviétique récemment rénové (de 2015 à 2019, pour 39 millions de $).  Selon Euronews, il contenait 30 000 tonnes de munitions et de carburant, ce qui peut paraître beaucoup mais est possible vu la surface de ce vaste dépôt (5km2). Le site comprenait en effet une centaine de bâtiments de stockage, chacun pouvant contenir jusqu'à 240 tonnes de munitions/explosifs et conçu pour résister "à une petite explosion nucléaire", aux dires des Russes. Les 30 000 tonnes annoncées correspondent donc à la capacité maximale du site, pas nécessairement à ce qu'il contenait au moment de l'attaque.

Selon les sources ukrainiennes, il aurait stocké des éléments pour missiles Tochka-U et iskanders, des bombes aériennes, des obus d'artillerie, y compris de l'artillerie et des missiles nord-coréens. Il n'est pas possible de vérifier les dires ukrainiens (notamment sur la présence de munitions nord-coréennes) mais la violence des explosions et la persistance des incendies indiquent sans aucun doute qu'il y avait beaucoup de matières explosives et inflammables qui y étaient entreposées.



Quelle a été la violence des explosions  et des incendies ?  

Selon les témoignages, l'attaque s'est produite à 3h du matin, heure locale, et a déclenché de nombreuses explosions secondaires pendant des heures, puisque le site était toujours en flamme au matin du 18 et l'incendie n'était pas encore complètement éteint le 19.  Il y peut-être eu plusieurs vagues d'attaques, celle de 3h n'étant que la première.

La plus forte explosion aurait été équivalente à 240 tonnes de TNT, soit environ 1% de la puissance de la bombe atomique d'Hiroshima et provoquant un petit tremblement de terre (2,8 sur l'échelle de Richter), enregistré à 3h56. Les Ukrainiens parlent même d'une explosion de 1,8 kilotonnes (9% de la puissance d'Hiroshima), dont le souffle se serait propagé dans un rayon de 320 km. Si cela semble exagéré compte tenu des données sismiques, ces dernières laissent penser qu'au moins un entrepôt avec la capacité maximale de 240t a été détruit en un seul coup. Quoi qu'il en soit, on peut déjà affirmer que c'est la plus grosse explosion enregistrée durant cette guerre. Et si ce fut la principale explosion, ce fut loin d'être la seule. Si le tremblement de terre le plus important a eu lieu à 3h56, c'est un total de 18 tremblements de terres qui ont été enregistré pendant les deux heures suivantes. De nombreuses explosions se sont fait entendre, même 24h après l'attaque initiale.

Au matin du 18, les données FIRMS indiquait que les incendies couvraient 13km2, plus du double de la surface du dépôt. Une analyse des images satellites montre que sur les plus de 100 bâtiments entreposant des munitions, 56% ont été détruits, 36% endommagés et seulement 8% sont intacts.



Comment ont procédé les Ukrainiens ? 

Le dépôt est à 500km de leurs frontières. Si les Ukrainiens ont déjà frappé plus loin (jusqu'à 1800 km), c'était à l'aide de drones (similaires à de petits avions à hélice télécommandés) et incapables de pénétrer dans un bunker (les munitions étaient entreposées dans des bunkers censés résister à de petites explosions nucléaires).

Cette nuit là, les Russes disent avoir abattu 54 drones et que les "débris" d'un drone aurait mis le feu au déport de munition, soit exactement le même discours qu'à chaque fois que les Ukrainiens réussissent une de leurs frappes. Les Ukrainiens, eux, disent avoir utilisé 100 drones. NB: cela ne veut pas dire que la vérité est quelque part entre les deux chiffres. Il est possible que le nombre de drones utilisé soit très différent, voire même que ce ne sont pas des drones qui ont été utilisés mais des missiles.

En effet, le site était censé être sécurisé "selon les normes internationales", comment les Ukrainiens ont-ils pu faire exploser les munitions protégées par des bunkers ? Plusieurs explications possibles:

  1. les munitions n'étaient pas stockées dans les bunkers
  2. les bunkers, du fait de la corruption, n'offraient aucune protection
  3. l'Ukraine aurait utilisé des missiles capables de percer les bunkers

Les trois explications posent de sérieux problème aux Russes. Les deux premières signifient à la fois que les Russes ne sont pas capables de protéger leurs dépôts de munitions, l'ignorent et/ou s'en contrefichent, et -pire- que les Ukrainiens ont les informations nécessaires pour savoir où frapper. En effet, les Ukrainiens n'auraient pas lancé une telle attaque s'ils n'avaient pas l'assurance que les bunkers de Toropets étaient inefficaces et/ou inemployés.

La troisième explication est encore pire: si les Ukrainiens disposent de missiles capables de frapper avec précision un bunker à 500 km de leurs frontières et de le détruire, cela signifie qu'ils pourraient théoriquement détruire un bunker dans les environs de Moscou. Nul doute que cette hypothèse doit déjà donner quelques sueurs froides à Vladimir Poutine.


