lundi 25 mars 2024

Critique d'un article publié par Les Crises

Petite critique de l'article "La CIA en Ukraine : pourquoi n’est-ce pas considéré comme une provocation ?" traduit et publié par Les Crises, site d'Olivier Berruyer, dont le biais pro-Poutine est bien connu. Sur la guerre en Ukraine, Berruyer n'a JAMAIS publié des tribunes ou analyses favorables à l'Ukraine, et a au contraire très souvent publié des écrits pro-russes et/ou anti-occidentaux. On se souvient aussi de la prestation de Berruyer à Arrêt sur Images, où il avait été invité sur l'affaire du vol MH17, durant laquelle il avait usé de toute sa mauvaise foi légendaire pour s'opposer à l'enquête de Jean-Marc Manach et de Bellingcat. Or, l'enquête internationale puis le procès au Pays-Bas ont largement validé la plupart des informations révélées par Bellingcat et ont condamné les coupables russes, notamment le maintenant célèbre Igor Girkin. Berruyer n'a, à ma connaissance, jamais reconnu son erreur.

Certains font semblant d'ignorer que ce n'est pas parce que l'article en question reprend des informations du New York Times (à supposer que ces informations soient vraies) que ce n'est pas de la propagande. Il a suffit à son auteur, Mark Episkopos (connu pour son biais pro-russe) de simplement sélectionner les faits qui l'arrangent tout en ignorant ceux qui ne l'arrangent pas (cherry picking), de glisser ici et là quelques remarques perfides, de prendre des libertés avec la chronologie et/ou de passer sous silence le contexte pour produire au final un article trompeur qui ne vise pas à informer, mais à défendre les thèses de Poutine.

 

Commençons par "l'éléphant dans la pièce" dont Mark Episkopos évite soigneusement de parler: l'invasion de l'Ukraine, par la Russie, en 2014. Il parle bien de la révolution de Maidan, mais c'est tout. Pas un mot sur l'invasion de la Crimée et d'une partie du Donbas. Cet "oubli" lui permet de faire croire que c'est l'Ukraine qui aurait "provoqué" la Russie en commençant une coopération avec la CIA et le MI6, alors qu'au contraire c'est suite à l'invasion  surprise de la Crimée par les Russes, qui a révélé que les services secrets russes avaient largement infiltré les instances militaires et civiles de l'Ukraine qu'est devenu évidente, pour l'Ukraine, la nécessité de devoir éliminer les agents russes et d'avoir de meilleurs renseignements concernant les agissements de la Russie. Notons également que les 12 « bases d’opérations avancées » secrètes de la CIA le long de la frontière ukrainienne avec la Russie n'ont été établies qu'à partir de 2016, deux ans après le début du conflit (information disponible dans l'article du NYT, mais là encore passée sous silence par Mark Episkopos). Ce petit arrangement avec la chronologie permet à l'auteur d'inverser les causes et les conséquences: le rapprochement entre l'Ukraine et la CIA n'est pas la cause, mais la conséquence de l'invasion russe, qui a commencé en 2014.

NB: les plans d'invasion de l'Ukraine étaient établis bien avant 2014; les premiers éléments de ces plans ont commencé à être mis en place dès 2009.


Autre information disponible dans l'article du NYT mais "oubliée" par Mark Episkopos: la CIA formaient les Ukrainiens à des opérations de guérilla (car ils pensaient que l'armée russe pourrait facilement occuper toute l'Ukraine), mais ne les encourageait pas à opérer dans les territoires alors occupés par les Russes. Autrement dit: les Américains préparaient l'Ukraine en renforçant ses défenses dans l'hypothèse d'une invasion russe à plus grande échelle, qui est effectivement advenue en 2022, mais ne la préparaient pas à ne serait-ce que libérer les territoires occupés, et encore moins à attaquer directement les Russes. Mark Episkopos se trompe donc (ou ment délibérément) lorsqu'il écrit: " Cette coopération, comme le souligne minutieusement le Times, est allée bien au-delà de l’aide apportée à l’Ukraine pour se défendre contre la Russie dans un sens étroit et technique "  -> non, l'aide n'est pas allée au delà de ce qui était nécessaire à la défense de l'Ukraine.

Enfin, et bien qu'il s'en défende, l'auteur passe longtemps à justifier le point de vue du Kremlin, sans jamais rappeler une évidence: à chaque fois que le Kremlin parle d'obtenir des "garanties de sécurité", ce qu'il entend par là c'est obtenir le droit de faire tout ce qu'il veut (y compris soumettre par la force) dans une aire géographique que le Kremlin veut toujours plus grande. Si le Kremlin considère comme une "provocation" le fait que l'Ukraine demande et obtienne l'aide des USA pour se défendre, alors même que la Russie l'avait attaqué et occupait illégalement une partie de son territoire, au mépris des traités qu'elle avait signés et de l'ordre international, si la Russie "joue la victime" alors qu'elle est l’agresseur, alors non seulement il s'agit bien d'une vision paranoïaque (ce que Mark Episkopos admet du bout des lèvres), mais surtout qu'on ne peut pas laisser agir la Russie faire ce qu'elle veut sans sacrifier la paix et la liberté des peuples d'Ukraine, des pays baltes,  de Moldavie, de Pologne et sans doute d'autres pays de l'Europe de l'est. Et plus la Russie se montrera agressive, plus ses voisins chercherons l'aide des USA pour se protéger (cf l'entrée de la Suède et de la Finlande dans l'OTAN), et plus l'enjeu sera grand. 

Mais derrière cette paranoïa affichée, les dirigeants russes savent bien que l'OTAN ne les attaquera pas. L’extension de l'OTAN les emmerde car il leur est plus difficile de menacer leurs voisins quand ceux-ci sont dans l'OTAN (mentalité de mafieux). Poutine & co savent très bien que l'arsenal nucléaire russe est suffisant pour garantir que personne ne cherchera à l'envahir. C'est pourquoi, par exemple, ils dégarnissent toutes leurs frontières avec l'OTAN de matériel militaire pour l'envoyer en Ukraine. Ce n'est pas le comportement d'un pays qui craint l'OTAN, juste d'une puissance militaire à la peine en Ukraine qui cherche à gagner par tous les moyens, tout en agitant la peur de la guerre nucléaire pour empêcher les Occidentaux de faire ce qu'il doivent faire: armer massivement l'Ukraine pour lui permettre de gagner le plus rapidement possible cette guerre horrible. 

