dimanche 19 mai 2024

L'offensive russe près de Kharkiv, à J+9

Le 10 mai 2024, la Russie a lancé une nouvelle offensive en direction de Kharkiv, près de deux ans après avoir dû abandonner en catastrophe le terrain qu'elle occupait alors dans la région.

Cette attaque était attendue par l'Ukraine, même si les Ukrainiens l'envisageaient plutôt pour cet été. Elle a aussitôt capté l'attention de nos médias, qui ont immédiatement parlé de "percée" alors que les officiels Ukrainiens disaient avoir stoppés cette offensive très rapidement.

Cependant, l'Ukraine a remplacé le commandant militaire de la région de Kharkiv trois jours après les premières attaques, ce qui n'est pas le signe que tout se passe comme prévu. Zelensky a ensuite annulé ses déplacements à l'étranger en raison de la "percée russe". Une semaine après son début, que peut-on donc dire sur cette offensive ?

 

Territoire occupé par les Russes au bout d'une semaine d'offensive, carte DeepStateMAP

 

Progression limitée de la Russie

Si, les deux premiers jours, les Russes se sont rapidement emparés de plusieurs villages à la frontière sur une surface d'environ 80km2, leur progression a ensuite été plus lente, mais n'a pas été complètement stoppée pour autant, puisqu'à l'heure actuelle les Russes occupent entre 130km2 et 200 km2 (en comptant la "zone grise") de territoire ukrainien au nord-est de Kharkiv. Cela peut sembler beaucoup, surtout comparé à la situation du front figé à l'est et au sud où une progression de 5km2 est déjà un exploit, mais en réalité cela représente une zone de 5 à 8km de profondeur sur un front qui fait un peu plus de 50 km de large. 

Les média occidentaux parlent de "percée"; la vérité est que le terrain conquis était indéfendable par l'Ukraine, et que les Ukrainiens n'ont pas trop cherché à le défendre. En effet, du fait de l'interdiction d'utiliser les armes occidentales sur le sol russe, les Ukrainiens doivent laisser entre les Russes sur leur territoire pour pouvoir ensuite les tuer plus facilement. C'est pourquoi ils ont construits leurs fortifications dans la région non directement à la frontière mais à 10-20km de celle-ci, comme cela peut être vu sur la carte publiée par militaryland.net (zoomer au nord-est de Kharkiv pour voir les fortifications, affichées en bleu). Cela dit, il semble que les soldats ukrainiens sur place auraient bien aimer disposer de fortifications avancées, prévues mais jamais construites. Ainsi, certaines fortifications sont en construction, mais jamais achevées, depuis l'été 2023.

S'il est un peu trop tôt pour parler, comme Zelensky et l'état-major Ukrainien, de "stabilisation", les Russes sont pour le moment contenus et la tendance est déjà un très fort ralentissement de la progression des Russes dans le secteur, probablement à cause des pertes russes particulièrement importantes. Du moins, les Ukrainiens annoncent de très lourdes pertes dans leur point quotidien, si bien que le mois de Mai s'annonce comme celui de tous les records pour les pertes russes. Cependant, les données disponibles publiquement montrent très peu de véhicules russes détruits dans l'offensive de Kharkiv (8 seulement), un nombre qui est même inférieur aux pertes ukrainiennes dans le secteur (13). Donc soit les Ukrainiens surestiment largement les pertes russes, soit les Russes ont principalement attaqué "à pied" (ce qui semble être le cas, vu le peu de route existant dans les régions attaquées). 

Au sujet du terrain conquis par les Russes, le fait qu'il s'agit de "la progression la plus rapide de l'armée russe depuis 2022" signifie surtout que le front Est est très figé. Il faut se rappeler que, le 24 février 2022, les Russes avaient atteint la banlieue de Kharkiv dès le premier jour et avaient rapidement conquis la zone en vert sur la carte ci-dessus. Cela relativise les superlatifs que l'on peut trouver dans la presse quand elle commente cette offensive.

Quant aux effectifs engagés, UA control map liste, dans la région de Belgorod, les unités russes suivantes:

  • le 44e corps d'armée (nouvellement créé)
  • les 18e et 72e divisions motorisées
  • la 2e brigade Spetsnaz et la 138e brigade motorisée
  • 10 régiments motorisés, 2 régiments blindés, 1 régiment de parachutistes

Ces nombre et type d'unités russes, à supposer qu'elles étaient à plein effectif au début de l'offensive, est cohérent avec le chiffre donné par les Ukrainiens: de 30 à 50 000 soldats dans la région de Belgorod.

En face, les Ukrainiens ont 2 brigades territoriales (113e, 125e), 1 brigade mécanisée (42e), 1 brigade de la garde nationale (Khartia) et divers bataillons issus de plusieurs brigades mécanisées (57e, 92e, 93e, etc) représentant l'équivalent d'une ou deux brigades supplémentaires. Ce qui doit représenter environ 15 à 20 000 hommes. On note que, comme d'habitude, les Ukrainiens ont la fâcheuse habitude de ne déployer que des bataillons de différentes brigades, plutôt que de déployer une brigade entière, un schéma étrange qui m'interpelle depuis longtemps sur la qualité du commandement ukrainien.  Quoi qu'il en soit, les Russes disposent donc d'une supériorité numérique locale d'au moins 1,5:1 voire jusqu'à 3:1; les voir progresser dans des zones peu défendues n'est donc pas étonnant vu les moyens qu'ils y ont mis. Mais dans quel but ? Le territoire gagné par les Russes n'a aucune importance stratégique, et leurs pertes sont comme d'habitude très élevées pour un gain territorial mineur. Pourquoi se sont-ils lancés dans cette offensive ?

 


Que cherchent à faire les Russes ?

Officiellement, ils disent vouloir "créer une zone tampon pour protéger Belgorod", mais comme toujours avec les Russes, c'est un mensonge:

  1. Poutine n'en a rien à faire de la vie des habitants de Belgorod, ville sur laquelle ses avions balancent régulièrement des bombes "par accident" et les Russes mènent des opérations sous "faux drapeau" pour accuser ensuite les Ukrainiens
  2. De toute manière, les Ukrainiens disposent de moyens de frappe (principalement des drones) d'une portée suffisante, ce n'est pas en occupant une zone tampon de 10 ou 20 km de profondeur que les Russes changeront quoi que ce soit à ces attaques de drones

Les objectifs véritables des Russes sont donc tout autres. Peut-être cherchent-ils à s'emparer de Kharkiv, ou du moins s'approcher suffisamment de la ville pour la raser ensuite avec leur artillerie (ils trouvent visiblement que les bombardements terroristes à coup de S-300 et de bombes planantes sont trop lents). Mais cet objectif semble hors de portée des Russes, maintenant que les Ukrainiens ont reçu ou vont prochainement recevoir des munitions (en nombre toujours insuffisant, mais c'est mieux que ce qu'il y avait il y a quelques mois). Il est possible que les Russes avaient planifié l'offensive en supposant que les Ukrainiens seraient à court de munition et n'ont pas envisagé de changer leurs plans, ou qu'ils s'estiment suffisamment forts pour réussir quand même, selon l'analyse de l'ISW.

