lundi 14 avril 2025

Les défaillances du commandement ukrainien (4)

Après avoir analysé les raisons de la diversité des brigades ukrainiennes dans la première partie de cette analyse, les problèmes de la structure de commandement dans la seconde partie, et le fiasco des brigades d'infanterie mécanisées numérotées de 150 à 159 dans la troisième partie, je vais maintenant pouvoir aborder la question que certains se posent: Zelensky et Sirsky sont-ils de gros nuls ?

Cette question est volontairement provocatrice, et posée ainsi elle n'a pas beaucoup d'intérêt, à part peut-être d'attirer le lecteur. En revanche, il faut s'interroger sur les erreurs du commandement-en-chef ukrainien. A ce niveau-là, on parle d'erreurs stratégiques, de problème d'organisation générale et de réformes qui tardent à se mettre en place. Dans ce billet, je vais essayer de résumer les critiques qui sont faites à l'encontre du haut-commandement ukrainien, m'interroger sur la responsabilité personnelle du président Zelensky et du général Sirsky et parler des réformes en cours et de celles qu'il faut encore mener.

 

Zelensky et Sirsky à Kyiv, en février 2024

 

De nombreuses critiques 

Cela fait plusieurs mois que de nombreux analystes critiquent les décisions du haut-commandement ukrainien, et en particulier le général Sirsky (commandant-en-chef depuis février 2024, et avant commandant des forces terrestres) et le président Zelensky (qui est constitutionnellement le chef des armées). Il leur est reproché de ne pas avoir réglé les problèmes de l'armée ukrainienne, pire de les avoir aggravés au lieu de mettre en oeuvre des solutions proposées par ces analystes. Parmi ces critiques, on peut citer notamment:

Et bien d'autres encore. Les principales critiques portent sur:

Pour plus de détails, voir les critiques suivantes: Tatarigami (janvier 2025), Butusov (avril 2024)Butusov (juin 2024)Tom Cooper (octobre 2024) , Donad Hill (février 2024) et Donald Hill (janvier 2025).

Ces critiques sont détaillées, précises et sont généralement constructives : elles proposent des solutions aux problèmes qu'elles dénoncent. Cela fait longtemps que ces critiques existent, et pourtant les solutions ne sont pas mises en place. Pourquoi ? Tom Cooper, dont le sens de la nuance est légendaire, a une réponse toute trouvée : Zelensky et Sirsky sont incompétents. A-t-il raison ?



Remarque préliminaire

Il faut bien être conscient qu'il y a un effort délibéré de la propagande russe visant à délégitimer le haut-commandement ukrainien. En particulier, de nombreuses fausses accusations ont été portées contre Zelensky, et plus récemment les Russes (et donc Trump) essaient de le présenter comme "un dictateur" et autres qualificatifs absurdes. 

Les analystes qui ont émis les critiques présentées plus haut ne peuvent pas être soupçonnés d'un quelconque biais pro-russe. Au contraire, ils sont à 100% pour l'Ukraine. Mais il est difficile de ne pas être influencé par la propagande russe, même involontairement. Surtout quand on ne sait pas tout (par exemple, on ne sait pas quels sont les ordres donnés par Zelensky et Sirsky à leurs troupes), et qu'il est tentant de "combler les trous" en se laissant alors influencé par ses propres préjugés, qui eux peuvent être influencés par la propagande russe.

De plus, les critiques doivent être constructives, et ceux qui les émettent devraient se poser la question: est-ce que cette critique peut corriger un ou des défauts de l'armée ukrainienne ? Et si la réponse à cette question est "non", alors il vaut sans doute mieux ne pas publier la critique, qui peut être exploitée par la propagande russe quelles que soient les intentions de son auteur.

Cela étant dit, l'auto-censure n'est pas non plus la solution; Zelensky et Sirksy sont des êtres humains, ils peuvent faire des erreurs et peuvent aussi être incompétents. Il faut juste toujours vérifier si les critiques sont fondées et être conscient des ravages de la propagande russe même sur des esprits "sains".



Sirsky est-il incompétent ?

Commençons par le général Sirsky, qui porte le triste surnom de "boucher" donné par ses propres troupes, qui lui reprochent de ne pas se soucier assez de la vie de ses soldats. C'est pourquoi sa nomination en tant que commandant-en-chef, remplaçant le général Zaluzhny, bien plus populaire, a fait grincer des dents. En particulier, un des analystes précédents, Tatarigami a une dent contre Sirsky, depuis la bataille de Debaltseve. Tom Cooper, qui au départ saluait l'arrivée de Sirsky, le considère maintenant comme un incompétent.

Tom Cooper accuse Sirsky de:

  1. micro-manager certains secteurs du front et abandonner d'autres secteurs, laissant les brigades sans ordre et sans support logistique
  2. découper des brigades en séparant leur bataillon (cf la première partie de mon analyse)
  3. Ne pas avoir publié de doctrine uniformisant l'ensemble des procédures de l'armée ukrainienne; ne pas réformer celle-ci
  4. Promouvoir des officiers incompétents / s'en prendre à des officiers compétents
  5. Et surtout, ne rien apprendre de ses erreurs

En particulier, une séquence semble se répéter, de nombreuses fois, sous le commandement de Sirsky

  1. Un secteur du front, défendu par une unité ukrainienne faible (A), est enfoncé par les Russes; le commandement ukrainien ne semble pas réagir et les Russes consolident leur avancée
  2. L'avancée russe menace les lignes de ravitaillement d'un secteur adjacent; l'unité ukrainienne (B), qui est de meilleure qualité que (A) et qui défend ce secteur est alors menacée d'encerclement
  3. Le commandement ukrainien n'ordonne pas le retrait de (B) mais envoient en renfort une faible unité (C) qui ne résout pas le problème. Les difficultés de ravitaillement augmentent
  4. Sirksy ne donne pas d'ordre, ou donne l'ordre de ne pas reculer; la situation empire,  et, au dernier moment, les Ukrainiens se retirent (à l'initiative d'un commandant local, qui est ensuite sanctionné) mais subissent des pertes, et la ligne de défense suivante est fragilisée 

Ce schéma, qui est celui de la bataille de Debaltseve, s'est répété à de très nombreuses reprises, et parfois à grande échelle: A Lysychansk/Sieverodonetsk en 2022, à Bakhmut en 2023, à Avdiivka en  2024 et plus récemment à Sudja en 2025, pour ne citer que les exemples les plus marquants. Cette répétition d'erreurs qui se ressemblent laisse penser que les critiques de Tom Cooper sont fondées : Sirsky serait donc un général incompétent, enfermé dans un système de pensée soviétique et incapable d'apprendre de ses erreurs.


Oui, mais...

Les choses ne sont jamais aussi simples. Sirsky est peut-être un mauvais général. Mais qu'il soit incompétent au point de ne pas connaitre les principes de base d'une organisation militaire (comme le fait qu'il faut limiter à 3 ou 4 le nombre d'unités commandées par une unité supérieure), ou ne ne pas "voir sur une carte" les risques d'encerclement, cela parait difficilement envisageable. Dans nulle armée (à part un cas flagrant de népotisme ou d'ingérence politique) on arrive à la place de général en chef en étant réellement incompétent.

Ainsi, dans l'armée française, les généraux-en-chef Nivelle (1GM) et Gamelin (2GM) ont pris des décisions désastreuses et sont souvent classés parmi les pires généraux français. Mais pour autant, ils n'étaient pas incompétents. Ce furent des officiers ayant plusieurs belles réussites à leur actifs (avant de devenir général-en-chef), considérés comme étant parmi les plus brillants officiers de leur génération, etc. Le fait qu'ils ont pris des décisions rétrospectivement très stupides une fois aux commandes des armées alliées s'explique autrement que par leur supposée incompétence. Il en est de même pour Sirsky.

Par exemple, si Sirsky a reçu une éducation militaire "à la soviétique", ce fut aussi un des généraux qui ont poussé afin que l'Ukraine s'aligne sur les méthodes de l'OTAN. Il est vieux (enfin, pas tant que ça, il n'a que 59 ans), mais pousse des jeunes à prendre la relève (dont Mykhaeilo Drapatyi, plus jeune général Ukrainien et qui semble être brillant). Il pousse au développement des unités de drones. Il est donc loin d'être incompétent. Comment expliquer alors certaines décisions qu'il a prises, et qui peuvent sembler stupides ?