 

dimanche 1 septembre 2024

Guerre en Ukraine: bilan du mois d'août 2024

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois d'août 2024, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, et fin juillet 2024.

Ce mois-ci, l'Ukraine a mené une offensive-surprise dans la région de Koursk qui a particulièrement bien réussi.

 

Carte de l'offensive de Koursk présentée par le général Syrsky

 

Dans le Donbas, les Russes continuent d'avancer et menacent toujours plusieurs points stratégiques très importants: Pokrovsk, mais aussi Siversk, Chassiv Yar, Toretsk, et même Vuhledar.

 

EDIT: Pour tous les changements sur la ligne de front, je renvoie au très complet bilan mensuel du site Militaryland.net.


Pertes russes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023) et la deuxième année (mars 2023 à février 2024) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août 2024

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • 980 (mars) > 961 (avril) > 1129 (mai) > 1393 (juin) > 1553 (juillet) > 1528 (août)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • 23 (mars) > 30 (avril) > 35 (mai) > 22 (juin) > 21 (juillet) > 45 (août)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • 53 (mars) > 36 (avril) > 36 (mai) > 58 (juin) > 34 (juillet) > 33 (août)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • 228 (mars) > 148 (avril) > 187 (mai) > 284 (juin) > 249 (juillet) > 280 (août)

Sans être des records, ces chiffres sont toujours très impressionnants et montrent que l'armée russe a subi des pertes considérables, une fois de plus. Et c'est aussi le cas des autres chiffres fournis par les Ukrainiens et présentées par le site de Ragnar Gudmundsson: 36 860 hommes et 4720 pièces d'équipement perdus par les Russes. Ces chiffre sont les 2e plus mauvais pour les Russes, toute période confondue.

Ce mois-ci, les Ukrainiens ont eu de beaux succès dans leurs frappes à longue distance contre les aérodromes militaires russes. Liste non exhaustive de ces frappes sur les bases aériennes:

Un important dépôt de munition a été touché le 24/08 dans la région de Voronej. Les Ukrainiens continuent également de frapper les dépôts pétroliers russes. L'attaque contre le dépôt pétrolier de Proletask (oblast de Rostov) a été particulièrement réussie, brûlant toujours 5 jours après l'attaque (l'incendie a au final duré 13 jours, ravageant tout le site). L'Ukraine a également eu des succès maritimes, en frappant les 3 seuls ferrys capables de transporter des wagons de fioul, très important pour la logistique russe:

Les Russes ont aussi eu quelques succès, comme par exemple la destruction au sol d'un Su-27 ukrainien. Le 25 août, ils ont lancé une attaque massive (drones et missiles) qui a notamment frappé les infrastructures énergétiques de l'Ukraine. Ce jour-là, l'Ukraine a aussi perdu son premier F-16 et son pilote, probablement à cause d'un tir ami.

 

 

Tout à Koursk

Deux jours après le début de l'offensive ukrainienne dans la région de Koursk, j'avais fait une première analyse, et je vais maintenant la compléter. On sait désormais que ce n'est pas qu'un simple raid: les Ukrainiens entendent rester et occuper une partie du territoire russe jusqu'à la fin de la guerre. Zelensky a parlé de la création d'une "zone tampon", qui était aussi la justification de Poutine pour ré-attaquer la région de Kharkiv.

Il est d'ailleurs intéressant de comparer l'offensive russe vers Kharkiv, et l'offensive ukrainienne vers Koursk, car les deux sont liées; en effet, l'offensive russe sur Kharkiv a poussé les Occidentaux à accepter l'idée que les Ukrainiens utilisent leurs armes sur le sol russe (avec une portée limitée), et la crainte d'une invasion russe vers Sumy a servi de prétexte pour que les Ukrainiens puissent concentrer plusieurs brigades dans le secteur.

En comparant les deux offensives, on constate que:

  • les Ukrainiens avaient vu les préparatifs russes, mais n'ont pas pu y répondre (à cause de l'interdiction de frapper le sol russe) et ont été un peu surpris sur la date (ils pensaient que les Russes attaqueraient un peu plus tard); les Russes n'ont tout simplement pas compris (ou n'ont pas voulu comprendre) que les Ukrainiens préparaient une offensive et ont été complètement surpris
  • les Russes ont rapidement franchi la première ligne de défense, ont pris une dizaine de villages, mais se sont cassés les dents sur la seconde ligne de défense (fortifiée); les Ukrainiens ont rapidement franchi les deux lignes de défenses russes dès le premier jour de leur offensive
  • les Russes ont principalement attaqué avec de l'infanterie peu mobile; les Ukrainiens, au contraire, ont mené des assauts mécanisés très mobiles
  • la réponse ukrainienne a été rapide et plutôt efficace; la réponse russe lente et plutôt inefficace
  • après les 3 premiers jours, les Russes n'ont plus été capables de progresser et sont toujours (3 mois plus tard) sur la même ligne de front, n'ayant capturé qu'environ 200km2; les Ukrainiens, eux, continuent de progresser 1 mois plus tard, et ont pris environ 1200 km2
  • l'offensive russe vers Kharkiv est une  défaite stratégique, l'offensive ukrainienne est une victoire stratégique

Ce dernier point peut sembler présomptueux. En effet, les analystes sont beaucoup plus prudents et, pour la plupart, réservent leur jugement. Je vous encourage à voir les analyses de Mick Ryan (11 août, 19 août, 25 août), Phillips O'Brien (11 août, 18 août, 25 août), la vidéo de Perun et bien sûr les deux billets de Michel Goya. 