Une autre hypothèse, elle aussi évoquée par l'ISW, est que les Russes cherchent simplement  à étendre la longueur du front pour "étirer" les défenses Ukrainiennes et ainsi espérer trouver des trous dans cette défense. Ou, du moins, forcer les Ukrainiens à redéployer dans la région de Kharkiv des troupes qui feront ensuite défaut sur le front à l'Est ou au Sud. Autrement dit, cette offensive serait surtout destinée à attirer les unités ukrainiennes dans la région de Kharkiv pour ensuite frapper ailleurs. En somme, de faire comme les Ukrainiens qui harcèlent les Russes dans le secteur de Belgorod pour les forcer à y déployer des troupes. Sauf que là où les Ukrainiens ne peuvent envoyer que quelques compagnies (car seuls les Russes combattant pour l'Ukraine sont autorisés à aller mener ouvertement des opérations militaires en Russie, ce qui limite fortement les effectifs), les Russes peuvent se permettre d'envoyer quelques divisions puisqu'ils ont les effectifs et ne se soucient pas de leurs pertes.

D'un point de vue militaire, ce plan a une certaine logique, comme le reconnaissent certains analystes militaires qui y voient un danger pour l'Ukraine. Mais il a aussi deux défauts majeurs:

  1. l'une des raisons pour lesquelles les Russes disposent d'une supériorité numérique locale sur le front est parce que les Ukrainiens doivent garder des troupes pour défendre leur frontière Nord. En ouvrant ce nouveau front, les Russes "activent" ces brigades ukrainiennes qui étaient positionnées près de Kharkiv et augmentent donc le nombre des brigades ukrainiennes sur  la ligne de front et réduisent ainsi leur supériorité numérique.
  2. l'Ukraine a un avantage, celui des "lignes intérieures", comme le rappelle Philips P. O'Brien, qui lui permet de transférer plus facilement ses troupes d'un secteur à l'autre. Ainsi, il est relativement facile, pour l'Ukraine, de transférer des troupes des secteurs de Kupyansk, Liman ou même Bakhmut vers Kharkiv et vice versa. Pour les Russes, c'est bien plus compliqué de redéployer des troupes, et c'est probablement pour ça que les assauts sont principalement mené par deux corps d'armées du "district militaire de Leningrad" nouvellement recréé, plutôt que par les troupes du Donbas.

Aussi je m'interroge sur l'utilité, pour les Russes, d'ouvrir ce nouveau front plutôt que d'envoyer des renforts dans les secteurs d'Avdiivka ou de Bakhmut, où les Russes semblent avoir plus de chances de s'emparer de terrain stratégiquement important et où 30 000 hommes supplémentaires pourraient faire la différence.

De plus, cette stratégie de diversion/harcèlement suppose de se retirer une fois que l'adversaire a réuni suffisamment de troupes à un endroit pour l'attaquer ensuite à un autre endroit, moins défendu. Or, reculer pour frapper ensuite ailleurs sera probablement mal vu car Poutine a annoncé la "libération" des quelques villages que les Russes ont capturés, ce qui implique que les Russes sont là pour y rester. Quoique, on a bien vu Kherson abandonnée par les Russes 40 jours après avoir été déclarée "russe pour toujours".

Donc cette offensive russe me semble complètement absurde d'un point de vue militaire, sauf à supposer une très grande faiblesse de l'armée ukrainienne. Et c'est peut-être cette supposition qui auraient poussé les Russes à se lancer dans une offensive coûteuse qui n'a aucune chance d'aboutir si les Ukrainiens reçoivent armes et munitions en quantités suffisantes.



Un jeu de dupes ?

Après avoir lu ou écouté des dizaines d'analyses et de reportages sur cette offensive russe dans la région de Kharkiv, je ne suis guère plus avancé. Je vois bien que tous les articles qui parlent de "percée" se trompent, que les buts des Russes, tels qu'ils sont énoncés dans les diverses analyses, semblent inatteignables et/ou absurdes. Les Russes paient chèrement la prise de quelques villages et ne sont pas plus avancés. Même l'hypothèse la moins absurde, celle d'une attaque de distraction, ne colle pas avec les discours politiques de Poutine ni avec le rapport de force entre les deux armées. 

Anders Puck Nielsen, qui lui aussi est sceptique sur l'intérêt de cette offensive russe et souligne que les Russes ont certainement un plan, mais qu'il est peut-être tout simplement mauvais. Les forces russes qui attaquent Kharkiv sont commandées par le général Lapine, qui était commandant en chef de "l'opération militaire spéciale" en 2022 avant de se faire renvoyer suite au succès de la contre-attaque ukrainienne à Kharkiv justement. Il se peut qu'il cherche à tout prix une forme de revanche, sans considération pour l'intérêt stratégique de cette attaque.

Reste une dernière hypothèse: le but des Russes ne serait pas tant militaire que politique. Il s'agirait en fait de profiter de la "fenêtre d'opportunité" qui se ferme avec l'arrivée prochaine de l'aide américaine et de l'augmentation de l'aide européenne, pour conquérir facilement un terrain sans importance stratégique, mais étendu. Dans le contexte d'une guerre de position où le front bouge très peu, l'offensive de Kharkiv présente l'avantage d'occuper l'espace médiatique et de fournir de quoi alimenter la propagande russe. L'intérêt serait de pouvoir continuer à donner l'impression que l'armée ukrainienne est aux abois, et de masquer le fait que la progression russe cet hiver est principalement due à l'arrêt de l'aide américaine pendant 6 mois. Il ne faut pas oublier que la bataille la plus importante de cette guerre ne se déroule pas en Ukraine, mais aux USA.

Il est vital, pour Poutine, que Trump gagne en novembre 2024. Car seul l'arrêt de l'aide occidentale permettrait à ses armées d'obtenir un résultat stratégiquement significatif sur le champ de bataille (comme l'ont montré les 6 mois d'interruption de l'aide américaine). A l'inverse, une victoire de Biden et des démocrates serait l'assurance que l'Ukraine aura de quoi se défendre, voire même de contre-attaquer. Et le temps long ne joue pas vraiment pour la Russie, qui voit les immenses stocks soviétiques fondre comme neige au soleil, et qui s'épuiseront en 2025 ou 2026 au rythme actuel des pertes russes. De plus, la Russie ne peut pas faire face à ses problèmes économiques sur le long terme. Par conséquent, cela fait sens de maintenir l'illusion d'une Russie invincible et conquérante au moins jusqu'en novembre prochain.

Cette illusion est renforcée la la communication quelque peu chaotique côté ukrainien lorsqu'il s'agit de l'offensive de Kharkiv. Un jour, les officiels ukrainiens disent que tout va bien. Le lendemain ils sont très alarmistes. Les images des évacuations "en catastrophe" des civils dans les villages conquis et qui n'ont pas été évacués préventivement, donne également une impression de panique côté ukrainien et "offre" à la Russie la possibilité de se livrer à son activité favorite: commettre des crimes de guerre.

Paradoxalement, les Ukrainiens ont également intérêt à aller dans le sens de la communication des Russes. Ils ont bien compris que les occidentaux ne daignent fournir un peu d'équipement aux Ukrainiens que quand ceux-ci sont en mauvaise posture. Le manque de planification de l'OTAN, les erreurs et la lâcheté de ses dirigeants politiques ont coûté très cher aux Ukrainiens en 2023 et 2024, qui sont toujours en manque de défense anti-aérienne. La réticence des occidentaux à autoriser les Ukrainiens à frapper le sol russe sanctuarise le territoire russe et prolonge inutilement cette guerre. L'offensive de Kharkiv est alors l'occasion, pour les Ukrainiens, de demander plus d'équipement anti-aérien et de demander la levée des restrictions d'emploi des armes occidentales. En vain, jusqu'à présent. 

