dimanche 19 janvier 2025

Les défaillances du commandement ukrainien (1)

Il y a un an, je m'interrogeais sur l'organisation du commandement ukrainien. Ma conclusion était alors:

Pourtant, ce problème du commandement des "échelons intermédiaires" semble assez peu pointé du doigt par les analystes militaires. Il faut dire que, au moins pour les phases défensives, les faiblesses du commandement ukrainiens passent au second plan. En tous cas, c'est un problème bien moins important que le fait que les USA coupent tout approvisionnement en armes et en munitions. Mais c'est un problème que les Ukrainiens devront résoudre un jour ou l'autre s'ils comptent libérer le territoire actuellement occupé par les Russes.

Un an plus tard, le problème n'est pas résolu (il s'est au contraire aggravé); en revanche, il est de plus en plus discuté dans les média, au point que cela éclipse parfois les discussions sur les (non-)livraisons d'armes par les Occidentaux. Donc, pour développer ce que je disais dans mon bilan du mois de décembre, voici quelques réflexions sur les problèmes liés aux défaillances du commandement ukrainien.

Une des premières choses qui frappe, quand on regarde la composition de l'armée ukrainienne, c'est la grande diversité du type de brigades, et la quasi-absence d'unités à un échelon supérieur (division, corps ou armée). Or, ces deux caractéristiques constituent un handicap qui explique au moins en partie les difficultés actuelles de l'armée Ukrainienne.

Ordre de bataille de la 47e brigade mécanisée, établi par SIRDO



Tous types de brigades

Le Colonel Goya rappelait que, pendant la seconde guerre mondiale, l'armée des USA n'avait que 3 types de divisions (divisions d'infanterie, divisions blindées, division de parachutistes), et que les unités inférieures étaient à peine plus diverses, ce qui permettait aux américains de standardiser leur armée. C'est tout le contraire qui s'est produit en Ukraine. En m'appuyant sur les données du site Militaryland, voici les différentes brigades ukrainiennes, selon leur types:

  • 42 brigades mécanisées (14e, 21e, 22e, 23e, 24e, 28e, 30e, 31e, 32e, 33e, 41e, 42e, 43e, 44e, 47e, 53e, 54e, 60e, 61e, 63e, 65e, 67e, 72e, 93e, 100e, 110e, 115e, 116e, 117e, 118e, 141e, 142e, 143e, 150e, 151e, 153e, 154e, 155e, 156e, 157e, 158e, 159e)
  • 4 brigades motorisée (56e, 57e, 58e, 59e)
  • 5 brigades blindée (1ere, 3e, 4e, 5e, 17e)
  • 3 brigades d'assaut (3e, 5e, 92e)
  • 3 brigades de chasseurs (68e, 71e, 152e)
  • 2 brigades de montagne (10e, 128e)
  • 1 brigade de parachutiste (25e)
  • 3 brigades aéromobiles (46e, 77e, 81e)
  • 4 brigades d'assaut aérien (79e, 80e, 82e, 95e)
  • 4 brigades de marine (35e, 36e, 37e, 38e) 
  • 14 brigades de la garde nationale (1e, 2e, 3e, 4e, 5e, 11e, 12e, 13e, 14e, 15e, 17e, 18e, 27e, 31e),  + 3 brigades de garde frontière + 1 à 4 brigades de la police
  • 31 brigades de défense territoriale (1ere, 101e, 102e, 103e, 104e, 105e, 106e, 107e, 108e, 109e, 110e, 111e, 112e, 113e, 114e, 115e, 116e, 117e, 118e, 119e, 120e, 121e, 122e, 123e, 124e, 125e, 126e, 127e, 128e, 129e, 241e)
  • 4 autres brigades (légion internationale, brigade présidentielle, 144e brigade d'infanterie, brigade consolidée de fusiliers)

Soit au moins 13 types de brigades, pour un total de 120 brigades. Et encore, on ne parle là que des différentes brigades "de mêlée", pas des brigades d'artillerie, d'ingénierie et autres brigades de support. C'est donc beaucoup de types différents surtout que toutes ces brigades jouent plus ou moins le même rôle: tenir la ligne de front. Celle-ci ne passe pas par des montagnes, il n'y a pas d'opérations aéroportées, ni amphibies (à l'exception de la tête de pont qui était à Krynky): les brigades de montagne, de marine ou de parachutistes n'ont donc pas un rôle différent comparé aux brigades d'infanterie mécanisée/motorisée.

Or, loin de vouloir simplifier ce modèle (comme le suggérait le colonel Goya en septembre dernier), les Ukrainiens ont créé ces derniers mois deux nouveaux types de brigades en transformant des brigades existantes:

  • les 5e et 17e brigades blindées, ainsi que la 117e brigade mécanisée, sont devenues des "brigades mécanisées lourdes"
  • les 34e et 40e brigade de défense côtière ont été créées, a priori en remplacement de la 150e brigade mécanisées et 124e brigade de défense territoriale; la 126e brigade de défense territoriale est supposée suivre ce mouvement et devenir la 39e brigade de défense côtière.

La question est donc de comprendre pourquoi il y a tant de types de brigades, et pourquoi les Ukrainiens continuent d'en ajouter, plutôt que de simplifier cette organisation (ou plutôt cette désorganisation).



La bataille des cinq armées

Une première clef est de comprendre  que l'armée ukrainienne terrestre (on ne parle pas des forces aériennes ni de la marine) est divisée en cinq groupes :

  1. les forces d'assaut aérien (parachutistes)
  2. l'infanterie de marine
  3. la garde nationale
  4. la défense territoriale
  5. enfin toutes les autres unités

Toutes ces forces sont -en théorie- subordonnées au commandant en chef (le général Syrsky) et toutes dépendent du ministère de la défense à l'exception de la garde nationale, qui dépend du ministère de l'intérieur. Mais les quatre premiers groupes disposent d'un certain degré d'autonomie.

Déjà, leurs unités ne dépendent pas d'un des quatre "commandements opérationnels" (nord/sud/es/ouest). Les forces d'assaut aérien et l'infanterie de marine dépendent d'un "corps" spécifique et ont un certain prestige, étant considérées comme des formations d'élite (il en est de même dans l'armée russe, où les parachutistes/VDV et l'infanterie de marine sont considérés comme des troupes d'élite). La garde nationale dépend du ministère de l'intérieur, et regroupe d'ailleurs des formations issues de volontaires (comme la fameuse 12e brigade "Azov") et des formations issues de structures indépendantes de l'armée, comme la police et les gardes-frontières. Enfin, la défense territoriale est financée directement par les régions qui "gèrent"  les brigades qu'elles ont levées et par une structure de commandement régional (nord/sud/est/ouest) qui est en miroir des commandements opérationnels.

Cette différence de statuts explique ce qui arrivé à la 1ère brigade de défense territoriale "Ivan Bohun", mais qui était auparavant la 1ère brigade à but spécial "Ivan Bohun", une unité d'élite, bien équipée qui faisait partie du 9e corps. Il est curieux que cette unité a été "dégradée", passant d'unité d'élite correctement équipée à unité territoriale mal équipée. Bien que les officiels ukrainiens n'ont jamais donné de raison à ce changement, c'est très probablement lié à une décision politique et/ou un conflit avec la hiérarchie militaire. 

