lundi 18 décembre 2023

Liens en vrac, 18/12/2023

Depuis quelques temps, je glane moins de liens sur l'Ukraine (d'une part parce que je manque de temps, d'autre part parce qu'on a l'impression que ce sont toujours les mêmes choses qui se répètent). Voici donc les liens intéressants que j'ai collectés depuis la dernière fois.



Avdiivka

Pertes russes autour d'Avdiivka du 10 au 20 octobre (un vrai carnage)

Une vidéo sur la 47e brigade mécanisée, défendant Avdiivka

Interview avec un commandant ukrainien de la 53e brigade



Autres

Les échecs de Poutine (il n'y joue pas, mais les collectionne)

Les pertes humaines n'arrêteront pas les Russes

Rejeter la faute sur l'Ukraine

Ce qui se passe en Transnistrie

Les routes des Shaheds

L'aide à l'Ukraine au plus bas depuis janvier 2022

ISW: ce qu'une victoire russe en Ukraine nous coûterait


lundi 4 décembre 2023

Contre-offensive ukrainienne : bilan du mois de novembre

Comme précédemment, voici un petit bilan du mois de novembre, à mettre en perspective avec les constats que j'avais fait fin juin, fin juillet, fin août, fin septembre et fin octobre.

Une fois de plus, le front n'a quasiment pas bougé malgré l'intensité des combats (une phrase qu'il faut hélas répéter chaque mois ou presque). Les avancées russes sont faibles, mais menacent Avdiivka et il semble aussi que la longue bataille pour la ville de Marinka touche à sa fin (les Russes occupant les dernières ruines de ce cette ville entièrement rasée). Les avancées ukrainiennes (sur la rive gauche du Dnipro, et devant Horlivka) restent anecdotiques.

 

 

Des pertes russes, encore des pertes russes, toujours des pertes russes

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels (c'est-à-dire jusqu'à février 2023) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre  > novembre 2023

  • Artillerie (de 100 à 200/mois): 290 (mars) > 238 (avril) > 553 (mai) > 688 (juin) > 677 (juillet) > 691 (août) > 947 (septembre) > 873 (octobre) > 682 (novembre)
  • MLRS (de 10 à 65/mois): 48 (mars) > 17 (avril) > 31 (mai) > 57 (juin) > 67 (juillet) > 36 (août) > 63 (septembre) > 47 (octobre) > 66 (novembre)
  • DCA (de 5 à 40/mois): 32 (mars) > 16 (avril) > 38 (mai) > 56 (juin) > 73 (juillet) > 38 (août) > 37 (septembre) > 25 (octobre) > 39 (novembre)
  • Équipement Spécial (de 10 à 30/mois): 66 (mars) > 63 (avril) > 99 (mai) > 122 (juin) > 138 (juillet)  > 113 (août) > 102 (septembre) > 84 (octobre) > 108 (novembre)

Il y a donc une petite baisse (notamment en artillerie, les trois autres catégories étant en  augmentation), mais ces chiffres restent considérables. Si, question matériel, les Russes ont perdu légèrement moins qu'en septembre et octobre (mais plus que durant chaque autre mois de 2023), en revanche, pour les pertes humaines, c'est un record: 28 550 Russes éliminés pour le seul mois de novembre. Il faut bien entendu prendre les chiffres ukrainiens avec quelques pincettes (je considère  qu'une estimation raisonnable se situe approximativement entre 50 et 65% des chiffres annoncés par l'Ukraine), mais les pertes matérielles recensées par Oryx continuent d'afficher un ratio favorable aux Ukrainiens:  2,2:1 pour les pertes depuis le début de la contre-offensive, et même près de 4:1 si on ne tient compte que du mois de novembre.

Globalement, cela reste un très mauvais mois pour les Russes en ce qui concernent leur pertes. Les Ukrainiens poursuivent donc avec succès leur stratégie d'attrition des forces russes pour les priver de leurs moyens de résister à la contre-offensive ukrainienne.



Faut-il toujours parler de contre-offensive ukrainienne ?

Je parle de contre-offensive ukrainienne. Or, la quasi-totalité des analystes militaires affirment que celle-ci est terminée: l'Ukraine n'avance quasiment plus (notamment là où elle avançait cet été), l'initiative semble être revenue à la Russie, et le haut-commandement ukrainien reconnaît qu'ils ne peuvent pas avancer pour le moment. Je suis d'accord avec ce constat. Seulement, je ferais remarquer que, à part début juin, l'armée ukrainienne n'a quasiment pas repris de terrain. Depuis juillet, l'armée russe est autant voir plus à l'offensive que l'armée ukrainienne. D'où la question: qu'est-ce que la contre-offensive ukrainienne ? Est-elle finie ?