 

Donc au final, l'article de Mark Episkopos reprend tous les poncifs de la propagande russe sur les causes de la guerre (probablement car il partage la vision erronée de Mearsheimer).

lundi 18 mars 2024

Lettre à mon député (1)

NB: vous pouvez reprendre cette lettre, en la modifiant au besoin, en particulier les passages sur le vote pour l'aider à l'Ukraine (vérifiez ce qu'a voté votre député) et le soutien  à la proposition Haddad/Bayou.

EDIT: changement de titre, suite à l'écriture d'une seconde lettre.

 

Monsieur le Député,

 

Je vous écris au sujet de la guerre en Ukraine. Comme beaucoup de Français, c'est un problème qui me préoccupe fortement depuis maintenant plus de deux ans.


Deux ans que, chaque nuit ou presque, la Russie continue ses attaques terroristes à coups de missiles, de drones kamikaze et de tirs d'artillerie lourde contre les villes et villages ukrainiens. La Cour Pénale Internationale a récemment émis deux mandats d'arrêt contre l'amiral Sokolov et le général Kobylach qui ont donné l'ordre de mener ces bombardements meurtriers contre des civils. L'exemple récent de la double frappe à Odessa, où les Russes ont délibérément utilisés deux missiles très précis (un pour frapper un immeuble d'habitation, le second pour tuer les secouristes alors qu'ils aidaient les victimes de la première frappe) montre que les Russes cherchent à maximiser le nombre de victimes civiles, ce qui est un crime de guerre.

Deux ans que les territoires occupés par l'armée russe sont le théâtre d'exécutions sommaires, de scènes de torture, et de déportation des enfants ukrainiens, un crime pour lequel Vladimir Poutine est lui aussi poursuivi devant la Cour Pénale Internationale. Ce dernier crime, particulièrement horrible, est encore pire quand on sait le destin que Poutine réserve à ces enfants: les endoctriner puis les utiliser comme "chair à canon" pour sa prochaine guerre, comme l'ont annoncé des journalistes de la télévision publique russe. Certains pourraient croire que cet avis n'engage pas le Kremlin, mais c'est mal connaître la Russie de Poutine.

Dans cette Russie-là, il n'y a plus de liberté d'expression: ceux qui s'opposent à Vladimir Poutine, comme Anna Politkovskaïa ou plus récemment Alexei Nalvany, sont condamnés à de la prison et/ou assassinés. Les "journalistes" qui apparaissent régulièrement à la télé russe sont donc tous, sans exception, de simples relais de la propagande du Kremlin. Aussi quand des gens comme Vladimir Soloviev ou Dimitri Medvedev menacent chaque jour ou presque de larguer des bombes H sur les différentes capitales européennes ou de déporter les Ukrainiens en Sibérie pour les "rééduquer", ils sont la voix du pouvoir russe. Poutine ne cache donc pas à sa population son ambition impérialiste ni la méthode brutale qu'il compte employer pour soumettre non seulement l'Ukraine, mais aussi le reste de l'Europe.

 

Face à cette menace clairement formulée, que fait la France ? Certains hommes politiques français veulent négocier, espérant qu'un traité accordant des gains territoriaux aux Russes suffira à stopper Poutine. C'est vite oublier que les victoires de Poutine en Tchétchénie (2000) et en Géorgie (2008) n'ont pas réduit les ambitions de Poutine, bien au contraire. Ces mêmes hommes politiques français affirment que si l'Ukraine se déclare "neutre" (hors de l'OTAN), Poutine ne l'envahira pas une nouvelle fois. Or, l'Ukraine était neutre en 2014 quand les forces spéciales russes ont envahi la Crimée et une partie du Donbas. La Russie était pourtant une des garantes des frontières de l'Ukraine, qu'elle avait reconnu formellement. Elle était tout aussi neutre en 2022 quand Poutine a décidé de lancer son invasion de l'ensemble du pays.

La vérité est donc que Poutine se contrefiche des traités qu'il signe, des résolutions de l'ONU (comme celles interdisant le commerce d'armes avec la Corée du nord, et que la Russie avait votées). La seule chose qui a empêché les Russes de conquérir Kyiv, ce qui les a chassé de Kharkiv et de Kherson, ce ne sont pas des accords diplomatiques ou de belles promesses, mais bien le courage des Ukrainiens et la force des armes. 


Or, des armes et des munitions, les Ukrainiens en manquent cruellement en ce moment, ce qui explique leur défaite à Avdiivka début 2024. Plus que jamais, l'Ukraine a donc besoin de l'aide de la France pour gagner cette guerre que Vladimir Poutine impose à tous. Je donc tiens à vous remercier pour votre vote favorable, le 12 mars 2024, sur la stratégie d'aide à l'Ukraine. Mais je crains que cette stratégie qui vient d'être votée manque encore d'ambition pour faire face à l'ampleur de cette guerre et par les ressources que la Russie moblise. En effet, celle-ci est en pratique (et non seulement en parole) passée à une économie de guerre, dépensant chaque année plus de 100 milliards de $ pour son effort de guerre, tandis que le soutien américain à l'Ukraine est de plus en plus incertain, car Donald Trump y est opposé.

Il y a quelques jours, Victor Orban a rencontré Donald Trump, et a confirmé que ce dernier supprimera toute aide à l'Ukraine s'il revient au pouvoir. Par ailleurs, Donald Trump a aussi déclaré qu'il laissera tomber les Européens  et encouragera même la Russie à les envahir. Or, une victoire de Donald Trump est possible, si ce n'est probable, en novembre prochain, et il faut que la France et l'Europe se préparent à cette éventualité. D'autant plus que, même si Trump perd les élections, il serait tenté d'obtenir par la sédition ce qu'il n'aurait pas obtenu par les urnes, de manière bien plus vicieuse et/ou bien plus violente que ce qui s'est passé le 6 janvier 2021. Ces futurs problèmes doivent être anticipés dès maintenant, quoi qu'il en coûte.


