mercredi 14 mai 2025

La fiabilité des chiffres ukrainiens

Chaque jour depuis mars 2022, l'état-major ukrainien communique les chiffres de pertes russes (journalières et cumulées depuis le 24/02/2022). Et ces chiffres sont proprement hallucinants: près d'un million d'hommes, plus de 10 000 tanks, plus de 22 000 blindés, plus de 27 000 pièces d'artillerie.  Pour certaines catégories, ces chiffres dépassent ce que les Russes possédaient avant guerre (armée active + stocks en réserve). Dès lors se posent l'éternelle question: ces chiffres sont-ils fiables ? Je vais tenter de répondre à cette question, d'abord concernant les pertes matérielles, puis les pertes humaines.

Pertes russes visuellement confirmées au 01/05/2025 (Oryx)



Pertes confirmées / pertes annoncées / pertes réelles

Il faut comprendre que la notion de "perte" est très large; pour le matériel, cela peut aller d'un équipement simplement endommagé à complètement détruit. Pour les soldats, cela varie: blessure légère, blessure grave, mort, prisonnier ou simplement disparus. Un même soldat peut être blessé plusieurs fois, et un même équipement endommagé plusieurs fois, ce qui complique le comptage. Or, dans les chiffres ukrainiens, il n'y a aucune distinction entre ces différentes pertes. Dans le doute, la plupart des experts estiment que ces chiffres couvrent toutes les pertes (humaines comme matérielles), donc y compris les blessés simples et les véhicules endommagés. 

Bien que j'ai quelques réserves sur cette interprétation (notamment pour les pertes humaines), pour les pertes matérielles je vais moi aussi considérer que ces chiffres sont des pertes totales, et qu'il n'y a pas de duplicata (je suppose qu'un véhicule endommagé deux fois n'est compté que comme +1 dans les chiffres ukrainiens), ce qui permet de les comparer aux pertes visuellement confirmée qui sont répertoriées par des sites comme Oryx. Le "pas de duplicata" est une hypothèse qui est sans doute un peu trop optimiste. Disons que c'est une simplification car les duplicata ne concernent probablement qu'une petite proportion des chiffres annoncés (et sont de toute manière inclus dans la catégorie plus large d'erreurs/ d'exagération sur les chiffres des pertes) et ne changera donc pas fondamentalement les analyses que je vais faire.

De plus, il est raisonnable de penser que le chiffre des pertes réelles est compris entre celui des pertes visuellement confirmées (limite basse) et celui des pertes annoncées par les Ukrainiens (limite haute). Toute la question est de savoir où, entre ces deux limites, se situe le chiffre des pertes réelles, et donc de savoir quelle est la différence entre les chiffres annoncés et les chiffres réels. La "règle d'or" est: plus l'écart entre les chiffres donnés par Oryx et ceux annoncés par le état-major ukrainien est faible, plus ces derniers peuvent être considérés comme fiables.



Un écart qui se creuse

Or, cet écart, qui était relativement faible au début du conflit (durant la première année, environ 50% des pertes annoncées par les Ukrainiens étaient confirmées visuellement), est maintenant très important: seules un peu moins de 20%  des pertes annoncées sont confirmées. Et encore, ce chiffre est à 20%  en raison de la fiabilité initiale. Si on ne regarde que sur les deux derniers mois (mars et avril 2025), les pertes russes en matériel sont

  • en mars:  386 (confirmés) / 6252 (annoncés)  = 6,2%
  • en avril:  606 (confirmés) / 6464 (annoncés)  = 9,4%

L'écart est donc maintenant très important, comparé à ce qu'il était durant la première année, et cela peut s'expliquer de deux manières:

  • soit c'est parce que les Ukrainiens gonflent leurs chiffres dans un but de propagande, par exemple pour compenser leurs difficultés dans le Donbas. Ce serait donc les Ukrainiens qui seraient moins fiables
  • soit c'est parce que proportionnellement moins de vidéo sortent, le caractère répétitif des combats fait que l'intérêt est moindre qu'au début de la guerre. Ce serait donc Oryx qui serait moins fiable

NB: dans cette analyse, je compare toujours aux chiffres d'Oryx. Or, il existe d'autres sites OSINT qui listent les pertes russes visuellement confirmées, comme Warspotting ou les listes établies par Andrew Perpetua et son équipe. Si je choisis Oryx, ce n'est pas parce qu'ils sont meilleurs que les autres, mais parce que c'est un point de comparaison que j'utilise depuis le départ de ce blog et que l'essentiel est d'avoir toujours le même point de comparaison pour pouvoir faire des analyses sur une certaine durée.

Répondre à la question de savoir qui a perdu en fiabilité est essentiel pour comprendre la dynamique des combats, car les deux chiffrent dessinent un visage complètement différent de la guerre:

  • D'après Oryx, les pertes russes sont relativement stables (environ 500 pertes/mois depuis août 2023), et ces derniers temps, on est sur un rapport de pertes de 1,5:1 en faveur des Ukrainiens, ce qui, compte tenu de l'écart de puissance entre les deux pays, favorise la Russie. Selon les chiffres Oryx, la Russie est en train de gagner la guerre d'attrition
  • D'après les chiffres ukrainiens, les pertes russes ont considérablement augmenté depuis août 2023 et sont à un niveau absolument intenable même pour la Russie. Selon les chiffres ukrainiens, l'Ukraine est en train de gagner la guerre d'attrition



Qu'est-ce qui explique cet écart ?

Tout d'abord, il faut noter que l'écart dépend des catégories. En prenant le total, catégorie par catégorie, depuis février 2022, on a les chiffres suivants. Pour la catégorie bateaux/sous-marins, le taux de confirmation (28/29) est proche de 100%. Pour d'autres catégories, comme les tanks, les blindés, les MLRS, les systèmes anti-aériens, les avions et hélicoptères, le taux de confirmation (entre 25 et 40%) est plus faible mais reste significatif. Enfin, pour les drones, les véhicules divers et l'artillerie, on a des taux de confirmations inférieur à 10%. 

NB: comme précisé plus haut, ces taux de confirmation sont maintenant plus faibles qu'au début de la guerre, à deux exceptions près: les avions et hélicoptères. Durant les trois premiers mois, les Ukrainiens annonçaient beaucoup de pertes russes dans ces deux catégories sans qu'on ait de confirmation visuelle. Depuis, les pertes russes annoncées sont bien moins nombreuses, mais plus souvent confirmées. Vu que, durant les trois premiers mois, les Russes envoyaient leurs avions au dessus du territoire contrôlé par les Ukrainiens, et que depuis ils n'osent plus le faire, cela laisse penser qu'ils ont effectivement subi beaucoup de pertes durant cette période.

Notons donc que ces taux de confirmation entre les différentes catégories suivent une certaine logique: plus un équipement est facilement photographiable, plus il y a d'accord entre les chiffres Oryx et les chiffres des officiels ukrainiens. Cela laisse penser que les chiffres ukrainiens sont "fiables", mais que c'est surtout les preuves visuelles qui manquent pour certaines catégories, comme l'artillerie. En effet:

  • les pièces d'artillerie peuvent être repérées par des radars de contre-batteries et détruites sans laisser aucune preuve visuelle
  • idem si elles sont repérées par l'action, derrière les lignes ennemis, de partisans ou d'unités des forces spéciales; ceux-ci ne vont certainement pas publier des vidéo qui pourraient compromettre leur mission principale
  • les pièces détruites sont loin de la ligne de front. Plus difficile de les photographier. Surtout qu'elles vont plutôt être positionnées à des endroits où il est plus facile de se camoufler, pas nécessairement les coins les plus fréquentés.
  • les pièces endommagées peuvent facilement être évacuées, contrairement aux tanks endommagés sur le champ de bataille et qui sont souvent abandonnés sur place (et peuvent donc être plus facilement photographiés).
  • il est également possible que les ukrainiens compte dans la catégorie "artillerie" certaines pièces qu'Oryx ne répertorie pas, comme de petits mortiers, ce qui peut là encore expliquer les différences entre les deux chiffres

Ces raisons peuvent ainsi logiquement expliquer pourquoi le taux de confirmation est plus faible pour l'artillerie. Et donc, vu que les pertes d'artilleries ont bondit à partir de mars 2023 (car l'armée Ukrainienne vise spécifiquement l'artillerie russe) et sont maintenant très supérieures à d'autres catégories comme les tanks et les blindés, cela peut expliquer en partie pourquoi le taux de confirmation a baissé avec le temps.