En mars, j'argumentais que, vu le peu de moyens matériels donnés officiellement à l'Ukraine:

  • soit l'Ukraine est vraiment mal et n'aura pas les moyens de contre-attaquer à grande échelle
  • soit les Occidentaux et les Ukrainiens se sont secrètement entendus pour maximiser les chances d'une contre-offensive victorieuse; auquel cas non seulement l'opération "X" sera un succès mais verra probablement la défaite de l'armée russe.

Le second point n'a pas eu lieu: les occidentaux se sont contentés d'un saupoudrage de moyens. Et, d'une certaine manière, le premier point s'est réalisé. Il n'y a pas eu de contre-offensive à grande échelle. Quelques brigades attaquant vers Bakhmut, quelques brigade vers Robotyne, quelques brigades dans la direction "de Berdiansk". Moins de la moitié des nouvelles brigades furent employées durant la contre offensive, le reste étant plutôt dans un rôle défensif, notamment vers Liman et Kupyansk. Soit par manque de moyens, soit par stratégie, et probablement pour ces deux raisons à la fois, le haut commandement ukrainien a mené une contre offensive "a minima" qui n'a guère permis de regagner du terrain.

Mais comme je l'ai déjà dit à de nombreuses reprises, ce n'était pas le but de la contre-offensive. Le but de l'Ukraine n'est pas de grignoter du terrain, mais de détruire l'armée russe, et en particulier l'artillerie et les moyens de protection contre les drones (systèmes de guerre électronique, radars, systèmes anti aériens etc). C'est une stratégie qu'ils mettent en œuvre depuis  mars 2023 (cf les chiffres plus haut). Cette stratégie a-t-elle cessé ? Les chiffres de destruction du matériel russe sont-ils revenus au niveau de mars 2023 ? Absolument pas! Bien au contraire, ces trois derniers mois ont vu des pertes russes encore plus fortes qu'en juin-juillet-août. De même, les frappes stratégiques, en Crimée et jusqu'au cœur de la Russie, continuent et même ce sont intensifiés ces trois derniers mois (là encore, comparé à juin-juillet-août). Tout indique donc que, malgré les difficultés rencontrées sur le terrain, l'armée ukrainienne tient le cap et continue sa stratégie de contre-offensive.

Aussi, oui, il faut continuer à parler de contre-offensive ukrainienne, car celle-ci est toujours en cours. Et il faut en parler d'autant plus que ça énerve Poutine & compagnie qui décrètent (depuis le 10 juin) que la contre-offensive ukrainienne est terminée.




Pourvu qu'ils tiennent



Cependant, tout n'est pas rose pour l'Ukraine. Comme le mois précédent, c'est hors d'Ukraine que Poutine obtient ses meilleurs succès, sans avoir à tirer un coup de feu:

  • la guerre Israel-Hamas se poursuit, attirant l'attention médiatique (et les financements, et les armes) hors d'Ukraine
  • l'aide militaire des USA est toujours bloquée au congrès, et le speaker de la chambre des représentants fait tout pour la faire passer à la trappe
  • la frontière ouest de l'Ukraine est bloquée par des routiers (soutenus par les gouvernement pro-russe de Hongrie et Slovaquie)
  • le parti arrivé en tête des élections aux Pays-Bas est dirigé par un facho pro-Poutine 
  • l'Europe ne fournit pas autant de munitions qu'annoncées (et ne semble pas faire assez d'efforts pour combler rapidement le manque)

Tout cela est très préoccupant pour l'Ukraine, bien plus que ce que fait l'armée russe. Comme l'explique Perun dans sa dernière vidéo (video fortement recommandée, comme toutes ses autres vidéos), la stratégie (potentiellement gagnante) de Poutine est de pousser les occidentaux à abandonner l'Ukraine. C'est sa seule chance de "gagner" (ou du moins ne pas trop perdre) cette guerre. Son armée se fait massacrer en Ukraine, son économie flanche, mais Poutine pense que s'il tient jusqu'en novembre 2024 et que Trump est élu aux USA, il gagnera. Il compte sur le fatalisme (et la bêtise de certains occidentaux) pour qu'on lui offre sur un plateau ce qu'il est incapable d'obtenir militairement. A nous de lui prouver qu'il a tort.



 

samedi 18 novembre 2023

Le sabotage de NordStream

Ceci est une réaction à l'article d'Arret sur Image, qui commente lui-même la publication de l'enquête publiée dans le Spiegel et dans le Washington Post.