Cette offensive de Kharkiv est donc, à mon avis, un jeu de dupes: même si, militairement, cette offensive n'apporte pas grand chose de bon aux Russes (et pourrait même être avantageuse pour les Ukrainiens), les Russes font comme s'ils avaient obtenu une percée majeure, et les Ukrainiens entrent un peu dans leur jeu pour espérer obtenir plus d'aide.  Cette communication doublement mensongère brouille l'image que l'on peut avoir de la situation sur le terrain, et rend difficile de savoir quels sont les buts des Russes et la probabilité d'un succès russe à court ou moyen terme.


vendredi 3 mai 2024

Contre-offensive ukrainienne : bilan du mois d'avril

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de d'avril 2024, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier, fin février et fin mars 2024.

Comme le mois précédent, les combats ne diminuent pas vraiment en intensité, il y a même eu une intensification ces deux dernières semaines. Les Russes tentent de profiter du manque de munitions (obus et défenses anti-aériennes) chez les Ukrainiens avant que l'aide américaine n'arrive sur le champ de bataille. Les Ukrainiens doivent reculer, en particulier au nord-ouest d'Avdiivka et à l'ouest de Bakhmut, où le front n'est toujours pas stabilisé et où les avancées russes font maintenant peser une menace opérationnelle.
 
Pour tous les changements sur la ligne de front, je renvoie au très complet bilan mensuel du site Militaryland.net.


Des pertes russes toujours à un niveau record

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels (c'est-à-dire jusqu'à février 2023) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre  > novembre > décembre 2023 > janvier 2024 > février > mars > avril

  • Artillerie (de 100 à 200/mois): 290 (mars) > 238 (avril) > 553 (mai) > 688 (juin) > 677 (juillet) > 691 (août) > 947 (septembre) > 873 (octobre) > 682 (novembre) > 555 (décembre) > 731 (janvier 2024) > 875 (février) > 980 (mars) > 961 (avril)
  • MLRS (de 10 à 65/mois): 48 (mars) > 17 (avril) > 31 (mai) > 57 (juin) > 67 (juillet) > 36 (août) > 63 (septembre) > 47 (octobre) > 66 (novembre) > 33 (décembre) > 31 (janvier 2024) > 26 (février) > 23 (mars) > 30 (avril)
  • DCA (de 5 à 40/mois): 32 (mars) > 16 (avril) > 38 (mai) > 56 (juin) > 73 (juillet) > 38 (août) > 37 (septembre) > 25 (octobre) > 39 (novembre) > 23 (décembre) > 40 (janvier 2024) > 27 (février) > 53 (mars) > 36 (avril)
  • Équipement Spécial (de 10 à 30/mois): 66 (mars) > 63 (avril) > 99 (mai) > 122 (juin) > 138 (juillet)  > 113 (août) > 102 (septembre) > 84 (octobre) > 108 (novembre) > 144 (décembre) > 184 (janvier 2024) > 149 (février) > 228 (mars) > 148 (avril)
 
Sur le plan matériel et humain, les pertes russes sont presque au même niveau qu'au mois de mars, qui avait établi un record absolu pour les pertes matériel et quasiment un record pour les pertes humaines. D'après le site de Ragnar Bjartur Gudmundsson qui compile les données du ministère de la défense ukrainien, il y a eu 3 689 équipement terrestres détruits et 26 550 soldats russes perdus au mois d'avril.

En ce qui concerne les frappes à longue distance, l'Ukraine a réussi à détruire en vol un bombardier stratégique Tu-22M, première perte en vol de cet avion (deux avaient déjà été détruits/endommagés au sol à l'été 2023). Comment ils ont réussi à abattre cet avion à plus de 200 km du front est un mystère. Les Russes expliquent, comme d'habitude, que les Ukrainiens n'y sont pour rien.

Autres cibles touchées: l'aéroport de Djankhoi, en Crimée, a été plusieurs fois touché par ce qui semble être des ATACMS qui ont détruits plusieurs systèmes de défense anti-aérienne. Le plus vieux navire de guerre en service, le Kommuna, aurait aussi été (légèrement ?) endommagé au port de Sébastopol, ce qui n'aura aucune conséquence autre que symbolique.
 
 

Percée russe au nord-ouest d'Avdiivka


Sur terre, les Russes ont continué leur offensive généralisée et ont grignoté lentement mais sûrement les positions ukrainiennes, profitant du manque de munition toujours plus criant chez les Ukrainiens pour essayer de gagner un maximum de terrain. Ils ont avancé à divers endroits un peu partout sur le front, tant à l'ouest de Bakhmut où ils menacent Chassiv Yar qu'au sud de Marinka.
 
Leur principal succès est la prise d'Ocheretyne, au nord-ouest d'Avdiivka. D'abord parce que cette localité, située en hauteur, était la "clef de voûte" de la ligne de défense sur laquelle s'étaient replié les Ukrainiens après la prise d'Avdiivka. Cette ligne de défense est désormais compromise et les Ukrainiens doivent maintenant reculer de plusieurs kilomètres. 


Attaque russe le 18 avril - carte militaryland.net


Mais surtout, c'est la manière dont cette ville a été prise qui est inquiétante pour les Ukrainiens: les Russes ne l'ont pas encerclée, mais ont attaqué sur une "pointe" étroite le long de la ligne de chemin de fer, comme montré sur la carte ci-dessus, et ont rapidement pris la localité (en seulement quelques jours). Ocheretyne était insuffisamment défendue, ce qui constitue une erreur du commandement ukrainien, mais surtout l'attaque que les Russes ont menée n'aurait normalement aucune chance de réussir: elle n'a été possible que par le manque de munition côté ukrainien et l'épuisement des troupes dans la région qui a empêché toute contre-attaque, ce qui a permis aux Russes de consolider leur position précaire et d'élargir le "coin" qu'ils avaient enfoncé dans la défense ukrainienne. 
 
Les défenses ukrainiennes sont donc insuffisantes, ont été mal préparées, et on voit qu'en plus du manque d'obus et autres munitions, les Ukrainiens manquent de tout: manque de blindés, manque d'ATGM, manque que mines, et surtout, manque de défense anti-aériennes (les positions ukrainiennes sont pilonnées par les bombes "planantes" russes). Dans ces conditions, très difficile de résister et impossible de contre-attaquer alors que les Russes sont eux-même vulnérables.

Cette victoire russe à Ocheretyne est donc surtout le révélateur de l'état de faiblesse de l'armée ukrainienne, ce qui fait dire à certains analystes militaires que l'armée ukrainienne risque de s'effondrer. D'autres (dont le Colonel Goya) disent plutôt que ce n'est pas tant un prochain effondrement qui est à redouter, que la lente dégradation des moyens militaires ukrainiens, trop sollicités, restant trop longtemps au front et manquant de munitions comme de matériel.


6 mois de perdus, dommages irréparables ?

C'est en tous cas cette perspective d'un effondrement de l'armée ukrainienne, ainsi que la frappe iranienne sur Israël, qui a finalement débloqué l'aide américaine de 95 milliards dont 61 pour l'Ukraine. Les trumpistes et républicains "modérés" refusaient de la voter depuis octobre 2023. Le mois dernier, j'avais écrit que je pensais que Mike Johnson présenterait une version inacceptable pour les démocrates histoire de bloquer l'aide tout en rejetant la faute sur les démocrates. Mais c'est en fait une version légèrement amendée du texte déjà voté par le Sénat qu'il a présenté.