Il faut donc que l'Europe se donne les moyens de vaincre militairement la Russie sans le soutien des USA, et la France, en tant que première puissance militaire de l'Union Européenne, se doit d'être à la hauteur. La France peut en faire plus, doit en faire plus, pour augmenter sa production d'armes et de munitions et en livrer à l'Ukraine. Une tribune publiée dans Le Monde (31/01/2024) et une pétition, initiée par l'association "Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la notre!", posent les bases de ce qu'il faudrait faire:

  • augmenter la cession, la fabrication et les livraisons d’armes et de munitions ;
  • donner des garanties aux industriels de l’armement ;
  • se doter, avec nos partenaires européens, d'un organisme de contrôle pour assurer un embargo strict sur l’exportation des technologies duales ;
  • encourager la mutualisation des outils de production, civils et militaires, au service de la défense ;
  • mobiliser de nouvelles ressources financières en faveur de l’aide à l’Ukraine.

Cela nécessite un effort budgétaire conséquent et qui doit être débloqué en urgence, puis continué sur une longue durée pour être efficace. Je suis conscient, Monsieur le Député, que vous devez recevoir de part et d'autres de nombreuses sollicitations pour consacrer plus d'argent public pour régler tel ou tel problème. Il existe cependant des moyens de mobiliser pour l'Ukraine les avoirs russes "gelés" dans nos banques, comme le proposent vos collègues Julien Bayou et Benjamin Haddad, et je vous remercie de soutenir cette proposition.

Je sais aussi que d'autres problèmes peuvent sembler plus urgents selon ce qui se dit dans les média. Mais si j'attire votre attention sur ce problème aujourd'hui, c'est parce que nous sommes maintenant au pied du mur, que Donald Trump sera peut-être élu très prochainement, et que depuis deux ans la France, comme les autres pays occidentaux, n'anticipe pas assez. Et chaque fois que nous tergiversons,  chaque fois que nous reportons notre aide, chaque jour qui passe, les Ukrainiens en paient le prix du sang, et cela m'est insupportable.

Aussi je vous serai gré, Monsieur le Député, d'en parler à vos collègues (notamment ceux qui siègent à la Commission de la Défense Nationale) et de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour que la France mobilise immédiatement ses ressources afin de donner à l'Ukraine les moyens de vaincre la Russie, défendant ainsi sa liberté (et la notre) et assurant sa sécurité et son avenir (et le notre).


Je vous prie d'agréer, Monsieur le Député, l'expression de mes sentiments distingués.


mardi 5 mars 2024

Contre-offensive ukrainienne : bilan du mois de février

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de février 2024, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier 2024.

Contrairement à ce que j'ai écrit ces six derniers mois, cette fois-ci, le front a bougé, et pas dans la bonne direction. Les Russes ont pris Avdiivka et progressent au-delà, vers l'ouest. De plus, ils attaquent (et réalisent quelques avancées) du côté de Robotyne, Novomykhailivka, Bakhmut, Vessele, Terny, etc. Les Ukrainiens souffrent d'un manque de munitions et doivent reculer. Si, en terme de surface, ces avancées sont encore minimes; il s'agit à chaque fois de fortifications qui tenaient le front et qui sont tombées aux mains des Russes.


Février 2024: les pertes russes au plus haut

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels (c'est-à-dire jusqu'à février 2023) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre  > novembre > décembre 2023 > janvier 2024 > février 2024

  • Artillerie (de 100 à 200/mois): 290 (mars) > 238 (avril) > 553 (mai) > 688 (juin) > 677 (juillet) > 691 (août) > 947 (septembre) > 873 (octobre) > 682 (novembre) > 555 (décembre) > 731 (janvier) > 875 (février)
  • MLRS (de 10 à 65/mois): 48 (mars) > 17 (avril) > 31 (mai) > 57 (juin) > 67 (juillet) > 36 (août) > 63 (septembre) > 47 (octobre) > 66 (novembre) > 33 (décembre) > 31 (janvier) > 26 (février)
  • DCA (de 5 à 40/mois): 32 (mars) > 16 (avril) > 38 (mai) > 56 (juin) > 73 (juillet) > 38 (août) > 37 (septembre) > 25 (octobre) > 39 (novembre) > 23 (décembre) > 40 (janvier) > 27 (février)
  • Équipement Spécial (de 10 à 30/mois): 66 (mars) > 63 (avril) > 99 (mai) > 122 (juin) > 138 (juillet)  > 113 (août) > 102 (septembre) > 84 (octobre) > 108 (novembre) > 144 (décembre) > 184 (janvier) > 149 (février)

Ces chiffres sont toujours aussi faramineux; le mois de février 2024 est celui qui a vu le plus de destruction de matériel russe (dépassant, de peu, le record d'octobre 2023), et le second mois le plus meurtrier pour l'armée russe (28,5k, pas loin du record de décembre 2023) selon les chiffres publiés par le ministère de la défense ukrainien et analysés par Ragnar Bjartur Gudmundsson.

Les chiffres donnés plus haut couvrent dont maintenant 12 mois. Et donc, que l'on peut comparer les pertes durant la première année, et durant la seconde année de la guerre:

  • Artillerie: 2270 soit 190/mois (1ere année); 7800 soit 650/mois (2eme année)
  • MLRS: 478 soit 40/mois (1ere année); 522 soit 43/mois (2eme année)
  • DCA: 246 soit 21/mois (1ere année); 444 soit 37/mois (2eme année)
  • Equipements spéciaux: 228 soit 19/mois (1ere année); 1373 soit 114/mois (2eme année)

Il y a donc bien eu un changement de rythme en ce qui concerne l'artillerie (x3,5) et les équipement spéciaux (x6). Pour les deux autres catégories, l'augmentation est bien plus modeste. Est-ce pour autant que cela a suffit pour réduire les capacités offensives russes ? Les récentes avancées russes à Avdiivka et ailleurs laissent penser que non. Est-ce parce que la Russie a réussi à générer assez de nouvelles forces pour compenser ses pertes immenses ? Ou bien est-ce juste une illusion, l'armée russe ne pouvant avancer que grâce à la conjonction de l'apport en munitions nord coréennes et la pénurie de munitions et de matériel suite à l'arrêt de l'aide américaine ? Probablement un peu des deux.



Succès russe terrestre, succès ukrainiens maritimes et aériens

Comme je l'ai dit plus haut, les Russes ont, contrairement aux 4 mois précédents, réalisé des avancées significatives à plusieurs endroits, la plus importante étant la prise d'Avdiivka. Bien qu'il s'agit d'une victoire à la Pyrrhus, l'armée russe a offert à Poutine sa "victoire" avant la pseudo-élection présidentielle russe. Et elle ne s'arrête pas là car elle "pousse" au-delà d'Avdiivka, profitant de la faiblesse des défenses ukrainiennes justes derrière la ville-forteresse.

