jeudi 6 février 2025

Les défaillances du commandement ukrainien (3)

Après avoir analysé les raisons de la diversité des brigades ukrainiennes dans la première partie de cette analyse,  et les problèmes de la structure de commandement dans la seconde partie, je vais me pencher sur certaines brigades qui ont hélas beaucoup fait parlé d'elles ces derniers temps, et pas en bien: les 10 brigades d'infanterie mécanisées numérotées de 150 à 159, dont fait partie la 155e brigade "Anne de Kiev" équipée et entraînée par la France. Pour cela, je vais beaucoup m'appuyer sur les informations du site Militaryland.net, qui est une référence en ce qui concerne les unités de l'armée ukrainienne.

 

Un canon CAESAR de la 155e brigade "Anne de Kiev"



Une création chaotique

C'est en octobre 2023 que fut annoncé la création de 5 de ces brigades (150e à 154e), mais il n'y a plus eu guère de nouvelles pendant des mois. Puis, en mai 2024, le haut commandement annonça la création de 10 nouvelles brigades; si leur numéro n'a pas alors été révélé, il est très probable qu'il parlait des 5 brigades (mécanisées) précédentes plus celles numérotée 155 à 159, qui furent elles annoncées comme des brigades d'infanterie (non mécanisées).

Dès la phase de formation, il y a eu des problèmes avec cette série de brigade. D'abord, le manque de matériel, y compris de blindés, a fait que la 153e brigade, annoncée comme mécanisée, fut transformée en brigade d'infanterie simple. La 152e est devenue une unité de chasseurs (jäger), quoi que cela ne fait pas grand sens car les brigades de chasseurs sont elles aussi équipées en blindés (mais pas de tanks). Il faut se souvenir que c'était l'époque où l'aide américaine était bloquée au congrès. 

Puis, avec le déblocage de cette aide et un abaissement de l'âge de la conscription, il semblerait que l'armée ukrainienne a enfin eu les ressources nécessaires (tant en hommes qu'en matériel) pour créer ces 10 brigades, puis les équiper pour transformer les brigades 155 à 159 en brigades mécanisées. En particulier, une de ces 10 brigades semblait particulièrement prometteuse: la 155e brigade mécanisée, équipée et entraînée par la France.


La fameuse brigade  "Anne de Kiev"

La création de la 155e brigade a été annoncée en mai 2024, et son emblème dévoilé dans la foulée. Quelques semaines plus tard, Emmanuel Macron annonce que la France formera et équipera une brigade ukrainienne, tenant ainsi la promesse qu'il avait faite un an plus tôt. On apprendra plus tard qu'il s'agit de la 155e brigade. En octobre 2024, Emmanuel Macron visite cette brigade alors à l'entraînement dans l'est de la France. 

Outre le matériel français (128 VAB, 18 AMX-10-RC et 18 canons CAESAR), cette brigade devait recevoir un bataillon de chars Leopards 2A4, ce qui faisait de cette brigade une des mieux équipées de l'armée ukrainienne. De plus, le fait qu'elle soit équipée de manière homogène simplifie sa logistique, et son entraînement au niveau "brigade" était quelque chose que les Occidentaux n'avaient pas vraiment mis en place auparavant (se contenant souvent d'entraîner des bataillons indépendamment). La devise de cette brigade "On ne passe pas", faisant explicitement référence à Verdun, sonnait comme une promesse de ses capacités à résister aux assauts russes. La 155e brigade mécanisée rentre en Ukraine mi-novembre 2024.

Pourtant, en décembre 2024, peu de temps après que cette brigade a été déployée dans l'est de l'Ukraine, son commandant est brutalement remplacé. Le 7 décembre, la députée ukrainienne Maryana Benzuhla, connue pour ses indiscrétions sur les questions militaires, affirme que la 155e brigade est une "brigade zombie", qu'une partie de ses troupes a été envoyées à d'autres brigades et/ou a reçu d'autres équipement que ceux pour lesquels ils ont été entraînés.

Puis un article du journaliste ukrainien Iouri Butusov, rédacteur en chef du site censor.net,  donne plus de détails et surtout, rapporte un nombre très élevé (1700) de désertions dans cette brigade, avant même que celle-ci ne soit déployée sur le front. Il évoque aussi des pertes de chars Leopards 2A4, et le fait que la brigade n'a reçu ni drones, ni équipement de guerre électroniques, deux choses pourtant cruciales dans ce conflit.

De fait, la création de cette brigade a été extrêmement chaotique. En juillet, environ 2500 hommes de cette brigades ont été réaffecté à d'autres brigades. Environ 900 hommes désertent avant que la brigade ne soit envoyée pour s'entraîner en France. 55 soldats de plus désertent en France. Le reste, à leur retour en Ukraine. Le haut commandement ukrainien tient le commandant de la brigade pour responsable de ces désertions, d'où son remplacement brutal début décembre. 
 
Mais, quelles que soient les défauts et/ou les qualités de cet officier, les circonstances de la formation de cette brigade ne pouvaient pas donner de bons résultats. En effet, pour former une nouvelle brigade, il faut un "noyau" de vétérans, capable d'aider les nouvelles recrues et de les encadrer. Or, la 155e a été constituée presque exclusivement de nouveaux mobilisés. Les officiers n'avaient pas plus d'expérience de combat. Le fait que la brigade a été vidée de la moitié de ses effectifs en juillet avant d'être re-remplie par des nouveaux venus n'a pas amélioré les choses. De plus, l'entraînement en France, assez court (moins de 3 mois) supposait sans doute que les recrues avaient au minimum les bases, ce qui ne semble pas avoir été le cas. 
 
Formée n'importe comment, mal encadrée, mal commandée, rien n'allait. Au lieu d'avoir une brigade d'élite, comme ça aurait pu être le cas si cette brigade avait été formée à partir d'un noyau de vétérans et bien encadrée, les Ukrainiens n'ont eu qu'une unité faible et peu efficace, qui a dû essuyer son "baptème du feu" sur un des secteurs les plus difficiles pour les Ukrainiens: Pokrovsk. L'histoire de cette brigade est à la fois une tragédie et un exemple de ce qu'il ne fallait pas faire.

Hélas, cette brigade n'est pas la seule de cette série a avoir connu de graves problèmes.


Les autres brigades "150"

Des informations ont également circulé sur les autres brigades de cette série, que je nomme collectivement les brigades "150".

La 150e a été déployée à Toretsk en juillet 2024. Il semble qu'ils ont subi de nombreuses pertes, au point que la brigade a dû être retirée du front, transférée au corps des Marines et réorganisée en brigade de défense côtière (l'équivalent des brigades de défense territoriales).

La 151e a été déployée dans le secteur de Pokrovsk-Avdiivka en juillet 2024. Il semble qu'ils manquaient de matériel de base, au point qu'un commentateur/analyste de ce conflit (Tom Cooper / Sarcastosaurus) a créé une collecte pour équiper en toute urgence cette unité en SUV suite à l'appel à l'aide d'une femme de soldat mobilisé.

La 152e est commandée par des officiers qui étaient en charges des centres de recrutements régionaux - Avant que Zelensky ne les virent tous à l'été 2023. Leurs performances au niveau de cette brigade ont été mauvaises, comme l'ont révélé des sources internes, et par conséquent cette brigade a subi de nombreuses pertes.

Je n'ai pas trouvé d'informations particulières sur les 153e et 154e brigades, et j'ai parlé de la 155e plus haut. La 156e n'est pas déployée sur le front, mais des problèmes ont forcé l'état-major général à ouvrir une enquête sur cette brigade. Les 158e et 159e seraient toujours à l’entraînement

Quant à la 157e, elle aussi a subi de grosses pertes suite à son déploiement vers Pokrovsk, pour les mêmes raisons que la 152e et la 155e.

A chaque fois, c'est la même histoire: ce sont toutes des unités formées uniquement par les soldats les plus récemment mobilisées (sans cadres plus expérimentés), commandées par des officiers peu habitués aux combats et parfois très mauvais, dont les soldats sont régulièrement "pris" par d'autres brigades puis remplacés par de nouveaux conscrits, et qui sont finalement déployées dans le secteur le plus dur du front (Pokrovsk) où elles subissent des pertes importantes.



Fallait-il créer ces brigades ?

Suite aux révélations sur l'état de ces brigades et des pertes qu'elles ont subies, de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer l'existence même de ces brigades. En effet, il semble que les moyens (en hommes et en matériel) investis dans ces brigades aurait bien mieux été utilisés dans les brigades existantes, et qui bien souvent en manquent. Le haut-commandement ukrainien défend la création de ces nouvelles brigades en invoquant le besoin de faire des rotations aux brigades existantes et qui sont sur le front depuis trop longtemps. Qui a raison ?