De plus, les Russes ont de plus en plus recourt à des véhicules civiles, non seulement pour leur logistique, mais aussi pour mener des assauts (motos, "voitures de golf", camions divers etc). En avril, plus de 90% des véhicules perdus par les Russes étaient "non blindés" (très majoritairement des véhicules civiles). Or, Oryx ne répertorie que les véhicules militaires, tandis que les chiffres annoncés par les Ukrainiens comprennent tous les types de véhicules, ce qui, là encore, fait considérablement augmenter l'écart entre les deux chiffres et donc la baisse apparente du taux de confirmation.



Des corrélations

Il existe d'autres manières d'estimer indirectement la fiabilité des chiffres ukrainiens. La première, mathématique, est de chercher une corrélation, de préférence pour des catégories où il y a moins de doute sur l'identification des véhicules, comme les tanks. C'est pourquoi l'analyste islandais Ragnar Gudmundsson a comparé les chiffres annoncés et confirmés pour les tanks pour voir s'il y a une corrélation sur la durée. Et les données montrent qu'effectivement, les deux courbes sont faiblement corrélées. NB la corrélation était plus forte au début de la guerre, mais a diminué avec le temps. NB: corrélation ne signifie pas que les chiffres Ukrainiens sont exacts. S'ils multiplient par 10 le chiffre des pertes réelles, il y aurait bien une corrélation mais un taux de confirmation très faible. La corrélation trouvée suggère juste que les chiffres ukrainiens ne sont pas purement inventés (comme l'affirment les trolls russes) mais reflètent (imparfaitement) la réalité.

Un autre indice est d'utiliser les photos satellites des stocks russes pour estimer combien de véhicules sont sortis des stocks pour remplacer les pertes. C'est ce que fait le vidéaste CovertCabal. A cela il faut ajouter le nombre d'équipement en service actif au début de la guerre, et le nombre d'équipements neufs produits en 3 ans (tirés de cette vidéo de Perun), pour estimer le nombre maximal de pertes, et le comparer aux chiffres ukrainiens

  • tanks: 2800 (sortis des stocks) +  600 (produits) +  2500 (avant-guerre) = 5900  vs  10800 (pertes revendiquées)
  • blindés: 3400 (sortis des stocks) + 1800 (produits) +  6500 (avant-guerre) = 11700 vs  22400 (pertes revendiquées)
  • MLRS: 1100 (sortis des stocks) + ??? (produits) + 1200 (avant-guerre) = 2300 vs  1380 (pertes revendiquées)
  • artillerie (tractée + automotrice):   10 000 (sortis des stocks) + ??? (produits) + 3500 (avant-guerre) =  13500 vs 27700 (pertes revendiquées)
On remarque donc que, sauf si la production russe est bien plus élevée que ce qui est généralement estimé, les chiffres ukrainiens dépassent largement le nombre de "cibles" possibles, sauf pour les MLRS. En revanche, on a (pour les trois autres catégories) des pertes "possibles"  à peu près égales à la moitié des pertes annoncées. Cette corrélation renforce l'idée que les chiffres annoncés par les ukrainiens, s'ils ont surestimées, sont néanmoins corrélés aux pertes réelles.

NB: les chiffres "sortis des stocks" étaient ceux d'il y a près d'un an (mi-2024) tandis que je les compare aux pertes cumulées jusqu'à aujourd'hui. D'un autre côté, il faudrait aussi retirer le nombre de matériel encore en service actif dans l'armée russe (pour avoir le nombre réel de pertes).

Ces deux corrélations, bien que relativement faibles, permettent d'écarter l'idée répandue par les propagandistes russes insinuant que les chiffres ukrainiens sont tout simplement inventés. 



La vidéo de Magyar

Il y a quelques semaines, le commandant de la 414e brigade de drones, les célèbres "birds of Magyar", a présenté une vidéo des destructions faites par son unité pendant une semaine (du 15 au 21 avril 2025). La liste des cibles détruites en une semaine est impressionnante: 18 tanks, 29 blindés, 38 pièces d'artilleries, 3 MLRS, 1 système de défense anti-aérienne, 13 camions et 74 motos, 27 drones interceptés et 12 équipement d'ingénieurie. Il dit aussi avoir tué environ 1500 russes en 3 semaines, soit environ 70/jour.

Bien entendu, il est théoriquement possible que Magyar déforme la réalité (par exemple si les destructions montrées se sont déroulées sur plus d'une semaine) mais la réputation de cet homme est qu'il est très honnête, tant sur ses succès que sur ces échecs. Ce genre de vidéo donne du crédit aux chiffres annoncés par les Ukrainiens, car, si la 414e est la formation de dronistes la plus grande et sans doute la plus performante de l'armée ukrainienne, elle est loin d'être la seule, et il suffit que tout le reste de l'armée fasse 10 fois plus que cette seule brigade (un facteur raisonnable sachant qu'il y a environ 100 brigades dans l'armée ukrainienne) pour que l'on retrouve les chiffres annoncés par les Ukrainiens, à quelques exceptions près.

En effet, j'ai compté les chiffres annoncés pour la période correspondante (en prenant 1 jour de marge, du 14 au 22 avril). On peut alors calculer quel pourcentage des pertes annoncées l'ont été par la 414e brigade:

  • personnel: 500 / 9100 = 5,5%
  • tanks: 18 / 61  = 29,5%
  • blindés: 29 / 166 = 17,5%
  • artillerie: 38 / 467 = 8,1 %
  • MLRS: 3 / 5 = 60%
  • DCA: 1 / 10 = 10%
  • transports: 87 / 1329 = 6,5%
  • équipement spécial: 12 / 58 = 20,7 % (on ne sait pas exactement ce que couvre la catégorie "équipement spécial"; dans le doute, j'ai considéré que ça couvre au moins le matériel d'ingénierie)



Chiffres annoncés le 14 avril 2025


Chiffres annoncés le 22 avril 2025



Ces taux sont assez variables (celui sur les MLRS sort vraiment du lot, mais vu les faibles chiffres on ne peut rien en déduire) mais globalement ils confirment l'idée que les chiffres avancés par les ukrainiens sont crédibles, et donc que les pertes russes sont catastrophiques (c'est juste que les Ukrainiens ne publient pas toutes les vidéos le prouvant). Il y a toutefois quelques doute sur les catégories qui sont en dessous de 10%: artillerie, transports et  surtout, le nombre de pertes humaines.



Les pertes humaines

Un lecteur attentif aura remarqué que j'ai comparé le nombre de morts annoncés par Magyar (500/semaine) au nombre de "personnel éliminé" (9100 en 8 jours). Or, la plupart des gens considèrent que le chiffre indiqué dans les bilans quotidiens des pertes russes couvrent les morts et blessés, et non juste les morts. Il est vrai que la formulation ("eliminated personnel" en anglais) est ambiguë mais:
  • lors des premiers bilans, en 2022, ce chiffre était bien présenté comme le nombre de russes morts. Pas "tués et blessés".
  • ce n'est que lorsque le chiffre a dépassé les 200 000 (au printemps 2023) que les gens ont commencé à le présenter comme étant le total "tués et blessés"
  • maintenant que ce chiffre approche le chiffre symbolique de 1 million, plus personne ne remet en cause le fait que cela inclut les morts et blessés.
Enfin si, il y a une personne (au moins) qui n'est pas d'accord avec cette interprétation: moi. 

Entendons-nous bien: je ne pense pas qu'il y a 1 million de soldats russes qui sont morts. Ma dernière estimation, fin février 2025, était 4 fois moindre: environ 230 000. Mais je pense que le chiffre présenté par les Ukrainiens ne couvre que les morts, ou peut-être les morts et blessés les plus graves, prisonniers etc, bref ceux pour qui la guerre est finie. Pourquoi ?