Mais on sait déjà que l'offensive russe vers Kharkiv est un échec, qu'elle a été coûteuse, et qu'elle a levé certaines restrictions sur l'usage d'armes occidentales. A l'inverse, l'offensive ukrainienne a franchi les lignes de défenses russes, occupe ou va occuper un terrain assez facile à défendre, et surtout, a rendu vulnérable l'ensemble de la frontière Russie-Ukraine en franchissant la "ligne rouge" d'attaquer le sol russe avec sa propre armée. Les Ukrainiens ont aussi mis en évidence la faiblesse de l'armée de Poutine, ont montré leur propre force et leur compétence et, même si c'est couvert par le brouillard de guerre, ont probablement obtenu cette victoire avec un rapport de perte très favorable, et en capturant des centaines de prisonniers. 

Certains analystes contestent cette victoire stratégique en avançant les arguments suivants:

Olivier Kempf souligne que que le terrain occupé par l'Ukraine est "désert". C'est une mauvaise analyse, car le terrain occupé par l'Ukraine n'a pas besoin de contenir quoi que ce soit de stratégique (pas besoin d'aller attaquer la centrale nucléaire de Koursk, par exemple); il suffit que ce territoire soit russe et facile à défendre pour le tenir et mettre à mal l'image de "protecteur de la Russie" de Poutine et représenter une victoire politique. Surtout, en montrant la réaction de Poutine (qui a été de minimiser les actions de l'Ukraine, et non d'escalader), c'est tout le bluff de Poutine sur les "lignes rouges" qui est mis à mal. Ce qui est stratégique, ce n'est pas la ville de Soudja, c'est le fait que l'Ukraine peut maintenant attaquer n'importe où sur la frontière, dès qu'ils voient une opportunité.

Dans le même ordre d'idée, certains (par exemple Guillaume Ancel) disent que l'Ukraine occupe du terrain en Russie afin d'avoir de quoi échanger du terrain avec la Russie. C'est une idée séduisante, mais je doute fortement que Poutine soit prêt à négocier quoi que ce soit d'autre que la reddition de l'Ukraine.  Et les Ukrainiens le savent, et ne comptent certainement pas sur des négociations, du moins pas tant que l'armée russe n'a pas été vaincue. Je ne crois donc pas à cette idée de "monnaie d'échange" comme objectif principal de l'armée ukrainienne (même si ça peut effectivement servir de monnaie d'échange dans le pire cas, c'est-à-dire si Trump arrive au pouvoir et force l'Ukraine à capituler).

J'ai déjà argumenté plusieurs fois: le but principal des Ukrainiens, ce n'est pas de prendre des territoires, c'est de détruire l'armée russe. Et l'offensive dans la région de Koursk est une pièce de cette stratégie de destruction de l'armée russe. En menant un type de combat mécanisé, où les lignes de front sont fluides, l'armée ukrainienne déstabilise les Russes (qui, confus, tirent parfois sur leurs propres troupes) et les force à mener une guerre de mouvement pour laquelle les Russes ne sont plus équipés. Les Ukrainiens capturent des hommes et des équipements, ce qui n'était plus arrivé depuis l'automne 2022, tout en limitant leur pertes. Autrement dit: les combats, à Koursk, sont d'un type qui favorise l'Ukraine par rapport à la Russie.

Enfin, le dernier (et principal) argument est que le théâtre de Koursk serait secondaire comparé à la bataille du Donbas, où les Russes poursuivent leur progression, sans y avoir retiré de troupes pour défendre Koursk: cet argument mérite une réponse longue, que je vais donner ci-dessous.



La bataille décisive

En effet, les Russes continuent d'avancer dans le Donbas, en particulier vers Pokrovsk, où la situation des Ukrainiens est décrite comme "extrêmement difficile". Il semble même que la progression des Russes s'est accélérée au mois de juillet et août. Certains analystes (par exemple Macette Escortert) disent que cette progression plus rapide est causée par le retrait de plusieurs brigades ukrainiennes du Donbas pour les envoyer vers Koursk.