Allons bon. Ce serait les Ukrainiens, maintenant ? Et dire que Seymour-le-mytho nous avait juré que c'était les Américains et les Norvégiens (bobard gobé par pas mal d'asinautes au passage).


Cette histoire de 6 personnes à bord d'un voilier qui sabotent des pipeline à 80m sous l'eau, comment dire... Si vous vous connaissez un peu en plongée sous-marine, vous vous dites que ce n'est pas très vraisemblable. Quand cette histoire était sortie dans le Spiegel, les experts pointaient du doigt tout ce qui mettait à mal cette histoire: pas de chambre de décompression, quantité d'explosif nécessaire bien trop important, etc.

Donc, maintenant que l'histoire est republiée par le Washington Post, y a-t-il des éléments nouveaux qui lui donnerait un minimum de crédit ? ASI n'en dit pas un mot. Et, d'après ce que j'en ai lu, il n'y en a pas. Que l'histoire soit publiée dans le Washington Post ne la rend pas plus crédible, une histoire bidon reste une histoire bidon, où qu'elle soit publiée.


Mais si vous voulez savoir qui a fait le coup, disons que toutes les pistes vont dans une certaine direction.


Rappelons les faits:

En août-septembre 2022, Poutine était encore persuadé qu'il pourrait faire plier les Européens en leur coupant le gaz. Gazprom multipliait donc les prétextes bidons pour procéder à des coupures "techniques" de Nord Stream. Cependant, le contrat les obligeait à livrer le gaz, et par exemple Uniper réclame 11 milliards à Gazprom pour non-livraison de gaz. Il fallait donc au Russes un moyen "indépendant de leur volonté" pour couper la fourniture de gaz. Genre, la destruction des tuyaux par un acteur inconnu.


Les saboteurs n'ont d'ailleurs pas fait les choses au hasard. En effet, il y a 4 tuyaux: 2 pour Nord Stream 1, 2 pour Nord Stream 2. Les deux tuyaux de NS1 fonctionnaient. Les 2 tuyaux de NS2 étaient fonctionnels mais non utilisés en raison du blocage administratif par l'Allemagne, qui a refusé leur mise en service après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en février 2022.

Il y a eu 4 explosions; mais seulement 3 des 4 canaux ont été sabotés: les deux de NS1 et un de NS2. Autrement dit, les saboteurs auraient pu tout détruire, mais ont délibérément laissé un tuyaux de NS2 fonctionnel. Pourquoi ? En gardant un des tuyaux ouvert, ils disent à l'Allemagne: "C'est votre dernière chance d'avoir notre gaz, mais pour ça il faudra vous humilier et revenir sur votre décision de ne pas utiliser NS2". Une bonne grosse méthode de mafieux.


Poutine voulait donc couper le gaz aux européens, les menacer (en montrant que leurs autres gazoduc pourraient être vulnérables) et forcer les allemands à rouvrir NordStream2. Voilà les raisons, pour Poutine, de faire sauter les gazoducs.


Voilà pour les motivations. Qu'en est-il des moyens ? Vu la profondeur de l'eau aux endroits sabotés, ce devait être fait par des spécialistes disposant de moyens conséquents. Or, un navire de guerre russe a été photographié sur les lieux 4 jours avant les explosions. Le navire photographié, c'est le SS-750, un navire militaire spécialisé dans les opérations sous-marines. Il a non seulement une grue, mais aussi un mini-sous marin, bref tout ce qu'il faut pour effectuer le sabotage. C'est autre chose que 6 personnes sur un voilier...


Maintenant, il y a une, ou plutôt 3 enquêtes en cours (Allemagne, Danemark, Suède, et si les résultats ne sont pas publics, on peut penser qu'ils ont une idée du coupable et regarder ce qu'ont fait les trois pays concernés depuis septembre 2022:


  • l'Allemagne a considérablement augmenté son aide militaire à l'Ukraine et est désormais le 2ème plus gros contributeur (derrière les USA, devant la GB). Cette semaine, ils ont encore annoncé un doublement de leur aide, passant à 8 milliards pour l'an prochain.
  • le Danemark triple son aide militaire à l'Ukraine et a pris la tête (avec les Pays-Bas, qui n'ont pas oublié l'attentat contre le MH17) de la coalition pour fournir des F16 à l'Ukraine
  • la Suède a équipé et entrainé une brigade complète ukrainienne (alors qu'elle ne fait pas encore partie de l'OTAN et est théoriquement neutre)


Il semble que tous les pays concernés par ce sabotage ont une dent contre la Russie. Pas contre les Etats-Unis, ni contre l'Ukraine. Ca en dit long sur qui ils soupçonnent réellement d'être responsable du sabotage.

jeudi 2 novembre 2023

Contre-offensive ukrainienne : bilan du mois d'octobre

Comme précédemment, voici un petit bilan du mois d'octobre, à mettre en perspective avec les constats que j'avais fait fin juin, fin juillet, fin août et fin septembre.