Tout d'abord, il est vrai que l'armée ukrainienne a besoin de plus de brigades (ou d'autres unités de mêlée), en particulier pour faire ces rotations. Et donc que créer une dizaine de brigades supplémentaires n'est pas absurde car les Russes sont bien plus nombreux sur le front en 2025 qu'ils ne l'étaient en 2022 et 2023. Ce qui est absurde, en revanche, c'est de créer de nouvelles brigades alors que les anciennes on cruellement besoin d'hommes et de matériel pour maintenir leurs forces. Et surtout de créer ces nouvelles brigades sans avoir les officiers pour les encadrer alors que l'encadrement existe dans les brigades existantes. Pourquoi les Ukrainiens ont-ils donc pris cette décision absurde ?

Notons tout d'abord que les 5 premières ont été créées en octobre 2023. A l'époque, les Russes venaient tout juste de commencer leur offensive sur Avdiivka (et avaient des pertes considérables), la "grande contre-offensive ukrainienne" s'éteignait à petit feu et on pouvait alors penser que, après un hiver qu'ils passeraient sur la défensive, les Ukrainiens reprendraient leur offensive au printemps ou à l'été 2024, et donc créer des brigades supplémentaires était certes optimiste, mais très logique. Idem pour la création des 5 suivantes en mai 2024: les USA venaient tout juste de voter leur plus grosse aide à l'Ukraine, la loi sur la mobilisation était passée au parlement ukrainien, on pouvait donc espérer un afflux d'hommes et de matériel, qui ne s'est hélas pas matérialisé ensuite.

De plus, Zelensky a laissé entendre que la création de nouvelles brigades étaient un moyen de solliciter plus d'aide de la part des Occidentaux. Il est difficile de savoir si c'est vrai ou non. Mais, en faisant l'hypothèse que ce soit le cas, les Ukrainiens ont peut-être simplement créer ces brigades comme des "centres d'entraînement attirant l'aide des occidentaux" et non comme de vraies unités. Le fait que, à plusieurs reprises, des soldats de ces brigades "150"  ont été réaffectés à d'autres brigades va dans ce sens. 

Si cette hypothèse est vraie, l'erreur du haut commandement ne serait donc pas tant d'avoir créé ces brigades, mais de les avoir déployées sur le champ de bataille, qui plus est dans le secteur de Pokrovsk. Et peut-être qu'ils n'ont pris cette décision que dans l'urgence, n'ayant rien d'autre à envoyer pour renforcer ce front. Toujours en supposant cette hypothèse vraie, une autre erreur aurait été de ne pas avoir fait de la 155e une "vraie" brigade: l'entraînement et le matériel donné par la France auraient pu en faire une brigade efficace et cohérente, l'Ukraine aurait dû profiter de cette opportunité pour envoyer une bonne brigade (mais usée par les combats) se rééquiper et réentrainer en France, plutôt que de tout gâcher en n'y envoyant que des conscrits sans expérience.

Quoi qu'il en soit, le fiasco de ces brigades "150" pose beaucoup de questions sur l'état de l'armée ukrainienne et sur son commandement. Tout d'abord, il faut noter qu'en 2022 et 2023, l'Ukraine était passé d'environ 30 brigades de mêlée (avant l'invasion) à plus d'une centaine. Et que ces ~70 nouvelles brigades, qui sont certes de qualité variable,  ne sont pas mauvaises en moyenne (même s'il y a parmi elles des brigades de défense territoriale peu équipées). En 2024, seules 10 brigades ont été créées, et sont dans un état lamentable. 

Pourquoi ce qui fonctionnait en 2022 et 2023 ne fonctionne plus en 2024  et 2025 ? Est-ce parce que les conscrits de 2024 ne seraient pas aussi bons que les volontaires de 2022 ? Parce que le commandant-en-chef a changé en février 2024 ? Parce que Zelensky imposerait des décisions absurdes ? C'est ce que nous verrons dans la quatrième (et dernière) partie de cette analyse.

samedi 1 février 2025

Guerre en Ukraine: bilan du mois de janvier 2025

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de janvier 2025, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, et fin décembre 2024.

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, surtout dans le sud-est où ils ont pris Kurakove et Velyka Novosilka. Les Ukrainiens ne contrôlent plus qu'une petite partie de Toretsk et Chassiv Yar.  La situation reste très préoccupante aussi vers Pokrovsk, et vers Kupyansk, même si jusqu'à présent ces villes tiennent encore. Dans la région de Kursk, les Ukrainiens continuent de reculer tout en infligeant de grandes pertes aux Russes et aux Nord-Coréens déployés dans la région. Ces derniers semblent avoir été retirés du front après avoir subit des pertes catastrophiques.



 
Le loto des raffineries russes


 
 
 

Poursuite de la tendance des deux précédents mois

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023) et la deuxième année (mars 2023 à février 2024) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre > novembre > décembre 2024 > janvier 2025

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • 980 (mars) > 961 (avril) > 1129 (mai) > 1393 (juin) > 1553 (juillet) > 1528 (août) > 1208 (septembre) > 1191 (octobre) > 896 (novembre) > 619 (décembre) > 917 (janvier)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • 23 (mars) > 30 (avril) > 35 (mai) > 22 (juin) > 21 (juillet) > 45 (août) > 28 (septembre) > 39 (octobre) > 10 (novembre) > 3 (décembre) > 9 (janvier)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • 53 (mars) > 36 (avril) > 36 (mai) > 58 (juin) > 34 (juillet) > 33 (août) > 23 (septembre) > 31 (octobre) > 25 (novembre) > 13 (décembre) > 18 (janvier)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • 228 (mars) > 148 (avril) > 187 (mai) > 284 (juin) > 249 (juillet) > 280 (août) > 336 (septembre) > 257 (octobre) > 47 (novembre) > 54 (décembre) > 55 (janvier)

Les pertes matérielles restent relativement basses, du moins quand on les compare à la moyenne des 10 premiers mois de 2024 (poursuivant la tendance depuis novembre 2024) même s'il y a une légère remontée des pertes d'artillerie et de la DCA. Les pertes de MLRS triplent (passant de 3 à 9) mais restent à moins de 10 pertes/mois.

En tout, 4 744 pièces d'équipement ont été perdues par les Russes selon le comptage mensuel fait par Ragnar Bjartur Gudmundsson alors que dans le même temps les Russes ont perdu 48 060 hommes. Si les pertes matérielles sont remontées, tandis que les pertes humaines sont très légèrement en baisse, ces chiffres confirment néanmois qu'un changement de dynamique a bien eu lieu en novembre 2024.
 
Quant aux pertes matérielles prouvées et répertoriées  par le site Oryx, les pertes russes ont dépassé le seuil symbolique de 20 000. En revanche, le ratio mensuel est le moins favorable à l'Ukraine depuis juin 2023:  seulement 469 pertes russes contre 310 pertes ukrainiennes. Ce faible ratio s'explique en partie car les Russes utilisent de plus en plus de matériel civil (qui ne sont pas comptés par Oryx) pour se déplacer et même monter des assauts.
 
Ce mois-ci a aussi vu les Ukrainiens reprendre leur campagne de destruction des dépôts pétroliers et raffineries russes. Parmi les exemples les plus spectaculaires: dépôt près de la base des bombardiers stratégiques Engels-2 (a brûlé pendant 8 jours),  dépôt + centrale thermique à Ryazan, raffineries de Sarotov, Nijni Novgorod et VolgogradPlusieurs usines produisant des armes ou composants électroniques ont également été touchées.


La fin de la guerre ?

L'ordure orange a posé ses fesses sur le fauteuil du bureau ovale il y a une dizaine de jours, et la guerre en Ukraine n'est toujours pas finie, contrairement à sa promesse de la terminer en moins de 24H. Par contre, les guerres du Canada, du Groenland et de Panama vont peut-être commencer.

Sur le conflit qui nous intéresse, Trump a beaucoup parlé mais n'a quasiment rien fait. Enfin, si: il a viré tous les militaires du Pentagone qui s'occupaient de l'aide à l'Ukraine, il a suspendu (sauf pour Israel et l'Egypte) le programme d'aide internationale USAID, dont une partie était pour l'Ukraine. Et il a donné 100 jours à son envoyé spécial pour mettre fin au conflit.

Certains commentateurs se sont enflammés suite à certaines paroles de Trump disant que "Poutine est en train de détruire la Russie", et qu'il veut encore plus sanctionner la Russie si elle refuse de négocier. On voit fleurir des videos du genre "Pourquoi Trump est pro-Ukraine". 