A cela, je réponds que le déploiement des unités ukrainiennes reste un mystère, comme je l'ai déjà expliqué. Les brigades sont déployées au niveau bataillon, ce qui fait qu'une même brigade peut apparaître à plusieurs endroits du front. Dès lors, il est difficile, voire même illusoire, de juger de l'effort consacré à l'offensive de Koursk. On a beau placer les brigades ukrainiennes sur les cartes, il faut bien être conscient des limites de  l'exercice et accepter que l'on ne sait pas tout, et donc considérer que ce déploiement de brigades est un "maximum" de l'effort réellement consenti par l'Ukraine. L'Ukraine a retiré certaines troupes du Donbas pour les envoyer à Koursk, on a des témoignages dans ce sens. Combien ? Ont-elle été remplacées par d'autres unités ? L'Ukraine consacre-t-elle trop de moyens à son offensive sur Koursk ? Je ne le sais pas, mais les analystes qui proposent cette théorie ne le savent probablement pas plus; ils se contentent de donner une interprétation qui les satisfait.

Et surtout, il faut bien garder à l'esprit que l'armée ukrainienne n'est pas en infériorité numérique dans l'absolu. Elle a probablement assez d'hommes pour défendre le Donbas et attaquer à Kursk. Je ne sais pas comment ils font, mais lorsque les Russes ont attaqué Kharkiv, les Ukrainiens ont trouvé des brigades à envoyer à Kharkiv. Quand les Russes ont attaqué Toretsk (profitant d'une erreur du commandant opérationnel ukrainien), les Ukrainiens ont trouvé des brigades à envoyer à Toretsk. Pour ne citer que quelques brigades, tout le corps des Marines (35e, 36e, 37e, 38e brigades d'infanterie de Marine, 2 brigades d'artillerie, 2 brigades territoriales, etc) est actuellement du côté de Kherson où les besoins ne sont pas si grands que ça (à moins que les Ukrainiens ne préparent quelque chose dans le coin), à l'exception d'un bataillon de la 36e, déployé à Koursk.

Donc si les Ukrainiens n'envoient pas plus de troupes dans le Donbas, c'est un probablement un choix stratégique. Bon ou mauvais, je ne sais pas encore, mais il faut avoir l'humilité de reconnaître que nous ne disposons pas de tous les éléments et que nous avons moins d'informations que l'état-major ukrainien. Il y a un mois, j'écrivais:

Pire: il semble que les Ukrainiens ne renforcent pas cette région, alors même que c'est la principale direction des attaques russes. Est-ce parce qu'ils n'ont plus aucune réserve ? Ou bien est-ce que ça fait partie d'un plan et qu'ils préparent un contre dévastateur ? J'aimerais croire à la seconde hypothèse; hélas, les derniers mois passés laissent penser que la première hypothèse est bien plus probable.

L'offensive de Koursk, même si elle n'est pas à proprement parler un "contre", a néanmoins été dévastatrice pour les Russes et a prouvé que les Ukrainiens ont encore un peu de réserve. La question est maintenant de savoir s'ils peuvent mener un contre pour couper le "saillant" russe qui s'avance vers Pokrovsk. Probablement pas, mais sait-on jamais.  

Mais prenons l'hypothèse pessimiste: les Ukrainiens n'arrivent pas à contre-attaquer et Pokrovsk est menacée/prise par les Russes. Est-ce que ça signifierait que l'offensive de Koursk serait la raison de cette chute ? Il est tentant de le croire, sachant que les Ukrainiens manquent de troupes dans la région. Mais pourquoi attribuer ce manque de troupe à l'offensive de Koursk plutôt que, disons, l'inactivité du corps des marines toujours à Kherson ? Ou les problèmes de génération de nouvelles forces ? Ou des dizaines d'autres problèmes qu'a l'armée ukrainienne, sans compter les centaines de problèmes résultant d'une aide occidentale insuffisante ? Pokrovsk serait-elle mieux défendue si les troupes mobiles qui sont à Koursk étaient dans les tranchées du Donbass, écrasées par les bombes aériennes russes ?

Cette critique "Koursk vs Pokrovsk" me semble d'autant plus de mauvaise foi que ceux qui la formulent sont aussi ceux qui reprochaient à l'Ukraine de "s'accrocher au terrain" en défendant Bakhmut. Quand l'Ukraine recule, ce n'est pas bien, et quand elle ne recule pas, ce n'est pas bien non plus. Un peu comme si ceux qui formulent cette critique sont surtout obsédés par l'idée de rabaisser l'armée ukrainienne et de minimiser ses succès.

Cette guerre est une guerre d'attrition. Elle ne sera pas décidée par le contrôle de telle ou telle ville, ou tel village du Donbas, mais en détruisant l'armée russe et en imposant un coût (politique, économique et militaire) intenable même pour la Russie. C'est ce que fait l'Ukraine en attaquant à Kursk, en coulant la flotte de la Mer Noire et en envoyant ses drones détruire les infrastructures pétrolières de la Russie, ses radars à longue portée et ses bases aériennes. Je crois que Zelenski et le haut commandement ukrainien l'ont très bien compris, contrairement à tous les analystes qui comptent les cm2 de territoire grignoté par les Russes au détriment de toute autre considération.