En février 2024, un bataillon de cette brigade (le célèbre "Dyka Pole") est dissout et son chef (le Major Andriy Malakhov) arrêté. Malakhov bénéficiait pourtant du soutient du général Zaluzhny, qui sera remplacé quelques semaines plus tard par Syrsky en tant que Commandant-en-chef de l'armée ukrainienne. Il est probable que les autres membres de cette brigade ont cherché à rejoindre la défense territoriale en signe de protestation et/ou pour se mettre à l'abri d'autres représailles de la part du nouveau haut commandement militaire. 

J'ai aussi parlé, sur ce blog, de la 67e brigade mécanisée,  qui avait perdu un de ses éléments les plus emblématiques (les "Da Vinci Wolves") puis qui a été "reprise en main" et purgée de ses éléments liés au parti politique "Secteur droit".

Ces exemples illustrent comment des querelles (personnelles et/ou politiques) peuvent dégrader des unités militaires, mais aussi que les soutiens politiques, la personnalité des commandants etc comptent beaucoup et font que l'armée ukrainienne n'est pas homogène ni vraiment centralisée. Et cela se reflète dans le mode de fonctionnement des brigades et des bataillons.


 

L'indépendance à tout prix ?

Dans le nom officiel des brigades (et de certains bataillons) apparaît le mot-clef "séparé" (окрема). Cela signifie qu'ils disposent d'un "numéro d'unité" et d'un insigne propre et sont, en théorie,  capables d'opérer indépendamment de toute unité supérieure. Cela pose des problèmes structurels (sur lesquels je me focaliserait plus tard) mais dénote surtout d'un certain esprit d'indépendance. 

Car cela ne signifie pas seulement que ces unités ont leur propre logistique, leur propre soutien d'artillerie etc. Ils peuvent avoir aussi (pour certaines unités), leur propre financement et leur propres centre de recrutement. Le fait que les ukrainiens peuvent ainsi "choisir" leur brigade en allant directement les contacter fait que certaines unités populaires peuvent "grossir".

L'exemple le plus frappant est celui des "Magyar's birds", une unité fondée et commandée par Robert Brovdi, dit "Magyar". Comme expliqué ici, Robert Brovdy est un entrepreneur originaire de la petite région ukrainienne où l'on parle hongrois (d'où son nom de guerre), qui s'est porté volontaire en février 2022 pour servir dans une unité de défense territoriale, où il commande un simple peloton. A partir d'avril 2022, il commence à s'intéresser aux drones et est un des premiers à développer de nouvelles techniques pour les utiliser comme bombardiers ou kamikaze. Son groupe grossit, devient une compagnie puis un bataillon indépendant au sein du corps des Marines. L'unité continue de grossir pour devenir un régiment, et plus récemment une brigade. Ils sont en grande partis auto-financés (et/ou financés par des campagnes de dons), recrutent directement des volontaires et les forment, publient des vidéos pour montrer leur "travail" et travaille la main dans la main avec des constructeurs de drones comme les "Wild Hornets".

"Magyar's birds" n'est pas la seule unité ukrainienne à se former ainsi autour d'une personnalité ou d'un petit groupe. Quelques autres exemples: le bataillon "Da Vinci wolves", et tout récemment le 91e bataillon anti-char. En fait c'est depuis 2014 que se forment de telles unités, la plus célèbre étant Azov, pour combattre les Russes. Ces unités sont souvent financées par le privé (oligarques ou simples citoyens) et ont ensuite été intégrées à la garde nationale. S'il y a ce genre d'initiative, c'est probablement un signe de méfiance vis-à-vis de l'Etat et de la hiérarchie militaire, souvent perçue comme corrompue et inefficace. 

Mais ces initiatives, qui dans l'ensemble permettent à l'Ukraine d'avoir des petites unités motivées et de bonnes qualité, sont aussi un des facteurs qui explique pourquoi l'armée ukrainienne est aussi hétérogène - et a du mal à gérer les formations plus grandes que des brigades.


 

Hétérogénéité et manque de matériel

Un autre facteur expliquant cette hétérogénéité est l'état du matériel disponible pour chaque brigade/ bataillon.  Avant 2022, les choses étaient plus simples: il y avait en gros 3-4 types de brigades, qui regroupaient chacune 4 bataillons :

  • brigade blindée = 3 bataillons de tank + 1 bataillon mécanisé
  • brigade mécanisée = 3 bataillons mécanisés + 1 bataillon de tank
  • brigade motorisée =  3 bataillons mécanisés + 1 compagnie de tank
  • les autres types de brigades (de marine, de parachutistes, de montagne etc) étaient des brigades motorisées avec une "spécialisation"
  • il n'y a avait pas de brigades territoriales

Chaque brigade avait, en plus de ses 4 bataillons (qui comptait chacun 30 tanks ou véhicules blindés), un groupe d'artillerie (~30 pièces) et un bataillon anti-aérien (manpads igla et/ou canons Zu-23). Mais, suite à l'invasion à grande échelle depuis février 2022, cette composition bien ordonnée a plus ou moins disparu. Déjà, la plupart des brigades existantes se sont vues adjoindre 1, 2 ou 3 bataillons d'infanterie supplémentaires. Puis, lors de la création de nouvelles brigades, certaines brigades existantes ont été réduire d'un ou deux bataillons pour former l'ossature d'une nouvelle brigade.

Il est également possible que les brigades blindées ont été plus ou moins démantelées en 2023 pour créer de nouvelles brigades mécanisées, et qu'avec l'attrition les bataillons blindés sont plus ou moins réduits à la taille d'une compagnie. Pour ne prendre que l'exemple de la 47e brigade mécanisée, équipée de chars Abrams M1, on sait que les USA n'en ont livré que 31 et qu'au moins 18 ont été perdus. Ce qui laisse, au mieux, 13 chars pour toute la brigade au lieu des 30 que devrait normalement compter un bataillon de chars. De toute façon, cela fait longtemps qu'on ne voit plus de concentration de tanks chez les Ukrainiens, il y a au mieux 1 ou 2 tanks impliqués dans chaque action.

Donc, quel que soit la dénomination officielle, les brigades actuelles sont surtout constituées d'infanterie (régulière ou mécanisée) avec parfois une petite composante blindée.  Pour la trentaine de brigades de défense territorial formées au début de la guerre, c'est encore pire: elles n'ont ni groupe d'artillerie ni éléments blindés, même si certaines (comme la 100e) ont été "améliorées" pour devenir des brigades mécanisées. 

De plus, il n'est pas rare qu'une brigade soit équipée, puis rééquipée de manière très disparate en fonction des livraisons d'armes occidentales, des pertes, des décisions du haut commandement etc. Pour reprendre l'exemple de la 47e brigade mécanisée, sirdo a reconstitué l'historique de son bataillon blindé. Au départ, elle devait recevoir 28 T55S, une version (certes améliorée) du T-55, donc pas top. Du moins, c'est ce qu'indiquaient les documents qui ont fuité du Pentagone. Puis, en mai 2023, elle a reçu les meilleurs chars disponibles: 21 Leopards 2A6. Qui en fait été destinés à la 21e brigade mécanisée. Enfin, début 2024, elle a reçu 31 chars M1 Abrams en replacement des Leopards. Bonjour les problèmes pour coordonner tout ça.