Prenons le cas de toutes ces séquences de quasi-encerclement qui semblent se répéter sous son commandement. D'abord, il faut noter que s'il y a eu beaucoup de situations de quasi-encerclement, rares sont les cas d'unités ayant été totalement encerclées. A part à Marioupol, les unités ukrainiennes ont toujours réussi à s'en sortir avant d'être complètement encerclées (avec certes des pertes lors de la retraite). On est loin des grands encerclements du temps de la blitzkrieg. NB: c'est aussi vrai côté russe, il n'y a eu que rarement des unités encerclées et/ou un grand nombre de prisonniers. Les seules exceptions semblent avoir été dans les premiers jours de l'opération de Koursk (entre 500 et 1000 Russes capturés).

De plus, le grand nombre de drones déployés change considérablement la logistique sur les derniers 5-10km. Il ne faut pas voir le front comme une ligne (telle qu'elle apparaît sur les cartes) mais comme une zone relativement large. Alors certes, les situations de quasi-encerclement compliquent encore plus la logistique (réduisant le nombre de routes qui peuvent être empruntées), mais ce n'est pas une situation de "tout ou rien": même si la ligne de front était parfaitement droite, il y aurait quand même des problèmes de ravitaillement. Le "désavantage tactique" de ces situations de quasi-encerclement est donc moins graves que ce qui a pu exister dans le passé.

Nota Bene: je ne suis pas en train de dire que ces situations de quasi-encerclement ne sont pas graves, je dis qu'elles sont juste un peu plus graves que la situation "ordinaire". Et donc, si on considère que:

  • le commandement opérationnel des ukrainiens est déficient (cf la seconde partie de mon analyse), ce qui produit des failles tactiques exploitées par les Russes
  • le désavantage tactiques de ces situations de quasi-encerclement est relatif, et jusqu'à présent, ils ont toujours réussi à s'en sortir sans désastre majeur, ce qui peut les pousser à minimiser la gravité de la situation
  • les Ukrainiens sont attachés à défendre leur terre autant que possible (soit parce qu'ils en ont reçu l'ordre, soit parce qu'ils ne savent pas si les terrains qu'ils abandonnent pourront être libérés un jour) et sont donc incités à ne reculer qu'au dernier moment
On a là un début d'explication un peu plus plausible que "Sirsky est incompétent et n'apprend rien" à la répétition de ces situations de quasi-encerclement un peu partout sur le front. Pour éviter ces situations, il faudrait:
  1. réformer le commandement opérationnel, en introduisant un échelon "corps" (ce que font les Ukrainiens en ce moment) pour réduire le nombre d'erreurs et le manque de coordination entre brigades voisines
  2. donner ordres et/ou écrire une doctrine indiquant clairement les situations de quasi-encerclement comme étant à éviter autant que possible; prévoir des positions et des plans de replis sur l'ensemble de la ligne de front.
  3. assurer les Ukrainiens d'un soutien sans faille, qui correspond à leurs besoins, jusqu'à ce qu'ils aient récupérer l'intégralité de leur territoire
Bref, des choses bien plus complexes que "virer Sirsky et trouver quelqu'un de plus compétent."


Sirsky vs Zaluzhny

D'autant plus que l'Ukraine a déjà changé de commandant-en-chef, il y a maintenant plus d'un an. Il semble d'ailleurs que tout oppose Sirsky et son prédécesseur Zaluzhny:

  • leur style de commandement: Zaluzhny laissait beaucoup de liberté aux commandants de brigades et restait plutôt en retrait, Sirsky est réputé micro-manager les unités sous sa responsabilité et visite régulièrement la ligne de front
  • leur réputation: Zaluzhny a la réputation de prendre soin de la vie de ses hommes, Sirsky est surnommé "le boucher"; NB: je ne me prononce pas sur le bien fondé de ces deux réputations
  • leur vision stratégique: Zaluzhny a écrit et publié trois rapports présentant la situation générale, les besoins ukrainiens, etc; Sirsky ne s'est jamais prêté à cet exercice

Sur ce dernier point, il faut souligner qu'à chaque fois, les rapports de Zaluzhny montraient qu'il avait une bonne vision du rapport de force, des besoins de l'armée ukrainienne et de la dynamique de la guerre. Lors de son dernier rapport (en novembre 2023), il notait très justement la fin de la dynamique de la "contre-offensive ukrainienne", la nécessité de mobiliser d'avantage de soldats et l'importance de la technologie des drones. 18 mois plus tard, force est de constater qu'il avait entièrement raison. Et que c'est très dommage qu'on n'ai pas accordé à ce général les moyens qu'il réclamait.

Peut-on dire pour autant que Zaluzhny était un meilleur commandant-en-chef que ne l'est Sirsky, et que Zelensky a fait l'erreur de le remplacer par Sirsky ? Difficile à dire. D'abord, parce qu'on n'a pas les éléments pour juger "à chaud" du bien-fondé des décisions militaires prises par les uns et les autres. Il faudra du temps avant d'avoir une idée précise du bilan de chaque bataille et de l'influence des différentes décisions. D'autant plus que, même si Zaluzhny avait une vision plus claire de la situation stratégique, cela n'implique pas nécessairement que les décisions qu'il a prises soient meilleures. Une comparaison du style "x km2 perdus avec Zaluzhny, y km2 perdus avec Sirsky" ne serait pas non plus pertinente, car la guerre a bien changé entre 2022 et 2025. 

Ensuite, il faut noter que Zaluzhny a travaillé avec Sirsky, qui était alors commandant des forces terrestres pendant 4 ans et l'a explicitement désigné comme son successeur. Si Sirsky était réellement incompétent, cela signifierait que Zaluzhny le serait aussi pour avoir désigné un aussi mauvais successeur. On peut bien sûr imaginer que la décision de le remplacer par Sirsky était déjà prises par Zelensky (avec qui Zaluzhny s'était brouillé), et que Zaluzhny n'a adoubé Sirsky que pour défendre les apparence. Mais je ne crois pas que ce soit le cas.

Je surinterprète peut-être, mais je crois que Zaluzhny est quelqu'un de très empathique. Et passer deux ans à commander une armée en guerre, avec chaque jour des centaines de morts et blessés a du être pour lui une épreuve terrible. Ajouter à cela une possible perte de confiance politique, et on comprend mieux pourquoi il semblait presque soulagé d'être déchargé de son rôle de commandant-en-chef. Peut-être était-il à bout, auquel cas Zelensky a bien fait de le remplacer, même si c'était pour de mauvaises raisons.



Zelensky est-il incompétent ?

Cela dit, remplacer Zaluzhny par Sirsky n'est pas la seule décision controversée qu'a prise Zelensky.  Tom Cooper lui reproche (entre autres):

  • de ne pas avoir réformé la structure militaire, ni avoir combattu la corruption
  • d'avoir raté la mobilisation
  • de privilégier les opérations destinées à "impressionner les Occidentaux" 
  • de donner des ordres de tenir le terrain "coûte que coûte"
  • et plus généralement, de ne pas avoir de stratégie

NB: Ce n'est pas parce que Tom Cooper le dit que ces accusations sont vraies. Mais ces accusations, ou du moins des variantes de celles-ci, sont assez courantes, et personnellement je pense qu'il y a au moins un fond de vérité, si ce n'est plus.

Cela dit, ces accusations sont vagues, et comme on ne connait pas les ordres donnés par Zelensky, en toute honnêteté il est difficile de savoir si les accusations visant Zelensky sont fondées ou non. Ainsi, Zelensky donne-t-il vraiment l'ordre de tenir le terrain  "coûte que coûte" ? 

Il y a bien des fois où Zelensky a explicitement justifié la décision de ne pas abandonner certaines positions alors même qu'elles étaient très menacées: à Lyssychansk/Severodonetsk en mai/juin 2022 et Bakhmut en février/mars 2023. Dans les deux cas, Zelensky justifiait publiquement le fait de "tenir" ces villes le temps que l'aide occidentale arrive (pour le premier cas) ou que la contre-offensive ukrainienne se mette en place (pour le second cas). Or, ces explications ne faisaient pas grand sens: ni l'aide occidentale, ni la contre-offensive ukrainienne ne dépendaient du fait que les Ukrainiens tiennent ces villes. D'ailleurs, les Ukrainiens ont perdu ces villes, et pourtant l'aide est arrivée, et la contre offensive a eu lieu (plus ou moins). Tom Cooper en déduit sûrement que c'est la "preuve" que Zelensky est incompétent et a imposé de tenir le terrain coûte que coûte. Il y a pourtant des explications alternatives.