Notons que la version finale de la loi n'inclut aucun des points (en réalité des prétextes) que Johnson/Trump avaient mis en avant pour bloquer cette aide:
  • pas de volet sur l'immigration, puisque les républicains ont torpillé eux-même cette partie que les démocrates leur avaient pourtant concédé au Sénat
  • Johnson exigeait une "feuille de route vers la victoire", il est maintenant admis que cette aide, trop tardive, ne permettra pas à elle seule la victoire ukrainienne
  • Trump voulait que ce soit sous forme de prêts et non de don: sur les 60 milliards, seuls 10 sont sur forme de prêts, et cette dette peut être annulée (moitié fin 2024, moitié fin 2026)
 
Autrement dit: Johnson a laissé tomber ses prétextes face à l'urgence de la situation, et les modifications (mineures) ne servent qu'à rendre un peu moins visible le fait que le texte proposé par Biden en octobre dernier était tout à fait acceptable pour les républicains modérés, et qu'il y avait donc une majorité tant au Sénat qu'à la Chambre des Représentants. Pourquoi les républicains ont-ils alors bloqué ce texte pendant plus de 6 mois? Probablement pour affaiblir l'armée ukrainienne et empêcher tout progrès favorable aux Ukrainiens avant les élections présidentielles américaines.

Tout succès ukrainien aurait en effet été mis au crédit de Biden, qui, au moins dans ses discours(*), soutient clairement les Ukrainiens, tandis que Trump penche du côté de Poutine. En privant l'armée ukrainienne de munition pendant 6 mois, les républicains américains ont non seulement stoppé net la contre-offensive ukrainienne, mais ont aussi offert une fenêtre d'opportunité à l'armée russe pour regagner le terrain qu'ils avaient perdu à l'été 2023, prendre Avdiivka et autres places-fortes ukrainiennes et se présenter comme victorieuse. L'armée ukrainienne a tellement souffert ces 6 derniers mois que, sauf une heureuse surprise, elle pourra au mieux stabiliser la situation. 
 
Ce soutien tardif permettra donc à Trump de dire que soutenir l'armée ukrainienne ne sert à rien (puisqu'ils n'arrivent pas à gagner), tout en évitant de s’aliéner les républicains modérés en bloquant complètement l'aide. Des milliers d'Ukrainiens sont morts à cause de cette basse manœuvre politicienne. Et l'Ukraine, et donc les occidentaux, risque de perdre la guerre à cause de tous ces retards.

Quant au soutien européen, malgré les différentes "coalitions" mises en place début 2024, malgré l'initiative tchèque d'achat de munition, malgré les déclarations grandiloquentes de Macron, malgré toutes les annonces sur l'arrivée "prochaine" des F-16 (promise depuis près d'un an), les Ukrainiens n'en voient toujours pas la couleur. Au point que les Américains peuvent jouer le rôle de sauveurs alors que ce sont eux qui sont directement responsables des difficultés des Ukrainiens.

Cela dit, les Américains et les Européens ne sont pas les seuls à agir trop lentement: les hommes politiques ukrainiens, en particulier Zelensky, traînent des pieds pour mobiliser plus de troupes. En novembre 2023, le général Zaluzhny, alors commandant en chef de l'armée ukrainienne, avait estimé qu'il fallait mobiliser 500 000 hommes supplémentaires. Une fois de plus, les événements lui ont donné raison: en ce moment, l'armée ukrainienne manque d'hommes sur la ligne de front, et paie au prix fort tous ces retards. L'avenir nous dira à quel point ces retards ont compromis (temporairement ou définitivement) les chances de victoire ukrainienne.



(*) dans les faits, Biden est très loin d'accorder à l'Ukraine tout le soutien nécessaire alors même que les USA sont le seul pays au monde disposant d'un arsenal suffisant pour assurer ce soutien. Son administration traîne des pieds et n'a pas utilisé au mieux les crédits votés en 2022 et 2023.

mercredi 24 avril 2024

L'armée ukrainienne manque-t-elle d'hommes ?

Ces derniers temps, on lit souvent, dans la presse, que l'armée russe est "en supériorité numérique" et que l'armée ukrainienne "peine à recruter" (Par exemple ce live du Monde, 21:21 ou cet article de Reuters). Qu'en est-il réellement ?


officiers de la garde nationale ukrainienne, source: service de presse de la présidence ukrainienne


Taille de l'armée russe en Ukraine

Il n'y a aucun doute que la taille totale des forces armées russes est bien plus importante (officiellement 1,5 millions d'hommes dans ses forces armées, tout compris, du moins c'est l'objectif affiché par Poutine) que celle des forces armées ukrainiennes. Cependant, une grande partie des militaires russes ne sont tout simplement pas impliqués directement dans la guerre en Ukraine, car la Russie doit garder son immense territoire (immobilisant une partie de l'armée de terre de les forces aérospatiales), et les flottes de la Baltique et du Pacifique ne peuvent pas participer aux combats.

Combien y a-t-il actuellement de soldats russes en Ukraine ? En décembre 2023, Poutine a évoqué le chiffre de 617 000 hommes en Ukraine. Mais Poutine étant connu pour mentir effrontément, cherchons d'autres sources.

En réagissant à la déclaration de Poutine, le porte-parole des services de renseignement militaire ukrainien a dit qu'il y avait 450 000 soldats russes en Ukraine. RUSI chiffre les forces russes à 470 000 hommes début 2024. Michel Goya donne aussi les mêmes chiffres que RUSI: Malgré les pertes persistantes, le volume des forces [russes] s’est ensuite accru progressivement, avec 410 000 hommes à l’été 2023 et 470 000 au début de 2024. @escortert, citant ISW, avance un chiffre similaire: 480 000 soldats russes en Ukraine + 140 000 en Russie (soutien, logistique, etc).

(petite digression) 

@escortert se trompe sur son estimation des soldats russes envoyés en Ukraine selon les chiffres russes. Il dit que ce chiffre à 930k, alors que c'est plus de 1,1 million:

  • invasion initiale février 2022: ~ 180k 
  • renforts printemps/été 2022 (3e corps, BARS): > 30k
  • prisonniers recrutés par Wagner sept/oct 2022: > 50k
  • mobilisation "partielle" septembre 2022: 300k (*)
  • "engagés volontaires" durant l'année 2023: 490k (*)
  • "engagés volontaires" depuis le début 2024: > 100k (*)

(*) selon les chiffres russes, donc sujet à caution.

(fin de la digression)

On a donc plusieurs sources qui donnent un chiffre compris entre 450 et 500 000 soldats russes en Ukraine.

 

 

Taille de l'armée ukrainienne

Les officiels Ukrainiens parlent quant à eux de 800 000 hommes dans les forces armées ukrainiennes.  Michel Goya dit: on peut également estimer à 5 % le nombre maximum d’hommes (à 80-90 %) et de femmes réellement mobilisables sous les drapeaux. C’est sensiblement le cas actuellement en Israël, sans que l’on imagine que cela puisse durer longtemps, alors que l’Ukraine est à environ 2,5 %. 2,5%, cela représente 1,1 million (si on se base sur la population officielle de l'Ukraine, 44 millions) ou 750 000 (si on se base sur la population qui vit en Ukraine non-occupée (environ 30 millions), sachant qu'il y a environ 7 millions de réfugiés et 7 millions dans les territoires occupés.

On peut aussi compter le nombre de brigades; même s'il existe de nombreuses unités de plus petites tailles (bataillons, régiment) indépendantes, et donc qu'on ne peut pas "simplement" multiplier le nombre de brigade par 3 000 (tailles moyennes de ces brigades) pour obtenir les effectifs totaux, la comparaison entre le nombre de brigades actuelles et celles existant avant guerre donne une idée du rapport entre la taille de l'armée avant guerre, qui est relativement bien connue, et celle de l'armée aujourd'hui.