D'abord parce que j'ai de la mémoire, et que je suis ces statistiques quotidiennes depuis 2022. Si, à un moment, les Ukrainiens étaient passé de "morts" à "mort et blessés", cela aurait fait un bond dans les courbes (x2 ou x3 au minimum), qui n'a jamais été observé. Le seul "bond" s'est produit en mai 2024, au moment de l'offensive de Kharkiv, quand on est passé brutalement d'un chiffre autour de 900-1000 à un chiffre autour de 1300-1500. Ce bond était bien trop faible (x1,5) et s'expliquait facilement par le déclenchement de l'offensive.

Ensuite, le chiffre est bien trop faible pour représenter tous les morts et blessés côté russe, surtout quand on les compare aux autres chiffres comme ceux pour les tanks, l'artillerie etc. En effet, comme je l'ai dit plus haut, il est matériellement impossible que les Russes ont perdu 10 000 tanks, 22 000 blindés ou 27 000 pièces d'artillerie. Ils en ont perdu au mieux la moitié. Par contre, le consensus est bien qu'ils ont probablement entre 700 000 et 1 000 000 blessés et tués. Le chiffres de "personnel éliminé" serait donc le seul à être égal, voire même peut-être inférieur, aux pertes réelles.

Enfin, le terme même employé par les Ukrainiens ("personnel éliminé" ) indique bien qu'ils ne pensent pas que les personnes comptabilisées pourront continuer le combat.

Pour toutes ces raisons, il est plus logique d'estimer que ce chiffre correspond aux morts ou "morts + blessés graves" (auquel cas il est bien au-dessus du nombre réel) qu'aux "morts + blessés" (auquel cas il serait à peu près équivalent au nombre réel).


Conclusion

Sur ce blog, j'avais déjà parlé à plusieurs reprises de la fiabilité des chiffres ukrainiens (la première fois il y a près de deux ans, en juillet 2023), et je reste sur mes conclusions précédentes: les chiffres ukrainiens sont relativement fiables. Même si cette fiabilité a peut-être un peu baissé depuis le début de la guerre, elle reste remarquable pour des chiffres publiés en temps de guerre par un des belligérants, et qui ont tendance à être très exagérés du fait des erreurs, du brouillard de guerre et de l'incitation à verser dans la propagande. 

J'avais l'habitude de dire que, pour avoir une bonne estimation des pertes russes, il faut prendre les chiffres ukrainiens et enlever un tiers, voire la moitié, pour avoir une estimation correcte des pertes russes. Comme les divers indicateurs que nous avons semblent montrer que les chiffres ukrainiens sont un peu moins fiables qu'au début de l'invasion à grande échelle, je dirais maintenant qu'il faut diviser par deux, voire par trois, les chiffres ukrainiens (pour le matériel) et par trois, voire par quatre les chiffres des pertes humaines pour avoir une estimation correcte.

Même avec cette division, ces chiffres restent bien supérieurs aux chiffres Oryx. Cela signifie aussi que les pertes russes augmentent et sont supérieures à ce que la Russie peut produire. Peut-on pour autant dire que l'Ukraine est en train de gagner la guerre d'attrition ? Il faudrait connaitre les chiffres réels des pertes ukrainiennes pour en être sûr. 

Quoi qu'il en soit, cela indique que les Ukrainiens sont loin de publier toutes les preuves des pertes qu'ils infligent aux Russes. Les analystes qui ne travaillent qu'à partir des chiffres OSINT (pour ne pas être accusés de partialité) feraient bien d'au moins envisager la possibilité que le rapport de force n'est peut-être pas celui qu'on nous présente dans les média, et même avec les données OSINT. Et cela pose même une question sur le degré de dissimulation dont fait preuve l'Ukraine, question que j'aborderai dans un prochain billet.


dimanche 4 mai 2025

Guerre en Ukraine: bilan du mois d'avril 2025

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois d'avril 2025, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2024, fin janvier, fin février et fin mars 2025.

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, mais à un rythme toujours plus faible. Les lignes n'ont quasiment pas bougé tant dans Toretsk et Chassiv Yar, que vers Pokrovsk, et vers Kupyansk. C'est surtout dans le sud, et le sud-est que les Russes ont un peu progressé. De leur côté, les Ukrainiens ont parfois regagné un peu de terrain, mais ça reste souvent anecdotique. Ce mois ci, c'est surtout sur les frappes à longues distance et sur le plan diplomatique que les choses ont été notables.



Explosion dans le 51e arsenal du GRAU, 22 avril 2025


Pertes russes et ukrainiennes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024) et la troisième année (mars 2024 à février 2025) puis les chiffres de mars et avril 2025

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • 1690 (mars), 1554 (avril)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • 44 (mars), 27 (avril)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • 37 (mars), 23 (avril) 
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • 24 (mars), 82 (avril)
Une fois de plus, ces chiffres sont hallucinants, en particulier ceux concernant l'artillerie. Ces chiffres élevés peuvent s'expliquer par l'évolution des techniques de repérage de l'artillerie russe. D'après le site de Ragnar Gudmundsson, les pertes russes pour le mois de février 2025 se chiffrent à 6 464 véhicules (nouveau record mensuel) et 36 570 hommes.
 
Pour les pertes visuellement confirmées, Oryx compte plus de pertes russes que d'habitude (606 équipements comptabilisé), tandis que les pertes ukrainiennes sont au même niveau que le mois précédent (391 équipements comptabilisés). Même s'il y a de l'amélioration par rapport au mois de mars, c'est loin d'être un ratio favorable à l'Ukraine. Cependant, ces chiffres dépendent beaucoup de ce qui a été publié. Par exemple, ce mois-ci les Magyar's Birds ont publié une vidéo illustrant leurs destructions sur une seule semaine. Résultats: 18 tanks, 29 blindés, 3 MLRS, 38 pièces d'artilleries, 1 système de défense anti-aérienne, et bien d'autres équipements. En plus des très nombreux hommes / abris/ etc attaqués. Si Magyar dit vrai et cette vidéo ne compte que les pertes sur une semaine, cela donne du crédit aux chiffres des pertes russes rapportées par l'Ukraine.

Un des événements les plus spectaculaires ce mois-ci (et une belle réussite des Ukrainiens) a été l'énorme explosion survenue au 51e arsenal du GRAU (direction des arsenaux d'artillerie et de missile) situé à 70 km de Moscou. Ce complexe, pouvant accueillir jusqu'à 260 000 tonnes de munitions, a été détruit à  environ 50% (la moitié des bâtiments détruits d'après les images satellites).  Même s'il est difficile de savoir quelle quantité de munition a explosé, c'est un énorme coup dur pour la Russie. Ce dépôt était en effet le plus gros dépôt de munitions de toute la partie "européenne" de la Russie.


NB: dans ces bilans mensuels, je ne parle que de la situation militaire et diplomatique. Je ne parle pas, ou très peu, des multiples crimes de guerre russes. Ceux-ci, hélas, continuent, comme par exemple deux missiles balistiques envoyés sur Sumy le 13 avril.



Manœuvres diplomatiques, encore et encore


Traitor Trump veut toujours obtenir la "paix en Ukraine" (enfin, un simple cessez-le-feu) à n'importe quel prix... du moment que ce sont les Ukrainiens qui paient ce prix. Lui qui s'était vanté de pouvoir ramener la paix en 24H explique maintenant que c'était une grosse blague. Le délai de 100 jours qu'il s'était fixé était légèrement plus réaliste, mais n'a pas non plus été tenu. Maintenant, ils parlent d'un nouveau délai de 100 jours, pas pour conclure une paix ni même un cessez-le-feu, mais simplement pour "rapprocher" l'Ukraine et la Russie.

Et pourtant, ces tractations ont fait les titres des journaux quasiment tous les jours. L'agitation diplomatique a été commenté dans tous les sens et en les commentant moi aussi je risque surtout de n'ajouter que du bruit au bruit ambiant. Je ne commenterai donc pas l'épisode de la "trêve de Pâques" qui n'en était pas une, ni sur les menaces de tout laisser tomber de la part des USA, ni sur l'entretien de 15 minutes entre Trump et Zelensky, ni toute la propagande pro-russe régurgitée par Trump et Witkoff, ni tous les autres "moments médiatiques" auxquels la presse a accordé son attention un jour pour mieux les oublier le lendemain. En revanche, je vais commenter trois accords ou plan d'accord qui me semblent important pour le long terme.