Notons cependant que le "rapFeu" est actuellement proche de 10:1 en faveur des Russes, et il faut remonter à avril-juin 2022 pour avoir un "rapFeu" autant à l'avantage des Russes. Or, leur progression (y compris dans le secteur d'Avdiivka où elle a été la plus spectaculaire) reste modeste. Elle est en tous cas plus faible que leur progression d'avril-juin 2022. Comme je le disais déjà le mois dernier, cette situation est à la fois une mauvaise nouvelle pour les Ukrainiens (le rapport est très défavorable, et ils perdent du terrain) et pour les Russes (leur progression est très lente, avec beaucoup de pertes).

A l'inverse, les Ukrainiens ont obtenu des résultats spectaculaires à la fois sur la Mer Noire et dans les airs. Les Ukrainiens ont coulé deux navires de guerre russes à l'aide de leurs drones maritimes: la corvette lance-missile Ivanovets (1er février) et le navire de ravitaillement Cesar Kounikov (14 février). La flotte russe est de plus en plus réduite, et incapable de mener à bien ses missions. D'ailleurs, contrairement à l'an dernier, il n'y a que très peu de missiles qui sont tirés depuis des navires. Plus généralement, les "vagues de missiles russes", qui n'étaient pas bien nombreuses en janvier, ont également diminué en nombre au mois de février. Si leur effet militaire semble faible, en revanche il y a toujours des civils qui sont victimes de ces attaques criminelles par missiles et drones Shahed.

Après deux succès maritimes au cours de la première quinzaine de février, c'est dans les airs que les Ukrainiens ont obtenu leur plus beau succès la seconde quinzaine de février. l'Ukraine dit avoir détruit 13 avions: 1 A-50U, 2 Su-35, 10 Su-34. Si toutes ces destructions ne sont pas confirmées, celle du A-50U l'est, et c'est une énorme perte pour la Russie. Un de ces appareil avait déjà été endommagé en 2023. Un autre a été détruit en janvier. La perte d'un second A-50U, alors que la Russie possédait peut-être 7 de ces appareils capables de voler en 2022, est fortement handicapante pour l'armée de l'air russe. La Russie ne peut guère se permettre de perdre plus d'A50U,  ce qui prive la Russie d'une capacité de détection aérienne à longue distance tant qu'ils n'ont pas réussi à contrer les Ukrainiens. Ce qui compromet à la fois leur défense anti-aérienne et leur capacité de guider leurs bombardiers Su-34, expliquant ainsi l'augmentation des pertes de ces appareils. Quoi qu'il en soit, il semble que l'aviation russe a maintenant de gros problèmes, et ne peut pas se permettre de perdre des Su-34 indéfiniment. Si les pertes russes continuent à ce rythme, les Russes vont se faire chasser du ciel ukrainien comme ils se sont fait chassés de la Mer Noire. C'est d'ailleurs explicitement l'objectif stratégique ukrainien, comme l'explique Xavier Tytelman.

 

 

Déblocage en Europe, blocages aux USA

Enfin, sur le "deuxième front" (celui du soutien occidental), les choses évoluent. Début février, Victor Orban a cessé de bloquer l'aide de l'Union Européenne à l'Ukraine (50 milliards d'euros), puis a laissé le parlement hongrois ratifier l'adhésion de la Suède à l'OTAN. Je ne sais pas comment les européens ont réussi à faire sauter ce verrou, mais le résultat est là: l'aide à l'Ukraine, de la part de l'UE, va continuer, et les dirigeants pro Poutine (Orban et Fico) n'ont pas le poids politique pour s'y opposer. Les 50 milliards votés pour l'Ukraine ne sont pas directement une aide militaire (pas plus que l'adhésion de la Suède à l'OTAN), mais cela montre que les Européens arrivent, pour le moment, à neutraliser les pions du Kremlin.

De plus, les Européens annoncent des aides militaires de plus en plus sérieuses, même si la montée en puissance est trop lente et ne compense pas la fin du soutien américain. La sortie de Macron sur l'envoi de troupes en Ukraine, même si elle a été faite au mauvais moment, montre que les Européens commencent enfin à prendre conscience de la menace russe et des efforts qu'ils devront consentir. En particulier, le fait que le président tchèque arrive à "trouver" 800 000 obus au moment où ceux-ci font défaut à l'Ukraine est une preuve que l'Europe est prête à sortir des sentiers battus pour faire face à l'urgence. Ça bouge: toujours dans l'urgence, toujours trop tard, mais ça bouge.

En revanche, de l'autre côté de l'Atlantique, c'est l'inverse qui se produit: la paralysie est complète. Les USA se révèlent être le maillon faible faible du camp occidental. Or, tout repose encore sur eux: militairement et économiquement, ils sont indispensables. Mais la dérive d'une partie de la droite américaine, plus précisément Donald Trump, bloque toute aide américaine. Le sénat a bien voté un "paquet d'aide" dont 61 milliards pour l'Ukraine, mais cette aide ne sera effective que si la chambre des représentants la vote aussi. 

Or, le speaker Mike Johnson use de tous les prétextes et de toutes les procédures pour ne pas le faire. Après avoir refusé de considérer un compromis sur l'immigration en plus de l'aide à l'Ukraine et autres pays, il rejette le texte voté par le sénat car il ne comprend pas ce compromis. Reste la possibilité de la procédure appelée "discharge petition", qui demande une majorité absolue de signataires (donc au moins un petit nombre de républicains) et qui prend du temps.


Conclusion

Ce mois de février est donc très contrasté. Les choses ont bougé, mais dans des directions opposées. Par certains aspects, ça a été un bon mois pour les Russes (prise d'Avdiivka, aide américaine toujours bloquée, etc), d'un autre côté, les Ukrainiens ont aussi des raisons de se réjouir (pertes russes très importantes, espoir d'avoir à terme les munitions dont ils ont besoin). On arrive donc à un point de bascule, difficile de savoir dans quel sens la guerre va basculer.

mercredi 28 février 2024

Estimations des pertes russes et ukrainiennes, fin février 2024

Cela fait maintenant deux ans que la Russie a lancé son invasion à grande échelle de l'Ukraine, et il est temps de faire une mise à jour des précédentes estimations que j'avais faites il y a 6 mois et il y a un an. Je vais suivre exactement la même méthodologie (décrite dans le billet d'il y a un an), en parlant d'abord des pertes matérielles puis des pertes humaines.