Il faut se demander QUI a réellement pris la décision de tenir ces villes, et pour quelles raisons. Imaginons que, poursuivant leur stratégie de s'attaquer et d'éliminer les meilleurs éléments russes, le commandement militaire ukrainien tende un piège à l'armée russe dans ces villes en leur donnant une importante symbolique spéciale, les incitant à les attaquer de front et éliminent ainsi les meilleurs éléments russes, empêchant par la suite toute avancée russe dans le secteur (même après la chute de ces villes) et affaiblissant l'armée russe de manière générale. Zelensky intervient ensuite pour justifier publiquement cette décision militaire et accroire l'importance symbolique de ces villes.  Est-ce ce qui s'est passé ? Est-ce que cette stratégie a réussi ? Je n'en ai pas la certitude. Mais c'est une interprétation alternative autant, voire plus vraisemblable, que la diatribe de Tom Cooper. Ce qu'on a constaté, c'est qu'après la prise de Lyssychansk/Severodonetsk,  et après la prise de Bakmuth, l'armée russe a été stoppée et les Ukrainiens ont pu contre-attaquer avec plus ou moins de succès.

Il en est de même pour "l'offensive de Koursk". La décision de se lancer dans une invasion terrestre de la Russie a certainement été prise conjointement par Sirsky et Zelensky. Mais pour savoir quels étaient leurs objectifs stratégiques réels (et pas seulement les objectifs affichés), et qui est responsable des erreurs commises lors de cette offensive, c'est une autre paire de manche. 

Certains (comme Tatarigami) pensent que la décision même de lancer une telle offensive était une erreur, car cela a détourné des ressources qui auraient mieux été utilisées dans le Donbas. D'autres, comme Philips O'Brien, Anders Puck Nielsen, pensent au contraire que certains des objectifs ont été atteints. Je suis plutôt d'accord avec ce second groupe, mais je vois trois erreurs commises par les Ukrainiens:

  1. Ne pas avoir employé assez de troupe dans les premiers jours pour sécuriser un territoire facilement défendable par la suite
  2. avoir confié, en septembre, la défense d'un point clef à une brigade territoriale mal équipée, ce qui a permis aux Russes de contre-attaquer
  3. Ne pas s'être retiré à temps

Ces trois erreurs sont au niveau "opérationnel", pas stratégique, mais vue l'implication de Sirsky dans cette opération, il est certain qu'il est au moins en partie responsable de ces erreurs. Qu'en est-il de Zelensky ? Par exemple, pour le point 3,  les militaires ont-ils demandé à Zelensky de se retirer ? L'a-t-il refusé ? Est-il simplement informé quand la situation militaire se détériore ? Autant de questions auxquels on n'a pas de réponse pour le moment. Et donc, il est difficile de juger de la compétence de Zelensky. 

Certes, on peut, comme Tom Cooper, considérer que puisque Zelensky est l'autorité suprême, il est de toute manière responsable. Mais c'est un argument de mauvaise foi, et qui ne tient pas compte, tout simplement, de toutes les tâches dont quelqu'un comme Zelensky est officiellement responsable, et qu'aucun humain ne peut mener en parallèle. Zelensky, comme n'importe quel dirigeant politique de haut niveau, doit déléguer. Et c'est peut-être sur ce point qu'on peut le plus formuler de critiques contre Zelensky: il a du mal à déléguer et à choisir de bons collaborateurs.



Un Winston Churchill sans son Clement Attlee

Avant de devenir président de l'Ukraine, Zelensky était comédien. Comme son personnage de la série Le Serviteur du Peuple, il arrive à la présidence sans expérience de la politique, mais avec la volonté de lutter contre la corruption. Il n'a pas été très efficace dans ce rôle, et après trois ans de présidence, son bilan était faible et il n'a pas marqué les esprits. Jusqu'au 24 février 2022.

Ce jour là, la Russie lance son invasion à grande échelle. Dès le premier jour, les Russes arrivent dans la banlieue de Kyiv, leurs forces spéciales étant peut-être dans la ville même. On dit Zelensky en fuite. Et pourtant, le soir, Zelensky publie une courte vidéo, avec un message simple: dans les rues de Kyiv, il présente les ministres et ses conseillers et dit "nous sommes là, nous nous battrons pour notre indépendance". Ce message, ainsi que la citation apocryphe, mais qui résume bien l'esprit de combat de Zelensky: "Le combat est ici; je n'ai pas besoin d'un taxi, mais de munitions" a marqué les esprits. Par ces simples mots, Zelensky a incarné la résistance ukrainienne. 

Et ce ne fut que le premier d'une longue série de discours marquants, de courage personnel (Zelensky visite souvent la ligne de front, contrairement à Poutine), d'épreuves, de victoires et de défaites. Le charisme de Zelensky, son courage et sa volonté à ne pas céder face à un ennemi qui semble trop fort rappellent bien évidement Winston Churchill en 1940-1941. Or, si le rôle et les discours de Winston Chruchill sont, à juste titre, toujours bien connus du grand public, un autre politicien anglais, tout autant essentiel à la résistance anglaise durant ces années noires, est aujourd'hui bien moins connu: Clement Attlee

Clement Attlee était à la tête du parti travailliste (tout comme Churchill était à la tête du parti conservateur) et à ce titre numéro 2 du gouvernement d'union nationale mis en place en mai 1940, puis vice premier-ministre à partir de 1942. Attlee n'avait pas le charisme de Churchill. Il n'a pas fait de grands discours promettant "du sang et des larmes". C'était un homme peu loquace, cherchant le consensus et ne faisant guère parler de lui; tout le contraire de Churchill. Mais son rôle fut pourtant essentiel. D'abord, en soutenant Churchill, surtout dans une période où une partie des conservateurs, menés par Lord Halifax, voulaient négocier avec Hitler plutôt que continuer le combat. Ensuite, il s'est révélé être un très bon organisateur, et quelqu'un capable d’apaiser les frictions pouvant apparaître dans le gouvernement. Churchill et Attlee étaient donc complémentaires, et tous deux furent vitaux au bon fonctionnement du Royaume-Uni en temps de guerre.

Et je pense que c'est ce qui manque à Zelensky: un numéro 2 capable de faire "tourner la machine" de l'état pendant que lui-même se concentre sur les grands discours, sur l'aide internationale, quelqu'un capable de l'épauler. Alors certes, Zelensky ne gouverne pas seul. En particulier, il semble qu'il se repose beaucoup sur son chef de cabinet, Andriy Yermak. Or, celui-ci est autant, voire plus décrié que Zelensky. Et de toute manière, il est trop proche de Zelensky pour jouer le rôle de "contre-poids", il aurait fallu, pour cela, quelqu'un qui a politiquement du poids et s'oppose à Zelensky, ou du moins est indépendant de lui. On peut d'ailleurs reprocher à Zelensky de n'avoir pas formé un gouvernement d'union nationale dans les premiers jours de l'invasion. 

Or, le principal parti d'opposition est celui de Porochenko, que Zelensky avait battu à la présidentielle de 2019. Y avait-il quelqu'un dans ce parti, qui pouvait apporter quelque chose au gouvernement ? Je ne connais pas assez le monde politique en Ukraine pour répondre à cette question. Mais, même si la popularité de Zelensky est toujours bien plus élevée que celle de ses opposants politiques, il gagnerait à partager le pouvoir avec quelqu'un de compétent et de populaire. Je ne vois qu'une seule personne remplissant ces critères (mais il en a sans doute d'autres que je ne connais pas): l'ex-général Zaluzhny. Zelensky osera-t-il faire ce geste d'ouverture ?



Conclusion

Durant ces 3 ans de guerre à grande échelle, l'Ukraine a connu bien des revers. Mais tous ces revers ne sont pas dus à des erreurs ukrainiennes, et toutes ces erreurs ne sont pas dues à une incompétence des dirigeants ukrainiens. 

Prenons par exemple le plus gros revers, celui qui a le plus de conséquences: l'arrivée, à la Maison Blanche, d'une crapule pro-russe: Krasnov, aka Traitor Trump. L'Ukraine n'y est pour rien dans sa réélection, mais doit en subir les conséquences. Zelensky a, dès l'été 2024, essayé d'anticiper la victoire de Trump, en proposant un "plan de la victoire" qui était en fait une explication de ce qu'une victoire ukrainienne pourrait apporter aux Américains, et surtout à Trump. Trump, bien entendu, n'est pas du tout intéressé. Zelenksy a pu commettre des erreurs dans sa "gestion" de Trump, mais même s'il avait fait un sans-faute, Trump serait resté pro-russe. Dans ce cas précis, il est donc difficile, pour un observateur extérieur, de déterminer quelles ont été les réelles erreurs commises par le haut-commandement ukrainien, tant les dés étaient pipés en leur défaveur. Et, dans une moindre mesure, il en est de même pour les autres erreurs (réelles ou supposées) du haut commandement ukrainien.