1) La trêve sur les infrastructures énergétique: annoncée fin mars pour une durée de 30 jours, cet accord informel semble avoir été plus ou moins tenu, malgré quelques violations par les Russes; ces derniers semblent depuis plus se concentrer sur les attaques de terreurs, ciblant les résidences civiles, et il y a bien moins de "blackout" énergétique en Ukraine. Réciproquement, alors que jusqu'en mars, les raffineries russes flambaient les unes après les autres, à de rares exceptions elles n'ont pas été attaquées en avril. Le statut de cette trêve semble flou (est-elle prolongée ?) mais il semble que, peut-être de peur de déplaire à Trump, les belligérants n'osent pas la violer trop ouvertement. 

2) L'accord sur les minerais. Après plus de deux mois de négociations, de rebondissements et de pièges, le fameux accord entre les USA et l'Ukraine sur l'exploitation des ressources minières a été signé le 30 avril. Notons que, peut-être par peur d'un nouveau guet-apens, c'était la vice-première ministre ukrainienne qui est allé à Washington signer l'accord, et non Zelensky. Zelensky avait au départ envisagé cet accord comme un moyen de continuer à acheter des équipement américains et/ou d'obtenir des garanties de sécurité; en d'autres mots, d'assurer la protection future de l'Ukraire. Trump a voulu en faire quelque chose de complètement différent: un paiement (d'un montant exorbitant de 500 milliards de $) de l'aide passée (qui atteint péniblement 120 milliards de $). Vu par Trump, ce n'était qu'un plan de prédation de l'Ukraine, qui n'obtiendrait rien mais devrait payer un max . Trump a mis une pression maximale pour que l'Ukraine signe cet accord inique, mais ils ont refusé, et l'accord signé au final est plus proche de ce que Zelensky envisageait que ce que le mafieux Trump exigeait. Cela montre qu'on peut résister à Trump et obtenir de lui des accords plus équitables que ce que celui-ci propose. Certes, comme le souligne Philips O'Brien, cela reste un accord de prédation qui n'accorde aucune garantie de sécurité à l'Ukraine. Mais au moins l'Ukraine paie pour plus d'aide américaine, et non pour l'aide passée, et la durée est de 10 ans (reconductible) là où Trump voulait un accord ad vitam aeternam. Cela pourrait même aider indirectement l'Ukraine, car maintenant les USA ont un intérêt à ce que l'Ukraine conserve ses ressources minières (pour mieux les piller ensuite). De plus, le fait d'avoir signé "quelque chose" va peut-être inciter Trump a être mieux disposé envers l'Ukraine, même si à mon avis c'est un espoir assez vain.

3) Le "plan de Trump pour la paix" et la contre-proposition européenne/ukrainienne: ce plan et cette contre-proposition n'ont pas été dévoilé officiellement, mais ont fuité dans les journaux. Et le moins qu'on puisse dire est que Trump a pris fait et cause pour les Russes. Trump ne demande strictement rien aux Russes, à part de cessez les combats. Il lui offre la levée des sanctions et la reconnaissance, par les USA, de l'annexion de la Crimée. En revanche, Trump demande aux Ukrainiens:
  • d'abandonner de facto ou de jure tous les territoires occupés par les Russes
  • de renoncer à l'OTAN
en échange de ... strictement rien du tout. Bref, les Ukrainiens paient tout et n'obtiennent rien en échange (décidément une constante, chez Trump). Comme l'ont résumé de nombreux commentateurs: Trump manie la carotte et le bâton; la carotte pour les Russes, le bâton pour les Ukrainiens. Ce plan est tellement pro-russe qu'on se demande pourquoi Poutine dit le refuser. La raison est que Poutine estime:
  • soit que militairement, il peut encore gagner du terrain et s'emparer des 4 oblasts qu'il revendique et/ou qu'il y aura un effondrement de l'armée ukrainienne qui lui permettra de revendiquer encore plus
  • soit, ce qui est plus probable, c'est qu'il est en fait d'accord avec ce plan, mais qu'il exprime publiquement des demandes plus élevées pour maintenir la pression et/ou donner l'impression que le plan de Trump est équilibré.
Naturellement, les Ukrainiens (et au moins une partie des européens) sont contre. Ils ont donc fait une contre-proposition, un peu plus équilibrée. Cyrille Amoursky a fait une comparaison de ces deux plans. Ce qui me frappe, dans cette contre-proposition, c'est qu'elle est en apparence assez proche de celle des américains (même si des différences fondamentales apparaissent dans les détails) et qu'elle reste très favorable aux Russes. Le plan européen ne demande pas aux Russes de reculer, entérinant de facto le contrôle russe sur près de 20% de l'Ukraine, et n'offre pas aux Ukrainiens de garanties de sécurité suffisantes pour dissuader les Russes de remettre le couvert dans quelques années, une fois leur armée reconstituée. En fait, ce plan européen ressemble beaucoup à ce que Pete Hegseth avait présenté aux européen en février, et qui semblait alors une trahison aux yeux des Européens. Je vois donc deux interprétation possibles pour cette contre-proposition:
  1. La résignation: les Européens et Ukrainiens savent qu'ils n'obtiendront rien de plus et essaie simplement de sauver les apparences, et d'obtenir quelque chose de légèrement plus favorable. C'est ce que pense Guillaume Ancel, qui estime que l'Ukraine sera obligée d'accepter ce plan désavantageux faute d'alternative.
  2. La ruse: la contre-proposition est calculée pour être inacceptable pour les Russes tout en étant suffisamment proche de la proposition de Trump pour que ce dernier ne comprenne pas que les Européens refusent sa proposition. Si cela est vrai, cela signifient qu'ils essaient juste de maintenir l'aide américaine aussi longtemps que possible, sans réelle intention de céder à Trump/Poutine.

J'espère que la seconde interprétation est la bonne, sans en avoir la certitude.

lundi 14 avril 2025

Les défaillances du commandement ukrainien (4)

Après avoir analysé les raisons de la diversité des brigades ukrainiennes dans la première partie de cette analyse, les problèmes de la structure de commandement dans la seconde partie, et le fiasco des brigades d'infanterie mécanisées numérotées de 150 à 159 dans la troisième partie, je vais maintenant pouvoir aborder la question que certains se posent: Zelensky et Sirsky sont-ils de gros nuls ?

Cette question est volontairement provocatrice, et posée ainsi elle n'a pas beaucoup d'intérêt, à part peut-être d'attirer le lecteur. En revanche, il faut s'interroger sur les erreurs du commandement-en-chef ukrainien. A ce niveau-là, on parle d'erreurs stratégiques, de problème d'organisation générale et de réformes qui tardent à se mettre en place. Dans ce billet, je vais essayer de résumer les critiques qui sont faites à l'encontre du haut-commandement ukrainien, m'interroger sur la responsabilité personnelle du président Zelensky et du général Sirsky et parler des réformes en cours et de celles qu'il faut encore mener.

 

Zelensky et Sirsky à Kyiv, en février 2024

 

De nombreuses critiques 

Cela fait plusieurs mois que de nombreux analystes critiquent les décisions du haut-commandement ukrainien, et en particulier le général Sirsky (commandant-en-chef depuis février 2024, et avant commandant des forces terrestres) et le président Zelensky (qui est constitutionnellement le chef des armées). Il leur est reproché de ne pas avoir réglé les problèmes de l'armée ukrainienne, pire de les avoir aggravés au lieu de mettre en oeuvre des solutions proposées par ces analystes. Parmi ces critiques, on peut citer notamment:

Et bien d'autres encore. Les principales critiques portent sur:

Pour plus de détails, voir les critiques suivantes: Tatarigami (janvier 2025), Butusov (avril 2024)Butusov (juin 2024)Tom Cooper (octobre 2024) , Donad Hill (février 2024) et Donald Hill (janvier 2025).