Cela ne veut pas dire que le commandement ukrainien n'a pas commis d'erreur: les Ukrainiens auraient dû et doivent encore prendre des mesures radicales pour mieux défendre Pokrovsk, comprendre quelles erreurs ont été commises et comment les rectifier, virer les commandants incompétents et/ou menteurs (il y en a encore un bon nombre), apprendre à leurs troupes comment mener une guerre de tranchée, etc. 

Mais le sort de l'Ukraine ne sera décidé ni à Koursk, ni à Pokrovsk. Il sera décidé aux Etats-Unis, en novembre prochain. Comme je l'ai déjà dit, le seul espoir de Poutine, c'est le retour au pouvoir de Trump. Si les Kamala Harris gagne les élections (et arrive à déjouer les tricheries que Trump ne manquera pas de faire),  Poutine est foutu. Le contraste est d'autant plus fort que Trump a choisi JD Vance comme colistier (connu pour ses positions anti-Ukraine) tandis que Harris a choisi Tim Walz (très pro-Ukraine). Donc la bonne question, dans le débat "Kursk vs Pokrovsk" serait plutôt de se poser la question de savoir si l'offensive de Koursk va aider à diminuer les intentions de vote pour Trump. Pas sûr que ça change beaucoup, dans un sens comme dans l'autre. Mais ça donne l'argument que les Ukrainiens sont encre capables d'offensives réussies, si on leur en donne les moyens.

Fin juillet, Harris avait déjà rattrapé une bonne partie du retard sur Trump. Fin août, elle est maintenant légèrement en tête dans les sondages. S'il est encore trop tôt pour crier victoire tant l'élection s'annonce serrée, il semble que, dans cette bataille décisive, les choses s'améliorent un peu pour les Ukrainiens (et pour le reste du monde aussi).


dimanche 25 août 2024

Estimations des pertes russes et ukrainiennes, fin août 2024

Tous les 6 mois depuis la création de ce blog, je fais une estimation des pertes russes et ukrainiennes en utilisant la même méthodologie. Estimations précédentes:

Une fois de plus, je vais suivre la même méthodologie, en commençant par les pertes matérielles puis les pertes humaines. Toutes les estimations que je donne portent sur la période du 24/02/2022 au 24/08/2024, sauf si une autre période est précisée.

 

image @appassionato@mastodon.social


Les pertes matérielles

Comme précédemment, je m'appuie sur toutes les pertes confirmées par le désormais célèbre site Oryx. Ils ont continué leur travail de titan, et il y a actuellement près de 24 000 pièces d'équipement considérées comme perdues (détruites, endommagées ou capturées) par les belligérants: 17 529 pour les Russes, 6 361 pour les Ukrainiens au 24/08/2024.

On en est à un rapport de 2,8:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles prouvées, constant depuis les deux précédentes estimations et légèrement inférieur à ce qu'il était il y a 18 mois (3,1:1). Mais pour estimer le rapport réel, il faut bien entendu estimer quelles sont les pertes réelles (dont les pertes documentées ne sont qu'un sous-total) des deux camps. Comme précédemment, je m'appuie sur l'avis des analystes militaires (par exemple le Colonel Michel Goya) qui pensent qu'il faut multiplier les chiffres des pertes documentées par un facteur compris entre 1,3 et 2 pour obtenir les pertes réelles. Cela donne une fourchette de 22 800 à 35 100 équipements lourds perdus par les Russes, et une fourchette de  8 300 à 12 700 pour les Ukrainiens.

Il y a donc probablement un rapport de 1,8:1 à 4,3:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles réelles. Le Colonel Goya estimait (en juillet 2022) que les pertes russes étaient plus documentées que les pertes ukrainiennes (et donc qu'on serait plutôt dans le bas de la fourchette), mais j'ai du mal à croire que c'est encore le cas actuellement, chaque camp publiant un grand nombre de photos/videos.

Pour finir, je rappelle que ce rapport est aussi une première indication en ce qui concerne les pertes humaines; en effet, pour deux armées équipées sensiblement au même niveau, les pertes humaines et matérielles sont peu ou prou proportionnelles, avec quelques écarts possibles.

 

 

Les pertes humaines

Je vais surtout me concentrer sur les estimations du nombre de morts, en utilisant les mêmes méthodes que précédemment (où ces méthodes étaient expliquées).