La diversité du matériel est donc telle qu'il est difficile d'évaluer la force d'une brigade, d'autant que le nombre de bataillons par brigade varie de 3 par exemple la 110e brigade mécanisée) à 8 (par exemple la 93e brigade mécanisée). Et de toute manière, cela importe peu car le haut commandement ukrainien a la fâcheuse tendance à ne pas déployer de brigades complètes, mais seulement certains bataillons d'une brigade.

 

 

Formez vos bataillons

L'an dernier, j'avais fait l'observation que les Ukrainiens déploient leurs unité non au niveau de la brigade, mais du bataillon. Il arrive ainsi qu'un bataillon d'une brigade combatte à des centaines de kilomètres du reste de sa brigade. On a vu que ce cas de figure est "prévu" car certains bataillons bénéficient d'une large autonomie. Il n'en reste pas moins que c'est loin d'être une manière optimale de combattre. 

D'une part, parce que si ces bataillons "séparés" intègrent un petit groupe d'artillerie et un soutien logistique, c'est loin d'être autant que ce qui est disponible au niveau de la brigade. D'autant plus que les bataillons ukrainiens sont assez petits: de 250 à 500 hommes selon les chiffres qui avaient fuité du pentagone, même si la fiabilité de ce chiffre est incertaine.

D'autre part parce que ça réduit la cohérence des brigades et les affaiblit donc: il vaut mieux qu'une brigade combatte plutôt que trois bataillons issus de trois brigades différentes. Enfin, il est plus facile pour le niveau supérieur de coordonner l'activité de quelques brigades plutôt que d'une multitude de bataillons. 

La question est donc: pourquoi les Ukrainiens le font-ils ? A cette question, je n'ai pas de réponse certaine, juste des hypothèses, plus ou moins probables.

La première hypothèse est que les Ukrainiens feraient des rotations de bataillons plutôt que des rotations de brigades: autrement dit, pour chaque brigade, il y a toujours un ou deux bataillons à l'arrière et que, quand il faut renforcer en urgence un secteur, ce sont ces bataillons à l'arrière qui sont envoyés quand bien même le reste de l'unité combat dans un autre secteur.

La seconde est que les Ukrainiens sont dans une situation tellement critique qu'ils n'ont plus aucune brigade en réserve, et doivent donc bricoler en urgence en dépouillant certaines brigades de secteurs supposés calmes pour renforcer là où les défenses craquent.

La troisième hypothèse est que les Ukrainiens sont effectivement habitués à tout faire au niveau "bataillon" et que le niveau brigade est une coquille vide. Et que, jusqu'en 2024, ça semblait marcher, ils ont été pris au dépourvu quand ce système a commencé à montrer ses limites.



Conclusion

J'arrive déjà à la conclusion, et j'ai à peine parlé des défaillances du commandement ukrainien. Car mon but n'est pas tant de lister ces défaillances et de conclure que "le Général Sirsky  est incompétent" (comme trop de monde le fait en s'arrêtant à la première explication venue) mais d'expliquer pourquoi il y a ces défaillances.

Dans ce premier billet, j'ai donc tenté d'expliquer pourquoi l'organisation de l'armée ukrainienne est aussi hétérogène, ce qui pose de gros problèmes pour la commander et pourquoi, même à supposer que le haut commandement ukrainien voudrait essayer de suivre le conseil du Colonel Goya "simplifier pour vaincre", il ne pourrait que très difficilement le faire: il doit composer avec la fragmentation structurelle de l'armée ukrainienne, avec les soutiens politiques des uns et des autres, avec un matériel hétéroclite et qui doit toujours être changé, avec des individus forts et désirant préserver leur autonomie, etc.

EDIT: La suite de cette analyse parle des défaillances dues à la structure de commandement ukrainien.

 

dimanche 5 janvier 2025

Guerre en Ukraine: bilan du mois de décembre 2024

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de décembre 2024, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre et fin novembre 2024.

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, surtout dans le sud-est où ils ont pratiquement pris Kurakove et menacent très sérieusement Velyka Novosilka.  La situation reste très préoccupante aussi vers Pokrovsk, Toretsk, Chassiv Yar et vers Kupyansk, même si jusqu'à présent ces villes tiennent encore. Dans la région de Kursk, les Ukrainiens continuent de reculer tout en infligeant de grandes pertes aux Russes et aux Nord-Coréens déployés dans la région.
 
Cependant, une fois de plus, l'événement qui aura le plus de conséquence n'a pas eu lieu sur le champ de battaille. Ce mois-ci, c'est en Syrie que ça s'est passé: la chute de Bachar el-Assad prive la Russie d'un précieux allié.
 
 
 

Pertes humaines record, pertes matérielles en baisse (bis)

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023) et la deuxième année (mars 2023 à février 2024) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre > novembre > décembre 2024

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • 980 (mars) > 961 (avril) > 1129 (mai) > 1393 (juin) > 1553 (juillet) > 1528 (août) > 1208 (septembre) > 1191 (octobre) > 896 (novembre) > 619 (décembre)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • 23 (mars) > 30 (avril) > 35 (mai) > 22 (juin) > 21 (juillet) > 45 (août) > 28 (septembre) > 39 (octobre) > 10 (novembre) > 3 (décembre)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • 53 (mars) > 36 (avril) > 36 (mai) > 58 (juin) > 34 (juillet) > 33 (août) > 23 (septembre) > 31 (octobre) > 25 (novembre) > 13 (décembre)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • 228 (mars) > 148 (avril) > 187 (mai) > 284 (juin) > 249 (juillet) > 280 (août) > 336 (septembre) > 257 (octobre) > 47 (novembre) > 54 (décembre)

Les baisses constatées au mois dernier se poursuivent. En particulier, les pertes de MLRS sont encore plus basses, presque inexistantes. Ce qui est d'autant plus intrigant que les réserves matérielles russes de MLRS sont virtuellement épuisées. Se pourrait-il qu'ils n'en aient plus ? Pourtant, chaque jour, les Ukrainiens rapportent environ 200 attaques de MLRS russes chaque jour, une moyenne qui est d'ailleurs en augmentation ces deux derniers mois. L'explication à cette contradiction apparente est peut-être la même que celle qui explique pourquoi les Ukrainiens ne détruisent plus que très rarement des avions et hélicoptères, car ceux-ci veillent à rester autant que possible loin de la ligne de front. De même, il est possible que la Russie utilise moins les MLRS TOS1A (portée ~10km) et BM-21 "Grad" (portée ~20km)  et plus les MLRS à plus longue portée BM-27 "Uragan" et BM-30 "Smerch".

En tout, 3 764 pièces d'équipement ont été perdues par les Russes selon le comptage mensuel fait par Ragnar Bjartur Gudmundsson, en baisse de 20% par rapport au mois précédent, alors que dans le même temps les Russes ont perdu 49 150 hommes en novembre, ce qui pulvérise une fois de plus le record du mois précédent. 

Ce double mouvement (baisse des pertes matérielles, augmentation des pertes humaines) s'accentue donc en décembre et n'est pas du tout une bonne nouvelle pour la Russie: c'est le signe que les capacités de son armée se dégradent. Malheureusement, il est probable qu'il en soit de même pour l'armée ukrainienne.