Ces critiques sont détaillées, précises et sont généralement constructives : elles proposent des solutions aux problèmes qu'elles dénoncent. Cela fait longtemps que ces critiques existent, et pourtant les solutions ne sont pas mises en place. Pourquoi ? Tom Cooper, dont le sens de la nuance est légendaire, a une réponse toute trouvée : Zelensky et Sirsky sont incompétents. A-t-il raison ?



Remarque préliminaire

Il faut bien être conscient qu'il y a un effort délibéré de la propagande russe visant à délégitimer le haut-commandement ukrainien. En particulier, de nombreuses fausses accusations ont été portées contre Zelensky, et plus récemment les Russes (et donc Trump) essaient de le présenter comme "un dictateur" et autres qualificatifs absurdes. 

Les analystes qui ont émis les critiques présentées plus haut ne peuvent pas être soupçonnés d'un quelconque biais pro-russe. Au contraire, ils sont à 100% pour l'Ukraine. Mais il est difficile de ne pas être influencé par la propagande russe, même involontairement. Surtout quand on ne sait pas tout (par exemple, on ne sait pas quels sont les ordres donnés par Zelensky et Sirsky à leurs troupes), et qu'il est tentant de "combler les trous" en se laissant alors influencé par ses propres préjugés, qui eux peuvent être influencés par la propagande russe.

De plus, les critiques doivent être constructives, et ceux qui les émettent devraient se poser la question: est-ce que cette critique peut corriger un ou des défauts de l'armée ukrainienne ? Et si la réponse à cette question est "non", alors il vaut sans doute mieux ne pas publier la critique, qui peut être exploitée par la propagande russe quelles que soient les intentions de son auteur.

Cela étant dit, l'auto-censure n'est pas non plus la solution; Zelensky et Sirksy sont des êtres humains, ils peuvent faire des erreurs et peuvent aussi être incompétents. Il faut juste toujours vérifier si les critiques sont fondées et être conscient des ravages de la propagande russe même sur des esprits "sains".



Sirsky est-il incompétent ?

Commençons par le général Sirsky, qui porte le triste surnom de "boucher" donné par ses propres troupes, qui lui reprochent de ne pas se soucier assez de la vie de ses soldats. C'est pourquoi sa nomination en tant que commandant-en-chef, remplaçant le général Zaluzhny, bien plus populaire, a fait grincer des dents. En particulier, un des analystes précédents, Tatarigami a une dent contre Sirsky, depuis la bataille de Debaltseve. Tom Cooper, qui au départ saluait l'arrivée de Sirsky, le considère maintenant comme un incompétent.

Tom Cooper accuse Sirsky de:

  1. micro-manager certains secteurs du front et abandonner d'autres secteurs, laissant les brigades sans ordre et sans support logistique
  2. découper des brigades en séparant leur bataillon (cf la première partie de mon analyse)
  3. Ne pas avoir publié de doctrine uniformisant l'ensemble des procédures de l'armée ukrainienne; ne pas réformer celle-ci
  4. Promouvoir des officiers incompétents / s'en prendre à des officiers compétents
  5. Et surtout, ne rien apprendre de ses erreurs

En particulier, une séquence semble se répéter, de nombreuses fois, sous le commandement de Sirsky

  1. Un secteur du front, défendu par une unité ukrainienne faible (A), est enfoncé par les Russes; le commandement ukrainien ne semble pas réagir et les Russes consolident leur avancée
  2. L'avancée russe menace les lignes de ravitaillement d'un secteur adjacent; l'unité ukrainienne (B), qui est de meilleure qualité que (A) et qui défend ce secteur est alors menacée d'encerclement
  3. Le commandement ukrainien n'ordonne pas le retrait de (B) mais envoient en renfort une faible unité (C) qui ne résout pas le problème. Les difficultés de ravitaillement augmentent
  4. Sirksy ne donne pas d'ordre, ou donne l'ordre de ne pas reculer; la situation empire,  et, au dernier moment, les Ukrainiens se retirent (à l'initiative d'un commandant local, qui est ensuite sanctionné) mais subissent des pertes, et la ligne de défense suivante est fragilisée 

Ce schéma, qui est celui de la bataille de Debaltseve, s'est répété à de très nombreuses reprises, et parfois à grande échelle: A Lysychansk/Sieverodonetsk en 2022, à Bakhmut en 2023, à Avdiivka en  2024 et plus récemment à Sudja en 2025, pour ne citer que les exemples les plus marquants. Cette répétition d'erreurs qui se ressemblent laisse penser que les critiques de Tom Cooper sont fondées : Sirsky serait donc un général incompétent, enfermé dans un système de pensée soviétique et incapable d'apprendre de ses erreurs.


Oui, mais...

Les choses ne sont jamais aussi simples. Sirsky est peut-être un mauvais général. Mais qu'il soit incompétent au point de ne pas connaitre les principes de base d'une organisation militaire (comme le fait qu'il faut limiter à 3 ou 4 le nombre d'unités commandées par une unité supérieure), ou ne ne pas "voir sur une carte" les risques d'encerclement, cela parait difficilement envisageable. Dans nulle armée (à part un cas flagrant de népotisme ou d'ingérence politique) on arrive à la place de général en chef en étant réellement incompétent.

Ainsi, dans l'armée française, les généraux-en-chef Nivelle (1GM) et Gamelin (2GM) ont pris des décisions désastreuses et sont souvent classés parmi les pires généraux français. Mais pour autant, ils n'étaient pas incompétents. Ce furent des officiers ayant plusieurs belles réussites à leur actifs (avant de devenir général-en-chef), considérés comme étant parmi les plus brillants officiers de leur génération, etc. Le fait qu'ils ont pris des décisions rétrospectivement très stupides une fois aux commandes des armées alliées s'explique autrement que par leur supposée incompétence. Il en est de même pour Sirsky.

Par exemple, si Sirsky a reçu une éducation militaire "à la soviétique", ce fut aussi un des généraux qui ont poussé afin que l'Ukraine s'aligne sur les méthodes de l'OTAN. Il est vieux (enfin, pas tant que ça, il n'a que 59 ans), mais pousse des jeunes à prendre la relève (dont Mykhaeilo Drapatyi, plus jeune général Ukrainien et qui semble être brillant). Il pousse au développement des unités de drones. Il est donc loin d'être incompétent. Comment expliquer alors certaines décisions qu'il a prises, et qui peuvent sembler stupides ?

Prenons le cas de toutes ces séquences de quasi-encerclement qui semblent se répéter sous son commandement. D'abord, il faut noter que s'il y a eu beaucoup de situations de quasi-encerclement, rares sont les cas d'unités ayant été totalement encerclées. A part à Marioupol, les unités ukrainiennes ont toujours réussi à s'en sortir avant d'être complètement encerclées (avec certes des pertes lors de la retraite). On est loin des grands encerclements du temps de la blitzkrieg. NB: c'est aussi vrai côté russe, il n'y a eu que rarement des unités encerclées et/ou un grand nombre de prisonniers. Les seules exceptions semblent avoir été dans les premiers jours de l'opération de Koursk (entre 500 et 1000 Russes capturés).

De plus, le grand nombre de drones déployés change considérablement la logistique sur les derniers 5-10km. Il ne faut pas voir le front comme une ligne (telle qu'elle apparaît sur les cartes) mais comme une zone relativement large. Alors certes, les situations de quasi-encerclement compliquent encore plus la logistique (réduisant le nombre de routes qui peuvent être empruntées), mais ce n'est pas une situation de "tout ou rien": même si la ligne de front était parfaitement droite, il y aurait quand même des problèmes de ravitaillement. Le "désavantage tactique" de ces situations de quasi-encerclement est donc moins graves que ce qui a pu exister dans le passé.