Mettons les points sur les "i": Trump n'est pas pro-Ukraine. Certes, il veut la fin des combats, mais aucune de ses déclarations ne demande la moindre concession à la Russie. Pas de retrait des troupes. Pas de dommages de guerre. Pas d'invitation de l'Ukraine dans l'OTAN. Et surtout, pas de poursuite devant la CPI.  Dans son esprit, l'Ukraine doit faire toutes les concessions. Philips O'Brien l'a très bien analysé. Rien n'indique que Trump a fondamentalement changé ses idées sur l'Ukraine, qu'il va continuer le soutien à l'Ukraine ou qu'il ne va pas passer un accord avec les Russes sans consulter ni les Ukrainiens, ni les Européens.

En Europe, c'est toujours la paralysie. Certes, les sanctions européennes sont prolongées pour 6 mois. Mais ce qui est inquiétant, c’est qu’il y a besoin d’un renouvellement périodique. Et si Trump décide de lever les sanctions contre la Russie, il trouvera assez de caniches en Europe pour bloquer la machine européenne, ce qui lèvera automatiquement les sanctions européennes en juillet prochain.

On est donc totalement dans le brouillard. Ceux qui s'aventurent à prédire la fin de la guerre dans x jours ou x mois me semblent bien présomptueux. Pour ma part, j'ai le sentiment qu'elle peut hélas durer encore un an ou plus.


mardi 28 janvier 2025

Les défaillances du commandement ukrainien (2)

Comme je l'avais dit dans la première partie de cette analyse,  une des premières choses qui frappe, quand on regarde la composition de l'armée ukrainienne, c'est la grand nombre de "types" de brigades, et la quasi-absence d'unités à un échelon supérieur aux brigades (division, corps ou armée). Or, ces deux caractéristiques constituent un handicap qui explique au moins en partie les difficultés actuelles de l'armée Ukrainienne. J'ai abordé la diversité des brigades dans la première partie, je vais donc m'intéresser au second problème: l'absence de division, corps etc pour structurer l'armée ukrainienne, et ses conséquences opérationnelles.

Chaîne(s) de commandement de la 100e brigade mécanisée, établie par SIRDO



Les chaînes (de commandement) qui enchaînent

Il y a un an, je me demandais comment le commandement ukrainien pouvait fonctionner sans structure au dessus des brigades. A l'époque, il y avait relativement peu de documentation sur le sujet disponible publiquement. Maintenant, beaucoup de témoignages, analyses et données sont disponibles, et la réponse à ma question est: il fonctionne très mal. Et pour illustrer ce problème, on va parler de la 100e brigade mécanisée ukrainienne.

Cette brigade était à l'origine la 100e brigade de défense territoriale, originaire de Volyn, dans le nord-ouest de l'Ukraine. En mars 2024, elle est devenue une unité mécanisée, recevant des Marders puis des Bradleys (donc les  meilleurs blindés dont disposent les ukrainiens). Cela montre qu'elle est considérée comme une unité d'élite, et est rattachée au 9e corps (qui regroupe bon nombre d'unités prestigieuses, comme la 47e brigade mécanisée et la 3e brigade d'assaut). Mais le 9e corps n'est pas une unité opérationnelle en charge d'un secteur du front. La 100e brigade mécanisée combat actuellement près de Toretsk, loin de la 3e brigade d'assaut (qui combat au sud-est de Kupyansk) et de la 47e (qui combat à Koursk).

La 100e brigade mécanisée dépend donc du "groupe tactique Luhansk" et du "groupe stratégique Khortytsia" comme indiqué sur le schéma ci-dessus. Mais ces groupes ne sont pas des unités comme des corps ou des armées, qui commanderaient un certain nombre de brigades; ce sont juste des quartiers généraux qui coordonnent l'action de brigades qui ne leur sont pas subordonnées hiérarchiquement. D'ailleurs, le commandant de ces groupes peut être d'un rang égal, voire même inférieur, au commandant d'une brigade. C'est le cas de la 100e mécanisée, commandée par le colonel Ruslan Tkachuk, alors que le "groupe tactique Luhansk" est lui aussi dirigé par un colonel.

Hiérarchiquement, la 100e mécanisée dépend du "commandement opérationnel ouest", responsable de la logistique, de l’entraînement et donc du remplacement de ses pertes, mais  qui est loin du front et ne "voit" pas l'unité combattre. La 100e mécanisée est également subordonnée hiérarchiquement au 9e corps dont le rôle est pour  le moins énigmatique.

Ce n'est donc pas une mais trois chaînes de commandement auxquelles cette brigade est soumise. A qui obéit-elle réellement ? Que se passe-t-il si les états-majors donnent des ordres différents ? A qui la brigade rapporte-elle ses pertes ? Qui décide si elle doit se replier, ou contre attaquer ? S'il y a un problème dans sa logistique (ou une erreur de commandement), qui est responsable et qui peut résoudre le problème ? Autant de questions qui sont relativement simples à répondre quand la chaîne de commandement est claire, mais qui posent problème avec l'organisation ukrainienne. Et qui ont des conséquences fatales.



L'enchaînement des erreurs

L'armée ukrainienne compte environ 120 brigades de première ligne, plus des brigades d'artillerie, de génie etc. Pour encadrer toute cette armée, il faudrait au moins un quarantaine de divisions (et/ou une vingtaine de corps d'armée). Or il n'y a aucune division et seulement 5 corps d'armée (dont le rôle est encore flou). Le fait que l'armée ukrainienne ne sont pas organisée de manière de manière classique a de nombreuses conséquences néfastes.

On a vu que, pour se coordonner, les Ukrainiens ont des "groupes tactiques" et "groupes stratégique" qui doivent gérer un secteur du front. Le problème est que, quand un secteur devient chaud et nécessite donc le déploiement d'un grand nombre de brigades, le groupe tactique doit alors gérer de 10 à 20 brigades différentes, voir même plus. A Bakhmut, début 2023, c'était pas loin de 30 brigades qui étaient, du moins en théorie, sous la responsabilité du "groupe tactique" local. Le problème est encore pire pour les "groupes stratégiques" qui peuvent avoir à gérer jusqu'à 60 brigades, sans comptés les nombreux bataillons "détachés". Aucun général, aucun humain ne peut gérer correctement une telle masse d'unités.

Aussi, il n'est pas étonnant que des erreurs tactiques et opérationnelles ont régulièrement lieu: mauvaise rotation de brigades, retrait d'une brigade laissant le flanc d'une autre brigade vulnérable, position-clef défendue par une unité faible... Voici quelques exemples qui ont coûté cher à l'Ukraine

  • la chute de Soledar, en janvier 2023, position clef tenue par la 93e brigade qui a été prise par les Russes suite à la rotation de cette brigade et à son remplacement par des brigades plus faibles.
  • la mauvaise défense d'Orechetyne en avril 2024: cette position-clef était défendue par un unique bataillon de défense territoriale, sa prise par les Russes a fait effondré toute une ligne de défense ukrainienne
  • en juillet 2024, une erreur dans une rotation d'unités à Toretsk a offert aux Russes l'opportunité de prendre une ligne de défense qui tenait bon depuis 2014; depuis, la bataille pour la ville fait rage, mais les Ukrainiens finiront par la perdre
  • en septembre 2024, dans la région de Koursk, les Ukrainiens avait acculé plusieurs milliers de soldats russes à Glushkovo, dos à la rivière; cependant, le point qui "verrouillait" la poche russe n'était défendu que par la 103e brigade territoriale, qui s'est faite défoncée par une puissante contre attaque russe, et enlevant aux ukrainiens tout espoir de tenir la région sur le long terme
  • en octobre et novembre 2024, le front de Pokrovsk à Vuhledar s'est disloqué; certaines unités ukrainiennes furent abandonnées sur la ligne de front. Un commandant d'un bataillon de défense territoriale s'est suicidé quand on lui a ordonné de mener un assaut pour lequel son unité n'était pas équipé.

On voit que ces erreurs se sont multipliées ces derniers temps. Et qu'il y a un thème commun: une mauvaise évaluation de la valeur de certaines unités, trop faibles pour accomplir la tâche qui leur est confiée.  Comme je l'ai dit dans la première partie, les unités ukrainiennes sont très hétérogènes, et deux bataillons, ou deux brigades, ne sont pas interchangeables, et il faut une bonne connaissance de chaque unité pour savoir quelle(s) tâche(s) elle peut accomplir. Les généraux commandant les "groupes tactiques" n'ont visiblement pas cette connaissance.