Le site militaryland.net donne actuellement le décompte suivant:

  • 55 brigades d'infanterie (tous types confondus) + 5 dans le corps des marines + 9 (assaut aérien)
  • 5 brigades blindées
  • 13 brigades d'artillerie + 2 dans le corps des marines + 1 (assaut aérien)
  • 29 brigades de défense territoriales
  • 18 brigades de la garde nationale, 1 brigade de police et 2 des gardes frontières
Soit un total de 119 brigades d'infanterie (tous types confondus), 5 brigades blindées et 16 brigades d'artillerie.

Avant 2022, le décompte était (NB: dans décompte donné en lien, il y a une incertitude sur les brigades en réserve; je n'ai compté que les brigades qui ont été ensuite actives ou réactivées):

  • 25 brigades d'infanterie (tous types et corps confondus) + 5 en réserve
  • 3 brigades blindées +2 en réserve
  • 9 brigades d'artillerie + 2 en réserve
  • les brigades de défense territoriales n'existaient pas (elles furent créer début 2022)
  • pas d'information sur les brigades de la garde nationale

On peut donc estimer, vu le nombre de brigades, que l'armée ukrainienne a triplé sa taille par rapport à fin 2021. Or, la taille de l'armée ukrainienne était estimée alors à 245 000 hommes. Si elle a triplé de taille, on retrouve à peu près le chiffre donné par les officiels ukrainiens. Le colonel Goya indiquait également que l'armée ukrainienne avait triplé de taille.

Donc, on peut estimer la taille actuelle des forces armées ukrainienne entre 700 et 800 000 soldats. Soit environ 1,5 fois plus que le nombre de soldats russes en Ukraine. Donc, comment expliquer la supériorité numérique russe décrite par les articles cités en introduction ?



Supériorité numérique de l'armée russe ?

Une réponse facile serait que les journalistes se trompent, et que c'est en fait l'armée russe qui est en infériorité numérique. Mais les articles à ce sujet sont nombreux, disent tous que l'armée ukrainienne est, en ce moment, en infériorité numérique et ce constat est aussi reconnu par Zelenksy et par le haut commandement ukrainien. Il serait donc très étonnant que tous se trompent, donc l'explication est probablement toute autre.

Une autre réponse (mise en avant par les pro-russes) serait que, du fait de pertes très importantes, l'armée ukrainienne serait bien plus petite que le chiffre officiel. Mais, comme dit plus haut, les analystes indépendants donnent un chiffre similaire au chiffre officiel (ce qui voudrait dire que tout le monde se trompe) et les estimations réalistes des pertes ukrainiennes tournent autour de 200 000 (environ 75 000 morts, le double de blessés), et même si aucune perte n'avait été remplacée (ce qui n'est pas ce qui s'est passé), l'armée ukrainienne serait quand même en supériorité numérique. Nous pouvons donc raisonnablement rejeter cette hypothèse.

Une autre explication, bien plus vraisemblable, est que l'Ukraine aligne moins de troupes sur la ligne de front que les Russes, même si elle dispose théoriquement de plus de soldats. Déjà, l'armée ukrainienne doit surveiller ses frontières, en particulier au nord avec la Biélorussie et la Russie. D'après UA Control Map, qui fournit des informations sur la position des unités russes et ukrainiennes, il y aurait 10 brigades (principalement des unités de la garde nationale, ou de défense territoriale), plus quelques unités plus petites, défendant la frontière nord. Mais ça ne représente que 50 000 hommes environ.

Cette même source donne 75 brigades (+13 brigades d'artillerie) sur le front de Zaporijja à Kupyansk. Et 12 brigades (+3 brigades d'artillerie) le long du fleuve Dnipro, de Kherson à Zapporijja. Si on fait l'hypothèse que les brigades restantes (non mentionnées sur la carte UA control map) serait à l'arrière car en phase de (re)constitution ou n'existent que "sur le papier", ça impliquerait qu'il n'y aurait que 60% de l'armée ukrainienne sur le front de Zaporijja à Kupyansk. Ce qui représenterait 420 à 480 000 hommes, soit un nombre à peu près égal au nombre de troupes russes (qui elles n'ont plus ne sont pas toutes sur le front, mais qui au moins ne craignent pas d'être prises à revers).

Mais cela n'explique pas encore l'infériorité numérique ukrainienne. A ce stade, on ne peut qu'émettre des hypothèses:

  • l'Ukraine solliciterait trop certaines unités (celles de l'armée régulière, qui tiennent les endroits les plus chauds du front), et pas assez d'autres (unités de la garde nationale et de la défense territoriale). C'est ce que disait Michel Goya: On comprend que les hommes des brigades de manœuvre, ceux qui portent de loin la plus grande charge du combat et des pertes, se sentent un peu seuls entourés de beaucoup d’hommes en uniforme qui prennent peu de risques et où on n’est pas mobilisable à moins de 27 ans
  • l'Ukraine tiendrait le front "à l'économie" (toujours selon Michel Goya, ibid): en effet, la pénurie d'armes et de munition, combiné à l'ampleur des bombardements russes fait qu'en ce moment, d'avantage de troupes ukrainiennes sur le front aurait surtout pour effet d'augmenter les pertes. Les brigades sur le front ne seraient donc pas engagées à 100%.
  • des erreurs du commandement ukrainien et/ou des problèmes logistiques conduiraient à des situations où l'Ukraine manque de troupe et de munition à certains endroits du front, mais pas à d'autres.
  • un manque de rotation des brigades ukrainiennes ferait que les brigades sur le front seraient en sous-effectif car les pertes ne sont pas compensées dans ces brigades


Ces hypothèses (et/ou d'autres que je n'ai pas envisagées) peuvent bien entendu se combiner entre elles pour expliquer pourquoi il peut y avoir localement une supériorité numérique russe même si l'armée ukrainienne dispose théoriquement de suffisamment d'hommes pour affronter les Russes.



Problème de recrutements ?

On comprend mieux l'enjeu de l'affrontement entre Zelensky et l'ex-général en chef Zalujny au sujet d'une possible mobilisation. Zalujny voulait mobiliser 500 000 hommes supplémentaires (ce qui est considérable et, comme ont l'a vu, correspond à la taille de l'armée russe en Ukraine, ou au 2/3 de l'armée ukrainienne), Zelensky s'y opposait, jugeant le nombre actuel de troupes comme suffisant. D'une certaine manière, les deux ont raison. 

Oui, il devrait être théoriquement possible de tenir le front en utilisant mieux les troupes actuelles. Mais ce n'est très certainement pas suffisant pour reprendre une offensive, et les Russes, qui mobilisent chaque jour environ 1000 personnes supplémentaires, finiraient de toute manière par obtenir un avantage numérique décisif. De plus, Zalujny voulait remplacer une partie des volontaires qui se battent depuis maintenant plus de deux ans, les remplaçant par des mobilisés. Peuvent-ils pour autant recruter 500 000 personnes ? Probablement pas en comptant simplement sur les volontaires. D'où la nécessité de procéder à une nouvelle mobilisation.

Plusieurs articles se sont penchés sur la question. Un des plus complets est celui du financial times qui estime le nombre d'hommes encore mobilisables en Ukraine. Et, si ses chiffres sont fiables, il reste encore 3,7 millions d'hommes potentiellement mobilisables (c'est-à-dire qu'ils sont dans la bonne tranche d'age, valide et pas eoncore mobilisés). C'est à la fois beaucoup, en tout cas suffisant pour recruter 500 000 hommes de plus, mais en même temps très peu. Car ces hommes peuvent bénéficier d'exceptions (comme par exemple, les pères de famille nombreuses). Quand on compare au nombre de réfugiés, d'invalides, ou simplement d'hommes vivant dans les territoires occupés (eux aussi à peu près 3,7 millions), on voit que l'Ukraine n'a pas tant de marge que ça. 