Entendons-nous bien: il est évident que Sirsky et Zelensky ont commis des erreurs. Ce qui est moins évident, c'est de savoir s'ils ont commis plus d'erreurs que ce que d'autres personnes placées dans la même situation auraient commises. En tous cas, ils ne sont pas incompétents. Mais la question la plus importante est: peuvent-ils rectifier leurs erreurs ? Ou doivent-ils être remplacés ?

Je pense qu'à plus ou moins long terme, Sirsky devra être remplacé. Quelles que soient ses qualités et ses défauts personnels, trop d'erreurs ont été commises sous sa responsabilité directe. Plusieurs personnes, dont Bohdan Krotevych, réclament déjà sa démission. Or, l'armée ukrainienne est en pleine réforme structurelle avec la création d'une vingtaine de corps d'armée. Cette réforme capitale, annoncée en novembre dernier, se met très lentement en place. Trop lentement. Sirsky la freine-t-il ? Ou est-il au contraire un de ceux qui poussent sa mise en place ? La seule certitude, c'est que 5 mois après l'annonce de la mise en place de cette réforme, il n'y a qu'un seul corps peut-être opérationnel, centrée sur la 3e brigade d'assaut. Et c'est tout. A croire qu'ils veulent battre le record de la "coalition des volontaires" en terme de lenteur.

Quant à Zelensky, il est irremplaçable. Non pas parce qu'il est tellement bon que personne ne peut faire aussi bien que lui. Mais parce que, qu'on le veuille ou non, il est un des symboles de la résistance ukrainienne et que les Russes veulent absolument son départ. Espérons seulement qu'il apprendra de ses erreurs.

jeudi 3 avril 2025

Guerre en Ukraine: bilan du mois de mars 2025

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de mars 2025, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2024, fin janvier et fin février 2025.

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, mais à un rythme plus faible sauf dans la région de Kursk, où ils ont repris quasiment tout le territoire contrôlé par les Ukrainiens. Les combats se poursuivent toujours dans Toretsk et Chassiv Yar.  La situation reste  préoccupante aussi vers Pokrovsk, et vers Kupyansk, même si les Ukrainiens ont pu mener quelques contres-attaques locales.

Territoire encore contrôlé par les Ukrainiens, Wikipedia d'après ISW



Pertes russes et ukrainiennes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024) et la troisième année (mars 2024 à février 2025) puis les chiffres de mars 2025

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • 1690 (mars) 
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • 44 (mars) 
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • 37 (mars) 
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • 24 (mars)
Une fois de plus, ces chiffres sont hallucinants, en particulier ceux concernant l'artillerie. Ces chiffres élevés peuvent s'expliquer par l'évolution des techniques de repérage de l'artillerie russe. D'après le site de Ragnar Gudmundsson, les pertes russes pour le mois de février 2025 se chiffrent à 6 252 véhicules (nouveau record mensuel) et 40 670 hommes. On pourrait croire que le mois de mars a été catastrophique pour les Russes.
 
Or, pour les pertes visuellement confirmées, Oryx ne compte pas plus de pertes russes que d'habitude (386 équipements comptabilisé), par contre les pertes ukrainiennes sont bien plus élevées que d'habitude (400 équipements comptabilisés), en grande partie à cause de la retraite de Soudja (voir plus bas). Ce qui fait du mois de mars 2025 le pire mois de la guerre pour les pertes ukrainiennes visuellement confirmées, et aussi celui où le taux de confirmation des annonces ukrainiennes est le plus faible.

Donc, soit les Ukrainiens exagèrent  de plus en plus leurs chiffres, pour dissimuler leurs difficultés sur le champ de bataille. Soit, pour une raison inconnue, ils publient moins les preuves des pertes qu'ils infligent.



L'offensive de Koursk finit en eau de boudin

La plus grande réussite des Russes, ce mois-ci, est d'avoir chassé les Ukrainiens de tout leur territoire. Enfin presque: les Ukrainiens contrôlent encore ~50km2 dans la région de Koursk, et ont aussi pris 1 ou 2 villages dans la région de Belgorod, mais cela reste des zones proches de la frontière et sont sans importance réelle. L'essentiel est que les Ukrainiens ont évacué le "saillant de Soudja" et ont laissé beaucoup de matériel dans leur retraite. Que s'est-il passé ?

D'après Xavier Tytelman, les Américains auraient dit aux Ukrainiens de se retirer de Koursk, sans poser mines, et leur auraient promis que les Russes ne leur tireraient pas dessus, ce que les Russes ont quand même fait.... Je ne crois guère à cette version. D'une part, parce que Tytelman est le seul analyste à en parler de cette version. D'autre part, même s'il n'est pas absurde de penser que les Américains ont demandé aux Ukrainiens d'évacuer la région, je vois mal les Ukrainiens croire la parole des Russes sur un retrait négocié. 

Le scénario le plus probable est celui d'un retrait décidé par les Ukrainiens (suite à la situation militaire difficile et/ou des demandes américaines) mais qui a mal tourné. Le général Krasilnikov, qui commandait les forces ukrainiennes sur ce front, a été limogé, signe que tout ne s'est pas passé comme prévu. 

Contrairement à ce que Trump a annoncé, il n'y a pas eu des milliers d'Ukrainiens encerclés. Quelques dizaines de soldats ont été capturés, mais ça reste marginal compte tenu des effectifs engagés. C'est surtout au niveau du matériel que les Ukrainiens ont morflé, on espère donc que les soldats ayant dû se retirer n'ont pas eu trop de pertes.

En effet, c'est près de 200 pièces de matériel divers qui a été perdu par les Ukrainiens (pertes visuellement confirmées) dans les dernières semaines. Naalsio compte en tout 790 pertes matérielles pour les Ukrainiens, 740 pour les Russes. C'est bien plus que durant la "grande contre offensive ukrainienne de 2023" Il faut dire que l'opération a duré plus longtemps (6 mois contre 4) sur un territoire plus vaste (~1200 km2 contre ~600 km2). Il n'empêche que ces chiffres témoignent de l’âpreté des combats, et l'importance des moyens engagés dans chaque camp. Et aussi, de l'échec de l'armée ukrainienne. 

Car quels qu'aient été les véritables objectifs des Ukrainiens (au-delà des objectifs affichés), il est maintenant clair qu'ils n'ont pas bien géré la situation à partir de janvier 2025, et qu'ils auraient gagné à se retirer plus tôt et dans un bien meilleur ordre. Les quelques contre-attaques de janvier et février dans la région apparaissent maintenant comme des opérations inutiles. Plutôt que de se renforcer pour contre-attaquer, les Ukrainiens auraient dû lâcher volontairement du terrain dès que leur ligne de ravitaillement était menacée. Ils auraient ainsi préservé leurs forces et éviter les nombreuses pertes de ces derniers mois.



Jeu(x) de dupes à l'international

Sur le plan international, les choses sont à la fois très simples et très confuses. Tout le monde dit vouloir la paix mais chacun veut quelque chose de différent:
  • Zelensky veut stopper l'invasion russe
  • Poutine veut soumettre l'Ukraine
  • Trump veut s'accaparer les ressources de l'Ukraine et laisser tomber l'Europe et l'Ukraine
  • quant aux Européens, on ne sait pas trop ce qu'ils veulent. On sait juste ce qu'ils ne veulent pas: ils ne veulent pas être lâchés par les USA et ils ne veulent pas d'une victoire russe.
Chacun joue alors au jeu de dupes, qui consiste à "gérer" Trump tout en défendant ses propres intérêts. Donc on a des "négociations de paix" qui s'éternisent car elles ne peuvent pas aboutir, des accords de cessez-le-feu bidon immédiatement violés par les Russes et les Ukrainiens. Une "coalition des volontés" qui fait surtout preuve de peu de volonté, à part pour fixer la date de la prochaine réunion.

A cela s'ajoute Trump qui veut faire la guerre commerciale à tous (sauf à la Russie) et la guerre aux Houti (et créer le SignalGate) et aux Iraniens. Trump est entouré de tocards qui ne réussissent qu'à mettre un bordel monstre aux USA et dans le reste du monde. N'en déplaise à des analystes comme Guillaume Ancel et Olivier Kempf, qui pensaient que Trump pourrait rapidement imposer une "paix", ce n'est pas encore pour demain (eux-même le reconnaissent). Ni probablement pour après-demain. La guerre risque hélas de continuer encore longtemps.



mercredi 12 mars 2025

Vers un cessez-le-feu ?