Alors, on peut simplement croire que les généraux responsables des "groupes tactiques" sont incompétents, que ce sont des fautes personnelles des commandants en question et qu'il suffit de trouver des généraux compétents pour résoudre le problème. Mais comme je le disais plus haut, personne ne peut gérer des groupes d'unités aussi importants, des erreurs arriveront fatalement, et ce d'autant plus régulièrement que les Russes font tout pour "mettre la pression" jusqu'à faire craquer les Ukrainiens.

Cette organisation en "groupes tactiques" étant loin d'être optimale (pour parler très poliment), on peut se demander comment les Ukrainiens en sont arrivés là et comment ils peuvent la changer.


 

Un bricolage de 2014 qui perdure

A la dissolution de l'URSS, les Ukrainiens avaient une organisation militaire classique: plusieurs divisions, regroupées dans trois corps d'armée. Mais l'armée ukrainienne était trop nombreuse pour un pays pauvre. Aussi les divisions furent dissoutes, pour ne garder que des brigades, et les corps d'armée furent transformés pour devenir les 4 "commandement opérationnels nord/sud/est/ouest". L'armée fit bien souvent les frais des restrictions budgétaires de l'état ukrainien, au point d'être dans un état lamentable en 2014.

Une telle évolution est logique dans un pays en paix et en grandes difficultés financières, et dont l'intégrité territoriale était reconnue, et censée être protégée, par les 5 membres permanents du conseil de sécurité de l'ONU. Lorsque la Russie a envahit l'Ukraine en 2014, et qu'il a fallu combattre les forces russes (déguisés en "séparatistes ukrainiens") dans le Donbas, de très nombreux volontaires ont formés des bataillons hors de la structure militaire classique. C'est pour coordonner toutes ces troupes (régulières et irrégulières) que furent créer ces groupes tactiques.

Durant les années de "paix" entre 2015 et 2022, ces groupes tactiques furent réorganisés, passant de 5 à 3 puis 2 groupes opérationnels pour garder la "ligne de front" sur laquelle il n'y avait plus guère de combats. En 2022, lors de l'invasion à grande échelle, de nouveaux groupes tactiques furent créer dans l'urgence. Leur côté "souple et informel" n'était pas une mauvaise chose dans les premiers mois de la guerre, quand les fronts n'étaient pas figés. D'autant plus que l'Ukraine manquait d'officiers, et qu'il fallait former de nombreuses nouvelles brigades. Mais depuis la fin 2022, cette organisation est plus un frein qu'autre chose.

L'Ukraine gagnerait donc à avoir une armée structurée en divisions/corps/armées, comme l'armée russe (et toutes les armées du monde ayant une taille relativement importante). Cela permettrait de simplifier la logistique, de clarifier la chaîne de commandement, de mieux coordonner les différentes brigades et bataillons. Et aussi, de responsabiliser les commandants ukrainiens, et peut-être les inciter ainsi à bâtir de meilleures défenses en profondeur.
 
Tout le monde est d'accord sur ce point, y compris les Ukrainiens En novembre 2024, les Ukrainiens ont annoncés qu'ils passeraient à un système corps/brigades. Mais cette réforme annoncée tarde à se concrétiser. Et surtout, pourquoi ne pas avoir lancé cette réforme plus tôt ?



Occasions manquées

Il y a eu plusieurs occasions pour réformer la structure de l'armée ukrainienne. La première était de le faire pendant la période 2016-2022, quand la guerre était de faible intensité et que les unités de volontaires ont été intégrées dans les forces armées de l'Ukraine. Mais il faut comprendre qu'à l'époque, les "commandement opérationnels" avaient juste la bonne taille pour faire office de corps d'armée: chacun commandait 5 brigades mécanisée ou blindée, plus une brigade d'artillerie. Donc c'était gérable. Les "groupes tactiques" qui étaient responsables de la coordination sur le front de l'est était également de taille assez modestes et restaient "gérables". Il n'y avait donc pas d'incitation à réformer ce système, surtout en période de "paix".

Ce n'est qu'après l'augmentation de la taille de l'armée ukrainienne, en 2022, que le système a commencé à montrer ses limites. Et c'est en 2023 qu'une deuxième occasion a été manquée pour passer à un système Corps-Brigade. En effet, 12 brigades avaient été formées et entraînées (dont 9 par les Occidentaux) pour la contre-offensive ukrainienne, et les Occidentaux comptaient très probablement organiser ces brigades en deux corps de 6 brigades (les fameux 9e et 10e corps). Il est probable que les Occidentaux prévoyaient un plan semblable à celui décrit par le Colonel Goya.

Mais les Ukrainiens avaient d'autres plans. Rétrospectivement, il me parait clair que les Ukrainiens savaient qu'ils ne pouvaient pas percer les lignes russes et ont mené une contre-offensive minimale. Ils ont décidé de n'employer qu'une partie de ces 12 brigades pour la contre-offensive, et employer le reste pour renforcer d'autres secteurs du front. On peut argumenter que même pour le plan que les Ukrainiens avait choisi, il aurait été utile d'employer ces structures de corps, plutôt que d'en faire des coquilles vides qui s'ajoutaient aux "groupes tactiques" et "groupes stratégiques". Pourquoi ne l'ont-ils pas fait ? C'est une question qu'il faudrait poser au haut commandement ukrainien. Peut-être que, voyant les occidentaux ne leur donnant pas les armes nécessaires pour leur contre-offensive, les Ukrainiens ont jeté le bébé (= les conseils de réorganisation) avec l'eau du bain.

Une troisième opportunité était quand Sirsky a remplacé Zalujny à la tête de l'armée ukrainienne. C'était l'occasion de changer la structure de commandement. Or, rien n'a été fait; en effet, beaucoup des généraux qui ont été promus à ce moment-là (en particulier Sodol et Sirsky) étaient alors à la tête de ces groupes tactiques ou stratégique. Il est d'ailleurs remarquable que Sirsky était à la fois le chef des forces terrestres dans leur ensemble ET le chef du "groupe stratégique Khortytsia" qui gérait le front de Kupyansk  à Toretsk. On peut donc penser que ces généraux sont pour que perdure le système actuel, malgré ses défauts flagrants.



Des embryons de réforme

Pourtant, il existe bien quelques tentatives pour créer ces corps d'armée dont l'Ukraine a besoin. L'exemple le plus abouti concerne le corps de l'infanterie de marine (qui ne dépend donc pas du commandement des forces terrestres). Le corps des marines compte:

  • 4 brigades d'infanterie de marine (structurellement identiques à des brigades d'infanterie motorisée)
  • 3 brigades de défense côtières, formées à partir de brigades de défense territoriales
  • 2 brigades d'artillerie
  • 1 brigade de drones(+ 1bataillon)

Le tout commandé par le 30e corps.

Jusqu'à peu, toutes ces unités étaient également regroupées près de Kherson. Hélas, ces unités ont ensuite été dispensées un peu partout pour colmater les brèches, plutôt que d'être employées en tant que corps d'armée.

En plus des 9e et 10e corps créés en 2023, le 11e corps a été créé en 2024. Il regroupe 3 brigades mécanisées, 1 brigade blindée et 1 brigade d'artillerie. Toutes ces unités sont relativement proches géographiquement, étant sur le "front de Liman" au nord de Siversk, à l'exception de la 61e brigade mécanisée envoyée à Kursk. 

La création d'un 12e corps a aussi été annoncée récemment, mais semble encore être une coquille vide.



Conclusion

Le système de commandement ukrainien, reposant sur des chaînes de commandement multiples et des "groupes tactiques" et "groupes stratégiques" beaucoup trop vastes, est à la fois inefficace et favorise les erreurs tactiques et opérationnelles. Les Ukrainiens gagneraient à revenir à une structure plus classique comme un système Corps - Brigades, ce qu'ils disent avoir l'intention de faire. Cette réforme annoncée tarde à se mettre en place, même s'il y a déjà quelques structures qui existent et qu'il faut développer plus.

Les problèmes de l'armée ukrainienne sont structurels; c'est pourquoi ça ne sert à rien de changer les généraux; sans réforme structurelle, les mêmes problèmes resurgiront. Quand Zelensky a limogé tous les chefs régionaux des centres de recrutement en août 2023, les problèmes ont perduré car la structure n'a pas été changée. 

Or, les réformes structurelles sont les plus compliquées à mettre en place, car il y a toujours des résistances internes. Elles ne peuvent se faire que s'il y a une volonté forte au plus haut niveau de la hiérarchie; autrement dit, seuls Zelensky et/ou Sirsky peuvent faire en sorte que cette réforme ait lieu. Mais le premier est surtout occupé à essayer de maintenir l'aide occidentale malgré le retour de l'ordure orange, et Sirsky, si on en croit plusieurs témoignages, passe son temps à micro-manager telle ou telle brigade ukrainienne (quand ce ne sont pas carrément des bataillons ou des compagnies), et à essayer de faire taire les critiques contre lui. Il y a donc peu d'espoir que les choses s'améliorent dans un proche avenir. 