Nota Bene: je ne suis pas en train de dire que ces situations de quasi-encerclement ne sont pas graves, je dis qu'elles sont juste un peu plus graves que la situation "ordinaire". Et donc, si on considère que:

  • le commandement opérationnel des ukrainiens est déficient (cf la seconde partie de mon analyse), ce qui produit des failles tactiques exploitées par les Russes
  • le désavantage tactiques de ces situations de quasi-encerclement est relatif, et jusqu'à présent, ils ont toujours réussi à s'en sortir sans désastre majeur, ce qui peut les pousser à minimiser la gravité de la situation
  • les Ukrainiens sont attachés à défendre leur terre autant que possible (soit parce qu'ils en ont reçu l'ordre, soit parce qu'ils ne savent pas si les terrains qu'ils abandonnent pourront être libérés un jour) et sont donc incités à ne reculer qu'au dernier moment
On a là un début d'explication un peu plus plausible que "Sirsky est incompétent et n'apprend rien" à la répétition de ces situations de quasi-encerclement un peu partout sur le front. Pour éviter ces situations, il faudrait:
  1. réformer le commandement opérationnel, en introduisant un échelon "corps" (ce que font les Ukrainiens en ce moment) pour réduire le nombre d'erreurs et le manque de coordination entre brigades voisines
  2. donner ordres et/ou écrire une doctrine indiquant clairement les situations de quasi-encerclement comme étant à éviter autant que possible; prévoir des positions et des plans de replis sur l'ensemble de la ligne de front.
  3. assurer les Ukrainiens d'un soutien sans faille, qui correspond à leurs besoins, jusqu'à ce qu'ils aient récupérer l'intégralité de leur territoire
Bref, des choses bien plus complexes que "virer Sirsky et trouver quelqu'un de plus compétent."


Sirsky vs Zaluzhny

D'autant plus que l'Ukraine a déjà changé de commandant-en-chef, il y a maintenant plus d'un an. Il semble d'ailleurs que tout oppose Sirsky et son prédécesseur Zaluzhny:

  • leur style de commandement: Zaluzhny laissait beaucoup de liberté aux commandants de brigades et restait plutôt en retrait, Sirsky est réputé micro-manager les unités sous sa responsabilité et visite régulièrement la ligne de front
  • leur réputation: Zaluzhny a la réputation de prendre soin de la vie de ses hommes, Sirsky est surnommé "le boucher"; NB: je ne me prononce pas sur le bien fondé de ces deux réputations
  • leur vision stratégique: Zaluzhny a écrit et publié trois rapports présentant la situation générale, les besoins ukrainiens, etc; Sirsky ne s'est jamais prêté à cet exercice

Sur ce dernier point, il faut souligner qu'à chaque fois, les rapports de Zaluzhny montraient qu'il avait une bonne vision du rapport de force, des besoins de l'armée ukrainienne et de la dynamique de la guerre. Lors de son dernier rapport (en novembre 2023), il notait très justement la fin de la dynamique de la "contre-offensive ukrainienne", la nécessité de mobiliser d'avantage de soldats et l'importance de la technologie des drones. 18 mois plus tard, force est de constater qu'il avait entièrement raison. Et que c'est très dommage qu'on n'ai pas accordé à ce général les moyens qu'il réclamait.

Peut-on dire pour autant que Zaluzhny était un meilleur commandant-en-chef que ne l'est Sirsky, et que Zelensky a fait l'erreur de le remplacer par Sirsky ? Difficile à dire. D'abord, parce qu'on n'a pas les éléments pour juger "à chaud" du bien-fondé des décisions militaires prises par les uns et les autres. Il faudra du temps avant d'avoir une idée précise du bilan de chaque bataille et de l'influence des différentes décisions. D'autant plus que, même si Zaluzhny avait une vision plus claire de la situation stratégique, cela n'implique pas nécessairement que les décisions qu'il a prises soient meilleures. Une comparaison du style "x km2 perdus avec Zaluzhny, y km2 perdus avec Sirsky" ne serait pas non plus pertinente, car la guerre a bien changé entre 2022 et 2025. 

Ensuite, il faut noter que Zaluzhny a travaillé avec Sirsky, qui était alors commandant des forces terrestres pendant 4 ans et l'a explicitement désigné comme son successeur. Si Sirsky était réellement incompétent, cela signifierait que Zaluzhny le serait aussi pour avoir désigné un aussi mauvais successeur. On peut bien sûr imaginer que la décision de le remplacer par Sirsky était déjà prises par Zelensky (avec qui Zaluzhny s'était brouillé), et que Zaluzhny n'a adoubé Sirsky que pour défendre les apparence. Mais je ne crois pas que ce soit le cas.

Je surinterprète peut-être, mais je crois que Zaluzhny est quelqu'un de très empathique. Et passer deux ans à commander une armée en guerre, avec chaque jour des centaines de morts et blessés a du être pour lui une épreuve terrible. Ajouter à cela une possible perte de confiance politique, et on comprend mieux pourquoi il semblait presque soulagé d'être déchargé de son rôle de commandant-en-chef. Peut-être était-il à bout, auquel cas Zelensky a bien fait de le remplacer, même si c'était pour de mauvaises raisons.



Zelensky est-il incompétent ?

Cela dit, remplacer Zaluzhny par Sirsky n'est pas la seule décision controversée qu'a prise Zelensky.  Tom Cooper lui reproche (entre autres):

  • de ne pas avoir réformé la structure militaire, ni avoir combattu la corruption
  • d'avoir raté la mobilisation
  • de privilégier les opérations destinées à "impressionner les Occidentaux" 
  • de donner des ordres de tenir le terrain "coûte que coûte"
  • et plus généralement, de ne pas avoir de stratégie

NB: Ce n'est pas parce que Tom Cooper le dit que ces accusations sont vraies. Mais ces accusations, ou du moins des variantes de celles-ci, sont assez courantes, et personnellement je pense qu'il y a au moins un fond de vérité, si ce n'est plus.

Cela dit, ces accusations sont vagues, et comme on ne connait pas les ordres donnés par Zelensky, en toute honnêteté il est difficile de savoir si les accusations visant Zelensky sont fondées ou non. Ainsi, Zelensky donne-t-il vraiment l'ordre de tenir le terrain  "coûte que coûte" ? 

Il y a bien des fois où Zelensky a explicitement justifié la décision de ne pas abandonner certaines positions alors même qu'elles étaient très menacées: à Lyssychansk/Severodonetsk en mai/juin 2022 et Bakhmut en février/mars 2023. Dans les deux cas, Zelensky justifiait publiquement le fait de "tenir" ces villes le temps que l'aide occidentale arrive (pour le premier cas) ou que la contre-offensive ukrainienne se mette en place (pour le second cas). Or, ces explications ne faisaient pas grand sens: ni l'aide occidentale, ni la contre-offensive ukrainienne ne dépendaient du fait que les Ukrainiens tiennent ces villes. D'ailleurs, les Ukrainiens ont perdu ces villes, et pourtant l'aide est arrivée, et la contre offensive a eu lieu (plus ou moins). Tom Cooper en déduit sûrement que c'est la "preuve" que Zelensky est incompétent et a imposé de tenir le terrain coûte que coûte. Il y a pourtant des explications alternatives.

Il faut se demander QUI a réellement pris la décision de tenir ces villes, et pour quelles raisons. Imaginons que, poursuivant leur stratégie de s'attaquer et d'éliminer les meilleurs éléments russes, le commandement militaire ukrainien tende un piège à l'armée russe dans ces villes en leur donnant une importante symbolique spéciale, les incitant à les attaquer de front et éliminent ainsi les meilleurs éléments russes, empêchant par la suite toute avancée russe dans le secteur (même après la chute de ces villes) et affaiblissant l'armée russe de manière générale. Zelensky intervient ensuite pour justifier publiquement cette décision militaire et accroire l'importance symbolique de ces villes.  Est-ce ce qui s'est passé ? Est-ce que cette stratégie a réussi ? Je n'en ai pas la certitude. Mais c'est une interprétation alternative autant, voire plus vraisemblable, que la diatribe de Tom Cooper. Ce qu'on a constaté, c'est qu'après la prise de Lyssychansk/Severodonetsk,  et après la prise de Bakmuth, l'armée russe a été stoppée et les Ukrainiens ont pu contre-attaquer avec plus ou moins de succès.

Il en est de même pour "l'offensive de Koursk". La décision de se lancer dans une invasion terrestre de la Russie a certainement été prise conjointement par Sirsky et Zelensky. Mais pour savoir quels étaient leurs objectifs stratégiques réels (et pas seulement les objectifs affichés), et qui est responsable des erreurs commises lors de cette offensive, c'est une autre paire de manche. 