Hier,  Ukrainiens et Américains se sont mis d'accord sur une proposition de "cessez-le-feu" de 30 jours, prolongeable par consentement mutuel. La déclaration commune à l'issue de leurs négociations en Arabie Saoudite, mentionne que:

"Les États-Unis annulent immédiatement la pause dans les échanges de renseignements et reprennent leur assistance en matière de sécurité à l’Ukraine. Les délégations ont également discuté de l’importance des efforts humanitaires dans le cadre du processus de paix, en particulier pendant le cessez-le-feu susmentionné, y compris l’échange de prisonniers de guerre, la libération de civils détenus et le retour des enfants ukrainiens déplacés de force.

Les deux délégations ont convenu de déterminer la composition de leurs groupes de négociation et d’entamer immédiatement des négociations pour parvenir à une paix durable qui garantira la sécurité à long terme de l’Ukraine."

L'Ukraine obtient donc quelques avantages: d'abord, la reprise de l'aide américaine (y compris en matière de renseignement). Ce qui est loin d'être négligeable, même si, connaissant la volatilité de Trump, celui-ci peut très bien re-décider de bloquer l'aide demain si ça lui chante. 

Ensuite, le communiqué reprend des éléments de langage des Ukrainiens, comme le retour des enfants déportés et la garantie de sécurité à long terme de l'Ukraine. Mais pour savoir si un tel accord serait bon pour l'Ukraine, il faut lire entre les lignes et voir ce que les Ukrainiens n'ont pas obtenu, et ce qu'ils ont dû céder.

D'abord, la déclaration commune ne mentionne pas "l'intégrité territoriale de l'Ukraine". Autrement dit: les Américains veulent toujours forcer l'Ukraine à céder son territoire aux Russes. De plus, les Américains ne s'engagent à rien de concret: pas de nouvelle aide, pas de promesse de maintenir les sanctions contre la Russie. Enfin, et même si c'est subtile, on remarque que la seule garantie de sécurité mentionnée est ... la paix en elle-même. Or, ce sont les garanties de sécurité (c'est à dire l'entrée dans l'OTAN, ou quelque chose d'équivalent) qui peuvent faire que la paix sera durable. Et non l'inverse: la paix n'est pas, en soi, une garantie de sécurité.

Et il y a ce que les Ukrainiens ont du céder. Cela ne figure pas dans l'accord, mais l'évacuation par les Ukrainiens des territoires qu'ils occupaient en Russie (autour de la ville de Soudja) au moment même où ces négociations ont lieu n'est pas une simple coïncidence. Il est fort probable que le retrait ukrainien a été demandé par les Américains. Si militairement, ce retrait n'est pas une mauvaise chose pour l'Ukraine (les pertes s'y accumulaient depuis plusieurs mois, et l'occupation du territoire n'avait plus que des inconvénients), politiquement, c'est autre chose: les Américains ont forcé les Ukrainiens à concéder un territoire que les Russes peinaient à reprendre. Or, c'est ça que veut Poutine: obtenir par la "diplomatie" ce qu'il ne peut avoir par la force armée.

Il ne faut pas oublier que le plan de Trump est de tout céder à Poutine, et le plan de Poutine est de prendre un maximum de territoire ukrainien tant que son armée est encore capable d'avancer, puis accepter un "cessez le feu" pour reconstituer son armée, déstabiliser l'Europe par des opérations clandestines et/ou l'élections de politiciens pro-russes puis attaquer de nouveau (en Ukraine ou ailleurs) une fois son armée prête.

Dans ces conditions, un cessez-le feu définitif sur les lignes actuelles n'est pas à l'avantage de l'Ukraine, surtout si l'Ukraine n'obtient rien en échange. Alors certes, le cessez-le-feu n'est que de 30 jours. Mais après 30 jours de répit (en particulier 30 jours sans les attaques incessantes de drones et missiles), les Ukrainiens serait-il prêts à reprendre les combats ou bien s'accrocheraient-ils à ce cessez-le-feu, tant qu'il dure, même s'ils ont bien conscients que Poutine ne le respectera plus dès qu'il y trouvera un avantage ?


EDIT: voir aussi l'analyse du professeur Philips O'Brien sur le même sujet.

mercredi 5 mars 2025

Guerre en Ukraine: bilan du mois de février 2025

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de février 2025, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2024 et fin janvier 2025.

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, surtout dans le sud-est où ils ont avancé après avoir pris Kurakove et Velyka Novosilka. Les Ukrainiens ne contrôlent plus qu'une petite partie de Toretsk et Chassiv Yar. Les Russes ont revendiqué la prise de Toretsk, mais il semble que des combats s'y poursuivent dans la ville ou à proximité.  La situation reste très préoccupante aussi vers Pokrovsk, et vers Kupyansk, même si jusqu'à présent ces villes tiennent encore. Dans la région de Kursk, les Ukrainiens continuent de reculer tout en infligeant de grandes pertes aux Russes et aux Nord-Coréens déployés dans la région. Ces derniers semblent être revenus sur le front après quelques semaines d'absence (rotation d'unité ?). Mais c'est sur le plan diplomatique qu'il s'est passé le plus de choses ce mois-ci.
 
Caricature par Max Espinoza


Pertes russes: rien ne va plus

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023) et la deuxième année (mars 2023 à février 2024) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre > novembre > décembre 2024 > janvier > février 2025

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • 980 (mars) > 961 (avril) > 1129 (mai) > 1393 (juin) > 1553 (juillet) > 1528 (août) > 1208 (septembre) > 1191 (octobre) > 896 (novembre) > 619 (décembre) > 917 (janvier) > 1402 (février)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • 23 (mars) > 30 (avril) > 35 (mai) > 22 (juin) > 21 (juillet) > 45 (août) > 28 (septembre) > 39 (octobre) > 10 (novembre) > 3 (décembre) > 9 (janvier) > 39 (février)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • 53 (mars) > 36 (avril) > 36 (mai) > 58 (juin) > 34 (juillet) > 33 (août) > 23 (septembre) > 31 (octobre) > 25 (novembre) > 13 (décembre) > 18 (janvier) > 37 (février)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • 228 (mars) > 148 (avril) > 187 (mai) > 284 (juin) > 249 (juillet) > 280 (août) > 336 (septembre) > 257 (octobre) > 47 (novembre) > 54 (décembre) > 55 (janvier) > 47 (février)
La tendance que j'avais crû percevoir aux mois de novembre, décembre et janvier s'est complètement renversée. Les pertes matérielles sont reparties à la hausse (sauf pour les équipements spéciaux), et les pertes humaines en baisse significative. En particulier, les MLRS dont la baisse des chiffres avait été très notables, ont été détruits en grand nombre selon les chiffres ukrainiens. D'après le site de Ragnar Gudmundsson, les pertes russes pour le mois de février 2025 se chiffrent à 5 801 véhicules (record mensuel, et +25% par rapport au mois précédent) et 35 300 hommes (en baisse de 25% par rapport au mois précédent).
 
Donc soit les chiffres ukrainiens sont complètement fantaisistes, soit il y a eu un renversement de tendance pour une raison que je ne m'explique pas. Dans les deux cas, mon analyse du mois dernier ne tient plus debout.
 
A noter que pour les pertes visuellement confirmées, Oryx ne compte pas plus de pertes russes que d'habitude (403 équipements comptabilisé), par contre les pertes ukrainiennes sont plus élevées que d'habitude (242 équipements comptabilisés).


Un renversement d'alliance ?

Si la situation sur le front n'a guère changé, c'est à l'international que s'est produit ce que je craignais depuis maintenant plusieurs mois: Donald Trump veut abandonner l'Ukraine pour mieux se rapprocher de la Russie. Je le dis depuis novembre: ceux qui s'imaginaient que Donald Trump allait augmenter l'aide à l'Ukraine (pour faire pression sur la Russie) se trompaient totalement. Le mois de février m'a hélas donné raison.
 
D'abord, le secrétaire à la défense américain a exposé le "plan" de Trump pour avoir la "paix":
  • demander énormément de concessions à l'Ukraine
  • ne demander aucune concession à la Russie
  • demander aux Européens de financer le tout
Et ça, c'est ce qui est dit officiellement. Officieusement, ils auraient même menacé les Européens de se retirer totalement d'Europe si ce "plan de paix", qui n'est dans les faits qu'une capitulation de l'Ukraine, n'est pas accepté dans les trois semaines.

Puis le vice-président américain JD Vance a tenu à Munich un discours qui se résume à: il faut laisser des gouvernements pro-russes d'extrême droite s'installer en Europe, la Russie n'est pas un ennemi, etc. Les Américains et les Russes se sont ensuite rencontrés en Arabie Saoudite, où ils ont "négocié" sans les Ukrainiens ni les Européens. Bref, tout ce que les Russes demandaient, Trump & co le leur ont accordé d'avance.