D'autant plus que celles et ceux qui demandent des changements dans l'armée ukrainienne ne mettent pas en avant ce problème de structure (quand bien même ils reconnaissent son existence): ils se focalisent plus sur les problèmes d’entraînement, de formation de nouvelles brigades ou sur les "généraux incompétents" sans comprendre que c'est la structure actuelle de l'armée ukrainienne qui génère ces erreurs tactiques ou opérationnelles, et que c'est ça qu'il faut changer en priorité.

Mais c'est sur que ces questions de structure de commandement attirent moins l'attention médiatique que, par exemple, les déboires des toutes nouvelles brigades, comme la 155e brigade mécanisée "Anne de Kiev" qui a beaucoup fait parler d'elle ces derniers mois, comme j'en parlerai dans la suite de cette analyse.


dimanche 19 janvier 2025

Les défaillances du commandement ukrainien (1)

Il y a un an, je m'interrogeais sur l'organisation du commandement ukrainien. Ma conclusion était alors:

Pourtant, ce problème du commandement des "échelons intermédiaires" semble assez peu pointé du doigt par les analystes militaires. Il faut dire que, au moins pour les phases défensives, les faiblesses du commandement ukrainiens passent au second plan. En tous cas, c'est un problème bien moins important que le fait que les USA coupent tout approvisionnement en armes et en munitions. Mais c'est un problème que les Ukrainiens devront résoudre un jour ou l'autre s'ils comptent libérer le territoire actuellement occupé par les Russes.

Un an plus tard, le problème n'est pas résolu (il s'est au contraire aggravé); en revanche, il est de plus en plus discuté dans les média, au point que cela éclipse parfois les discussions sur les (non-)livraisons d'armes par les Occidentaux. Donc, pour développer ce que je disais dans mon bilan du mois de décembre, voici quelques réflexions sur les problèmes liés aux défaillances du commandement ukrainien.

Une des premières choses qui frappe, quand on regarde la composition de l'armée ukrainienne, c'est la grande diversité du type de brigades, et la quasi-absence d'unités à un échelon supérieur (division, corps ou armée). Or, ces deux caractéristiques constituent un handicap qui explique au moins en partie les difficultés actuelles de l'armée Ukrainienne.

Ordre de bataille de la 47e brigade mécanisée, établi par SIRDO



Tous types de brigades

Le Colonel Goya rappelait que, pendant la seconde guerre mondiale, l'armée des USA n'avait que 3 types de divisions (divisions d'infanterie, divisions blindées, division de parachutistes), et que les unités inférieures étaient à peine plus diverses, ce qui permettait aux américains de standardiser leur armée. C'est tout le contraire qui s'est produit en Ukraine. En m'appuyant sur les données du site Militaryland, voici les différentes brigades ukrainiennes, selon leur types:

  • 42 brigades mécanisées (14e, 21e, 22e, 23e, 24e, 28e, 30e, 31e, 32e, 33e, 41e, 42e, 43e, 44e, 47e, 53e, 54e, 60e, 61e, 63e, 65e, 67e, 72e, 93e, 100e, 110e, 115e, 116e, 117e, 118e, 141e, 142e, 143e, 150e, 151e, 153e, 154e, 155e, 156e, 157e, 158e, 159e)
  • 4 brigades motorisée (56e, 57e, 58e, 59e)
  • 5 brigades blindée (1ere, 3e, 4e, 5e, 17e)
  • 3 brigades d'assaut (3e, 5e, 92e)
  • 3 brigades de chasseurs (68e, 71e, 152e)
  • 2 brigades de montagne (10e, 128e)
  • 1 brigade de parachutiste (25e)
  • 3 brigades aéromobiles (46e, 77e, 81e)
  • 4 brigades d'assaut aérien (79e, 80e, 82e, 95e)
  • 4 brigades de marine (35e, 36e, 37e, 38e) 
  • 14 brigades de la garde nationale (1e, 2e, 3e, 4e, 5e, 11e, 12e, 13e, 14e, 15e, 17e, 18e, 27e, 31e),  + 3 brigades de garde frontière + 1 à 4 brigades de la police
  • 31 brigades de défense territoriale (1ere, 101e, 102e, 103e, 104e, 105e, 106e, 107e, 108e, 109e, 110e, 111e, 112e, 113e, 114e, 115e, 116e, 117e, 118e, 119e, 120e, 121e, 122e, 123e, 124e, 125e, 126e, 127e, 128e, 129e, 241e)
  • 4 autres brigades (légion internationale, brigade présidentielle, 144e brigade d'infanterie, brigade consolidée de fusiliers)

Soit au moins 13 types de brigades, pour un total de 120 brigades. Et encore, on ne parle là que des différentes brigades "de mêlée", pas des brigades d'artillerie, d'ingénierie et autres brigades de support. C'est donc beaucoup de types différents surtout que toutes ces brigades jouent plus ou moins le même rôle: tenir la ligne de front. Celle-ci ne passe pas par des montagnes, il n'y a pas d'opérations aéroportées, ni amphibies (à l'exception de la tête de pont qui était à Krynky): les brigades de montagne, de marine ou de parachutistes n'ont donc pas un rôle différent comparé aux brigades d'infanterie mécanisée/motorisée.

Or, loin de vouloir simplifier ce modèle (comme le suggérait le colonel Goya en septembre dernier), les Ukrainiens ont créé ces derniers mois deux nouveaux types de brigades en transformant des brigades existantes:

  • les 5e et 17e brigades blindées, ainsi que la 117e brigade mécanisée, sont devenues des "brigades mécanisées lourdes"
  • les 34e et 40e brigade de défense côtière ont été créées, a priori en remplacement de la 150e brigade mécanisées et 124e brigade de défense territoriale; la 126e brigade de défense territoriale est supposée suivre ce mouvement et devenir la 39e brigade de défense côtière.

La question est donc de comprendre pourquoi il y a tant de types de brigades, et pourquoi les Ukrainiens continuent d'en ajouter, plutôt que de simplifier cette organisation (ou plutôt cette désorganisation).



La bataille des cinq armées

Une première clef est de comprendre  que l'armée ukrainienne terrestre (on ne parle pas des forces aériennes ni de la marine) est divisée en cinq groupes :

  1. les forces d'assaut aérien (parachutistes)
  2. l'infanterie de marine
  3. la garde nationale
  4. la défense territoriale
  5. enfin toutes les autres unités

Toutes ces forces sont -en théorie- subordonnées au commandant en chef (le général Syrsky) et toutes dépendent du ministère de la défense à l'exception de la garde nationale, qui dépend du ministère de l'intérieur. Mais les quatre premiers groupes disposent d'un certain degré d'autonomie.

Déjà, leurs unités ne dépendent pas d'un des quatre "commandements opérationnels" (nord/sud/es/ouest). Les forces d'assaut aérien et l'infanterie de marine dépendent d'un "corps" spécifique et ont un certain prestige, étant considérées comme des formations d'élite (il en est de même dans l'armée russe, où les parachutistes/VDV et l'infanterie de marine sont considérés comme des troupes d'élite). La garde nationale dépend du ministère de l'intérieur, et regroupe d'ailleurs des formations issues de volontaires (comme la fameuse 12e brigade "Azov") et des formations issues de structures indépendantes de l'armée, comme la police et les gardes-frontières. Enfin, la défense territoriale est financée directement par les régions qui "gèrent"  les brigades qu'elles ont levées et par une structure de commandement régional (nord/sud/est/ouest) qui est en miroir des commandements opérationnels.

Cette différence de statuts explique ce qui arrivé à la 1ère brigade de défense territoriale "Ivan Bohun", mais qui était auparavant la 1ère brigade à but spécial "Ivan Bohun", une unité d'élite, bien équipée qui faisait partie du 9e corps. Il est curieux que cette unité a été "dégradée", passant d'unité d'élite correctement équipée à unité territoriale mal équipée. Bien que les officiels ukrainiens n'ont jamais donné de raison à ce changement, c'est très probablement lié à une décision politique et/ou un conflit avec la hiérarchie militaire. 