 


Les pertes matérielles

Comme précédemment, je m'appuie sur toutes les pertes confirmées par le désormais célèbre site Oryx. Ils ont continué leur travail de titan, et il y a actuellement près de 20 000 pièces d'équipement considérées comme perdues (détruites, endommagées ou capturées) par les belligérants: 14 573 pour les Russes, 5 235 pour les Ukrainiens au 27/02/2024.

On en est à un rapport de 2,8:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles prouvées, constant depuis la précédente estimation et légèrement inférieur à ce qu'il était il y a un an (3,1:1). Mais pour estimer le rapport réel, il faut bien entendu estimer quelles sont les pertes réelles (dont les pertes documentées ne sont qu'un sous-total) des deux camps. Comme précédemment, je m'appuie sur l'avis des analystes militaires (par exemple le Colonel Michel Goya) qui pensent qu'il faut multiplier les chiffres des pertes documentées par un facteur compris entre 1,3 et 2 pour obtenir les pertes réelles. Cela donne une fourchette de 18 900 à 29 100 équipements lourds perdus par les Russes, et une fourchette de  6 800 à 10 500 pour les Ukrainiens.

Il y a donc probablement un rapport de 1,8:1 à 4,3:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles réelles. Le Colonel Goya estimait (en juillet 2022) que les pertes russes étaient plus documentées que les pertes ukrainiennes (et donc qu'on serait plutôt dans le bas de la fourchette), mais j'ai du mal à croire que c'est encore le cas actuellement, chaque camp publiant un grand nombre de photos/videos.

Pour finir, je rappelle que ce rapport est aussi une première indication en ce qui concerne les pertes humaines; en effet, pour deux armées équipées sensiblement au même niveau, les pertes humaines et matérielles sont peu ou prou proportionnelles, avec quelques écarts possibles.

 

 

Les pertes humaines

Je vais surtout me concentrer sur les estimations du nombre de morts, en utilisant les mêmes méthodes que précédemment (où ces méthodes étaient expliquées).



Première méthode: estimation à partir du nombre d'équipement perdus


En suivant cette méthode (où chaque équipement perdu équivaut à 8 morts), et en utilisant mon estimation des pertes matérielles, j'obtiens:
Pour les Russes: de 150 800 à 232 200 morts
Pour les Ukrainiens: de 54 200 à 83 400 morts



Deuxième méthode: en corrigeant les chiffres donnés par les Ukrainiens

Le ministère de la défense ukrainien publie chaque jour un tableau des pertes russes (matérielles et humaines): 411 550 Russes éliminés (au 27/02/2024). Comme on peut comparer ce qui est déclaré à ce qui est confirmé par Oryx (pour les pertes matérielles), cela donne une estimation de la fiabilité de ces chiffres. Oryx confirme actuellement environ 27% des pertes russes déclarées par le ministère de la défense ukrainien. Il y a 6 mois, ce pourcentage était de 35%, et il y a un an, 45%. 

L'écart se creuse donc entre les deux chiffres, et cela peut s'expliquer de deux manières:

  • soit c'est parce que les Ukrainiens gonflent leurs chiffres dans un but de propagande, par exemple pour compenser le fait que sur le terrain, ils reculent. Ce serait donc les Ukrainiens qui seraient moins fiables
  • soit c'est parce que proportionnellement moins de vidéo sortent, le caractère répétitif des combats fait que l'intérêt est moindre qu'au début de la guerre. Ce serait donc Oryx qui serait moins fiable

De plus, cette baisse peut aussi s'expliquer parce que l'armée Ukrainienne vise spécifiquement l'artillerie russe (qui a un taux de confirmation plus faible que les blindés). A noter que, pour l'artillerie, Oryx recense environ 1000 pièces perdues par les Russes alors qu'environ 9 000 pièces (majoritairement de l'artillerie tractée) ont été retirées des stocks russes. Il est donc probable que, au moins pour les pièces tractées, les pertes recensées par Oryx ne représentent qu'une faible partie des pertes réelles.

Je pense donc que c'est d'avantage un manque de documentation qu'une baisse de fiabilité des chiffres ukrainiens qui explique cet écart. Mais comme je ne peux pas le prouver formellement, je vais faire les calculs en utilisant ce taux de 27%, même si cela conduit à une petite sous-estimation des pertes russes.

L'inverse de 27%, c'est 3,7; autrement dit, les pertes annoncées par les ukrainiens sont, en moyenne, 3,7 fois plus élevées que les chiffres Oryx.  Donc, comme les pertes matérielles réelles (équipement) sont de 1,3 à 2 fois celles observées, il suffit de multiplier les chiffres donnés par le ministère ukrainien par 1,3/3,7 et 2/3,7 pour avoir les bornes inférieures et supérieures des pertes réelles. En supposant que le même facteur correctif peut être appliqué aux pertes humaines, on obtient:


Pour les Russes: de 144 800 à 222 700 morts
Pour les Ukrainiens: cette méthode ne peut pas être employée.


Méthode 2 bis: on peut aussi choisir un intervalle plus grand en estimant les pertes réelles entre le pourcentage de pertes confirmées (27%) et 100% du total annoncé par les Ukrainiens. Ce qui donne des pertes russes comprises entre 111 120 et 411 550 morts.
 
 

Troisième méthode: évaluation à partir des pertes de la DNR

La prétendue "république populaire de Donetsk" (DNR) publiait jusqu'à début décembre 2022 des tableaux détaillés de ses pertes, et donnait le chiffre de presque 4000 morts. On peut en déduire une estimation des pertes russes totales à cette date (environ 80 000 morts). 

Cependant, comme le décompte s'est arrêté il y a maintenant presque 15 mois, je ne pense pas que ça a grand sens d'extrapoler pour essayer d'en déduire les pertes actuelle. J'abandonne donc cette méthode.