Une fois de plus, le front n'a quasiment pas bougé malgré l'intensité des combats. Mais surtout, ce qui a marqué le mois d'octobre est la reprise de l'offensive Russe, notamment dans le secteur d'Avdivka. Avec comme principale conséquence un niveau record des pertes russes.

 

Des pertes record


Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels (c'est-à-dire jusqu'à février 2023) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre > octobre 2023

  • Artillerie (de 100 à 200/mois): 290 (mars) > 238 (avril) > 553 (mai) > 688 (juin) > 677 (juillet) > 691 (août) > 947 (septembre) > 873 (octobre)
  • MLRS (de 10 à 65/mois): 48 (mars) > 17 (avril) > 31 (mai) > 57 (juin) > 67 (juillet) > 36 (août) > 63 (septembre) > 47 (octobre)
  • DCA (de 5 à 40/mois): 32 (mars) > 16 (avril) > 38 (mai) > 56 (juin) > 73 (juillet) > 38 (août) > 37 (septembre) > 25 (octobre)
  • Équipement Spécial (de 10 à 30/mois): 66 (mars) > 63 (avril) > 99 (mai) > 122 (juin) > 138 (juillet)  > 113 (août) > 102 (septembre) > 84 (octobre)

 

On voit donc que ces chiffres sont en légère baisse. Mais cette baisse est plus que compensée par les pertes russes en blindés et chars qui atteignent un niveau stratosphérique (ce qui doit être aussi l'altitude atteinte par leurs tourelles de chars), en particulier autour d'Avdivka. Septembre 2023 avait déjà été largement un record en terme de matériel terrestre (tous types confondu): 2600 équipements perdus en septembre, loin des 2200 du mois de mars 2022. Octobre 2023 affiche plus de 3000 équipements terrestres détruits et pulvérise ce record qui n'a donc duré qu'un mois. Ce sont des pertes énormes, et qui sont (du moins pour ce qui concerne les blindés et les chars) en grande partie  confirmées par Oryx. Si bien que, si on compte depuis début juin, on est remonté à un rapport de 2:1 pour les pertes confirmées, et même à du 3,5:1 si on ne tient compte que du mois d'octobre.

De plus, l'arrivée des ATACMS en Ukraine a finalement permis aux ukrainiens de taper efficacement les aéroports d'où partent les hélicoptères russes, et la première utilisation de ces ATACMS a fait un carnage: on parle d'une quarantaine d'hélicoptères détruits/ endommagés, au minimum. Cela prive l'armée russe d'une des armes qui lui avaient permis de repousser les blindés ukrainiens cet été.

Les pertes humaines russes sont elles aussi catastrophiques du fait des "assauts de viandes" lancés par les Russes pour avancer un peu. Le résultat est une boucherie, mais Poutine est content: ses troupes ont pris du terrain et les Ukrainiens sont sur la défensive. Et c'est là tout le paradoxe de ce mois d'octobre: alors que ce mois montre que l'Ukraine gagne la guerre d'attrition, la quasi totalité des commentaires sont pessimistes sur les chances de l'Ukraine, voire même défaitistes. Pourquoi ?


Avdivka = nouveau Vuhledar ou nouveau Bakhmut ?


La première raison est que, malgré les pertes, les Russes ont quand même réussi à avancer autour d'Avdivka, et menacent sérieusement la seule ligne d'approvisionnement de la ville. Or cette ville-forteresse est un des verrous qui tiennent le front du Donbas, et sa perte serait douloureuse pour l'Ukraine.

La situation n'est cependant pas désespérée, et les Ukrainiens peuvent encore rétablir la situation à condition qu'ils disposent de réserves de troupes et surtout de munitions. Mais les ont-ils ? Le fait que la 47e brigade (bien démolie par ses assauts dans le sud) aient été rappelée en renfort n'est pas de bon augure. Les Ukrainiens manquent-ils de réserves à ce point ?

Toujours est-il qu'à l'heure actuelle, les Russes n'ont pas réussi leur attaque et on laissé sur le carreau des milliers d'hommes et de véhicules blindés. S'ils peuvent continuer leurs assauts sans que les Ukrainiens ne puissent riposter, alors Avdivka deviendra un nouveau Bakhlut (en pire); mais si les Ukrainiens arrivent à rétablir la situation, alors Avdivka sera une défaite russe bien pire que leur précédente défaite à Vuhledar.