Certains (comme Tatarigami) pensent que la décision même de lancer une telle offensive était une erreur, car cela a détourné des ressources qui auraient mieux été utilisées dans le Donbas. D'autres, comme Philips O'Brien, Anders Puck Nielsen, pensent au contraire que certains des objectifs ont été atteints. Je suis plutôt d'accord avec ce second groupe, mais je vois trois erreurs commises par les Ukrainiens:

  1. Ne pas avoir employé assez de troupe dans les premiers jours pour sécuriser un territoire facilement défendable par la suite
  2. avoir confié, en septembre, la défense d'un point clef à une brigade territoriale mal équipée, ce qui a permis aux Russes de contre-attaquer
  3. Ne pas s'être retiré à temps

Ces trois erreurs sont au niveau "opérationnel", pas stratégique, mais vue l'implication de Sirsky dans cette opération, il est certain qu'il est au moins en partie responsable de ces erreurs. Qu'en est-il de Zelensky ? Par exemple, pour le point 3,  les militaires ont-ils demandé à Zelensky de se retirer ? L'a-t-il refusé ? Est-il simplement informé quand la situation militaire se détériore ? Autant de questions auxquels on n'a pas de réponse pour le moment. Et donc, il est difficile de juger de la compétence de Zelensky. 

Certes, on peut, comme Tom Cooper, considérer que puisque Zelensky est l'autorité suprême, il est de toute manière responsable. Mais c'est un argument de mauvaise foi, et qui ne tient pas compte, tout simplement, de toutes les tâches dont quelqu'un comme Zelensky est officiellement responsable, et qu'aucun humain ne peut mener en parallèle. Zelensky, comme n'importe quel dirigeant politique de haut niveau, doit déléguer. Et c'est peut-être sur ce point qu'on peut le plus formuler de critiques contre Zelensky: il a du mal à déléguer et à choisir de bons collaborateurs.



Un Winston Churchill sans son Clement Attlee

Avant de devenir président de l'Ukraine, Zelensky était comédien. Comme son personnage de la série Le Serviteur du Peuple, il arrive à la présidence sans expérience de la politique, mais avec la volonté de lutter contre la corruption. Il n'a pas été très efficace dans ce rôle, et après trois ans de présidence, son bilan était faible et il n'a pas marqué les esprits. Jusqu'au 24 février 2022.

Ce jour là, la Russie lance son invasion à grande échelle. Dès le premier jour, les Russes arrivent dans la banlieue de Kyiv, leurs forces spéciales étant peut-être dans la ville même. On dit Zelensky en fuite. Et pourtant, le soir, Zelensky publie une courte vidéo, avec un message simple: dans les rues de Kyiv, il présente les ministres et ses conseillers et dit "nous sommes là, nous nous battrons pour notre indépendance". Ce message, ainsi que la citation apocryphe, mais qui résume bien l'esprit de combat de Zelensky: "Le combat est ici; je n'ai pas besoin d'un taxi, mais de munitions" a marqué les esprits. Par ces simples mots, Zelensky a incarné la résistance ukrainienne. 

Et ce ne fut que le premier d'une longue série de discours marquants, de courage personnel (Zelensky visite souvent la ligne de front, contrairement à Poutine), d'épreuves, de victoires et de défaites. Le charisme de Zelensky, son courage et sa volonté à ne pas céder face à un ennemi qui semble trop fort rappellent bien évidement Winston Churchill en 1940-1941. Or, si le rôle et les discours de Winston Chruchill sont, à juste titre, toujours bien connus du grand public, un autre politicien anglais, tout autant essentiel à la résistance anglaise durant ces années noires, est aujourd'hui bien moins connu: Clement Attlee

Clement Attlee était à la tête du parti travailliste (tout comme Churchill était à la tête du parti conservateur) et à ce titre numéro 2 du gouvernement d'union nationale mis en place en mai 1940, puis vice premier-ministre à partir de 1942. Attlee n'avait pas le charisme de Churchill. Il n'a pas fait de grands discours promettant "du sang et des larmes". C'était un homme peu loquace, cherchant le consensus et ne faisant guère parler de lui; tout le contraire de Churchill. Mais son rôle fut pourtant essentiel. D'abord, en soutenant Churchill, surtout dans une période où une partie des conservateurs, menés par Lord Halifax, voulaient négocier avec Hitler plutôt que continuer le combat. Ensuite, il s'est révélé être un très bon organisateur, et quelqu'un capable d’apaiser les frictions pouvant apparaître dans le gouvernement. Churchill et Attlee étaient donc complémentaires, et tous deux furent vitaux au bon fonctionnement du Royaume-Uni en temps de guerre.

Et je pense que c'est ce qui manque à Zelensky: un numéro 2 capable de faire "tourner la machine" de l'état pendant que lui-même se concentre sur les grands discours, sur l'aide internationale, quelqu'un capable de l'épauler. Alors certes, Zelensky ne gouverne pas seul. En particulier, il semble qu'il se repose beaucoup sur son chef de cabinet, Andriy Yermak. Or, celui-ci est autant, voire plus décrié que Zelensky. Et de toute manière, il est trop proche de Zelensky pour jouer le rôle de "contre-poids", il aurait fallu, pour cela, quelqu'un qui a politiquement du poids et s'oppose à Zelensky, ou du moins est indépendant de lui. On peut d'ailleurs reprocher à Zelensky de n'avoir pas formé un gouvernement d'union nationale dans les premiers jours de l'invasion. 

Or, le principal parti d'opposition est celui de Porochenko, que Zelensky avait battu à la présidentielle de 2019. Y avait-il quelqu'un dans ce parti, qui pouvait apporter quelque chose au gouvernement ? Je ne connais pas assez le monde politique en Ukraine pour répondre à cette question. Mais, même si la popularité de Zelensky est toujours bien plus élevée que celle de ses opposants politiques, il gagnerait à partager le pouvoir avec quelqu'un de compétent et de populaire. Je ne vois qu'une seule personne remplissant ces critères (mais il en a sans doute d'autres que je ne connais pas): l'ex-général Zaluzhny. Zelensky osera-t-il faire ce geste d'ouverture ?



Conclusion

Durant ces 3 ans de guerre à grande échelle, l'Ukraine a connu bien des revers. Mais tous ces revers ne sont pas dus à des erreurs ukrainiennes, et toutes ces erreurs ne sont pas dues à une incompétence des dirigeants ukrainiens. 

Prenons par exemple le plus gros revers, celui qui a le plus de conséquences: l'arrivée, à la Maison Blanche, d'une crapule pro-russe: Krasnov, aka Traitor Trump. L'Ukraine n'y est pour rien dans sa réélection, mais doit en subir les conséquences. Zelensky a, dès l'été 2024, essayé d'anticiper la victoire de Trump, en proposant un "plan de la victoire" qui était en fait une explication de ce qu'une victoire ukrainienne pourrait apporter aux Américains, et surtout à Trump. Trump, bien entendu, n'est pas du tout intéressé. Zelenksy a pu commettre des erreurs dans sa "gestion" de Trump, mais même s'il avait fait un sans-faute, Trump serait resté pro-russe. Dans ce cas précis, il est donc difficile, pour un observateur extérieur, de déterminer quelles ont été les réelles erreurs commises par le haut-commandement ukrainien, tant les dés étaient pipés en leur défaveur. Et, dans une moindre mesure, il en est de même pour les autres erreurs (réelles ou supposées) du haut commandement ukrainien.

Entendons-nous bien: il est évident que Sirsky et Zelensky ont commis des erreurs. Ce qui est moins évident, c'est de savoir s'ils ont commis plus d'erreurs que ce que d'autres personnes placées dans la même situation auraient commises. En tous cas, ils ne sont pas incompétents. Mais la question la plus importante est: peuvent-ils rectifier leurs erreurs ? Ou doivent-ils être remplacés ?