En février 2024, un bataillon de cette brigade (le célèbre "Dyka Pole") est dissout et son chef (le Major Andriy Malakhov) arrêté. Malakhov bénéficiait pourtant du soutient du général Zaluzhny, qui sera remplacé quelques semaines plus tard par Syrsky en tant que Commandant-en-chef de l'armée ukrainienne. Il est probable que les autres membres de cette brigade ont cherché à rejoindre la défense territoriale en signe de protestation et/ou pour se mettre à l'abri d'autres représailles de la part du nouveau haut commandement militaire. 

J'ai aussi parlé, sur ce blog, de la 67e brigade mécanisée,  qui avait perdu un de ses éléments les plus emblématiques (les "Da Vinci Wolves") puis qui a été "reprise en main" et purgée de ses éléments liés au parti politique "Secteur droit".

Ces exemples illustrent comment des querelles (personnelles et/ou politiques) peuvent dégrader des unités militaires, mais aussi que les soutiens politiques, la personnalité des commandants etc comptent beaucoup et font que l'armée ukrainienne n'est pas homogène ni vraiment centralisée. Et cela se reflète dans le mode de fonctionnement des brigades et des bataillons.


 

L'indépendance à tout prix ?

Dans le nom officiel des brigades (et de certains bataillons) apparaît le mot-clef "séparé" (окрема). Cela signifie qu'ils disposent d'un "numéro d'unité" et d'un insigne propre et sont, en théorie,  capables d'opérer indépendamment de toute unité supérieure. Cela pose des problèmes structurels (sur lesquels je me focaliserait plus tard) mais dénote surtout d'un certain esprit d'indépendance. 

Car cela ne signifie pas seulement que ces unités ont leur propre logistique, leur propre soutien d'artillerie etc. Ils peuvent avoir aussi (pour certaines unités), leur propre financement et leur propres centre de recrutement. Le fait que les ukrainiens peuvent ainsi "choisir" leur brigade en allant directement les contacter fait que certaines unités populaires peuvent "grossir".

L'exemple le plus frappant est celui des "Magyar's birds", une unité fondée et commandée par Robert Brovdi, dit "Magyar". Comme expliqué ici, Robert Brovdy est un entrepreneur originaire de la petite région ukrainienne où l'on parle hongrois (d'où son nom de guerre), qui s'est porté volontaire en février 2022 pour servir dans une unité de défense territoriale, où il commande un simple peloton. A partir d'avril 2022, il commence à s'intéresser aux drones et est un des premiers à développer de nouvelles techniques pour les utiliser comme bombardiers ou kamikaze. Son groupe grossit, devient une compagnie puis un bataillon indépendant au sein du corps des Marines. L'unité continue de grossir pour devenir un régiment, et plus récemment une brigade. Ils sont en grande partis auto-financés (et/ou financés par des campagnes de dons), recrutent directement des volontaires et les forment, publient des vidéos pour montrer leur "travail" et travaille la main dans la main avec des constructeurs de drones comme les "Wild Hornets".

"Magyar's birds" n'est pas la seule unité ukrainienne à se former ainsi autour d'une personnalité ou d'un petit groupe. Quelques autres exemples: le bataillon "Da Vinci wolves", et tout récemment le 91e bataillon anti-char. En fait c'est depuis 2014 que se forment de telles unités, la plus célèbre étant Azov, pour combattre les Russes. Ces unités sont souvent financées par le privé (oligarques ou simples citoyens) et ont ensuite été intégrées à la garde nationale. S'il y a ce genre d'initiative, c'est probablement un signe de méfiance vis-à-vis de l'Etat et de la hiérarchie militaire, souvent perçue comme corrompue et inefficace. 

Mais ces initiatives, qui dans l'ensemble permettent à l'Ukraine d'avoir des petites unités motivées et de bonnes qualité, sont aussi un des facteurs qui explique pourquoi l'armée ukrainienne est aussi hétérogène - et a du mal à gérer les formations plus grandes que des brigades.


 

Hétérogénéité et manque de matériel

Un autre facteur expliquant cette hétérogénéité est l'état du matériel disponible pour chaque brigade/ bataillon.  Avant 2022, les choses étaient plus simples: il y avait en gros 3-4 types de brigades, qui regroupaient chacune 4 bataillons :

  • brigade blindée = 3 bataillons de tank + 1 bataillon mécanisé
  • brigade mécanisée = 3 bataillons mécanisés + 1 bataillon de tank
  • brigade motorisée =  3 bataillons mécanisés + 1 compagnie de tank
  • les autres types de brigades (de marine, de parachutistes, de montagne etc) étaient des brigades motorisées avec une "spécialisation"
  • il n'y a avait pas de brigades territoriales

Chaque brigade avait, en plus de ses 4 bataillons (qui comptait chacun 30 tanks ou véhicules blindés), un groupe d'artillerie (~30 pièces) et un bataillon anti-aérien (manpads igla et/ou canons Zu-23). Mais, suite à l'invasion à grande échelle depuis février 2022, cette composition bien ordonnée a plus ou moins disparu. Déjà, la plupart des brigades existantes se sont vues adjoindre 1, 2 ou 3 bataillons d'infanterie supplémentaires. Puis, lors de la création de nouvelles brigades, certaines brigades existantes ont été réduire d'un ou deux bataillons pour former l'ossature d'une nouvelle brigade.

Il est également possible que les brigades blindées ont été plus ou moins démantelées en 2023 pour créer de nouvelles brigades mécanisées, et qu'avec l'attrition les bataillons blindés sont plus ou moins réduits à la taille d'une compagnie. Pour ne prendre que l'exemple de la 47e brigade mécanisée, équipée de chars Abrams M1, on sait que les USA n'en ont livré que 31 et qu'au moins 18 ont été perdus. Ce qui laisse, au mieux, 13 chars pour toute la brigade au lieu des 30 que devrait normalement compter un bataillon de chars. De toute façon, cela fait longtemps qu'on ne voit plus de concentration de tanks chez les Ukrainiens, il y a au mieux 1 ou 2 tanks impliqués dans chaque action.

Donc, quel que soit la dénomination officielle, les brigades actuelles sont surtout constituées d'infanterie (régulière ou mécanisée) avec parfois une petite composante blindée.  Pour la trentaine de brigades de défense territorial formées au début de la guerre, c'est encore pire: elles n'ont ni groupe d'artillerie ni éléments blindés, même si certaines (comme la 100e) ont été "améliorées" pour devenir des brigades mécanisées. 

De plus, il n'est pas rare qu'une brigade soit équipée, puis rééquipée de manière très disparate en fonction des livraisons d'armes occidentales, des pertes, des décisions du haut commandement etc. Pour reprendre l'exemple de la 47e brigade mécanisée, sirdo a reconstitué l'historique de son bataillon blindé. Au départ, elle devait recevoir 28 T55S, une version (certes améliorée) du T-55, donc pas top. Du moins, c'est ce qu'indiquaient les documents qui ont fuité du Pentagone. Puis, en mai 2023, elle a reçu les meilleurs chars disponibles: 21 Leopards 2A6. Qui en fait été destinés à la 21e brigade mécanisée. Enfin, début 2024, elle a reçu 31 chars M1 Abrams en replacement des Leopards. Bonjour les problèmes pour coordonner tout ça.

La diversité du matériel est donc telle qu'il est difficile d'évaluer la force d'une brigade, d'autant que le nombre de bataillons par brigade varie de 3 par exemple la 110e brigade mécanisée) à 8 (par exemple la 93e brigade mécanisée). Et de toute manière, cela importe peu car le haut commandement ukrainien a la fâcheuse tendance à ne pas déployer de brigades complètes, mais seulement certains bataillons d'une brigade.

 

 

Formez vos bataillons

L'an dernier, j'avais fait l'observation que les Ukrainiens déploient leurs unité non au niveau de la brigade, mais du bataillon. Il arrive ainsi qu'un bataillon d'une brigade combatte à des centaines de kilomètres du reste de sa brigade. On a vu que ce cas de figure est "prévu" car certains bataillons bénéficient d'une large autonomie. Il n'en reste pas moins que c'est loin d'être une manière optimale de combattre. 

D'une part, parce que si ces bataillons "séparés" intègrent un petit groupe d'artillerie et un soutien logistique, c'est loin d'être autant que ce qui est disponible au niveau de la brigade. D'autant plus que les bataillons ukrainiens sont assez petits: de 250 à 500 hommes selon les chiffres qui avaient fuité du pentagone, même si la fiabilité de ce chiffre est incertaine.

D'autre part parce que ça réduit la cohérence des brigades et les affaiblit donc: il vaut mieux qu'une brigade combatte plutôt que trois bataillons issus de trois brigades différentes. Enfin, il est plus facile pour le niveau supérieur de coordonner l'activité de quelques brigades plutôt que d'une multitude de bataillons. 