Première méthode: estimation à partir du nombre d'équipement perdus

En suivant cette méthode (où chaque équipement perdu équivaut à 8 morts), et en utilisant mon estimation des pertes matérielles, j'obtiens:
Pour les Russes: de 180 300 à 280 500 morts
Pour les Ukrainiens: de 66 200 à 101 800 morts



Deuxième méthode: en corrigeant les chiffres donnés par les Ukrainiens

Le ministère de la défense ukrainien publie chaque jour un tableau des pertes russes (matérielles et humaines): 606 490 Russes éliminés (au 24/08/2024). Comme on peut comparer ce qui est déclaré à ce qui est confirmé par Oryx (pour les pertes matérielles), cela donne une estimation de la fiabilité de ces chiffres. Oryx confirme actuellement environ 21% des pertes russes déclarées par le ministère de la défense ukrainien. Il y a 6 mois, ce pourcentage était de 27%; il y a un an, de 35%, et il y a 18 mois, 45%. 

L'écart continue de se creuser donc entre les deux chiffres, et cela peut s'expliquer de deux manières:

  • soit c'est parce que les Ukrainiens gonflent leurs chiffres dans un but de propagande, par exemple pour compenser leurs difficultés dans le Donbas. Ce serait donc les Ukrainiens qui seraient moins fiables
  • soit c'est parce que proportionnellement moins de vidéo sortent, le caractère répétitif des combats fait que l'intérêt est moindre qu'au début de la guerre. Ce serait donc Oryx qui serait moins fiable

De plus, cette baisse peut aussi s'expliquer parce que l'armée Ukrainienne vise spécifiquement l'artillerie russe (qui a un taux de confirmation plus faible que les blindés). A noter que, pour l'artillerie, Oryx recense environ 1200 pièces perdues par les Russes alors que plus de 9 000 pièces (majoritairement de l'artillerie tractée) ont été retirées des stocks russes. Il est donc probable que, au moins pour les pièces tractées, les pertes recensées par Oryx ne représentent qu'une faible partie des pertes réelles.

Je pense donc que c'est d'avantage un manque de documentation qu'une baisse de fiabilité des chiffres ukrainiens qui explique cet écart. Mais comme je ne peux pas le prouver formellement, je vais faire les calculs en utilisant ce taux de 21%, même si cela conduit à une petite sous-estimation des pertes russes.

L'inverse de 21%, c'est 4,76; autrement dit, les pertes annoncées par les ukrainiens sont, en moyenne, 4,76 fois plus élevées que les chiffres Oryx.  Donc, comme les pertes matérielles réelles (équipement) sont de 1,3 à 2 fois celles observées, il suffit de multiplier les chiffres donnés par le ministère ukrainien par 1,3/4,76 et 2/4,76 pour avoir les bornes inférieures et supérieures des pertes réelles. En supposant que le même facteur correctif peut être appliqué aux pertes humaines, on obtient:


Pour les Russes: de 165 600 à 254 700 morts
Pour les Ukrainiens: cette méthode ne peut pas être employée.


Méthode 2 bis: on peut aussi choisir un intervalle plus grand en estimant les pertes réelles entre le pourcentage de pertes confirmées (21%) et 100% du total annoncé par les Ukrainiens. Ce qui donne des pertes russes comprises entre 127 420 et 606 490 morts.
 
NB: on lit souvent, dans les journaux, que le chiffre indiqué dans les bilans quotidiens des pertes russes couvrent les morts et blessés, et non juste les morts. Il est vrai que la formulation ("eliminated personnel" en anglais) est ambiguë mais:
  • lors des premiers bilans, en 2022, ce chiffre était bien présenté comme le nombre de russes morts. Pas "tués et blessés".
  • ce n'est que lorsque le chiffre a dépassé les 200 000 (au printemps 2023) que les gens ont commencé à le présenter comme étant le total "tués et blessés"
  • j'ai déjà argumenté plusieurs fois pour dire que les chiffres indiqués par les Ukrainiens sont certainement surestimés, mais pas tant que ça, et qu'il faut retirer entre 1/3 et 1/2 pour avoir une estimation plus "correcte". Donc si le chiffre actuel de 600 000 représente le total "morts+blessés", cela signifierait que l'estimation correcte serait de 300 à 400 000 morts et blessés, autrement dit de 100 à 130 000 morts. Or, le général Zaluzhny avait dit que, en novembre 2023, que les pertes russes étaient "au moins de 150 000 morts", il y a donc une contradiction
  • Est-ce que je crois qu'il y a 600 000 morts russes ? Non (cf la conclusion, plus bas). Par contre, le chiffre de 300 à 400 000 morts est une limite raisonnable du nombre maximal  de Russes tués.
 
 

Troisième méthode: évaluation à partir du nombre de Russes recrutés pour faire la guerre

Dans mes deux premières estimations, j'avais utilisé les chiffres de la prétendue "république populaire de Donetsk" (DNR), qui publiait jusqu'à début décembre 2022 des tableaux détaillés de ses pertes, et donnait le chiffre de presque 4000 morts. On pouvait en déduire une estimation des pertes russes totales à cette date (environ 80 000 morts). Cependant, comme le décompte s'est arrêté il y a maintenant plus de 20 mois, je ne pense pas que ça a grand sens d'extrapoler pour essayer d'en déduire les pertes actuelle. J'abandonne donc cette méthode. 
 