En plus des 3,7 millions d'hommes mobilisables, il y a environ 1,2 million d'hommes dans la bonne tranche d'âge mais que les services gouvernementaux n'arrivent pas à contacter car ils ne sont pas enregistrés et/ou n'ont pas d'employeur. J'ai lu qu'en union soviétique (et par extension dans l'Ukraine post-soviétique), le courrier officiel était adressée non au domicile, mais au lieu de travail. La Russie a d'ailleurs le même système (et donc les mêmes problèmes) pour envoyer des ordres de mobilisation: tout passait par l'employeur (c'est en train de changer).

De plus, il existe de nombreux problèmes politiques et économiques à cette nouvelle mobilisation ukrainienne, comme le rapporte OSW (un think tank polonais): les centres de recrutement sont considérés comme inefficaces, bureaucratiques et corrompus. C'est pour remédier à ces problèmes que Zelensky avait viré tous les directeurs de centre de recrutement, pour les remplacer par des vétérans inaptes au combat. Mais OSW souligne que cette mesure n'a pas amélioré l'efficacité de ces centres de recrutement. Un autre problème, comme dit plus haut, est que les registres où sont listés les hommes mobilisables ne sont pas à jour. D'où la récente loi qui oblige tous les hommes à mettre à jour leurs informations militaires.

Le parlement ukrainien a d'ailleurs longuement débattu sur cette nouvelle loi de mobilisation (de décembre 2023 à avril 2024), signe que le problème est politiquement sensible, comme le soulignait Fabien Desprez. Est-ce que la nouvelle loi sera suffisante pour donner à l'armée ukrainienne les hommes dont elle a besoin ? Il est encore trop tôt pour le dire.

Enfin, il y a le problème des hommes refusant d'être mobilisés. Selon cet article, 650 000 hommes auraient fuit le pays (NB: je n'accorde pas beaucoup de crédit à cet article, qui ne cite aucune source pour ce chiffre). BBC donnait, en novembre 2023, le chiffre de 20 000 hommes évitant d'être mobilisés, soit en partant à l'étranger, soit en se faisant porter pâle. Si le phénomène existe, il est bien sûr largement exagéré par les pro-russes qui font tout pour ne pas voir l'immense détermination du peuple ukrainien, même après deux ans de conflit difficile, qui reste mobilisé et très confiant dans la victoire.



Conclusion

Il est vraisemblable que les problèmes d'effectifs et de recrutement sont réels, mais les raisons sous-jacentes sont peu ou pas rapportées par les média (qui se contentent de répéter la même phrase lapidaire, sans chercher à l'expliquer). Or, cette couverture médiatique incomplète donne une fausse image de la situation de l'armée ukrainienne. En particulier:

  • non, l'armée russe qui occupe l'Ukraine (450-500k) n'est pas plus nombreuse que l'armée ukrainienne (700-800k); la supériorité numérique n'est que locale
  • les problèmes d'effectifs ukrainiens sont peut-être dus à une mauvaise organisation, des erreurs de commandement et/ou un choix stratégique de défense a minima, pas à un manque d'hommes "dans l'absolu"
  • l'armée ukrainienne gagnerait en effet à mobiliser d'avantage, mais pour cela elle doit résoudre des problèmes économiques, politiques et d'organisation
  • il reste encore des hommes mobilisables, mais si l'Ukraine mobilise 500 000 hommes supplémentaires, elle atteindra probablement son maximum effectif; aller au delà demanderait un soutien économique et ,militaire plus fort de la part des occidentaux et la mobilisation des femmes ukrainiennes

Quoi qu'il en soit, l'Ukraine ne pourra pas résister indéfiniment; les Occidentaux parient peut-être sur le fait que la Russie s'effondrera avant l'Ukraine, mais c'est un pari qui est loin d'être gagné. Plutôt que de donner aux Ukrainiens juste de quoi ne pas perdre la guerre, il serait préférable que les Occidentaux lui donnent rapidement tout l'équipement nécessaire à sa victoire.


mardi 16 avril 2024

La 67e brigade mécanisée

La 67ème brigade mécanisée est une des unités qui défend actuellement Chassiv Yar, une ville un peu à l'ouest de Bakhmut et dont la position surélevée en fait un point important de la défense ukrainienne et une des principales cibles des Russes en ce moment. Or, il semble qu'il y a de gros problèmes au sein de la 67e brigade mécanisée, au point que la haut-commandement ukrainien a décidé de réformer la structure de cette brigade, afin d'en éloigner les membres du Secteur Droit qui formaient le cœur de cette brigade très particulière.
 
 
Insigne de la 67e brigade, militaryland.net


Les origines de la brigade

En effet, si la brigade a été formée en novembre 2022, son histoire remonte aux débuts de l'invasion russe (2014). Suite à cette invasion, qui a pris l'Ukraine par surprise alors que son armée était quasiment à l'abandon depuis les années 1990, beaucoup d'Ukrainiens qui avaient fait la révolution de Maïdan ont pris les armes et ont littéralement formé des bataillons pour aller combattre les Russes qui envahissaient sournoisement le Donbas (en se faisant passer pour des "indépendantistes ukrainiens"). Ces bataillons étaient souvent financés par des oligarques ukrainiens et/ou des partis d'extrême-droite, et la plus célèbre de ces formations est sans doute le bataillon (puis régiment, et maintenant brigade) Azov.

Parmi ces formations de volontaires, certaines étaient fondées par des membres du parti d'extrême-droite Secteur Droit. C'était notamment le cas du 1er bataillon du corps des volontaires ukrainiens (DUK) Da Vinci Wolves, fondé par le très jeune Dmytro Kotsyubaylo, dit “Da Vinci”, qui avait alors seulement 18 ans. Cette formation combattra dans le Donbas de 2014 à 2022.

En mars 2022, suite à l'invasion russe à grande échelle, les Da Vinci Wolves et d'autres formations similaires sont intégrées à l'armée pour former le 7e centre des opérations spéciales, une unité de forces spéciales. Puis, en novembre 2022, cette formation va devenir le cœur de la 67e brigade mécanisée, à laquelle se joint le 27e bataillon de fusiliers (lui aussi lié à Secteur Droit).

 

 

Les combats de la 67e brigade

La 67e brigade prend part à la bataille de Bakhmut de novembre 2022 à mai 2023. L'unité se distinguera dans cette bataille, en particulier leur capacité à combattre avait été saisie dans une vidéo (très impressionnante) de combat. Malheureusement, l'unité subira également de nombreuses pertes, dont celle de Dmytro Kotsyubaylo qui meurt au combat le 7 mars 2023 et qui recevra le titre de "Héro de l'Ukraine" et un hommage posthume par le président Zelensky lui-même.

Néanmoins, la brigade tiendra le secteur qui lui était assigné: la défense de Bohdanivka et d'une des deux routes d'approvisionnement de Bakhmut. Après la chute de la ville, la 67e brigade participera aux petites contre-offensives du secteur de Bakhmut qui permettront de regagner un peu de terrain en mai-juin 2023. La 67e brigade sera ensuite déployée dans le secteur de Liman à l'été 2023, puis reviendra défendre Chassiv Yar en mars 2024.