Quatrième méthode: évaluation à partir du nombre d'officiers russes tués

Autre méthode employée par Xavier Tytelman. Utiliser le nombre d'officiers russes dont la mort en Ukraine a été confirmée (3600). Doubler ce nombre (pour considérer tous ceux dont la mort n'a pas été confirmée). Multiplier ensuite par 30 (d'après Tytelman, même s'il fait une confusion entre "pertes" et "morts" dans son analyse); on obtient alors 216 000 morts russes.
 
 
Cinquième méthode: se fier aux estimations faites par les services de renseignement/media

 

Comparé à l'an dernier, les estimations des pertes humaines par les services de renseignement occidentaux se font plus rares dans les média. 

En décembre, les USA évaluaient les pertes (morts et blessés) russes à 315 000, soit environ 105 000 morts si on considère un ratio de 2 blessés pour 1 mort. NB: ce chiffre est étonnamment faible, sachant qu'en septembre 2023 les USA évaluaient les pertes russes et ukrainiennes (morts et blessés) à "au moins 500 000" ce qui impliquait déjà des pertes russes supérieures à 300 000 à cette date.

Le 24 février 2024, le ministère de la défense britannique estimait qu'il y a environ 350 000 morts et blessés parmi les troupes  russes. Ce qui donnerait environ 115 000 morts en prenant le même ratio que précédemment.

Meduza.io, qui avait publié une étude en juillet dernier dans laquelle ils estimaient à 47 000 le nombre de morts russes en mai 2023, a mis à jour son estimation des pertes russes. Selon eux,  il y avait environ 75 000 morts russes en décembre 2023 (intervalle de confiance: 66k - 88k).

Mediazona (à ne pas confondre avec la source précédente, même si les noms se ressemblent, et qu'ils avaient co-publié l'étude meduza de juillet) a aussi fait un comptage individuel des morts russes: ils ont pu en identifier 45 123. NB: ce nombre est bien évidemment une sous-estimation du nombre réel de russes tués, qu'ils estiment plutôt au double (90 000).

On voit que, de manière générale, ces estimations sont relativement basses, bien plus faibles que celles obtenues par les méthodes précédentes. A noter également qu'il n'y a plus d'estimation des pertes ukrainiennes qui sont publiées dans les journaux, du moins plus d'estimations chiffrées, ces six derniers mois.


Conclusion


Bien que ne coïncidant qu'imparfaitement entre elles, ces différentes estimations donnent un ordre de grandeur des pertes matérielles et humaines: environ 175 000 morts côté russe, environ 75 000 morts côté ukrainien.


En terme de vraisemblance, je dirais qu'à l'heure actuelle (fin février 2024):

Intervalles probables (indice de confiance > 60%)
- les Russes comptent probablement de 150 000 à 210 000 morts
- les Ukrainiens comptent probablement de 60 000 à 90 000 morts


Intervalles très probables (indice de confiance > 95%)
- les Russes comptent très probablement de 110 000 à 250 000 morts
- les Ukrainiens comptent très probablement de 45 000 à 105 000 morts

NB: on ne parle là que des pertes militaires. Côté ukrainien, il faut aussi rajouter les pertes civiles, très importantes.


Volodymyr Zelensky a récemment annoncé que les pertes ukrainiennes étaient de 31 000 morts, et les pertes russes de 180 000 morts. Si son estimation des pertes ukrainiennes semble mensongère, il est possible qu'il a dit la vérité au sujet des pertes russes (pour donner du crédit au chiffre annoncé pour les pertes ukrainiennes ?). Ce chiffre est également cohérent avec ce que disait le général Zaluzhny début novembre 2023, quand il évaluait les pertes russes à "au moins 150 000 morts".
 
Enfin, je voudrais terminer en rappelant l'estimation que j'avais faite l'an dernier: environ 100 000 morts côté russe, environ la moitié côté Ukrainien. La seconde année de guerre aurait donc été moins meurtrière que la première, ce qui contredit l'impression générale qu'on a d'une guerre devenant de plus en plus meurtrière. De fait, les pertes "vérifiables" qui me servent d'indicateurs sont en baisse:
  • pour les chiffres Oryx: la première année, les pertes matérielles étaient de 9400 pour les Russes, 3000 pour les Ukrainiens; la seconde, 5 100 pour les Russes, 2200 pour les Ukrainiens
  • pour les officiers russes: 2000 tués la première année, 1600 tués la seconde année

Les estimations faites par les services de renseignements sont également en baisse (relative). Ainsi, le 17 février 2023, les Britanniques estimaient les pertes russes entre 175 000 et 200 000; un an plus tard, ils les estimaient à 350 000. En faisant la différence, cela fait de 150 000 à  175 000 pertes russe pour la seconde année.

A contrario, les chiffres annoncés par le ministère de la défense ukrainien se sont envolés: 148 000 au bout d'un an, 411 000 au bout de deux ans, ce qui fait 263 000 morts russes la seconde année. On en revient donc à la question posée plus haut: les Ukrainiens gonflent-ils leurs chiffres ? Ou bien sont-ils toujours fiables, et c'est un manque de documentation qui nous empêche de constater l'ampleur des pertes russes ? Je penche plutôt pour la seconde hypothèse, mais sans en avoir la preuve.

Aussi, l'incertitude est bien plus grande sur les pertes des deux camps, et il faut prendre l'estimation que je fais ici avec beaucoup de prudence: j'ai fait de mon mieux avec les sources disponibles, tout en étant conscient que ces sources peuvent ne refléter qu'une partie de la réalité.

mardi 27 février 2024

Un an

Aujourd'hui, ce blog a un an. En un an, la guerre a bien changé: neutralisation de la flotte de la mer noire, livraisons de chars et missiles longue portée à l'Ukraine (en quantité insuffisante); montée en puissance de l'usage de drones FPV, diminution de 90% du soutien occidental (malgré les promesses) ce qui fait que l'Ukraine est actuellement en difficulté, et en même temps très peu: les lignes de front ont à peine changé (malgré la prise de quelques villes comme Bakhmut et Avdiivka), les pertes s'accumulent de part et d'autres, et si les personnes qui suivent attentivement cette guerre en comprennent mieux les enjeux et les rapports de force, ce n'est pas le cas ni des journalistes, ni des opinions publiques, ni même peut-être des gouvernements.