Je la remplace  par une autre méthode (assez peu fiable) elle aussi basée sur les déclarations russes. A l'heure actuelle, la Russie a envoyé en Ukraine environ 1,3 million d'hommes:
  • invasion initiale février 2022: ~ 180k 
  • renforts printemps/été 2022 (3e corps, BARS): > 30k
  • prisonniers recrutés par Wagner sept/oct 2022: > 50k
  • mobilisation "partielle" septembre 2022: 300k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2023: 490k (*)
  • "engagés volontaires" depuis le début 2024: 240k (**)

(*) selon les chiffres russes, donc sujet à caution.

(**) le ministère de la défense britannique, et les services de renseignement ukrainiens, estiment tous deux que la Russie recrute environ 30 000 hommes/mois dans son armée

Or, les estimations récentes montrent que seuls 600 000 soldats russes sont en Ukraine (j'étais arrivé au chiffre de 450 à 500 000 en avril dernier). Où sont donc passé les 1 300 000 - 600 000 = 700 000 soldats russes qui ne sont plus en Ukraine (chiffre minimal) ? Probablement morts ou blessés. Si on estime qu'il y a un rapport de 2 à 4 blessés pour 1 mort, cela donnerait une estimation comprise entre 140 000 et 233 000 morts russes. La méthode est relativement peu fiable, mais on retrouve le même ordre de grandeur que les autres estimations




Quatrième méthode: évaluation à partir du nombre d'officiers russes tués

Autre méthode employée par Xavier Tytelman. Utiliser le nombre d'officiers russes dont la mort en Ukraine a été confirmée (4600). Doubler ce nombre (pour considérer tous ceux dont la mort n'a pas été confirmée). Multiplier ensuite par 30 (d'après Tytelman, même s'il fait une confusion entre "pertes" et "morts" dans son analyse); on obtient alors 276 000 morts russes.
 
Petite note sur le nombre d'officiers russes tués:
  • fin février 2023, il y avait 2000 cas documentés, soit 1000 / 6 mois
  • fin aout 2023, 2700 (+700)
  • fin février 2024, 3600 (+900)
  • fin aout 2024, 4600 (+1000)

Au début de la guerre, il y a eu beaucoup d'officiers tués; d'une part à cause de la confusion et des lignes de ravitaillement trop longues lors de l'offensive sur Kyiv; d'autre part car le ratio officier/non officiers était bien plus élevé dans l'armée russe "de métier" et que ceux-ci étaient plsu en avant dans les grandes offensives mécanisées. Avec la mobilisation de septembre 2022, les officiers ont eu tendance à plus laisser les simples soldats combattre en première ligne, et le nombre d'officiers tués a chuté. Puis,  avec l'intensification des combats, le chiffre est reparti à la hausse, ce qui témoigne de l'augmentation des pertes russes au cours du temps.

 
 
Cinquième méthode: se fier aux estimations faites par les services de renseignement/media

Les estimations des pertes humaines par les services de renseignement occidentaux se font de plus en plus rares dans les média. Cependant, divers journaux ont pris le relais.

Le 31/05/2024, le ministère de la défense britannique évaluait les morts et blessés russes à 500 000. En appliquant le ratio de 2 à 4 blessés pour 1 mort, cela donne une estimation: entre 100 000 et 166 000 morts russes.

Le secrétaire de la défense Loyd Austin a déclaré, le 13/06/2024, qu'au moins 350 000 Russes avaient été tués ou blessés. En appliquant le ratio de 2 à 4 blessés pour 1 mort, cela donne une estimation: entre 70 000 et 116 000 morts russes. NB: il s'agit bien d'un chiffre minimal.

The Economist estime, le 05/07/2024, qu'entre 462 000 et  728 000 soldats russes ont été tués ou blessés en Ukraine. En appliquant le ratio de 2 à 4 blessés pour 1 mort, cela donne une estimation: entre 92 400 et 243 000 morts russes

Le même jour, Mediazona et Meduza qu'environ 120 000 soldats russes avaient été tués. (NB ils ne comptent pas la DPR/LPR).

Le 02/08/2024, BBC Russia estimait que entre 107 100 et 134 400 soldats russes étaient morts (NB ils ne comptent pas la DPR/LPR).

En ce qui concerne les pertes ukrainiennes, il y a peu d'estimations publiées. Le site UALosses.org compte 52 500 soldats ukrainiens morts. C'est un site dont les auteurs restent anonymes, mais leurs données ont été vérifiées sur un échantillon aléatoire et le résultat est que cette base de donnée est globalement fiable (discuté dans cet article). En particulier, cette discussion a établi qu'un ukrainien mort avait 75% de chance d’apparaître dans la base de donnée UALosses. A partir de là, on peut estimer que les 52 500 morts répertoriés représentent 75% des morts ukrainiens, et on peut donc estimer les pertes ukrainiennes à 70 000 morts.