La 67e brigade a la réputation d'être une unité d'élite et ils font partie du 9e corps qui semble être plus un regroupement d'unités prestigieuses qu'une unité opérationnelle. Ses soldats utilisent de l'équipement russe capturé. En particulier, ils utilisent le seul MLRS thermobarique TOS-1A que les Ukrainiens ont réussi à capturer, et des chars T-72B3M (parmi les chars russes les plus modernes). Néanmoins, il semble que des tensions internes ont récemment diminué la cohésion, et peut-être aussi l'efficacité de cette unité.



Tensions, départs et réorganisation

Début février 2024, les groupes Ulf (unité médicale, commandée par  Alina Mykhailova) et Honor (compagnie commandée par Serhii Filimonov) quittent le bataillon Da vinci Wolves et prennent leur distance avec Secteur Droit. Ils rejoignent alors la 59e brigade motorisée. Alina Mykhailova était la compagne de Dmytro Kotsyubaylo (le fondateur du bataillon, mort au combat), et les deux groupes gardent le nom Da vinci Wolves tandis que le bataillon originel se renomme simplement: 1er bataillon d'assaut de la 67e brigade mécanisée.

Si les raisons de cette séparation n'ont pas été données publiquement, il semble que ce soit un désaccord avec le commandement de la 67e brigade et/ou avec les dirigeants de Secteur Droit

Il semble que le commandement de cette brigade a favorisé les anciens, affiliés à Secteur Droit au détriment du personnel mobilisé, qu'il envoyait en premier dans la bataille sans support adéquat. Cette pratique a entraîné des pertes en hommes et en territoire important dans le secteur de Chassiv Yar, et c'est pourquoi le commandant-en-chef Sirksy réorganise la brigade pour en écarter les dirigeants historiques, disperser les militants de Secteur Droit dans différente brigades et "standardiser" cette brigade.

Ces tensions dans une unité d'élite alors qu'elle combat dans un secteur clef de la ligne de front ne sont pas sans rappeler celles qui existent au sein de la 47e brigade mécanisée, autre unité d'élite qui a vu souvent son commandement changer au cours des derniers mois. Est-ce parce que l'armée ukrainienne attend trop de ces unités d'élites, et/ou leur confie des tâches trop difficile ?

Une autre hypothèse est que, quand la situation est difficile et que le matériel, les munitions manquent, les privilèges (autonomie, meilleur matériel) dont bénéficiait la 67e brigade sont plus difficilement justifiables et que le haut commandement est plus prompt à sanctionner ce qu'il considère comme des échecs.

Quoi qu'il en soit, il aurait sans doute mieux valu procéder à cette réorganisation avant d'envoyer la brigade défendre Chassiv Yar.

dimanche 7 avril 2024

Liens en vrac, 07/04/2024

Toujours aussi peu régulier, voici des liens intéressants que j'ai pu trouver depuis la dernière fois.



Analyses

Analyses sur les frappes sur les raffineries

La résistance ukrainienne à Bilohorivka

Les enjeux de la guerre en Ukraine

Analyse (@Stevius2) sur la production d'obus

Artillerie: défaite en rase campagne pour l'industrie européenne ?

La Russie a-t-elle les moyens économique de vaincre l'Ukraine en 2024 ?


 

Sites Web

ITArmy.ua: des Hacktivists pro-Ukraine

Site contre la désinformation en particulier leur article sur la désinformation en Afrique

Conspiracywatch, en particulier leur article sur les "Snipers de Maïdan"

Aide à l'Ukraine: qu'a voté votre député ?

 

 

USA

L'informateur du FSB qui accusait le fils de Biden a menti et est en fait un agent russe

The Atlantic: Why is Trump Trying to Make Ukraine Lose ? (archive pdf)

Pétition pour forcer le vote sur l'aide à l'Ukraine (Discharge petition n°9)

Mike Johnson a-t-il abusé de son "fils adoptif" ?

Le plan de Trump pour "mettre fin à la guerre"



Russie

ISW: la Russie régénère ses forces suffisamment vite pour compenser ses pertes

D'où viennent les soldats russes ?

Revue de la flotte d'A50 (AWACS) russes

Des salles de tortures dans la centrale nucléaire de Zaporijja occupée par les Russes

Medvedev annonce que la population ukrainienne sera déportée en Sibérie pour être "rééduquée"

Soloviev parle d'envahir les pays baltes, la Pologne, la Finlande et même l'Alaska

 


Divers

Manifestation pro-Ukraine à Donetsk, en 2014 

Entretien avec un chercheur sur la désinformation russe

Mélenchon raconte n'importe quoi sur la dissuasion nucléaire  

Pourquoi les négociations de paix, en 2022, ont échoué

Crimes de guerre russes en Ukraine: 15 soldats condamnés pour avoir retenu en otage 368 civils dans une cave (dont 69 enfants) pendant 1 mois. 10 sont morts dans cette cave.

Reportage sur un homme qui "collecte les cadavres" et doit annoncer le décès aux proches du défunt

mercredi 3 avril 2024

Contre-offensive ukrainienne : bilan du mois de mars

Comme chaque mois, voici un petit bilan du mois de mars 2024, à mettre en perspective avec les constats que j'avais faits fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre, fin octobre, fin novembre, fin décembre 2023 ainsi que fin janvier et fin février 2024.

Les combats ne diminuent pas vraiment en intensité, et si les avancées russes sont moins importantes qu'au mois de février, mais elles sont bien réelles. Les Ukrainiens continuent à souffrir d'un manque de munitions (obus et défenses anti-aériennes) et doivent reculer, en particulier à l'ouest d'Avdiivka, où le front n'est toujours pas stabilisé.

Pour tous les changements sur la ligne de front, je renvoie au très complet bilan mensuel du site Militaryland.net.


Mars 2024: nouveaux records pour les pertes russes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels (c'est-à-dire jusqu'à février 2023) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre  > novembre > décembre 2023 > janvier 2024 > février > mars

  • Artillerie (de 100 à 200/mois): 290 (mars) > 238 (avril) > 553 (mai) > 688 (juin) > 677 (juillet) > 691 (août) > 947 (septembre) > 873 (octobre) > 682 (novembre) > 555 (décembre) > 731 (janvier 2024) > 875 (février) > 980 (mars)
  • MLRS (de 10 à 65/mois): 48 (mars) > 17 (avril) > 31 (mai) > 57 (juin) > 67 (juillet) > 36 (août) > 63 (septembre) > 47 (octobre) > 66 (novembre) > 33 (décembre) > 31 (janvier 2024) > 26 (février) > 23 (mars)
  • DCA (de 5 à 40/mois): 32 (mars) > 16 (avril) > 38 (mai) > 56 (juin) > 73 (juillet) > 38 (août) > 37 (septembre) > 25 (octobre) > 39 (novembre) > 23 (décembre) > 40 (janvier 2024) > 27 (février) > 53 (mars)
  • Équipement Spécial (de 10 à 30/mois): 66 (mars) > 63 (avril) > 99 (mai) > 122 (juin) > 138 (juillet)  > 113 (août) > 102 (septembre) > 84 (octobre) > 108 (novembre) > 144 (décembre) > 184 (janvier 2024) > 149 (février) > 228 (mars)

On constate donc que, dans ces quatre catégories, les pertes russes augmentent. L'augmentation est même spectaculaire concernant les équipements spéciaux  (+50% en un mois). Les pertes d'artillerie sont également à un niveau record. 

Les pertes ne sont pas limitées à ces quatre catégories, puisque les pertes matérielles russes (selon le ministère de la défense ukrainienne) sont en forte augmentation (+30%). Le record du mois de février a été tout simplement pulvérisé au mois de mars: 3968 équipements terrestres perdus au mois de mars, contre 3076 au mois de février. Les pertes humaines (28 410) reste à un niveau élevé, légèrement inférieures à celles du record (30 470 en décembre 2023).