Toujours est-il qu'en un an, j'ai écrit 40 billets sur ce blog "Liens et analyses pour comprendre la guerre en Ukraine", donc près d'un billet par semaine:

  • 10 billets dans la catégorie "Liens" (c'est à dire des billets qui sont essentiellement des collections de liens hypertexte, sans analyse)
  • 22 billets dans la catégorie "Analyses"
  • 8 billets "autre" principalement des critiques d'articles parus ailleurs

 

D'après les statistiques fournies par la plateforme Blogger,  au total il y a eu seulement un peu plus de 10 000 vues et 58 commentaires, ce qui en fait un blog à l'audience très confidentielle. Un tiers de ces vues viennent des visiteurs du blog de Michel Goya "La voie de l'épée", ce qui n'est pas surprenant vu que j'ai créé ce blog principalement pour contourner les restrictions imposées aux commentaires du blog de Michel Goya (longueur, nombre de liens, etc). 60% des vues sont classées comme venant d'autres sites, ce qui est surprenant car je n'ai posté de liens vers ce blog que sur l'espace de commentaires de "La voie de l'épée" et sur quelques autres sites (Militaryland, Arret sur image). Je soupçonne qu'au moins une partie de ces vues "autres" sont en fait des robots qui parcourent toutes les pages Blogger. Ou alors, il s'agit d'une erreur de classification.

Autre statistiques intéressante: si on regarde d'où viennent ces vues, on trouve une très large majorité (6242) viennent de France, mais les deux pays suivants sont plus surprenant: il s'agit de la Russie (828 vues) et des USA (601 vues). L'Ukraine ne cumule que 95 vues. Je ne sais pas quelle conclusion if faut tirer de ces données géographiques.


Merci à tous les lecteurs. Ce blog continue, et, hélas, la guerre continue aussi.




lundi 19 février 2024

La chute d'Avdiivka

Moins d'un an après la prise de Bakhmut, et moins de 2 mois après la chute de Mariinka, Avdiivka (ou du moins ses ruines) est maintenant occupée par les Russes. Menacés d'encerclement et en manque de munitions, les Ukrainiens ont préféré abandonner la ville plutôt que d'essayer de la tenir à tout prix. Ce fut une bataille particulièrement longue et sanglante, et assez médiatisée dans sa dernière phase (à partir d'octobre 2023), mais qui a commencé dès les premiers jours de l'invasion russe, et même avant, car Avdiivka est sur la ligne de front depuis 2014, et c'est même là que l'armée russe avait repris les hostilités trois jours avant que Poutine n'annonce son "opération militaire spéciale" et que l'invasion de toute l'Ukraine ne commence.

 

Carte d'Avdiika et de ses environs (deepstate map)

 

La bataille d'Avdiivka (21 février 2022 - 17 février 2024)

Initialement, Avdiivka a très bien résisté aux premiers assauts russes, qui furent un échec complet les 3 premiers mois de la guerre.

A partir de mai 2022 (en vert sur la carte), les Russes ont commencé à progresser au nord-est d'Avdiivka. D'abord en prenant une petite ville, Verkhotoretsk, située à une douzaine de km au nord-est  d'Avdiivka. Puis en attaquant les villages suivants jusqu'à atteindre la route H20 en juillet 2022, où ils sont stoppés par les défenses ukrainiennes.

En octobre 2022 (en bleu sur la carte), Pisky, situé à une dizaine de km au sud-ouest d'Avdiivka est capturé par les Russes. C'est le début de la tenaille qui finira par avoir raison des défenses ukrainiennes. Malgré leur succès à Pisky, les Russes ne progressent ensuite que très lentement sur ce flan sud-ouest. Le front est un peu plus mouvant qu'au nord-est, les Russes gagnant parfois du terrain avant de se faire repousser. Mais jusqu'en octobre 2023, ce flan sud-ouest tient plutôt bien.

C'est en mars 2023 (en orange sur la carte), alors que la bataille de Bakhmut fait rage, que les Russes menacent sérieusement d'encercler Avdiivka. Ils franchissent la route H20 et prennent les villages Vesele et Krasnohorivka (situé en hauteur), et vont même jusqu'à Stepove avant de se faire repousser par les Ukrainiens.

En octobre 2023 (en rose sur la carte), les Russes lancent alors tout ce qu'ils peuvent contre Avdiivka, ce qui surprend les Ukrainiens. Malgré des pertes terribles, les Russes progressent un peu (surtout au nord-est). Ils prennent les dernières hauteurs que tenaient encore les Ukrainiens, et menacent très sérieusement un encerclement de la ville. Les Ukrainiens renforcent leurs flancs, et parviennent à stopper les russes à Stepove et dans l'usine chimique au nord d'Avdiivka. Et fin décembre, la situation des Ukrainiens semblait stabilisée, même si précaire.

Cependant, en janvier, les Russes, indifférents à leurs pertes, ouvrent de nouveaux axes d'attaques (en rouge sur la carte): d'abord, au sud de la ville, en contournant la place forte "zenith" par l'est, puis par l'ouest, la menaçant d'encerclement. Mais surtout, fin janvier, ils contournent l'usine chimique par l'est et pénètrent directement dans la ville, menaçant la seule ligne d'approvisionnement d'Avdiivka. Leur progression rapide dans la ville rend la position des Ukrainiens intenable. La 3e brigade d'assaut est appelée en renfort, mais n'arrivent pas à stopper les Russes. Ce qui ne laisse plus qu'une seule chose à faire: le retrait des troupes avant que l'encerclement ne soit complet, retrait qui est officialisé le 17 février 2024.



Une victoire russe, à la Pyrrhus

Pour Bakhmut, j'étais arrivé à la conclusion que, si c'était bien une victoire politique, stratégiquement c'était une défaite russe. Qu'en est-il d'Avdiivka ? Les choses sont plus claires: politiquement et militairement, c'est un succès russe. L'objectif était de prendre Avdiivka avant les "élections" russes, et il a été atteint dans les délais imposés par Poutine. La perte d'Avdiivka est bien plus douloureuse pour l'armée Ukrainienne que celle de Bakhmut, car contrairement à Bakhmut il n'y a pas de lignes défensives juste derrière la ville pour stopper les Russes. De plus, les Russes sécurisent un peu plus Donetsk, qui est un noeud logistique important pour eux.