Je pense qu'à plus ou moins long terme, Sirsky devra être remplacé. Quelles que soient ses qualités et ses défauts personnels, trop d'erreurs ont été commises sous sa responsabilité directe. Plusieurs personnes, dont Bohdan Krotevych, réclament déjà sa démission. Or, l'armée ukrainienne est en pleine réforme structurelle avec la création d'une vingtaine de corps d'armée. Cette réforme capitale, annoncée en novembre dernier, se met très lentement en place. Trop lentement. Sirsky la freine-t-il ? Ou est-il au contraire un de ceux qui poussent sa mise en place ? La seule certitude, c'est que 5 mois après l'annonce de la mise en place de cette réforme, il n'y a qu'un seul corps peut-être opérationnel, centrée sur la 3e brigade d'assaut. Et c'est tout. A croire qu'ils veulent battre le record de la "coalition des volontaires" en terme de lenteur.

Quant à Zelensky, il est irremplaçable. Non pas parce qu'il est tellement bon que personne ne peut faire aussi bien que lui. Mais parce que, qu'on le veuille ou non, il est un des symboles de la résistance ukrainienne et que les Russes veulent absolument son départ. Espérons seulement qu'il apprendra de ses erreurs.

jeudi 3 avril 2025

Guerre en Ukraine: bilan du mois de mars 2025

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de mars 2025, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2024, fin janvier et fin février 2025.

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, mais à un rythme plus faible sauf dans la région de Kursk, où ils ont repris quasiment tout le territoire contrôlé par les Ukrainiens. Les combats se poursuivent toujours dans Toretsk et Chassiv Yar.  La situation reste  préoccupante aussi vers Pokrovsk, et vers Kupyansk, même si les Ukrainiens ont pu mener quelques contres-attaques locales.

Territoire encore contrôlé par les Ukrainiens, Wikipedia d'après ISW



Pertes russes et ukrainiennes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023), la deuxième année (mars 2023 à février 2024) et la troisième année (mars 2024 à février 2025) puis les chiffres de mars 2025

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • moyenne 3e année: 1150/mois
    • 1690 (mars) 
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • moyenne 3e année: 25/mois
    • 44 (mars) 
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • moyenne 3e année: 30/mois
    • 37 (mars) 
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • moyenne 3e année: 181/mois
    • 24 (mars)
Une fois de plus, ces chiffres sont hallucinants, en particulier ceux concernant l'artillerie. Ces chiffres élevés peuvent s'expliquer par l'évolution des techniques de repérage de l'artillerie russe. D'après le site de Ragnar Gudmundsson, les pertes russes pour le mois de février 2025 se chiffrent à 6 252 véhicules (nouveau record mensuel) et 40 670 hommes. On pourrait croire que le mois de mars a été catastrophique pour les Russes.
 
Or, pour les pertes visuellement confirmées, Oryx ne compte pas plus de pertes russes que d'habitude (386 équipements comptabilisé), par contre les pertes ukrainiennes sont bien plus élevées que d'habitude (400 équipements comptabilisés), en grande partie à cause de la retraite de Soudja (voir plus bas). Ce qui fait du mois de mars 2025 le pire mois de la guerre pour les pertes ukrainiennes visuellement confirmées, et aussi celui où le taux de confirmation des annonces ukrainiennes est le plus faible.

Donc, soit les Ukrainiens exagèrent  de plus en plus leurs chiffres, pour dissimuler leurs difficultés sur le champ de bataille. Soit, pour une raison inconnue, ils publient moins les preuves des pertes qu'ils infligent.



L'offensive de Koursk finit en eau de boudin

La plus grande réussite des Russes, ce mois-ci, est d'avoir chassé les Ukrainiens de tout leur territoire. Enfin presque: les Ukrainiens contrôlent encore ~50km2 dans la région de Koursk, et ont aussi pris 1 ou 2 villages dans la région de Belgorod, mais cela reste des zones proches de la frontière et sont sans importance réelle. L'essentiel est que les Ukrainiens ont évacué le "saillant de Soudja" et ont laissé beaucoup de matériel dans leur retraite. Que s'est-il passé ?

D'après Xavier Tytelman, les Américains auraient dit aux Ukrainiens de se retirer de Koursk, sans poser mines, et leur auraient promis que les Russes ne leur tireraient pas dessus, ce que les Russes ont quand même fait.... Je ne crois guère à cette version. D'une part, parce que Tytelman est le seul analyste à en parler de cette version. D'autre part, même s'il n'est pas absurde de penser que les Américains ont demandé aux Ukrainiens d'évacuer la région, je vois mal les Ukrainiens croire la parole des Russes sur un retrait négocié. 

Le scénario le plus probable est celui d'un retrait décidé par les Ukrainiens (suite à la situation militaire difficile et/ou des demandes américaines) mais qui a mal tourné. Le général Krasilnikov, qui commandait les forces ukrainiennes sur ce front, a été limogé, signe que tout ne s'est pas passé comme prévu. 

Contrairement à ce que Trump a annoncé, il n'y a pas eu des milliers d'Ukrainiens encerclés. Quelques dizaines de soldats ont été capturés, mais ça reste marginal compte tenu des effectifs engagés. C'est surtout au niveau du matériel que les Ukrainiens ont morflé, on espère donc que les soldats ayant dû se retirer n'ont pas eu trop de pertes.

En effet, c'est près de 200 pièces de matériel divers qui a été perdu par les Ukrainiens (pertes visuellement confirmées) dans les dernières semaines. Naalsio compte en tout 790 pertes matérielles pour les Ukrainiens, 740 pour les Russes. C'est bien plus que durant la "grande contre offensive ukrainienne de 2023" Il faut dire que l'opération a duré plus longtemps (6 mois contre 4) sur un territoire plus vaste (~1200 km2 contre ~600 km2). Il n'empêche que ces chiffres témoignent de l’âpreté des combats, et l'importance des moyens engagés dans chaque camp. Et aussi, de l'échec de l'armée ukrainienne. 

Car quels qu'aient été les véritables objectifs des Ukrainiens (au-delà des objectifs affichés), il est maintenant clair qu'ils n'ont pas bien géré la situation à partir de janvier 2025, et qu'ils auraient gagné à se retirer plus tôt et dans un bien meilleur ordre. Les quelques contre-attaques de janvier et février dans la région apparaissent maintenant comme des opérations inutiles. Plutôt que de se renforcer pour contre-attaquer, les Ukrainiens auraient dû lâcher volontairement du terrain dès que leur ligne de ravitaillement était menacée. Ils auraient ainsi préservé leurs forces et éviter les nombreuses pertes de ces derniers mois.



Jeu(x) de dupes à l'international

Sur le plan international, les choses sont à la fois très simples et très confuses. Tout le monde dit vouloir la paix mais chacun veut quelque chose de différent:
  • Zelensky veut stopper l'invasion russe
  • Poutine veut soumettre l'Ukraine
  • Trump veut s'accaparer les ressources de l'Ukraine et laisser tomber l'Europe et l'Ukraine
  • quant aux Européens, on ne sait pas trop ce qu'ils veulent. On sait juste ce qu'ils ne veulent pas: ils ne veulent pas être lâchés par les USA et ils ne veulent pas d'une victoire russe.
Chacun joue alors au jeu de dupes, qui consiste à "gérer" Trump tout en défendant ses propres intérêts. Donc on a des "négociations de paix" qui s'éternisent car elles ne peuvent pas aboutir, des accords de cessez-le-feu bidon immédiatement violés par les Russes et les Ukrainiens. Une "coalition des volontés" qui fait surtout preuve de peu de volonté, à part pour fixer la date de la prochaine réunion.

A cela s'ajoute Trump qui veut faire la guerre commerciale à tous (sauf à la Russie) et la guerre aux Houti (et créer le SignalGate) et aux Iraniens. Trump est entouré de tocards qui ne réussissent qu'à mettre un bordel monstre aux USA et dans le reste du monde. N'en déplaise à des analystes comme Guillaume Ancel et Olivier Kempf, qui pensaient que Trump pourrait rapidement imposer une "paix", ce n'est pas encore pour demain (eux-même le reconnaissent). Ni probablement pour après-demain. La guerre risque hélas de continuer encore longtemps.



Guerre en Ukraine: bilan du mois d'août 2026

Ce mois d'août a été hélas très ordinaire: les Russes ont continué à bombarder les villes ukrainiennes, profitant du manque de missiles ...