Surtout, outre le sort de la ville, c'est le fait que les Russes semblent avoir assez de ressources à gaspiller qui est déprimant. Les ressources russes sont-elles infinies ? Sur ce dernier point, la réponse est clairement : "non". Et s'ils ont perdus autant de troupes et de matériel, ça ne veut pas dire qu'ils en disposent encore beaucoup en réserve, il ne faut pas supposer que les Russes utilisent leurs ressources de manière rationnelle. De fait, une telle quantité d'hommes et de munitions auraient posé beaucoup plus de problèmes aux Ukrainiens si les Russes s'étaient contentés de rester sur la défensive.


Le soutien international faiblit

 

Le plus préoccupant, plus que les offensives russes, ce sont des évènements indépendants de la volonté des Ukrainiens mais qui assombrissent néanmoins leur avenir:

  1. la reprise du conflit israelo/palestinien qui détourne l'attention médiatique, et possiblement les fonds et les munitions, de l'Ukraine
  2. la victoire de Robert Fico (un populiste poutiniste) en Slovaquie
  3. les manoeuvres des trumpistes aux USA

 

Ces trois événements mettent en danger le soutien international à l'Ukraine, alors qu'il est plus que jamais nécessaire. Les USA et l'UE semblent ne pas être à la hauteur des enjeux de cette guerre, et les dirigeants politiques occidentaux ne semblent pas à la hauteur. Il est triste de voir que dans les faits, la Corée du nord apporte un soutient plus massif à la Russie (on parle de plusieurs centaine de milliers d'obus, de canons, etc) que l'Occident ne le fait à l'Ukraine.

C'est sur ce dernier point qu'il faut insister: l'occident doit passer à la vitesse supérieure. Il en va de l'avenir des Ukrainiens, mais aussi du notre. Tout le monde dit qu'il ne faut pas laisser la Russie gagner. Mais personne ou presque n'ose prendre les mesures qui s'imposent: décupler la production militaire, augmenter tant en quantité qu'en qualité les livraisons de matériels, quitte à accepter d'affaiblir nos armées actives. Mais surtout, il faut des obus, des munitions,  des drones FPV, etc dans un volume proportionné aux besoins des Ukrainiens et à l'importance de cette guerre.






lundi 23 octobre 2023

Liens en vrac 22/10/23

Je suis trop occupé en ce moment pour avoir le temps d'écrire une nouvelle analyse. En attendant,  voici l'édition d'octobre de la série "Liens en vrac": c'est-à-dire des liens que j'ai glané à droite et à gauche depuis la fournée précédente.

 


Frappes à longue portées

Analyse des frappes russes à longue portée

Trajet des drones et missiles frappant Odessa

Nouvelle "ligne rouge" franchie en Crimée

Kyiv's most potent deep-strike weapon

Frappe ATACMS sur l'aéroport de Luhansk

 

 

Sur Avdivka

Analyse de Tendar

Analyse de Clément Morin

Le 3e corps est la plus mauvaise unité russe de tous les temps (vieux lien, mais c'est eux qui attaquent Avdivka)


 

Russie

Explosion du nombre de meurtres commis par des ex-soldats en Russie

Le peuple russe n'a rien à perdre  

Oui, ils ont vraiment dit qu'ils prendraient Kiev en 3 jours

 

 

Artillerie

 L'artillerie ukrainienne tire maintenant plus que l'artillerie russe

Inventaire de l'artillerie ukrainienne fournie par les Occidentaux

Le génocide de l'artillerie russe

Un ouragan de feu: frappes ukrainiennes sur les positions russes

 

 

Contre-offensive ukrainienne

La stratégie ukrainienne: mordre et tenir

Les tranchées cachées

 


Divers

Les victimes retrouvées dans les charniers d'Izium

Estimation des pertes russes (vieux lien)

Les élus républicains (USA) classés selon leur soutien ou opposition à l'Ukraine

Les Ukrainiens improvisent pour produire des drones


mercredi 4 octobre 2023

Contre-offensive ukrainienne : bilan du mois de septembre

Comme précédemment, voici un petit bilan du mois de septembre, à mettre en perspective avec les constats que j'avais fait fin juin, fin juillet  et fin août.

Ce mois encore, le front n'a quasiment pas bougé malgré l'intensité des combats. Officiellement, seuls 2 villages ukrainiens ont été libéré (si on peut dire, vu ce qu'il en reste) au sud de Bakhmut, ce qui est très peu. Sur le principal axe d'attaque ukrainien, après la libération de Robotyne en août, la progression a été très fortement ralentie par l'arrivée de renforts russes (notamment la 76e division de parachutistes). Mais comme je l'ai déjà dit ce qui compte, ce n'est pas le territoire, mais les pertes russes. Et je ne suis pas le seul à le dire.