Critiques contre le haut commandement ukrainien

De plus en plus de voix s'élèvent contre la gestion de la guerre par le haut-commandement ukrainien, et ces critiques viennent souvent de pro-ukrainiens fervents. Un des plus expressifs est sans aucun doute Tom Cooper / Sarcastosaurus qui depuis maintenant près de six mois injurie les décideurs ukrainiens (en particulier le commandant-en-chef Syrsky et le président Zelensky) et les traite d'incompétents. Si tous ne partagent pas le ton (excessif et insultant) de Tom Cooper, d'autres analystes et militaires formulent les mêmes critiques de manière plus polie mais non moins sévère:
 
Les principaux griefs sont:
  • mauvais processus de mobilisation et d’entraînement
  • problèmes d'organisation de la structure de commandement
  • problèmes lors des rotations d'unités
  • problèmes de logistique
  • mauvais choix tactiques
  • fâcheuse habitude de "découper" les brigades et d'envoyer ses bataillons sur différents fronts 

Tous ces problèmes ont pour conséquences une baisse de la qualité des unités ukrainiennes, un manque de cohésion tactique et opérationnelle, et au final une défense plus faible et des pertes plus importantes.

J'avais parlé de certains de ces problèmes il y a près d'un an. Hélas, ils se sont aggravés depuis. La 155e brigade mécanisée "Anne de Kiev", tout juste équipée et entraînée par la France, semble avoir fait les frais de ces problèmes de commandement ukrainien, du moins si on en croit les reportages qui circulent à son sujet.
 
Des réformes drastiques sont donc d'autant plus nécessaires que ces problèmes sont anciens et que de nombreux articles ont été écrits dessus tout au long de 2023 et 2024. Mais, autant que l'on puisse en juger, le haut-commandement ukrainien n'apprécie guère toutes ces remises en questions et sa réponse varie entre essayer de faire taire les critiques et promettre des réformes qui ne se font pas. Comprendre pourquoi ces réformes ne se font pas, alors que l'Ukraine pourrait grandement en bénéficier, est une autre paire de manche. J'essaierais de développer ce point prochainement.


La chute du boucher de Damas

En novembre, c'est hors d'Ukraine que Poutine a eu sa plus belle victoire avec l'élection de Trump. En décembre, c'est encore hors d'Ukraine que Poutine a eu sa plus terrible défaite avec la chute de Bachar El-Assad. Avec la fin du règne de la terreur du "Boucher de Damas", la Russie perd un allié précieux, et l'Ukraine gagne un ami. La Russie a été incapable de sauver Assad, preuve s'il en était besoin de son affaiblissement militaire suite à la guerre en Ukraine.

Certes, la Syrie ne fournissait à la Russie ni armes ni hommes, contrairement à l'Iran et la Corée du Nord. Au contraire, elle immobilisait une petite partie de la puissance militaire russe. Mais elle fournissait toute la base arrière nécessaire au développement de l'influence russe au Moyen-Orient et en Afrique. De plus, le fait que le régime syrien est tombé si rapidement montre à quel point ce genre de dictature (même quand il obtient officiellement 99% des votes) peut tomber facilement quand un petit groupe (mais bien armé et déterminé) se rebelle contre le pouvoir central. On se souvient de la facilité avec laquelle Prigojine a marché sur Moscou.
 
Pour le reste, l'issue de la guerre en Ukraine est toujours suspendu aux futures décisions de Donald Trump. J'ai déjà écrit dessus le mois dernier, et il n'y a pas grand'chose à ajouter; comme Trump dit tout et son contraire, il est difficile de prévoir ce qu'il fera, même si je devine que ce ne sera pas bon pour l'Ukraine. Beaucoup d'analystes tiennent pour acquis que Trump obtiendra son cessez-le-feu. Pour ma part, j'en doute. D'abord, parce que le plan proposé par Trump ne plait ni aux Ukrainiens, ni aux Russes, ni aux Européens (même si personne ne commet l'affront de le dire frontalement). Ensuite, parce que Trump a fait des promesses sur tous les sujets, et n'en tiendra que quelques unes (voire même aucune). Je doute que l'Ukraine fasse partie de ses priorités, et son investissement dans cette affaire sera sans doute minimal. Possible que les négociations s'enliseront, Trump passera a autre chose et se contentera de ne plus envoyer d'aide à l'Ukraine.

mercredi 25 décembre 2024

Pour la Paix

C'est Noël.

Aussi, et bien que cela contraste avec l'intensité toujours plus forte de la guerre, les média parlent de plus en plus de la possibilité d'une "paix" en Ukraine. Surtout que Donald Trump a promis de ramener la paix en 24 heures. Mais de quelle paix parle-t-on ?


Guerre et paix

Si on demande à quelqu'un s'il est pour la paix en Ukraine (et même dans le monde entier), n'importe qui répondra par l'affirmative. Qui est contre la paix ? Qui est pour la guerre ? Personne ! 

Aussi, une question plus pertinente est de savoir ce qu'on entend par "paix". Car ce même mot peut avoir une signification radicalement différente en fonction de votre interlocuteur. Il en est de même pour le mot "guerre".

Rappelons que la guerre entre la Russie et l'Ukraine n'a pas commencé en février 2022, mais en mars 2014, quand la Russie a envahit la Crimée. Il y a eu ensuite de violents combats dans le Donbas en 2014 et 2015, puis le conflit a diminué d'intensité avant de reprendre bien plus intensément en février 2022. Mais malgré ces plus de 10 ans de conflit, la Russie n'a toujours pas déclaré la guerre à l'Ukraine. Depuis près de 3 ans, elle continue son "opération militaire spéciale de trois jours". De même, la Russie n'est pas en guerre ouverte  avec les autres pays européens, mais mène pourtant une vaste guerre hybride mêlant propagande, corruption et sabotages ainsi que des ingérences électorales qui, à une autre époque, aurait probablement constitué un casus belli. Mais personne n'a envie d'une guerre ouverte avec une puissance nucléaire, alors les politiciens font beaucoup d'efforts pour détourner la tête de ces attaques.

Le Colonel Goya n'aime pas ce terme de "guerre hybride" et lui préfère des termes comme "confrontation"; il rappelle aussi que des pays (surtout des pays disposant de la bombe H) peuvent aller très loin, y compris participer directement à des combats, tout en présentant les choses pour éviter d'être officiellement en guerre. Toujours est-il que les choses ne sont pas binaires, il y a un certain continuum entre "l'état de guerre" et "l'état de paix". Et donc qu'il ne suffit pas que les armes se taisent pour que l'on soit réellement en paix. Aussi, plutôt que de vouloir à tout prix "la paix en Ukraine", il faut plutôt s'interroger sur ce que signifie réellement la paix et les conditions nécessaires à celle-ci.

 

 

Une paix juste et durable

Comme le rappelle régulièrement le président Volodymyr Zelensky, cette guerre est une guerre d'invasion qui peut être terminée, à n'importe quel moment, si les envahisseurs russes renoncent à leurs projets de conquête et quittent l'Ukraine. Les conditions pour obtenir une paix juste et durable incluent:

  • le retrait total des troupes russes
  • la libération de tous les Ukrainiens (en particulier les enfants) déportés en Russie
  • des poursuites pénales contre les criminels de guerre
  • le paiement de réparation pour les dommages causés
  • des garanties de sécurité fortes pour l'Ukraine (comme par exemple l'adhésion à l'OTAN)

Obtenir toutes ces conditions est ce qui définit les objectifs politiques de l'Ukraine dans cette guerre. Malheureusement, le rapport de force actuel (et potentiellement futur) ne permet guère d'espérer atteindre tous ces objectifs. Et, en Occident, certains dirigeants, dont Trump, veulent que les Ukrainiens n'en atteignent aucun.