Enfin, il y a eu toute la saga de "l'accord sur les terres rares" qui a fait grand bruit, et qui peut se résumer ainsi: Zelensky était d'accord pour troquer une partie des ressources minérales de l'Ukraine contre une protection future. Donald Trump, lui, voulait ces mêmes ressources en "paiement" de l'aide passée. Au final, après plusieurs rebondissements, cela s'est terminé par l'embuscade de Washington, où Zelensky, venu pour signer l'accord, est tombé dans un piège avec Trump, Vance et compagnie qui ont organisé une séance d'humiliation publique tout en accusant Zelensky.

Il ne faut pas se tromper: toute cette séquence était ce que veut Trump. Trump se contrefiche des intérêts des USA, et encore plus des intérêts européens et ceux de l'Ukraine. Il déteste Zelensky, les lois internationales, la démocratie. Au contraire, il admire Poutine et les régimes autocratiques. Beaucoup en France comme aux USA édulcorent cet aspect idéologique de Trump, le présentant comme quelqu'un de transactionnel et d'imprévisible (ce qui est en partie vrai). Mais il ne faut pas oublier que derrière Trump, il y a de vrais idéologues d'extrême droite qui ont un projet ouvertement fasciste à faire passer (le fameux projet 2025). Les gens se sont rassurés comme ils ont pu en croyant que les quelques "adultes dans la pièces" (Rubio, Waltz, etc) pourraient contrebalancer les fous extrémistes dans le gouvernement américain. On a constaté ce mois-ci qu'il n'en était rien. 
 
En fait, ce que Trump  et autres populistes détruisent, c'est l'idée que, quels que soient les différences politiques, les intérêts nationaux priment sur le plan international. C'est ainsi qu'en France,  malgré les alternances politiques depuis 1945, la politique extérieure est restée plus ou moins la même. Malgré ses critiques de l'Europe et de l'OTAN, De Gaulle n'est pas sorti de ces organisations. Et quand il y a eu la crise des missiles de Cuba, De Gaulle a immédiatement apporté son soutien aux USA. De même, le basculement à gauche, en 1981, n'a pas fait entrer la France dans le pacte de Varsovie. Avec Trump, on sent que les alliances établies depuis des décennies, voire des siècles, ne valent plus rien. Il n'y a plus d'intérêt national, seule compte l'humeur du "grand chef" qui fait ce qui lui plaît et peut faire le contraire trois jours plus tard.
 
Au point que la question n'est plus celle du soutien américain à l'Ukraine, mais de savoir jusqu'où Trump va aider les Russes. Et aussi, comment vont réagir les Européens. Ceux-ci, comme je le dis depuis des mois, sont sidérés par le retour de l'ordure orange et n'ont absolument pas pris les mesures pour diminuer les risques de "lachage" (pour ne pas dire de trahison) qui étaient et sont bien réels. 
 
Alors certes, dans leurs discours, les Européens ont fait front commun contre les mensonges de Trump. Mais dans les faits ? L'Europe, maintenant seule, peut-elle fournir aux Ukrainiens les moyens de continuer à se défendre ?  C'est la question que je posais dans mon bilan du mois de novembre, et qui est d'autant plus d'actualité aujourd'hui.

vendredi 28 février 2025

Estimations des pertes russes et ukrainiennes, fin février 2025

Tous les 6 mois depuis la création de ce blog, je fais une estimation des pertes russes et ukrainiennes en utilisant la même méthodologie. Estimations précédentes:

Une fois de plus, je vais suivre la même méthodologie, en commençant par les pertes matérielles puis les pertes humaines. Toutes les estimations que je donne portent sur la période du 24/02/2022 au 26/02/2025, sauf si une autre période est précisée.

 

Estimation des pertes mensuelles et nombre total de troupes russes en Ukraine (source IISS)



Les pertes matérielles

Comme précédemment, je m'appuie sur toutes les pertes confirmées par le désormais célèbre site Oryx. Ils ont continué leur travail de titan, et il y a actuellement plus de 28 000 pièces d'équipement considérées comme perdues (détruites, endommagées ou capturées) par les belligérants: 20 506 pour les Russes, 7 910 pour les Ukrainiens au 26/02/2025.
 
Si on regarde l'évolution de ces chiffres depuis le début de la guerre,  on voit que le déséquilibre est surtout durant la 1ere année et que ces 6 derniers mois, le rapport de perte tend à être moins favorable à l'Ukraine:
  • février 2022 - février 2023: 9400 pour les Russes, 3000 pour les Ukrainiens
  • février 2022 - août 2023: +2450 pour les Russes, +1250 pour les Ukrainiens 
  • août 2023 - février 2024: +2700 pour les Russes, +1000 pour les Ukrainiens 
  • février 2024 - août 2024: +2950 pour les Russes, +1100 pour les Ukrainiens 
  • août 2024 - février 2025: +2980 pour les Russes, +1550 pour les Ukrainiens  

On en est à un rapport de 2,6:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles prouvées, en légère baisse depuis les trois précédentes estimations (2,8:1) et en baisse plus marquée à ce qu'il était il y a deux ans (3,1:1). Mais pour estimer le rapport réel, il faut bien entendu estimer quelles sont les pertes réelles (dont les pertes documentées ne sont qu'un sous-total) des deux camps. Comme précédemment, je m'appuie sur l'avis des analystes militaires (par exemple le Colonel Michel Goya) qui pensent qu'il faut multiplier les chiffres des pertes documentées par un facteur compris entre 1,3 et 2 pour obtenir les pertes réelles. Cela donne une fourchette de 26 650 à 41 000 équipements lourds perdus par les Russes, et une fourchette de  10 300 à 15 800 pour les Ukrainiens.

Il y a donc probablement un rapport de 1,7:1 à 4:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles réelles. Le Colonel Goya estimait (en juillet 2022) que les pertes russes étaient plus documentées que les pertes ukrainiennes (et donc qu'on serait plutôt dans le bas de la fourchette), mais j'ai du mal à croire que c'est encore le cas actuellement, chaque camp publiant un grand nombre de photos/videos.

Pour finir, je rappelle que ce rapport est aussi une première indication en ce qui concerne les pertes humaines; en effet, pour deux armées équipées sensiblement au même niveau, les pertes humaines et matérielles sont peu ou prou proportionnelles, avec quelques écarts possibles.

 

 

Les pertes humaines

Je vais surtout me concentrer sur les estimations du nombre de morts, en utilisant les mêmes méthodes que précédemment (où ces méthodes étaient expliquées).



Première méthode: estimation à partir du nombre d'équipement perdus

En suivant cette méthode (où chaque équipement perdu équivaut à 8 morts), et en utilisant mon estimation des pertes matérielles, j'obtiens:
Pour les Russes: de 213 200 à 328 000 morts
Pour les Ukrainiens: de 82 200 à 126 200 morts



Deuxième méthode: en corrigeant les chiffres donnés par les Ukrainiens

Le ministère de la défense ukrainien publie chaque jour un tableau des pertes russes (matérielles et humaines): 870 700 Russes éliminés (au 26/02/2025). Comme on peut comparer ce qui est déclaré à ce qui est confirmé par Oryx (pour les pertes matérielles), cela donne une estimation de la fiabilité de ces chiffres. Oryx confirme actuellement environ 20% des pertes russes déclarées par le ministère de la défense ukrainien. Il y a 6 mois, ce pourcentage était de 21%; 27% il y a un an; il y a 18 mois, de 35%, et il y a deux ans, 45%. 

L'écart continue de se creuser donc entre les deux chiffres, et cela peut s'expliquer de deux manières:

  • soit c'est parce que les Ukrainiens gonflent leurs chiffres dans un but de propagande, par exemple pour compenser leurs difficultés dans le Donbas. Ce serait donc les Ukrainiens qui seraient moins fiables
  • soit c'est parce que proportionnellement moins de vidéo sortent, le caractère répétitif des combats fait que l'intérêt est moindre qu'au début de la guerre. Ce serait donc Oryx qui serait moins fiable

De plus, cette baisse peut aussi s'expliquer parce que l'armée Ukrainienne vise spécifiquement l'artillerie russe (qui a un taux de confirmation plus faible que les blindés). A noter que, pour l'artillerie, Oryx recense environ 1200 pièces perdues par les Russes alors que plus de 9 000 pièces (majoritairement de l'artillerie tractée) ont été retirées des stocks russes. Il est donc probable que, au moins pour les pièces tractées, les pertes recensées par Oryx ne représentent qu'une faible partie des pertes réelles. 