 

Requiem pour l'artillerie russe

Je rappelle les pertes russes telles qu'annoncées par les officiels Ukrainiens dans les 4 catégories à surveiller: Artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels (c'est-à-dire jusqu'à février 2023) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet > août > septembre 2023

  • Artillerie (de 100 à 200/mois): 290 (mars) > 238 (avril) > 553 (mai) > 688 (juin) > 677 (juillet) > 691 (août) > 947 (septembre)
  • MLRS (de 10 à 65/mois): 48 (mars) > 17 (avril) > 31 (mai) > 57 (juin) > 67 (juillet) > 36 (août) > 63 (septembre)
  • DCA (de 5 à 40/mois): 32 (mars) > 16 (avril) > 38 (mai) > 56 (juin) > 73 (juillet) > 38 (août) > 37 (septembre)
  • Équipement Spécial (de 10 à 30/mois): 66 (mars) > 63 (avril) > 99 (mai) > 122 (juin) > 138 (juillet)  > 113 (août) > 102 (septembre)

Septembre 2023 a donc été le mois de tous les records pour l'artillerie russe, qui a perdu près de 1000 pièces selon les chiffres donnés par les Ukrainiens. Et ça ne se limite pas à l'artillerie. Si on regarde le total de l'équipement terrestre, le mois d'août avait déjà dépassé (de peu), le record du mois de mars 2022 avec un total de 2206 équipements terrestres russes perdus, et le mois de septembre pulvérise le record avec un total de 2644 équipements terrestres perdus par les Russes. 

Par contre, cela ne se reflète pas dans les chiffres Oryx, qui sont juste dans la moyenne (que ce soit pour les Russes comme pour les Ukrainiens). Le ratio des pertes Oryx est toujours de l'ordre de 1,7:1 en faveur des Ukrainiens, le même qu'en août. Comme toujours, deux interprétations contradictoires sont possibles:

  • soit les Ukrainiens gonflent leurs chiffres
  • soit Oryx (par manque de sources) n'enregistre qu'une faible partie des pertes russes

Personnellement, je crois que la seconde explication est la bonne, sans en avoir la preuve absolue. Il y a cependant bon nombre d'indices (témoignage, baisse de l'intensité des tirs) qui tendent à prouver que les pertes russes en artillerie sont gigantesques. A noter que les Ukrainiens utilisent maintenant régulièrement les HIMARS pour toucher des pièces d'artillerie repérées loin du front. Et l'analyse des données FIRMS laisse penser qu'il y a maintenant une supériorité (au moins locale) de l'artillerie ukrainienne.

Quoi qu'il en soit, si on regarde la "qualité" plutôt que la "quantité", les pertes russes atteignent incontestablement un nouveau record, avec les attaques de missiles (SCALP/Stormshadow) contre la flotte russe à Sebastopol, qui ont réussi  1 sous marin + 1 navire de guerre détruits et au moins un autre endommagé par des drones, et d'autres systèmes très coûteux ont été perdus par les Russes en Crimée. Au total, l'équipement perdu par les Russes (visuellement confirmé) avait une valeur dépassant les 2 milliards (et près de 40 milliards depuis février 2022) selon Ragnar Gudmundsson.

Ces attaques ont culminé le 22 septembre par la destruction du QG de la flotte russe, tuant au passage de nombreux officiers. L'amiral commandant est présumé mort. Les Russes démentent, mais leur seule "preuve" est une vidéo prise avant l'attaque, ce qui laisse penser que l'amiral est mort ou au moins trop blessé pour apparaître dans les médias. La perte des cales sèches et la défense aérienne inopérante ont en tout cas retiré toute utilité au port militaire. Or, ce port est peut-être le port militaire de la Russie le plus important, le fameux port en eaux chaudes recherché par les Tsars et donc le principal point d'intérêt pour les Russes en Crimée. La vulnérabilité de ce port compromet la viabilité de toute la flotte de la Mer noire, et l'Ukraine a obtenu ce résultat simplement avec quelques missiles à longue portée.

Les pertes humaines russes sont en revanche en baisse, sans doute parce qu'ils ont arrêté leur "grande offensive vers Kupyansk", même s'ils continuent toujours certaines attaques locales qui ne mènent généralement à rien. Mais comme ces pertes humaines concernent en grande partie leurs troupes d'élites envoyées pour "boucher les trous" du côté de Robotyne, il est possible que ces pertes humaines russes soient irremplaçables (contrairement aux mobiks ou ex-prisonniers hâtivement formés que Poutine emploie comme chaire à canon).