Bien entendu, face à ces chiffres, la première réaction est l'incrédulité. Ces chiffres sont-ils fiables ? Oryx, quant à eux, ont enrichi leur base de données avec ~500 pertes russes et ~200 pertes ukrainiennes en un mois. Comment expliquer cet écart ? Je vous renvoie à ce que je disais le mois dernier:  je crois que c'est d'avantage un manque de documentation qu'une baisse de fiabilité des chiffres ukrainiens qui explique cet écart.

D'un autre côté, tous les témoignages et les statistiques sur les tirs d'artillerie concordent pour dire que les Ukrainiens manquent de munitions. Comment, dans ces conditions, peuvent-ils infliger des pertes record ? Probablement grâce aux drones FPV. Les Ukrainiens comme les Russes utilisent massivement ce type de drones, et publient beaucoup de vidéo des frappes. Or, s'il semble qu'en novembre-décembre, les Russes utilisaient autant voire plus de FPV que les Ukrainiens, ces derniers semblent avoir repris l'avantage début 2024. Outre le nombre, les FPV ukrainiens sont également moins standardisés (car provenant de multiples petits constructeurs) et sont donc plus difficile à brouiller. A l'inverse, les drones russes venant tous d'une même usine, il suffit de trouver la bonne fréquence pour les brouiller tous. Cela dit, la bataille de la guerre électronique et des drones est en constante évolution, et aucun des deux camps ne possède une supériorité absolue sur l'autre.

Cet usage des drones FPV sert notamment à frapper les véhicules utilisés pour le ravitaillement, et cela se voit bien dans les pertes russes annoncées par les ukrainiens: sur ces graphes, on note qu'en 2024, les Russes perdent bien plus de véhicules logistiques (et d'artillerie) qu'en 2022 et 2023. Comme ces véhicules logistiques sont souvent de simples voitures ou camions civils, ils ne sont pas comptabilisés par Oryx et c'est cela, avec les pertes d'artillerie, qui expliquent en grande partie l'écart entre les pertes déclarées et les pertes visuellement confirmées.

 

 

Succès des campagnes de frappes aériennes

Les Ukrainiens ont continué leur campagne de frappes à longue distance, avec quelques succès notamment sur les raffineries russes. Presque toutes les raffineries à moins de 1000km des frontières ukrainiennes ont été frappées depuis le début de l'année 2024. Ces frappes ont causé une réduction d'environ 10% du diesel raffiné en Russie. Ce succès est tel qu'il inquiète les Etats-Unis, plus précisément certaines personnes à la Maison Blanche, qui auraient demandé à l'Ukraine d'arrêter de frapper les raffineries de peur que cela augmente le cours du pétrole, selon les informations du Financial Times.

Les Ukrainiens ont aussi frappé une nouvelle fois Sébastopol à l'aide de drones et de missiles, détruisant un centre de communication et endommageant quelques navires de guerre. Ces frappes n'ont cependant pas eu le même impactes que celles de septembre dernier, durant lesquelles le QG de la flotte avait été détruit, 1 sous marin et 1 navire détruits, et les cales-sèches rendues inutilisables.

Mais ce qui a marqué le mois de mars, c'est surtout les frappes russes sur l'arrière du front et qui ont causés beaucoup de dégâts aux Ukrainiens. Il y a tout d'abord eu des frappes à longue distance sur:

  • un lanceur HIMAR
  • deux lanceurs d'une batterie Patriot
  • trois hélicoptères MI-8

Dans tous les cas, le ou les véhicules étaient immobilisés pendant au moins plusieurs dizaines de minutes, se sont fait repérer par un drone russe puis frapper par un missile Iskander. Il y a donc à la fois une erreur des ukrainiens et de nouvelles compétences et/ou de nouveaux équipement côté russe qui peuvent maintenant identifier et détruire rapidement des cibles à plus de 50km du front.

La perte du Patriot est particulièrement douloureuse; en effet, les Ukrainiens n'ont qu'au mieux 3 batteries de Patriot, 2 restant fixe, et la troisième (celle qui a été touchée) étant  mobile  (138e brigade de défense anti-aérienne) et qui, selon les rumeurs, a été responsable des succès de la défense anti-aérienne en février (10 Su-34 et 2 Su-35 abattus, selon les chiffres ukrainiens).

Puis, à partir du 22 mars, les Russes ont repris leur campagne de frappes massives contre le réseau électrique ukrainien. Et, soit parce qu'ils ont amélioré la précision de leurs missiles, soit parce que la défense aérienne ukrainienne n'a plus assez de munition, plusieurs centrales de production d'électricité ont été touchées, notamment la centrale hydroélectrique de Zaporijja, la plus grande d'Ukraine. La plus grande centrale de Kharkiv a été détruite. Et rien n'indique que cette campagne de frappe aérienne va s'arrêter de sitôt. Les défenses aériennes ukrainiennes continuent de faiblir, et seul un soutien massif des USA peut inverser cette tendance.



Un futur très incertain

Or, le soutien américain est toujours bloqué par Mike Johnson, le speaker de la Chambre des représentants. La pétition pour forcer Mike Johnson à faire voter l'aide à l'Ukraine n'a recueilli que 190 signatures des démocrates et 1 républicain (Ken Buck, qui a annoncé sa démission). La Chambre est actuellement en vacances (4e période de vacances de 2 semaines depuis novembre dernier); Mike Johnson a promis de faire voter "une loi" sur l'aide à l'Ukraine dès le 9 avril, mais c'est juste une ruse: il ne veut pas faire voter l'accord bi-partisan passé au Sénat, mais il va probablement présenter une loi inacceptable pour les démocrates. Son but n'est pas d'aider l'Ukraine, mais de rejeter la faute sur les démocrates. Les républicains trumpistes sont objectivement des alliés de Poutine, leur but est de faire échouer Biden (et donc l'Ukraine) pour faciliter l'élection de Trump. Peu leur importe que l'Ukraine (et indirectement les USA) paient un prix exorbitant pour leur basse manœuvre politicienne.

Pour compenser cet abandon américain, les Européens redoublent d'efforts, mais ce n'est pas suffisant. Les obus "trouvés" par les Tchèques arriveront, au mieux en juin. Les F-16 arriveront eux aussi trop tard, et en trop petit nombre pour faire la différence. Comme le dit justement un officier cité dans un article pessimiste sur les chances de l'Ukraine: "Les F-16 étaient l'armes qu'il fallait en 2023, et arriveront en 2024". De manière générale, si les Occidentaux font beaucoup de promesses, il y a un tel délai entre les promesses et leur réalisation que les Russes ont le temps de prendre l'avantage, aidé par le soutien nord-coréen (qui lui, est massif et arrive à temps, tout le contraire du soutien occidental).

Je concluais le mois dernier qu'on est à un "point de bascule". En effet, il est difficile de savoir si la situation de l'Ukraine est désespérée  et peut à tout moment s'effondrer (comme le disent les Russes et une partie des média occidentaux) ou bien si les Russes jouent leur va-tout pour profiter d'une faiblesse temporaire de l'Ukraine et se cassent les dents pour prendre quelques champs et villages au prix de milliers de morts et de la destruction de leur matériel disponible. Nous n'aurons pas la réponse à cette question avant encore quelques mois.

Guerre en Ukraine: bilan du mois de juillet 2026

Ce mois-ci, la principale nouvelle est la libération de Kostiantynivka par la vaillante armée russe qui a fait s'effondrer le front ukra...