On voit que, de manière générale, ces estimations sont relativement basses, bien plus faibles que celles obtenues par les méthodes précédentes. Or, certaines de ces estimations (notamment celles faites par Mediazona, Meduza, BBC Russia et celles extrapolées à partir de UAlosses.org) reposent sur une méthodologie qui semble solide, bien plus solide que les calculs que j'ai fait plus haut. Cependant, j'ai déjà discuté de ce qui pose problème dans leur méthodologie et émis certaines réserve. Il est notable qu'ils réévaluent à chaque fois les morts russes de manière assez significative, à chaque nouvelle estimation:

  • 1re estimation: 47 000 (jusqu'à mai 2023) soit une moyenne de 3 100 morts/mois
  • 2e estimation: 75 000 (jusqu'à décembre 2023) soit une moyenne de 3 750 morts/mois
  • 3e estimation: 120 000 (jusqu'à juin 2024) soit une moyenne de 4 280 morts/mois

Une partie de cette augmentation est due à l'augmentation du nombre de morts russes, une autre vient qu'ils complètent leur données et révisent leur méthodologie. Il ne serait pas surprenant que le chiffre qu'ils annoncent est encore un peu trop bas. D'autant plus qu'ils ne comptent pas les morts "non russes" (DPR/LPR/étrangers, etc) qui apparaissent nécessairement en utilisant les autres méthodes discutées plus haut. Ces pourquoi mes estimations sont plus élevées que celles de ces journaux



Conclusion: environ 1 million de morts et blessés

Bien que ne coïncidant qu'imparfaitement entre elles, ces différentes estimations donnent un ordre de grandeur des pertes matérielles et humaines: environ 200 000 morts côté russe, environ 85 000 morts côté ukrainien.


En terme de vraisemblance, je dirais qu'à l'heure actuelle (fin août 2024):

Intervalles probables (indice de confiance > 60%)
- les Russes comptent probablement de 160 000 à 260 000 morts
- les Ukrainiens comptent probablement de 75 000 à 95 000 morts


Intervalles très probables (indice de confiance > 95%)
- les Russes comptent très probablement de 120 000 à 350 000 morts
- les Ukrainiens comptent très probablement de 60 000 à 110 000 morts

NB: on ne parle là que des pertes militaires. Côté ukrainien, il faut aussi rajouter les pertes civiles, très importantes.

Comme je l'ai dit et répété lors des estimations précédentes,  il faut prendre ces chiffres comme un ordre de grandeur plus qu'un chiffre exact. Il y a une grande incertitude, en particulier sur les pertes russes. Les chiffres communiqués par les Ukrainiens ces 6 derniers mois se sont envolés, avec une augmentation de près de 200 000 pertes humaines russes en 6 mois. Les autres indicateurs sont également en hausse, mais plus faiblement. L'explication la plus probable est que les Ukrainiens surestiment largement les pertes russes, mais il ne faut pas écarter l'hypothèse que les pertes russes sont réellement catastrophiques et qu'elles sont juste pas documentées. C'est la raison pour laquelle l'intervalle que je donne n'est pas symétrique mais prend en compte cette dernière hypothèse (avec une probabilité faible)

L'estimation tourne donc autour de 285 000 morts, Russes et Ukrainiens confondus. Et encore, ce ne sont que les morts militaires. Selon l'ONU, il y a au minimum 11 500 morts civils, et probablement bien plus. Les morts civils sont plus difficiles à quantifier, car les territoires sous contrôle russe ne sont pas accessibles pour les observateurs internationaux, et donc on n'a pas une estimation fiable des gens morts à Marioupol, pour ne citer que cette ville, chiffre qui pourrait atteindre 87 000 morts selon certaines sources.

Donc, si on prend en compte l'ensemble des morts civils et militaires (russes+ukrainiens), on atteint probablement les 300 000 morts, voire plus. Si on estime qu'il y a un rapport de 2 à 4 blessés pour 1 mort, cela signifie qu'il y aurait de 900 000 à 1 500 000 morts et blessés durant cette guerre. Bien entendu, les estimations ont leur part d'incertitude, mais l'ordre de grandeur restes celui du million. Je tiens à signaler ce chiffre car il est bien plus élevé que ce qu'on trouve généralement dans la presse, et sur Wikipedia, qui estime le chiffre de morts et blessés à un maximum de 500 000. Or, tout indique que ce chiffre de 500 000 est gravement sous-estimé.

1 million de morts et blessés pour cette guerre inutile qui pourrait s'arrêter à tout moment, dès que la Russie renonce à envahir l'Ukraine et retire ses troupes. Chaque jour qui passe, chaque mort et blessé supplémentaire est une tragédie dont la responsabilité incombe totalement à Vladimir Poutine et à tous ceux qui, en Russie comme ailleurs, le soutiennent et lui permettent de continuer à commettre ses crimes.

 

 

 


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