Quoi qu'il en soit, si les chiffres Ukrainiens reflètent la réalité (et je continue à croire qu'ils sont relativement fiables, et que les chiffres réels se situent quelque part entre 50% et 65% des chiffres annoncés par l'Ukraine) alors le mois de septembre a vu un grand succès ukrainien dans la guerre d'attrition.


Une impossible percée

Cependant, je pense que les Ukrainiens se passeraient bien d'une guerre d'attrition, forcément longue et coûteuse. Car même si le terrain reconquis n'est pas la bonne mesure pour juger du succès de la contre-offensive ukrainienne, il faut garder à l'esprit que l'objectif stratégique de l'Ukraine ne pourra pas être atteint en reprenant 1 ou 2 village par mois. L'attrition n'est idéalement qu'une phase avant d'arriver à un moment où les défenses russes céderont. Or, pour le moment, elles tiennent bien.

On aurait pu espérer, il y a un mois, que les Ukrainiens allaient percer dans le secteur de Robotyne. Comme je le craignais alors, il n'en a rien été. Un mois plus tard, si l'Ukraine a pu avancer un peu. Ce qui, étant donné l'engagement des réserves stratégiques russes (divisions VDV) est déjà un exploit. Mais c'est à un rythme bien trop lent pour pouvoir espérer percer. La saison des pluies approche à grand pas, et si le phénomène de la raspoutitsa est moins marqué dans le sud, cela suffira probablement à stopper les Ukrainiens, d'autant plus que les Russes seront libres de dégarnir d'autres parties du front pour renforcer la région de Zaporijja si besoin.

C'est d'ailleurs ce qui s'est déjà produit, puisque la 76e division VDV vient du secteur de Kremina. Mais ça ne veut pas dire pour autant que les défenses russes sont globalement affaiblies au point de céder ailleurs. Ainsi, les Ukrainiens ont lancé plusieurs attaques à divers endroits, sans grand succès. Au mieux, ils ont pu reprendre quelques positions à Opytne, dans le secteur d'Adiivka, en profitant d'une erreur des Russes. C'est vraiment peu, et cela interroge sur l'état des forces ukrainiennes (plus faible qu'on ne le pense) et/ou des défenses russes (plus fortes qu'on ne le pense).

Dans ces conditions, atteindre puis libérer Tokmak, qui est l'objectif minimal de la contre-offensive, est hors de portée et le restera pendant encore plusieurs mois au minimum. De ce point de vue, il faut reconnaître que l'opération X, comme l'appelle le colonel Goya, est un échec. Ce qui ne signifie pas que les Ukrainiens ont perdus la guerre, ou que le front est figé à tout jamais. Juste qu'ils n'ont pas atteint leurs objectifs et ne le feront pas dans un avenir proche.

Certains, comme Cédric Mas, disent qu'on ne peut pas parler d'échec car les buts de la contre-offensive n'ont jamais été définis et que les Ukrainiens n'ont pas cherché à percer. Ou que l'objectif était de percer, mais que les Ukrainiens ont changé d'objectif fin juin pour entrer dans une guerre d'attrition. Je ne suis pas tout à fait d'accord.

D'une part, parce que je pense que l'attrition a toujours été le but premier des Ukrainiens, et que la destruction de l'artillerie russe s'inscrit dans une stratégie à long terme qui a commencé en mars 2023, une fois les capacités offensives russes grandement neutralisées. L'attaque mécanisée début juin était, à mon avis, un "coup d'essai" pour voir si les défenses russes étaient solides, et non la stratégie principale.

D'autre part car, comme dit plus haut, l'attrition n'est pas le but mais le moyen d'arriver à l'objectif fixé: la libération de la totalité du territoire ukrainien. Et pour y arriver, la première étape était de couper les lignes de ravitaillement russes. C'était l'objectif de la contre-offensive ukrainienne, même s'il n'a jamais été annoncé. Cet objectif n'ayant pas été atteint (loin de là), il faut donc parler d'échec de l'opération ukrainienne.

Des opérations ratées, les alliés en ont connu beaucoup, tant pendant la première que la seconde guerre mondiale. Et pourtant, ils ont gagné ces guerre. Le tout est d'apprendre de ses erreurs et d'aller de l'avant. Si l'opération X a échoué, alors il faut se préparer à l'opération Y, et ainsi de suite, jusqu'à la victoire.


Quelles perspectives pour la suite ?


Déjà, évacuons l'idée (répétée ad nauseam par les poutinistes et les "pacifistes") qu'il faut geler le conflit, que l'Ukraine ne peut pas gagner, etc. J'ai déjà dit ce que je pensais de ces élucubrations. Donc, que pouvons-nous dire sur la suite du conflit ?