Car si l'attention des média se concentre essentiellement sur le premier point, en se focalisant uniquement sur les questions territoriales, celles-ci sont un peu secondaires. Pour les Ukrainiens, ce qui compte avant tout, ce sont les garanties de sécurité.

La plus grande crainte des Ukrainiens, en cas de cessez-le-feu, c'est que la Russie profite du répit pour se réarmer et lance de nouvelles offensives dans quelques mois/années face à une Ukraine affaiblie et incapable de se défendre une nouvelle fois. C'est pourquoi l'Ukraine a besoin de garanties de sécurité extrêmement fortes, comme une adhésion à l'OTAN et à l'UE, pour lui permettre de se reconstruire après guerre et de ne plus craindre une nouvelle invasion russe.



Les négociations de tous les dangers

En fait, comme l'a très bien dit Anders Puck Nielsen, les négociations (voulues par Trump) peuvent permettre à la Russie de parvenir à ses buts de guerre alors qu'elle en est incapable militairement. La Russie veut:

1) conserver les territoires qu'elle occupe actuellement

2) la fin des sanctions occidentales

3) l'isolement de l'Ukraine (interdite de rejoindre l'OTAN)

Et certains, en Occident, sont prêts à accorder tout ça en échange d'une vague promesse de Poutine qui ne vaudra pas plus que ses promesses précédentes. Si Poutine obtient ça alors la Russie aura gagné: l'Ukraine sera faible, incapable de se reconstruire, son pouvoir politique discrédité et la Russie déploiera toute sa propagande et ses méthodes de corruption pour prendre le contrôle du gouvernement, comme elle l'a fait en Géorgie.

Pire, Trump poussera à ce que les USA se désengagent de l'Europe, ce qui rendra toute l'Europe vulnérable, et susceptible de se faire envahir par la Russie. Quelle sera la réaction des Européens ? Hélas, on peut craindre le pire. Le pire serait que Trump fasse tout pour renforcer la menace russe, et fasse ensuite du chantage aux européens du style "achetez nos armes ou je ne vous défendrai pas face aux Russes".

Si cela se produit, la réaction logique et saine des Européens serait de se passer des Américains et de prendre en main leur défense. Mais je crains que les Européens veuillent au contraire  tout faire pour ne pas déplaire à Trump, quitte à sacrifier l'Ukraine... et leur futur à moyen-long terme.

Ce n'est donc pas seulement le sort de l'Ukraine qui est en jeu, mais aussi celui de toute l'Europe, qui pourrait se retrouver coincée entre le marteau d'une Russie impérialiste et belliqueuse et l'enclume d'une Amérique tournant au fascisme.



Les Européens ont leur destin entre leur mains

Cependant, le pire n'est jamais certain; même si beaucoup, comme Guillaume Ancelme pensent que Trump va obtenir son "cessez-le-feu" au dépend de l'Ukraine, il faut noter que ni Poutine, ni Trump n'ont vraiment les moyens de contraindre les Européens à accepter une "paix" qui serait à leur désavantage. Ils ne peuvent que menacer, encore et encore, agiter la somme de toutes les peurs, mais au final les Européens ne sont pas obligés de céder, et les Ukrainiens encore moins. 

Mais cela nécessite des changements radicaux. En Ukraine, où la structure de commandement est complètement défaillante. Mais aussi en Europe, où c'est le monde politico-médiatique qui  tourne en boucle mais ne fait rien pour résoudre les problèmes auxquels l'Europe est confrontée. Paradoxalement, le pire serait de continuer "comme avant" et l'augmentation des dangers est peut-être la seule chose qui pourrait pousser les Européens à sortir de leur léthargie et leurs querelles intestines. Encore faudrait-il qu'ils le fassent avant qu'il ne soit trop tard.


mercredi 4 décembre 2024

Guerre en Ukraine: bilan du mois de novembre 2024

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de novembre 2024, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre et fin octobre 2024.

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, surtout dans le sud-est où ils ont poussé leur avantage après la chute de Vuhledar et menacent de déborder deux points forts de la défense ukrainienne: Kurakove et Velyka Novosilka.  La situation reste très préoccupante aussi vers Pokrovsk, Toretsk et vers Kupyansk, même si jusqu'à présent ces villes tiennent encore. Dans la région de Kursk, les Ukrainiens reculent tout en infligeant de grandes pertes aux Russes.
 
EDIT: Pour tous les changements sur la ligne de front, je renvoie au très complet bilan mensuel du site Militaryland.net.

Mais l'évènement le plus décisif de ce mois, c'est la ré-élection de Donald Trump, qui va avoir des conséquences dramatiques pour l'Ukraine - et pour le reste du monde aussi.

Commémoration à Washington, USA, 30 novembre 2024


Pertes humaines record, pertes matérielles en baisse

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023) et la deuxième année (mars 2023 à février 2024) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre > novembre 2024

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • 980 (mars) > 961 (avril) > 1129 (mai) > 1393 (juin) > 1553 (juillet) > 1528 (août) > 1208 (septembre) > 1191 (octobre) > 896 (novembre)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • 23 (mars) > 30 (avril) > 35 (mai) > 22 (juin) > 21 (juillet) > 45 (août) > 28 (septembre) > 39 (octobre) > 10 (novembre)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • 53 (mars) > 36 (avril) > 36 (mai) > 58 (juin) > 34 (juillet) > 33 (août) > 23 (septembre) > 31 (octobre) > 25 (novembre)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • 228 (mars) > 148 (avril) > 187 (mai) > 284 (juin) > 249 (juillet) > 280 (août) > 336 (septembre) > 257 (octobre) > 47 (novembre)

On note donc, pour la plusieurs fois depuis des mois, une baisse sensible des chiffres dans les quatre catégories à la fois. En particulier, les pertes de MLRS sont très basses. En tout, 4 643 pièces d'équipement ont été perdues par les Russes selon le comptage mensuel fait par Ragnar Bjartur Gudmundsson, en baisse de 10% par rapport au mois précédent (qui avait été un record). Cependant, les combats n'ont pas diminué d'intensité et, selon les chiffres ukrainiens, les Russes ont perdu 45 450 hommes en novembre, ce qui pulvérise le record du mois précédent.

Cette baisse des pertes matérielles couplée à une augmentation des pertes humaines, si elle est confirmée les prochains mois, pourrait être le signe que la Russie commence à manquer de matériel militaire. Mais, hélas pour l'Ukraine, cela se produira trop tard pour elle: Poutine aura bientôt un allié (ou du moins un idiot utile) à la Maison Blanche.



The orange trash returns

Le 5 novembre, c'était l'élection présidentielle américaine. Les Américains avaient le choix entre un criminel et un procureur, et ils ont voté pour le criminel. Plus que la défaite de Harris, c'est la défaite de la moralité en politique. 