La question est donc: pourquoi les Ukrainiens le font-ils ? A cette question, je n'ai pas de réponse certaine, juste des hypothèses, plus ou moins probables.

La première hypothèse est que les Ukrainiens feraient des rotations de bataillons plutôt que des rotations de brigades: autrement dit, pour chaque brigade, il y a toujours un ou deux bataillons à l'arrière et que, quand il faut renforcer en urgence un secteur, ce sont ces bataillons à l'arrière qui sont envoyés quand bien même le reste de l'unité combat dans un autre secteur.

La seconde est que les Ukrainiens sont dans une situation tellement critique qu'ils n'ont plus aucune brigade en réserve, et doivent donc bricoler en urgence en dépouillant certaines brigades de secteurs supposés calmes pour renforcer là où les défenses craquent.

La troisième hypothèse est que les Ukrainiens sont effectivement habitués à tout faire au niveau "bataillon" et que le niveau brigade est une coquille vide. Et que, jusqu'en 2024, ça semblait marcher, ils ont été pris au dépourvu quand ce système a commencé à montrer ses limites.



Conclusion

J'arrive déjà à la conclusion, et j'ai à peine parlé des défaillances du commandement ukrainien. Car mon but n'est pas tant de lister ces défaillances et de conclure que "le Général Sirsky  est incompétent" (comme trop de monde le fait en s'arrêtant à la première explication venue) mais d'expliquer pourquoi il y a ces défaillances.

Dans ce premier billet, j'ai donc tenté d'expliquer pourquoi l'organisation de l'armée ukrainienne est aussi hétérogène, ce qui pose de gros problèmes pour la commander et pourquoi, même à supposer que le haut commandement ukrainien voudrait essayer de suivre le conseil du Colonel Goya "simplifier pour vaincre", il ne pourrait que très difficilement le faire: il doit composer avec la fragmentation structurelle de l'armée ukrainienne, avec les soutiens politiques des uns et des autres, avec un matériel hétéroclite et qui doit toujours être changé, avec des individus forts et désirant préserver leur autonomie, etc.

EDIT: La suite de cette analyse parle des défaillances dues à la structure de commandement ukrainien.

 

dimanche 5 janvier 2025

Guerre en Ukraine: bilan du mois de décembre 2024

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de décembre 2024, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre et fin novembre 2024.

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, surtout dans le sud-est où ils ont pratiquement pris Kurakove et menacent très sérieusement Velyka Novosilka.  La situation reste très préoccupante aussi vers Pokrovsk, Toretsk, Chassiv Yar et vers Kupyansk, même si jusqu'à présent ces villes tiennent encore. Dans la région de Kursk, les Ukrainiens continuent de reculer tout en infligeant de grandes pertes aux Russes et aux Nord-Coréens déployés dans la région.
 
Cependant, une fois de plus, l'événement qui aura le plus de conséquence n'a pas eu lieu sur le champ de battaille. Ce mois-ci, c'est en Syrie que ça s'est passé: la chute de Bachar el-Assad prive la Russie d'un précieux allié.
 
 
 

Pertes humaines record, pertes matérielles en baisse (bis)

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023) et la deuxième année (mars 2023 à février 2024) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre > novembre > décembre 2024

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • 980 (mars) > 961 (avril) > 1129 (mai) > 1393 (juin) > 1553 (juillet) > 1528 (août) > 1208 (septembre) > 1191 (octobre) > 896 (novembre) > 619 (décembre)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • 23 (mars) > 30 (avril) > 35 (mai) > 22 (juin) > 21 (juillet) > 45 (août) > 28 (septembre) > 39 (octobre) > 10 (novembre) > 3 (décembre)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • 53 (mars) > 36 (avril) > 36 (mai) > 58 (juin) > 34 (juillet) > 33 (août) > 23 (septembre) > 31 (octobre) > 25 (novembre) > 13 (décembre)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • 228 (mars) > 148 (avril) > 187 (mai) > 284 (juin) > 249 (juillet) > 280 (août) > 336 (septembre) > 257 (octobre) > 47 (novembre) > 54 (décembre)

Les baisses constatées au mois dernier se poursuivent. En particulier, les pertes de MLRS sont encore plus basses, presque inexistantes. Ce qui est d'autant plus intrigant que les réserves matérielles russes de MLRS sont virtuellement épuisées. Se pourrait-il qu'ils n'en aient plus ? Pourtant, chaque jour, les Ukrainiens rapportent environ 200 attaques de MLRS russes chaque jour, une moyenne qui est d'ailleurs en augmentation ces deux derniers mois. L'explication à cette contradiction apparente est peut-être la même que celle qui explique pourquoi les Ukrainiens ne détruisent plus que très rarement des avions et hélicoptères, car ceux-ci veillent à rester autant que possible loin de la ligne de front. De même, il est possible que la Russie utilise moins les MLRS TOS1A (portée ~10km) et BM-21 "Grad" (portée ~20km)  et plus les MLRS à plus longue portée BM-27 "Uragan" et BM-30 "Smerch".

En tout, 3 764 pièces d'équipement ont été perdues par les Russes selon le comptage mensuel fait par Ragnar Bjartur Gudmundsson, en baisse de 20% par rapport au mois précédent, alors que dans le même temps les Russes ont perdu 49 150 hommes en novembre, ce qui pulvérise une fois de plus le record du mois précédent. 

Ce double mouvement (baisse des pertes matérielles, augmentation des pertes humaines) s'accentue donc en décembre et n'est pas du tout une bonne nouvelle pour la Russie: c'est le signe que les capacités de son armée se dégradent. Malheureusement, il est probable qu'il en soit de même pour l'armée ukrainienne.



Critiques contre le haut commandement ukrainien

De plus en plus de voix s'élèvent contre la gestion de la guerre par le haut-commandement ukrainien, et ces critiques viennent souvent de pro-ukrainiens fervents. Un des plus expressifs est sans aucun doute Tom Cooper / Sarcastosaurus qui depuis maintenant près de six mois injurie les décideurs ukrainiens (en particulier le commandant-en-chef Syrsky et le président Zelensky) et les traite d'incompétents. Si tous ne partagent pas le ton (excessif et insultant) de Tom Cooper, d'autres analystes et militaires formulent les mêmes critiques de manière plus polie mais non moins sévère:
 
Les principaux griefs sont:
  • mauvais processus de mobilisation et d’entraînement
  • problèmes d'organisation de la structure de commandement
  • problèmes lors des rotations d'unités
  • problèmes de logistique
  • mauvais choix tactiques
  • fâcheuse habitude de "découper" les brigades et d'envoyer ses bataillons sur différents fronts 

Tous ces problèmes ont pour conséquences une baisse de la qualité des unités ukrainiennes, un manque de cohésion tactique et opérationnelle, et au final une défense plus faible et des pertes plus importantes.

J'avais parlé de certains de ces problèmes il y a près d'un an. Hélas, ils se sont aggravés depuis. La 155e brigade mécanisée "Anne de Kiev", tout juste équipée et entraînée par la France, semble avoir fait les frais de ces problèmes de commandement ukrainien, du moins si on en croit les reportages qui circulent à son sujet.
 
Des réformes drastiques sont donc d'autant plus nécessaires que ces problèmes sont anciens et que de nombreux articles ont été écrits dessus tout au long de 2023 et 2024. Mais, autant que l'on puisse en juger, le haut-commandement ukrainien n'apprécie guère toutes ces remises en questions et sa réponse varie entre essayer de faire taire les critiques et promettre des réformes qui ne se font pas. Comprendre pourquoi ces réformes ne se font pas, alors que l'Ukraine pourrait grandement en bénéficier, est une autre paire de manche. J'essaierais de développer ce point prochainement.


La chute du boucher de Damas

En novembre, c'est hors d'Ukraine que Poutine a eu sa plus belle victoire avec l'élection de Trump. En décembre, c'est encore hors d'Ukraine que Poutine a eu sa plus terrible défaite avec la chute de Bachar El-Assad. Avec la fin du règne de la terreur du "Boucher de Damas", la Russie perd un allié précieux, et l'Ukraine gagne un ami. La Russie a été incapable de sauver Assad, preuve s'il en était besoin de son affaiblissement militaire suite à la guerre en Ukraine.

Certes, la Syrie ne fournissait à la Russie ni armes ni hommes, contrairement à l'Iran et la Corée du Nord. Au contraire, elle immobilisait une petite partie de la puissance militaire russe. Mais elle fournissait toute la base arrière nécessaire au développement de l'influence russe au Moyen-Orient et en Afrique. De plus, le fait que le régime syrien est tombé si rapidement montre à quel point ce genre de dictature (même quand il obtient officiellement 99% des votes) peut tomber facilement quand un petit groupe (mais bien armé et déterminé) se rebelle contre le pouvoir central. On se souvient de la facilité avec laquelle Prigojine a marché sur Moscou.
 