La phase d'attrition va se poursuivre, probablement pendant tout l'hiver, et les opérations offensives ukrainiennes ne vont pas s'arrêter même si la météo va imposer ses contraintes. Si cette phase est un succès, alors les Ukrainiens pourront mener une "opération Y" au printemps/été 2024. Où, quand, comment ? Il est encore trop tôt pour le dire. En revanche, on peut déjà parler des conditions nécessaires pour que cette "opération Y" se mette en place et soit un succès.

D'abord, il faut que les Ukrainiens aient le matériel et les armes pour repartir à l'offensive. Or, c'est loin d'être gagné. Car l'attrition concerne aussi bien les Russes que les Ukrainiens. Chaque mois, des centaines d'équipements lourds sont perdus, des milliers d'hommes tués et encore plus de blessés. Il faut donc en permanence donner plus d'aide à l'Ukraine, seul un idiot comme Elon Musk n'arrive pas à le comprendre. Hélas, des idiots comme ça, il y en a beaucoup, et c'est là-dessus que compte Poutine, sur ce deuxième front informationnel

Mais même parmi les hommes politiques qui soutiennent sincèrement l'Ukraine, beaucoup ne réalisent pas l'effort industriel que représente une telle guerre. Genre ceux qui envoient 31 Abrams en Ukraine et estiment que ce sera suffisant puisque c'est "le meilleur char du monde". Ou, plus généralement, les Occidentaux dans leur ensemble qui ont réagi à la mobilisation russe (300 000 hommes mobilisés en 2022 + 335 000 "volontaires" en 2023, selon les Russes), en envoyant du matériel hétéroclite pouvant péniblement équiper 60 000 hommes seulement. Et qui présentent ces broutilles comme un effort considérable, alors qu'il faudrait faire 5 ou 10 fois plus.

Ensuite, il faudra aussi que les Ukrainiens corrigent également leurs propres erreurs, tant au niveau tactique qu'au niveau stratégique. Je reviendrai là dessus une prochaine fois, mais on peut déjà citer:

  • un plan d'attaque sans subtilité ni surprise stratégique et une préparation d'artillerie initiale insuffisante dans les secteurs d'attaque
  • une structure de commandement incompréhensible de l'extérieur (j'espère que de l'intérieur, c'est plus clair)
  • une défense anti-aérienne défaillante près du front
  • une communication parfois brouillonne

Enfin, je veux terminer en rappelant que dans une guerre d'attrition, le moment où l'un des deux "craque" peut survenir brutalement. Il n'y aura peut-être pas une guerre longue, mais il faut s'y préparer, car ce n'est qu'ainsi qu'on donnera aux Ukrainiens la possibilité de gagner, que ce soit une victoire proche ou plus lointaine.

dimanche 24 septembre 2023

Liens en vrac 24/09/23

Divers liens vers des articles/vidéos que j'ai trouvés depuis le précédent inventaire, et qui méritent d'être lus/vues selon moi.

NB: je vais essayer de me prêter à cet exercice de collecter les liens et les regrouper dans un même billet toutes les 2 ou 3 semaines



Artillerie, matériels et capacités de production

Dernière interview d'Arty Green

Les russes n'ont pas de plan de secours (article de juillet)

Perun, sur la question des capacités de production militaire de la Russie

Les leurres ukrainiens

Tout, tout, tout vous saurez tout sur les ATACMS

 


Analyses et essais

Une tribune de Daily Kos qui va dans le sens de la conclusion de mon billet Apaisement ou escalade ?

Que pense l'armée russe ?

Touché coulé grandeur nature



Vatniks et propagande

Le deuxième front: j'avais déjà donné le lien vers la version in english, voici la VF. Article recommandé par le Colonel Goya

Babakovleaks

Sergei Kraraganov, l'homme qui a voulu et théorisé les guerres d’agression de la Russie post-soviétique

La propagande russe sur les morts du théâtre d'Odessa (2014)



Crimes de guerre russes

Vidéo-enquête sur les auteurs des massacres de Bucha (vieille vidéo)

Texte très fort de Julia Mendel, sur l'oppression russe depuis quatre générations

Crimes sexuels de masse (vieil article)



Divers

Interview Budanov

ChrisO_Wiki sur Mastodon, toujours intéressant à suivre

Guerre en Ukraine: bilan du mois de juillet 2026

Ce mois-ci, la principale nouvelle est la libération de Kostiantynivka par la vaillante armée russe qui a fait s'effondrer le front ukra...