Trump était, objectivement, le pire candidat: corrompu, vieux, menteur, arnaqueur, agresseur sexuel, fraudeur fiscal, complotiste en tous genre, ne respectant rien ni personne (pas même les militaires capturés ou tombés au combat). Il n'a aucune probité, ses capacités intellectuelles sont au ras des pâquerettes (et ça ne s'arrange pas avec l'âge). En comparaison, Kamala Harris, qui n'est pas sans défaut, semble vertueuse. Trump est tellement narcissique, tellement tourné vers son seul intérêt personnel que, dans une société rationnelle, la seule personne qui a effectivement intérêt à voter pour Donald Trump serait Donald Trump lui-même. 

Malheureusement, des millions d'Américains ont voté contre leur intérêt. Pourquoi ? A vrai dire, je ne saurais pas l'expliquer mieux que tous les experts qui se sont déjà exprimés sur la question (et ont donné des avis souvent contradictoires). Mais il est clair que tous les défauts de Trump ne l'ont pas disqualifié aux yeux d'une majorité de votants, ce qui signifie:

  • Soit que les électeurs n'étaient pas informés des défauts de Trump et/ou n'ont pas crû à l'existence de ces défauts
  • Soit ils étaient bien conscients de ces défauts et ont voté quand même pour lui

Dans le premier cas, cela est un problème du système médiatique; dans le second, cela est un problème d'absence de morale politique. 

Ce type de problème n'est pas spécifique aux USA. En France, on a bien élu Supermenteur (alias Jacques Chirac) deux fois malgré toutes ses casseroles, idem pour Sarkozy et même François Fillon, s'il n'a pas été élu, n'est pas passé loin du second tour. La probité et l'honnêteté semblent être des qualités très secondaires pour une majorité d'électeurs. Souvent, ces électeurs rationalisent (si l'on peut dire) leur peu d'intérêt pour la probité des élus par une variante du thème "tous pourris", autrement dit: "oui, mon candidat est pourri, mais ce n'est pas grave car les autres le sont aussi." Bien entendu, ces mêmes électeurs ne veulent pas comprendre que c'est justement ce genre de vote qui favorise la corruption en politique. Ou alors, il le comprennent très bien et cherchent juste un prétexte pour dissimuler leur absence de moralité.

Dans le cas de Trump, c'est particulièrement extrême, car cette élection lui permet d'échapper à toutes conséquences, la "Justice" s'écrasant littéralement devant lui:

  • pas de procès pour les documents secrets qu'il avait volés
  • pas de procès pour les émeutes du 6 janvier 2021
  • probablement pas de peine pour l'affaire Stormy Daniels et les fraudes (faits pour lesquels il a pourtant déjà été condamné)
  • etc

Les "pères fondateurs" des Etats-Unis d'Amérique avaient en tête un modèle d'homme politique: Cincinatus, le patricien Romain ruiné (du moins c'est ce que dit sa légende) retourné cultiver sa terre et qui, par deux fois, a été rappelé et nommé dictateur pour faire face à une crise majeure, règle cette crise en quelques jours et démissionne aussitôt le problème réglé (alors que son mandat pouvait durer 6 mois). Donald Trump est tout le contraire de Cincinatus: c'est un gros riche,  il prend le pouvoir alors que les USA se portent relativement bien, refuse de le lâcher même après des élections perdues, et ne règle aucun problème mais en crée de nouveaux. Il a été pourtant réélu à la présidence, et ce second mandat présidentiel va être un désastre non seulement pour les USA, mais pour le reste du monde aussi (et en particulier pour l'Ukraine).



Conséquences sur la guerre en Ukraine

Comme je le dis depuis des mois, cette élection a probablement décidé du sort de la guerre, et pas dans un sens favorable à l'Ukraine. Certains optimistes (comme Xavier Tytelman) pensent que le retour de Trump ne va pas nuire à l'Ukraine. C'est vrai que la gestion de la guerre par Biden a été très mauvaise, surtout depuis l'automne 2022, puisque Biden n'a pas voulu (ou pu) donner à l'Ukraine ce dont elle avait besoin pour gagner. Mais ceux qui croient que ça se passera mieux sous Trump, que ce dernier va donner plus d'armes à l'Ukraine (ou autres fantaisies du même acabit) se trompent dans les grandes largeurs.

Car si certains croient Trump imprévisible et capable de frapper fort, sur l'Ukraine, il s'est constamment opposé à aider d'avantage les Ukrainiens, et Trump ne s'est par contre jamais opposé à Poutine. Il va chercher à établir la "paix" mais n'a probablement pas vraiment réfléchi aux moyens de l'obtenir concrètement. Il s'imagine peut-être (comme bon nombre de perroquets qui répètent la propagande russe) qu'il suffit qu'on arrête de fournir des armes à l'Ukraine pour que celle-ci accepte toutes les conditions de Poutine. Bref, comme l'a justement dit François Hollande, il prépare la capitulation de l'Ukraine.

Sauf que, même si les USA cessent leurs livraisons d'armes, les Ukrainiens ne vont pas abandonner pour autant, et les Européens continueront à les soutenir. On peut alors imaginer trois types de scénarios:

1) Trump se désintéresse du conflit et laisse les Européens se démerder avec cette guerre. Ceux-ci réussissent à s'organiser pour fournir aux Ukrainiens peut-être pas tout ce dont ils ont besoin, mais au moins assez pour continuer leur résistance et épuiser les Russes. Les sanctions ne sont pas levées et étouffent petit à petit l'économie russe. Fin 2025, les Russes arrivent au bout de leurs stocks d'armes soviétiques et la Corée du Nord ne peut pas combler les besoins immenses de la Russie. Les Ukrainiens parviennent alors à contre-attaquer en 2025 ou 2026 et libèrent tout ou une partie du territoire occupé, si bien que la Russie finit par jeter l'éponge.

2) Trump se désintéresse du conflit et laisse les Européens se démerder avec cette guerre. Ceux-ci ne réussissent pas à s'organiser pour fournir aux Ukrainiens assez d'armes et de munitions pour continuer leur résistance et épuiser les Russes. Les Ukrainiens seraient alors contraints de reculer toujours plus. Dans ces conditions, le seul espoir des Ukrainiens est de compter sur eux-même, et de s'attaquer dans l'urgence à certains problèmes de commandement et d'organisation qu'ils auraient dû régler il y a maintenant deux ans: rationaliser l'organisation de leur armée, leur logistique, la formation de leurs soldats, etc. Si ces changements se font, les Ukrainiens peuvent espérer résister assez longtemps, jusqu'à ce que la Russie se heurte au mur de l'argent et à la fin de ses stocks soviétiques. Mais même alors, il est peut probable que la Russie jette l'éponge vu tout ce qu'elle a investi dans cette guerre et s'accroche à ses gains territoriaux et que l'Ukraine soit alors incapable de repasser à l'offensive. S'en suivrait un conflit non résolu, interminable et pouvant basculer dans un sens ou un autre mais qui sera de toute manière très sanglant.