Pour le reste, l'issue de la guerre en Ukraine est toujours suspendu aux futures décisions de Donald Trump. J'ai déjà écrit dessus le mois dernier, et il n'y a pas grand'chose à ajouter; comme Trump dit tout et son contraire, il est difficile de prévoir ce qu'il fera, même si je devine que ce ne sera pas bon pour l'Ukraine. Beaucoup d'analystes tiennent pour acquis que Trump obtiendra son cessez-le-feu. Pour ma part, j'en doute. D'abord, parce que le plan proposé par Trump ne plait ni aux Ukrainiens, ni aux Russes, ni aux Européens (même si personne ne commet l'affront de le dire frontalement). Ensuite, parce que Trump a fait des promesses sur tous les sujets, et n'en tiendra que quelques unes (voire même aucune). Je doute que l'Ukraine fasse partie de ses priorités, et son investissement dans cette affaire sera sans doute minimal. Possible que les négociations s'enliseront, Trump passera a autre chose et se contentera de ne plus envoyer d'aide à l'Ukraine.

mercredi 25 décembre 2024

Pour la Paix

C'est Noël.

Aussi, et bien que cela contraste avec l'intensité toujours plus forte de la guerre, les média parlent de plus en plus de la possibilité d'une "paix" en Ukraine. Surtout que Donald Trump a promis de ramener la paix en 24 heures. Mais de quelle paix parle-t-on ?


Guerre et paix

Si on demande à quelqu'un s'il est pour la paix en Ukraine (et même dans le monde entier), n'importe qui répondra par l'affirmative. Qui est contre la paix ? Qui est pour la guerre ? Personne ! 

Aussi, une question plus pertinente est de savoir ce qu'on entend par "paix". Car ce même mot peut avoir une signification radicalement différente en fonction de votre interlocuteur. Il en est de même pour le mot "guerre".

Rappelons que la guerre entre la Russie et l'Ukraine n'a pas commencé en février 2022, mais en mars 2014, quand la Russie a envahit la Crimée. Il y a eu ensuite de violents combats dans le Donbas en 2014 et 2015, puis le conflit a diminué d'intensité avant de reprendre bien plus intensément en février 2022. Mais malgré ces plus de 10 ans de conflit, la Russie n'a toujours pas déclaré la guerre à l'Ukraine. Depuis près de 3 ans, elle continue son "opération militaire spéciale de trois jours". De même, la Russie n'est pas en guerre ouverte  avec les autres pays européens, mais mène pourtant une vaste guerre hybride mêlant propagande, corruption et sabotages ainsi que des ingérences électorales qui, à une autre époque, aurait probablement constitué un casus belli. Mais personne n'a envie d'une guerre ouverte avec une puissance nucléaire, alors les politiciens font beaucoup d'efforts pour détourner la tête de ces attaques.

Le Colonel Goya n'aime pas ce terme de "guerre hybride" et lui préfère des termes comme "confrontation"; il rappelle aussi que des pays (surtout des pays disposant de la bombe H) peuvent aller très loin, y compris participer directement à des combats, tout en présentant les choses pour éviter d'être officiellement en guerre. Toujours est-il que les choses ne sont pas binaires, il y a un certain continuum entre "l'état de guerre" et "l'état de paix". Et donc qu'il ne suffit pas que les armes se taisent pour que l'on soit réellement en paix. Aussi, plutôt que de vouloir à tout prix "la paix en Ukraine", il faut plutôt s'interroger sur ce que signifie réellement la paix et les conditions nécessaires à celle-ci.

 

 

Une paix juste et durable

Comme le rappelle régulièrement le président Volodymyr Zelensky, cette guerre est une guerre d'invasion qui peut être terminée, à n'importe quel moment, si les envahisseurs russes renoncent à leurs projets de conquête et quittent l'Ukraine. Les conditions pour obtenir une paix juste et durable incluent:

  • le retrait total des troupes russes
  • la libération de tous les Ukrainiens (en particulier les enfants) déportés en Russie
  • des poursuites pénales contre les criminels de guerre
  • le paiement de réparation pour les dommages causés
  • des garanties de sécurité fortes pour l'Ukraine (comme par exemple l'adhésion à l'OTAN)

Obtenir toutes ces conditions est ce qui définit les objectifs politiques de l'Ukraine dans cette guerre. Malheureusement, le rapport de force actuel (et potentiellement futur) ne permet guère d'espérer atteindre tous ces objectifs. Et, en Occident, certains dirigeants, dont Trump, veulent que les Ukrainiens n'en atteignent aucun.

Car si l'attention des média se concentre essentiellement sur le premier point, en se focalisant uniquement sur les questions territoriales, celles-ci sont un peu secondaires. Pour les Ukrainiens, ce qui compte avant tout, ce sont les garanties de sécurité.

La plus grande crainte des Ukrainiens, en cas de cessez-le-feu, c'est que la Russie profite du répit pour se réarmer et lance de nouvelles offensives dans quelques mois/années face à une Ukraine affaiblie et incapable de se défendre une nouvelle fois. C'est pourquoi l'Ukraine a besoin de garanties de sécurité extrêmement fortes, comme une adhésion à l'OTAN et à l'UE, pour lui permettre de se reconstruire après guerre et de ne plus craindre une nouvelle invasion russe.



Les négociations de tous les dangers

En fait, comme l'a très bien dit Anders Puck Nielsen, les négociations (voulues par Trump) peuvent permettre à la Russie de parvenir à ses buts de guerre alors qu'elle en est incapable militairement. La Russie veut:

1) conserver les territoires qu'elle occupe actuellement

2) la fin des sanctions occidentales

3) l'isolement de l'Ukraine (interdite de rejoindre l'OTAN)

Et certains, en Occident, sont prêts à accorder tout ça en échange d'une vague promesse de Poutine qui ne vaudra pas plus que ses promesses précédentes. Si Poutine obtient ça alors la Russie aura gagné: l'Ukraine sera faible, incapable de se reconstruire, son pouvoir politique discrédité et la Russie déploiera toute sa propagande et ses méthodes de corruption pour prendre le contrôle du gouvernement, comme elle l'a fait en Géorgie.

Pire, Trump poussera à ce que les USA se désengagent de l'Europe, ce qui rendra toute l'Europe vulnérable, et susceptible de se faire envahir par la Russie. Quelle sera la réaction des Européens ? Hélas, on peut craindre le pire. Le pire serait que Trump fasse tout pour renforcer la menace russe, et fasse ensuite du chantage aux européens du style "achetez nos armes ou je ne vous défendrai pas face aux Russes".

Si cela se produit, la réaction logique et saine des Européens serait de se passer des Américains et de prendre en main leur défense. Mais je crains que les Européens veuillent au contraire  tout faire pour ne pas déplaire à Trump, quitte à sacrifier l'Ukraine... et leur futur à moyen-long terme.

Ce n'est donc pas seulement le sort de l'Ukraine qui est en jeu, mais aussi celui de toute l'Europe, qui pourrait se retrouver coincée entre le marteau d'une Russie impérialiste et belliqueuse et l'enclume d'une Amérique tournant au fascisme.



Les Européens ont leur destin entre leur mains

Cependant, le pire n'est jamais certain; même si beaucoup, comme Guillaume Ancelme pensent que Trump va obtenir son "cessez-le-feu" au dépend de l'Ukraine, il faut noter que ni Poutine, ni Trump n'ont vraiment les moyens de contraindre les Européens à accepter une "paix" qui serait à leur désavantage. Ils ne peuvent que menacer, encore et encore, agiter la somme de toutes les peurs, mais au final les Européens ne sont pas obligés de céder, et les Ukrainiens encore moins. 

Mais cela nécessite des changements radicaux. En Ukraine, où la structure de commandement est complètement défaillante. Mais aussi en Europe, où c'est le monde politico-médiatique qui  tourne en boucle mais ne fait rien pour résoudre les problèmes auxquels l'Europe est confrontée. Paradoxalement, le pire serait de continuer "comme avant" et l'augmentation des dangers est peut-être la seule chose qui pourrait pousser les Européens à sortir de leur léthargie et leurs querelles intestines. Encore faudrait-il qu'ils le fassent avant qu'il ne soit trop tard.


Guerre en Ukraine: bilan du mois de juillet 2026

Ce mois-ci, la principale nouvelle est la libération de Kostiantynivka par la vaillante armée russe qui a fait s'effondrer le front ukra...