Pour cette victoire, les Russes ont cependant payé le prix fort. L'estimation des pertes subies est toujours délicate à faire, mais on a au moins un ordre de grandeur: des centaines de chars et de véhicules blindés, des dizaines de milliers d'hommes. Rien que pour les 4 derniers mois, l'état-major ukrainien estime les pertes russes à 47186 hommes (tués et blessés), 364 tanks, 748 véhicules blindés, 248 pièces d'artillerie et 5 avions. Comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, ces chiffres sont probablement un peu sur-estimés, et il faut retirer un tiers voire la moitié pour avoir une estimation plus raisonnable. A noter que, pour les blindés et les chars, les pertes visuellement confirmées atteignent près de 60% des chiffres annoncés par les Ukrainiens, et comme toujours, le chiffre des pertes réelles est supérieur à celui des pertes confirmées. Ce qui donne du crédit aux chiffres ukrainiens.

Et comme je l'ai rappelé plus haut, l'offensive russe depuis octobre 2023 n'est que le dernier épisode des assauts que les Russes ont menés pour s'emparer Avdiivka. Je ne retrouve plus la source, mais j'avais vu une estimation (datant du printemps 2023) qui disait que les Russes avaient perdu au total l'équivalent de 5 à 6 brigades mécanisées lors de leurs multiples assauts sur Avdiivka. Si on y ajoute les pertes de ces 4 derniers mois, on arrive à l'équivalent d'une dizaine de brigades russes qui auraient été perdues pour prendre Avdiivka (sur 2 ans). Le rapport des pertes étant d'environ 1:10 en faveur des Ukrainiens (du moins pour les pertes visuellement confirmées sur les 4 derniers mois), ces derniers ont dû perdre l'équivalent de 1 à 2 brigades en défense de la ville. Bien entendu, ces chiffres sont très approximatifs, mais ils permettent de se fixer un ordre d'idée:

  • les Russes ont perdu à peu près autant pour prendre Avdiivka (en 2 ans) que pour prendre Bakhmut (en 1 an)
  • les Ukrainiens ont perdu à peu près autant pour défendre Avdiivka (en 2 ans) que pour leur contre-offensive au sud (en 4 mois)

Donc la bataille fut sanglante, même si ce ne fut pas le pire dans cette guerre, et le rapport des pertes a été particulièrement défavorable aux Russes. Si ceux-ci peuvent revendiquer la victoire, il s'agit sans nul doute d'une victoire à la Pyrrhus.



Les faiblesses ukrainiennes

Il n'empêche que cette bataille, surtout ce qui s'est passé depuis le 15 janvier, pose beaucoup de questions sur la solidité de la défense ukrainienne. La défense d'Avdiivka s'est tout simplement effondrée, et les derniers jours ont été particulièrement chaotiques, entraînant plus de pertes que nécessaire.

La principale cause de cet effondrement est tout simplement le manque de munitions et de défense anti-aérienne, qui elle-même est la conséquence du blocage de l'aide américaine par les partisans de Donald Trump (en particulier, le speaker de la chambre des représentants, Mike Johnson). Sans ce blocage, sans cette pénurie, Avdiivka aurait probablement pu résister encore longtemps.

Mais d'autres facteurs ont pu également joué:

  • des défenses mal préparées
  • des troupes ukrainiennes usées par une trop longue période sur le front sans rotation: la 110e brigade mécanisée défendait Avdiivka depuis sa création, en mars 2022
  • et probablement, des erreurs du commandement ukrainien; l'envoi de 2 bataillons de la 3e brigade d'assaut a probablement été mal préparé, et ces renforts insuffisants pour faire face aux forces russes.

Ces trois points se sont conjugués quand les Russes, face à leur échec de leur tentative d'un "grand" encerclement (en passant au nord de l'usine / village de Stepove, et au sud en essayant de capturer Siverne), ont contourné les points forts ukrainiens pour s'infiltrer dans la ville. De fait, cette zone était essentiellement défendue par la 110e brigade mécanisée, qui, trop usée, a fini par céder.

Cela rappelle beaucoup la bataille de Soledar: un assaut massif des Russes qui attaquent sans se soucier de leurs pertes, certaines unités ukrainiennes devant tenir les flancs qui cèdent, les point forts sont encerclés, la défense urbaine ne se met pas en place, des renforts sont déployés à la va-vite et au final, une grande confusion règne et la retraite se fait dans le chaos.

Alors, on pourrait se désoler que les choses se répètent et que "les Ukrainiens n'ont rien appris", mais la vérité est que face à une telle situation, il est probable que n'importe qui serait dépassé et que, compte tenu des circonstances, le point positif est que les Ukrainiens ont pu retirer la majeur partie de leurs troupes, même si des dizaines d'ukrainiens, souvent blessés, ont été abandonnés, et certains exécutés par les Russes peu après leur capture.


Conclusion

Avdiivka est incontestablement une victoire russe. Plus que Bakhmut, plus que Mariinka, plus que tout ce qu'ils ont fait depuis juillet 2022. Cette victoire a été obtenue dans un contexte particulièrement défavorable aux Ukrainiens: l'arrêt de l'aide militaire américaine, avec les Européens qui ne montent pas assez vite en puissance pour compenser. Aussi, cette bataille illustre le fait que le sort de l'Ukraine se joue plus que jamais à Washington, où une victoire de Trump mettrait en péril l'Ukraine et l'Europe toute entière.

Et c'est pour ça que la défaite d'Avdiivka est peut-être une bonne chose pour l'Ukraine. En effet, elle renforce chez les Européens le sentiment d'urgence, et chez les Américains elle montre ce que sera la guerre si les USA arrêtent leur soutien. Comme l'expliquait Anders Puck Nielsen, la décision d'attaquer Avdiivka, ou même de mener une offensive cet hiver, est une erreur stratégique du "maitre stratège Poutine". Celui-ci avait tout intérêt à geler le conflit et à reconstruire son armée tout en endormant les Européens/Américains, et attendre 2025 (avec possiblement Trump au pouvoir) avant de relancer son offensive. Plutôt que d'obtenir une victoire militaire importante mais pas décisive. Si la prise d'Avdiivka pousse Mike Johnson à approuver l'aide à l'Ukraine et/ou fait gagner Joe Biden en novembre, Poutine s'en mordra les doigts. Mais ça, seul l'avenir nous le dira.


Critique de "Ukraine, l'Europe contre la paix?"

Il y a un mois, le Monde Diplomatique ("le Diplo") a publié un article signé par Anatol Lieven, et intitulé "Ukraine, l'...