3) Malheureusement, il existe aussi la possibilité que Trump veuille littéralement offrir la victoire à Poutine (et non simplement désengager les USA). Dans ce dernier cas, il dispose hélas de tous les moyens pour le faire: il peut non seulement bloquer la livraison de matériel produit par les USA (y compris ceux déjà commandés et payés par le gouvernement Biden via le programme USAID, mais pas encore livré), mais aussi bloquer la livraison d'équipements européens qui contiennent des composants américains (comme les SCALP/Storm Shadows) et surtout, lever les sanctions économiques qui étouffent la Russie. Si cela se produit, l'Ukraine ne pourra rien faire. Seule l'Europe aurait théoriquement les moyens de s'opposer aux USA, mais divisée comme elle est, elle n'aura pas la volonté politique de s'opposer à Trump.



Conclusion

Ce mois de novembre 2024 est le pire mois pour l'Ukraine, et ce n'est pas en raison de la progression (toute relative) des Russes dans le Donbas mais à cause de l'élection de Donald Trump. 

On ne sait pas encore quel est le plan de Donald Trump pour l'Ukraine (à supposer qu'il en a un), mais il est probable qu'il veut "figer" le conflit sur les lignes de front actuelles, ce qui serait un désastre pour l'Ukraine (et pour l'Europe en général) mais également insatisfaisant pour la Russie (du moins tel est le discours officiel russe).

C'est pourquoi l'Ukraine se prépare depuis des mois à l'arrivée de Trump, contrairement aux Européens qui, comme d'habitude, sont infoutus d'anticiper quoi que ce soit. 

  • d'abord, les Ukrainiens occupent une partie de la Russie, ce que Poutine vit comme une humiliation, et cela pourrait ne pas inciter les Russes à accepter de geler les front actuels
  • ensuite, le "plan de la Victoire" de Zelensky était avant tout destiné à Trump, à lui faire comprendre en quoi les USA peuvent être gagnant en cas de victoire Ukrainienne
  • enfin, les récentes déclarations de Zelensky sur le fait d'accepter un cessez-le-feu en échange d'une adhésion à l'OTAN montrent à la fois qu'il est bien conscient que la priorité, pour l'Ukraine, est d'obtenir des garanties de sécurité forte (elle ne pourra pas faire face seule à une nouvelle guerre avec la Russie) et aussi une manière de rendre inacceptable (pour Poutine) un tel accord

Malheureusement, il est à craindre que cela ne soit pas suffisant et que Trump privilégie les intérêts de la Russie (et son propre intérêt) aux intérêts de l'Ukraine et des Occidentaux. Pour contrebalancer Trump, il faudrait une Europe forte. Or, les plus grands pays européens sont actuellement plongés dans une incertitude politique et/ou sont incapables de prendre la tête pour organiser une opposition forte à Trump

  • il va y avoir des élections anticipées en Allemagne
  • la France est sans gouvernement stable
  • le Royaume-uni peut difficilement prétendre diriger les Européens après le Brexit
  • l'Italie est dirigée par une facho qui de toute manière est pro-Trump

Inversement, les pays qui ont la volonté politique de ne pas abandonner l'Ukraine (Pologne, pays baltes, pays scandinaves) ont individuellement trop peu de poids pour incarner cette opposition frontale à Trump. L'avenir est donc bien sombre.

vendredi 1 novembre 2024

Guerre en Ukraine: bilan du mois d'octobre 2024

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois d'octobre 2024, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février, fin mars, fin avril, fin mai, fin juin, fin juillet, fin août et fin septembre 2024.

Une fois de plus, les Russes ont continué leur grignotage des défenses ukrainiennes, à un rythme encore plus soutenu que le mois précédent. Vuhledar est tombée au mains des Russes au début du mois, et ceux-ci ont ensuite continué une progression assez rapide dans le secteur. La situation reste très préoccupante aussi vers Pokrovsk, Toretsk et à l'est de Kupyansk où les Russes ont réussi à couper en deux le dispositif Ukrainien à l'est de la rivière Oskil. En ce qui concerne la région de Kursk, les Ukrainiens sont maintenant là aussi sur la défensive.
 
Pertes russes au 31/10/2024, selon les officiels ukrainiens

EDIT: Pour tous les changements sur la ligne de front, je renvoie au très complet bilan mensuel du site Militaryland.net.


Octobre rouge sang

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels ces derniers mois, ainsi que les moyennes pour la première année (mars 2022 à février 2023) et la deuxième année (mars 2023 à février 2024) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre 2024

  • Artillerie 
    • moyenne 1ere année: 190/mois
    • moyenne 2e année: 650/mois
    • 980 (mars) > 961 (avril) > 1129 (mai) > 1393 (juin) > 1553 (juillet) > 1528 (août) > 1208 (septembre) > 1191 (octobre)
  • MLRS
    • moyenne 1ere année: 40/mois
    • moyenne 2e année: 43/mois
    • 23 (mars) > 30 (avril) > 35 (mai) > 22 (juin) > 21 (juillet) > 45 (août) > 28 (septembre) > 39 (octobre)
  • DCA
    • moyenne 1ere année: 21/mois
    • moyenne 2e année: 37/mois
    • 53 (mars) > 36 (avril) > 36 (mai) > 58 (juin) > 34 (juillet) > 33 (août) > 23 (septembre) > 31 (octobre)
  • Équipements spéciaux
    • moyenne 1ere année: 19/mois
    • moyenne 2e année: 114/mois
    • 228 (mars) > 148 (avril) > 187 (mai) > 284 (juin) > 249 (juillet) > 280 (août) > 336 (septembre) > 257 (octobre)

Ces chiffres sont donc toujours très élevés, sans être des records. Mais, de manière générale, les pertes annoncées sont de 41 890 hommes et 5 160 pièces d'équipement perdues par les Russes selon le comptage mensuel fait par Ragnar Bjartur Gudmundsson, ce qui constitue un record tant pour les pertes matérielles que pour les pertes humaines.

Comme toujours, il y a débat sur la fiabilité de ces chiffres ukrainiens, j'ai déjà dit plusieurs fois ce que j'en pensais. On peut bien sûr imaginer que les Ukrainiens, forcés de reculer notamment dans le Donbas, gonflent les chiffres pour "compenser" leurs pertes territoriales. Mais comme les Russes ont considérablement intensifié leurs attaques, il est très probable que leurs pertes atteignent des niveaux records, ce qui va dans le sens des chiffres ukrainiens.

 

 

Bilan de l'offensive de Koursk

Cela fait bientôt 3 mois que les Ukrainiens ont lancé leur offensive dans la région de Koursk, et il est temps de faire un bilan de ces trois mois. On peut diviser cette offensive en trois phases de durée inégales:

  1. l'attaque initiale (les 2-3 premiers jours): les Ukrainiens attaquent par surprises les Russes et percent leurs défenses. Ils avancent rapidement (jusqu'à 30km de profondeur) le long de quelques axes routiers. La confusion règne chez les Russes, qui tirent sur certains de leurs convois. A ce moment, il y a peut-être 5 à 10 000  hommes côté ukrainien, et quelques milliers côté russe. Durant cette première phase, les Ukrainiens ont clairement le dessus, faisant de nombreux prisonniers et occupant au moins 450km2 de territoire (probablement plus)
  2. la période de consolidation (les 3-4 semaines suivantes): Russes comme Ukrainiens envoient des renforts dans la région. Les Russes construisent des fortifications  loin de la "ligne de front", pour autant qu'elle puisse être définie tant il y a de flou et de brouillard de guerre. Il y a de nombreuses embuscades de part et d'autres. A ce moment, il y a peut-être 15 à 20 000  hommes de chaque côté. L'Ukraine augmente la taille du territoire qu'elle occupe, jusqu'à 1200 km2. Elle parvient à atteindre la rivière Seym tout en ayant détruit les ponts, ce qui piège les forces russes situées à Glushkovo. Cependant, l'Ukraine n'arrive ni à prendre le village de Korenevo, ni à détruire tout les ponts flottants sur la Seym.
  3. les contre-attaques russes (depuis mi-septembre). La Russie dégage Korenevo puis mène une contre-attaque réussie sur le flan ouest du territoire occupé par les Ukrainiens, ce qui sécurise l'approvisionnement de Glushkovo. Ce à quoi les Ukrainiens répondent en contre-attaquant la contre-attaque russe et tentent de prendre Glushkovo par le sud, mais échouent et sont ensuite contraints de se replier. Les Russes attaquent également au nord, est et sud-est du territoire occupé par les Ukrainiens, et arrivent à reconquérir environ le tiers du territoire occupé par l'Ukraine.  En ce moment, il y a peut-être 30 000  hommes côté ukrainien et 50 000 hommes côté russe (d'après les Ukrainiens) 

En résumé, les Ukrainiens n'ont pas su exploiter correctement leur succès initial et sécuriser une ligne défensive solide (ce qui aurait nécessité de prendre Korenevo et Glushkovo). Si bien que maintenant, ils sont dans la région de Koursk dans la même situation qu'ailleurs sur le front: obligés de reculer face à des Russes plus nombreux et disposant de la supériorité aérienne. C'est donc un échec opérationnel pour l'Ukraine, qu'il convient d'analyser.

La première observation que l'on peut faire, c'est que les Russes, malgré leur confusion initiale, se sont relativement bien défendus; ils ont envoyé suffisamment de troupes pour obtenir une supériorité numérique locale, ont commencé à ériger des fortifications "au cas où" et ont profité de leur supériorité aérienne pour déverser des milliers de bombes planantes sur les Ukrainiens. Leur réaction a été un peu lente et ils ont comme d'habitude envoyé au casse-pipe des milliers de soldats, mais ils ont réussi à stopper les avancées ukrainiennes.

Du reste, les Russes n'ont pas été les seuls à être lents. Les Ukrainiens ont trop tardé à renforcer leur attaque, si bien qu'ils ont vite perdu l'avantage numérique qu'ils avaient durant la première phase. Et une fois cet avantage perdu, la progression des Ukrainiensa été ralentie, puis stoppée. Il faut noter que la force d'attaque initiale (2 à 3 brigades mécanisées) était suffisante pour percer, mais pas pour contrôler un territoire aussi vaste. L'opération était-elle prévue pour être d'une ampleur bien plus limitée  (et aurait eu plus de succès que prévu) ? Ou bien les Ukrainiens avaient dès le départ l'intention d'envoyer plus d'unités, mais ne pouvait pas se permettre de dégager plus d'unités du front avant le début de l'opération de Koursk ?

Cette lenteur explique peut-être ce qui s'est passé mi-septembre, au moment des premières contre-attaques russes. D'abord, la contre-attaque russe enfonce les lignes ukrainiennes, en particulier celles tenues par la 103e brigade de défense territoriale. Puis Zelensky déclare que "tout se déroule selon le plan" et les Ukrainiens lancent une offensive pour prendre à revers la contre-offensive russe, mais échoue. Je ne pense pas que les Ukrainiens avaient prévu la contre-offensive russe, et s'étaient préparés à les prendre à revers.

Je crois au contraire que le plan était de répéter ce qui s'est fait à Kherson à l'automne 2022, forçant la Russie à se retirer d'une zone où ils étaient coincés, dos à la rivière, et que l'Ukraine se préparait à attaquer Glushkovo après que les Russes soient affaiblis par un ou deux mois sans ravitaillement. Et que, surpris par la contre-offensive russe, le haut-commandement ukrainien a ordonné à ses troupes d'attaquer Glushkovo avant qu'elles soient prêtes à le faire, ce qui a été logiquement un échec.

Si mon hypothèse est bonne, on voit que le commandement ukrainien a commis deux erreurs:

  1. une erreur opérationnelle: avoir crû qu'ils pourraient réitérer Kherson 2022 (il aurait été meilleur de foncer sur Glushkovo dès les premiers jours de l'offensive de Koursk) et/ou n'avoir pas su ou pu  mobiliser les ressources (hommes et matériel) nécessaires pour le faire très rapidement.
  2. une erreur tactique: avoir confié la défense du "verrou" qui bloquait le ravitaillement russe à une simple brigade de défense territoriale. Ce n'est pas la première fois que le commandement ukrainien commet ce genre d'erreurs, qui semblent de plus en plus fréquentes (peut-être par manque de bonnes brigades pour tenir le front)

Du fait de ces erreurs, il est maintenant trop tard pour les Ukrainiens pour espérer établir une défense solide dans le territoire occupé, ce qui rend inévitable, à plus ou moins long terme, sa reconquête par les Russes. Ils sont contraints, à Koursk comme ailleurs, à devoir battre lentement en retraite.

 

 

Comme des lapins pris dans les phares d'un camion poubelle

Au delà du champ de bataille et de la situation sur le front, la désagréable impression d'immobilisme du mois dernier s'est accentuée. 

Zelensky a dévoilé son "plan de la victoire", et les réactions ont été pour le moins mitigées. Je crois que cela tient en partie à ce que ce plan n'est pas, comme beaucoup s'y attendaient, une stratégie militaire révolutionnaire. Il se place à un autre niveau. Il pose les conditions matérielles et diplomatiques d'une possible victoire ukrainienne, et montre quels seraient les avantages pour les Occidentaux (en particulier les Américains) de cette victoire. De fait, ce plan s'adresse avant tout à une personne: Donald Trump, qui pourrait bien emporter (légalement ou illégalement) l'élection présidentielle américaine. 

Et ce possible retour de l'ordure orange paralyse tout. Les Ukrainiens, bien entendu, mais aussi les Européens. Chacun sait bien que Trump le traitre fera tout pour que Poutine gagne. Qu'il disposera des leviers nécessaires pour ruiner toute stratégie (offensive comme  défensive) des Ukrainiens. Qu'il rendra tous les sacrifices ukrainiens vains.

Si on ne peut guère reprocher aux Ukrainiens d'être tétanisés par cette horrible perspective, l'immobilisme des Européens est moins excusable. Depuis des mois, les Européens auraient dû mettre en place tous les moyens nécessaires pour garantir la sécurité de l'Ukraine même en cas de victoire de Trump. Mais non. Ils se contentent d'espérer que Harris va gagner, ou que Trump ne fera pas ce qu'il a pourtant annoncé qu'il fera. Un bon dirigeant sait bien qu'il faut espérer le meilleur, mais se préparer au pire. Pour le moment, les préparations européennes sont dans le même état que les défenses ukrainiennes: inexistantes.Deux ans et demis après le début de cette guerre, et les Européens ne sont toujours pas prêts, et ne font rien pour l'être. Quelle honte !

Guerre en Ukraine: bilan du mois de septembre 2026

Ce mois de septembre a été à l'image du mois précédent:  intensifications des bombardements à longue distance tandis que les mouvements ...