Une autre raison de cet écart est que les Russes emploient de plus en plus de véhicules civils pour leur logistique ; or, Oryx ne les comptent pas. Comme ces 38700 véhicules représentent 40% des pertes annoncées par les Ukrainiens, et que Oryx n'en confirme que 3 700, cela explique aussi l'écart entre les différents chiffres.

Je pense donc que c'est d'avantage un manque de documentation qu'une baisse de fiabilité des chiffres ukrainiens qui explique cet écart. Mais comme je ne peux pas le prouver formellement, je vais faire les calculs en utilisant ce taux de 20%, même si cela conduit à une petite sous-estimation des pertes russes.

L'inverse de 20%, c'est 5; autrement dit, les pertes annoncées par les ukrainiens sont, en moyenne, 5 fois plus élevées que les chiffres Oryx.  Donc, comme les pertes matérielles réelles (équipement) sont de 1,3 à 2 fois celles observées, il suffit de multiplier les chiffres donnés par le ministère ukrainien par 1,3/5 et 2/5 pour avoir les bornes inférieures et supérieures des pertes réelles. En supposant que le même facteur correctif peut être appliqué aux pertes humaines, on obtient:


Pour les Russes: de 226 400 à 348 300 morts
Pour les Ukrainiens: cette méthode ne peut pas être employée.


Méthode 2 bis: on peut aussi choisir un intervalle plus grand en estimant les pertes réelles entre le pourcentage de pertes confirmées (20%) et 100% du total annoncé par les Ukrainiens. Ce qui donne des pertes russes comprises entre 174 140 et 870 700 morts.
 
NB: on lit souvent, dans les journaux, que le chiffre indiqué dans les bilans quotidiens des pertes russes couvrent les morts et blessés, et non juste les morts. Il est vrai que la formulation ("eliminated personnel" en anglais) est ambiguë mais:
  • lors des premiers bilans, en 2022, ce chiffre était bien présenté comme le nombre de russes morts. Pas "tués et blessés".
  • ce n'est que lorsque le chiffre a dépassé les 200 000 (au printemps 2023) que les gens ont commencé à le présenter comme étant le total "tués et blessés"
  • j'ai déjà argumenté plusieurs fois pour dire que les chiffres indiqués par les Ukrainiens sont certainement surestimés, mais pas tant que ça, et qu'il faut retirer entre 1/3 et 1/2 pour avoir une estimation plus "correcte". Donc si le chiffre actuel de 870 700 représente le total "morts+blessés", cela signifierait que l'estimation correcte serait de 400 à 500 000 morts et blessés, autrement dit de 80 à 160 000 morts. Or, ces chiffres sont très inférieurs aux autres estimations (qui vont de 700 000 à 900 000 tués et blessés, au minimum), et donc probablement faux.
  • Est-ce que je crois qu'il y a 870 700 morts russes ? Non (cf la conclusion, plus bas). Par contre, le chiffre de 400 à 500 000 morts est une limite raisonnable du nombre maximal  de Russes tués.
 
 

Troisième méthode: évaluation à partir du nombre de Russes recrutés pour faire la guerre

Dans mes deux premières estimations, j'avais utilisé les chiffres de la prétendue "république populaire de Donetsk" (DNR), qui publiait jusqu'à début décembre 2022 des tableaux détaillés de ses pertes, et donnait le chiffre de presque 4000 morts. On pouvait en déduire une estimation des pertes russes totales à cette date (environ 80 000 morts). Cependant, comme le décompte s'est arrêté il y a maintenant plus de 2 ans, je ne pense pas que ça a grand sens d'extrapoler pour essayer d'en déduire les pertes actuelle. J'abandonne donc cette méthode. 
 
Je la remplace  par une autre méthode (assez peu fiable) elle aussi basée sur les déclarations russes. A l'heure actuelle, la Russie a envoyé en Ukraine environ 1,35 million d'hommes:
  • invasion initiale février 2022: ~ 180k 
  • renforts printemps/été 2022 (3e corps, BARS): > 30k
  • prisonniers recrutés par Wagner sept/oct 2022: > 50k
  • mobilisation "partielle" septembre 2022: 300k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2023: 340k(**) - 490k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2024: 360k(**) - 410k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2025: 60k(**)

(*) selon les chiffres russes, donc sujet à caution.

(**) le ministère de la défense britannique, et les services de renseignement ukrainiens, estiment tous deux que la Russie recrute environ 30 000 hommes/mois dans son armée. Il est possible que ce chiffre soit un peu plus bas fin 2024-début 2025.

Or, les estimations récentes montrent que seuls 600 000 soldats russes sont en Ukraine (j'étais arrivé au chiffre de 450 à 500 000 en avril 2024). Où sont donc passé les (1 320 000 à 1 520 000) - 600 000 = 720 000 à 920 000 soldats russes qui ne sont plus en Ukraine ? Probablement morts ou blessés. Si on estime qu'il y a un rapport de 2 à 4 blessés pour 1 mort, cela donnerait une estimation comprise entre 140 000 et 300 000 morts russes. La méthode est relativement peu fiable, mais on retrouve le même ordre de grandeur que les autres estimations. NB: Perun a utilisé une méthode similaire dans sa vidéo sur les pertes russes. Il arrive à des estimations comprises entre 700 000 et 900 000 blessés et tués côté russe.




Quatrième méthode: évaluation à partir du nombre d'officiers russes tués

Autre méthode employée par Xavier Tytelman. Utiliser le nombre d'officiers russes dont la mort en Ukraine a été confirmée (5600). Doubler ce nombre (pour considérer tous ceux dont la mort n'a pas été confirmée). Multiplier ensuite par 30 (d'après Tytelman, même s'il fait une confusion entre "pertes" et "morts" dans son analyse); on obtient alors 336 000 morts russes.
 
Petite note sur le nombre d'officiers russes tués:
  • fin février 2023, il y avait 2000 cas documentés, soit 1000 / 6 mois
  • fin aout 2023, 2700 (+700)
  • fin février 2024, 3600 (+900)
  • fin aout 2024, 4600 (+1000)
  • fin février 2025, 5600 (+1000)

Au début de la guerre, il y a eu beaucoup d'officiers tués; d'une part à cause de la confusion et des lignes de ravitaillement trop longues lors de l'offensive sur Kyiv; d'autre part car le ratio officier/non officiers était bien plus élevé dans l'armée russe "de métier" et que ceux-ci étaient plus en avant dans les grandes offensives mécanisées. Avec la mobilisation de septembre 2022, les officiers ont eu tendance à plus laisser les simples soldats combattre en première ligne, et le nombre d'officiers tués a chuté. Puis,  avec l'intensification des combats, le chiffre est reparti à la hausse, ce qui témoigne de l'augmentation des pertes russes au cours du temps.

 
 
Cinquième méthode: se fier aux estimations faites par les services de renseignement/media

Les estimations des pertes humaines par les services de renseignement occidentaux se font de plus en plus rares dans les média. Cependant, divers journaux  (et responsables politiques) ont pris le relais.

Le 17 septembre 2024, le Wall Street Journal estimait qu'il y a jusqu'à 200 000 morts russes (et 400 000 blessés). Un chiffre proche de mon estimation d'août 2024.

Le 7 décembre 2024, Lyod Austin déclare que les Russes ont subit 700 000 morts et blessés.

L'IISS estime que, début 2025, il y avait au moins 172 000 morts et 611 000 blessés dans l'armée russe. 

Le 24 janvier 2025, mediazona/BBC Russian estime qu'entre 138 500 et 200 000 Russes avaient été tués (et entre 415 000 et 600 000 blessés); plus de 90 000 morts sont confirmés nominativement. NB: ces chiffrent n'incluent que les morts de nationalité russe, pas l'ensemble des pertes de l'armée russe. Celles-ci sont, toujours selon la même estimation, comprises entre 159 500 et 223 500 morts.

De même, le canal Telegram Gyorushko, qui compte les morts russes  confirmés, a franchi le cap des 100 000 morts russes confirmés le 24 février 2025.

En février 2025, Zelensky a déclaré qu'il y avait 350 000 morts russes et 50-70 000 disparus.


En ce qui concerne les pertes ukrainiennes, il y a peu d'estimations publiées. Le 16 février 2025, le président Zelensky a indiqué que plus de 46 000 soldats ukrainiens sont morts depuis 2022. Un chiffre probablement sous-estimé. Le 17 septembre 2024, le Wall Street Journal estimait qu'il y a 80 000 morts ukrainiens (et 400 000 blessés), un chiffre proche de mon estimation d'août 2024. Le 26 novembre 2024, The Economist estimait ce chiffre entre 60 000 et 100 000 morts ukrainiens.

Le site UALosses.org compte 65 500 soldats ukrainiens morts.  C'est un site dont les auteurs restent anonymes, mais leurs données ont été vérifiées sur un échantillon aléatoire et le résultat est que cette base de donnée est globalement fiable (discuté dans cet article). En particulier, cette discussion a établi qu'un ukrainien mort avait 75% de chance d’apparaître dans la base de donnée UALosses. A partir de là, on peut estimer que les 65 500 morts répertoriés représentent 75% des morts ukrainiens, et on peut donc extrapoler les pertes ukrainiennes à environ 87 300 morts.



On voit que, de manière générale, ces estimations sont relativement basses, bien plus faibles que celles obtenues par les méthodes précédentes. Or, certaines de ces estimations (notamment celles faites par Mediazona, Meduza, BBC Russia et celles extrapolées à partir de UAlosses.org) reposent sur une méthodologie qui semble solide, bien plus solide que les calculs que j'ai fait plus haut. Cependant, j'ai déjà discuté de ce qui pose problème dans leur méthodologie et émis certaines réserves. Il est notable qu'ils réévaluent à chaque fois les morts russes de manière assez significative, à chaque nouvelle estimation:

  • 1re estimation: 47 000 (jusqu'à mai 2023) soit une moyenne de 3 100 morts/mois
  • 2e estimation: 75 000 (jusqu'à décembre 2023) soit une moyenne de 3 750 morts/mois
  • 3e estimation: 120 000 (jusqu'à juin 2024) soit une moyenne de 4 280 morts/mois
  • 4e estimation: 138 500 à 200 000 (jusqu'en janvier 2025) soit une moyenne de 3900 à 5700 morts/mois

Une partie de cette augmentation est due à l'augmentation du nombre de morts russes, une autre vient qu'ils complètent leur données et révisent leur méthodologie. Il ne serait pas surprenant que le chiffre qu'ils annoncent est encore un peu trop bas. D'autant plus qu'ils ne comptent pas les morts "non russes" (DPR/LPR/étrangers, etc) qui apparaissent nécessairement en utilisant les autres méthodes discutées plus haut. Ces pourquoi mes estimations sont plus élevées que celles de ces journaux.



Conclusion: plus d'1 million de morts et blessés

Bien que ne coïncidant qu'imparfaitement entre elles, ces différentes estimations donnent un ordre de grandeur des pertes matérielles et humaines: environ 230 000 morts côté russe, environ 100 000 morts côté ukrainien.


En terme de vraisemblance, je dirais qu'à l'heure actuelle (fin février 2025):

Intervalles probables (indice de confiance > 60%)
- les Russes comptent probablement de 180 000 à 290 000 morts
- les Ukrainiens comptent probablement de 90 000 à 110 000 morts


Intervalles très probables (indice de confiance > 95%)
- les Russes comptent très probablement de 130 000 à 360 000 morts
- les Ukrainiens comptent très probablement de 75 000 à 125 000 morts

NB: on ne parle là que des pertes militaires. Côté ukrainien, il faut aussi rajouter les pertes civiles, très importantes. Par exemple, il pourrait y avoir eu 100 000 morts rien qu'à Marioupol.


Comme je l'ai dit et répété lors des estimations précédentes,  il faut prendre ces chiffres comme un ordre de grandeur plus qu'un chiffre exact. Il y a une grande incertitude, en particulier sur les pertes russes. Les chiffres communiqués par les Ukrainiens ces 12 derniers mois se sont envolés, avec  427 000 pertes humaines russes durant l'année 2024 selon le général Sirksy. Les autres indicateurs sont également en hausse, mais plus faiblement. L'explication la plus probable est que les Ukrainiens surestiment largement les pertes russes, mais il ne faut pas écarter l'hypothèse que les pertes russes sont réellement catastrophiques et qu'elles sont juste pas documentées. C'est la raison pour laquelle l'intervalle que je donne n'est pas symétrique mais prend en compte cette dernière hypothèse (avec une probabilité faible)

Lors de ma précédente estimation, j'avais indiqué qu'il y avait probablement 1 million de morts et blessés, un chiffre double de ce qu'indiquait Wikipedia à l'époque. Depuis, plusieurs autres estimations sont arrivées elles aussi à ce chiffre symbolique, et on est probablement entre 1 et 1,5 million de morts et blessés, tous camps confondus, pour cette guerre inutile qui pourrait s'arrêter à tout moment, dès que la Russie renonce à envahir l'Ukraine et retire ses troupes. Chaque jour qui passe, chaque mort et blessé supplémentaire est une tragédie dont la responsabilité incombe totalement à Vladimir Poutine et à tous ceux qui, en Russie comme ailleurs, le soutiennent et lui permettent de continuer à commettre ses crimes.

 

mercredi 26 février 2025

Deux ans

Aujourd'hui, ce blog a deux ans. Je l'avais créé au bout d'un an de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, ce qui fait que cette guerre entre dans sa quatrième année. Ou plutôt, dans sa douzième année, puisqu'elle a réellement commencé en 2014.

Et au cours de l'année écoulée, la situation en Ukraine n'a guère changé, du moins sur le front. La Russie continue de grignoter les défenses ukrainiennes, au prix de pertes considérables mais que Poutine juge acceptables. L'Ukraine continue de souffrir le martyre, tout en essayant de rendre coup pour coup.

En revanche, sur le plan diplomatique, l'arrivée à la maison blanche de l'ordure orange et de sa bande de techno-fascistes détruit ce qui tenait lieu d'équilibre géopolitique. L'aide américaine, qui depuis l'automne 2022 est toujours "trop peu et trop tard", peut très bien s'arrêter du jour au lendemain si Trump le décide. D'ailleurs, il l'a déjà plus ou moins décidé. Pour le moment, l'aide voté par Biden continue d'arriver, mais Trump ne compte absolument pas l'augmenter, et peut bloquer les crédits déjà votés à tout moment.

On parle beaucoup de "négociations" (enfin, connaissant Trump et Poutine, ce ne sont pas des négociations mais de l'intimidation afin de dépecer l'Ukraine) mais il semble que les média ont définitivement renoncé à faire preuve d'une quelconque pédagogie sur cette guerre et se contentent de reprendre en cœur la petite musique du Kremlin / de Trump (ce qui revient au même), à de rares exceptions près.

Toujours est-il qu'en deux ans, j'ai écrit 82 billets sur ce blog "Liens et analyses pour comprendre la guerre en Ukraine", donc près d'un billet par semaine:

  • 18 billets dans la catégorie "Liens" (c'est à dire des billets qui sont essentiellement des collections de liens hypertexte, sans analyse)
  • 53 billets dans la catégorie "Analyse"
  • 11 billets "autre" principalement des critiques d'articles parus ailleurs

 

D'après les statistiques fournies par la plateforme Blogger,  au total il y a eu seulement un peu plus de 22 000 vues et 66 commentaires, ce qui en fait un blog à l'audience très confidentielle. Un tiers de ces vues viennent des visiteurs du blog de Michel Goya "La voie de l'épée", ce qui n'est pas surprenant vu que j'ai créé ce blog principalement pour contourner les restrictions imposées aux commentaires du blog de Michel Goya (longueur, nombre de liens, etc). 60% des vues sont classées comme venant d'autres sites, ce qui est surprenant car je n'ai posté de liens vers ce blog que sur l'espace de commentaires de "La voie de l'épée" et sur quelques autres sites (Militaryland, Arret sur image). Je soupçonne qu'au moins une partie de ces vues "autres" sont en fait des robots qui parcourent toutes les pages Blogger. Ou alors, il s'agit d'une erreur de classification.

Autre statistiques intéressante: si on regarde d'où viennent ces vues, on trouve une très large majorité (13 100) viennent de France, mais les deux pays suivants sont plus surprenant: il s'agit de la Russie (1 420 vues) et des USA (1 310 vues). Autres pays notables et quelque peu surprenants: Allemagne (796), Honk-Kong (743) et Singapour (465). L'Ukraine ne cumule que 161 vues. Je ne sais pas quelle conclusion if faut tirer de ces données géographiques.


Merci à tous les lecteurs. Ce blog continue, et, hélas, la guerre continue aussi.

Guerre en Ukraine: bilan du mois de juillet 2026

Ce mois-ci, la principale nouvelle est la libération de Kostiantynivka par la vaillante armée russe qui a fait s'effondrer le front ukra...