lundi 28 août 2023

Estimations des pertes russes et ukrainiennes, fin août 2023

Cela fait maintenant 18 mois que cette guerre dure, et il est temps de faire une mise à jour des précédentes estimations que j'avais faites il y a 6 mois, fin février. Je vais suivre exactement la même méthodologie, en parlant d'abord des pertes matérielles puis des pertes humaines.


Les pertes matérielles

Comme précédemment, je m'appuie sur toutes les pertes confirmées par le désormais célèbre site Oryx. Ils ont continué leur travail de titan, et il y a actuellement plus de 16 000 pièces d'équipement considérées comme perdues (détruites, endommagées ou capturées) par les belligérants: 11 862 pour les Russes, 4 247 pour les Ukrainiens au 27/08/2023.

On en est à un rapport de 2,8:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles prouvées, légèrement inférieur à ce qu'il était il y a 6 mois (3,1:1), mais qui reste très favorable à l'Ukraine. Mais pour estimer le rapport réel, il faut bien entendu estimer quelles sont les pertes réelles (dont les pertes documentées ne sont qu'un sous-total) des deux camp. Comme précédemment, je m'appuie sur l'avis des analystes militaires (par exemple le Colonel Michel Goya) qui pensent qu'il faut multiplier les chiffres des pertes documentées par un facteur compris entre 1,3 et 2 pour obtenir les pertes réelles. Cela donne une fourchette de 15 400 à 23 700 équipements lourds perdus par les Russes, et une fourchette de 5 500 à 8 500 pour les Ukrainiens.

Il y a donc un rapport de 1,8:1 à 4,3:1 en faveur des Ukrainiens en ce qui concerne les pertes matérielles réelles. Le Colonel Goya estimait (en juillet 2022) que les pertes russes étaient plus documentées que les pertes ukrainiennes (et donc qu'on serait plutôt dans le bas de la fourchette), mais j'ai du mal à croire que c'est encore le cas actuellement, vu l'empressement des Russes à publier la moindre frappe de Lancet et à photographier les mêmes Bradleys sous 10 angles différents pour donner l'impression que les pertes ukrainiennes sont immenses. S'il y avait tant de pertes ukrainiennes non documentées, les Russes y remédieraient au plus vite pour nourrir leur cyber-guerre contre les pays occidentaux. Au contraire, les Ukrainiens sont relativement discrets depuis le début de la contre-offensive pour essayer de préserver (tant bien que mal) l'OPSEC.

Pour finir, je rappelle que ce rapport est aussi une première indication en ce qui concerne les pertes humaines; en effet, pour deux armées équipées sensiblement au même niveau, les pertes humaines et matérielles sont peu ou prou proportionnelles, avec quelques écarts possibles.

 

Les pertes humaines

Je vais surtout me concentrer sur les estimations du nombre de morts, en utilisant les mêmes méthodes que précédemment (où ces méthodes étaient expliquées).



Première méthode: estimation à partir du nombre d'équipement perdus


En suivant cette méthode, et en utilisant notre estimation des pertes matérielles, on obtient:

Pour les Russes: de 123 200 à 189 600 morts
Pour les Ukrainiens: de 44 000 à 68 000 morts

NB: Ragnar Gudmundsson arrive à une estimation de 136 400 morts chez les Russes en utilisant une méthode similaire.



Deuxième méthode: en corrigeant les chiffres donnés par les Ukrainiens

Le ministère de la défense ukrainien publie chaque jour un tableau des pertes russes (matérielles et humaines): 260 820 Russes éliminés (au 27/08/2023). Comme on peut comparer ce qui est déclaré à ce qui est confirmé par Oryx (pour les pertes matérielles), cela donne une estimation de la fiabilité de ces chiffres. Oryx confirme actuellement environ 35% des pertes russes déclarées par le ministère de la défense ukrainien. Il y a 6 mois, ce pourcentage était de 45%.

A mon avis, cette baisse s'explique en grande partie parce que l'armée Ukrainienne vise spécifiquement l'artillerie russe (qui a un taux de confirmation plus faible que les blindés) plutôt que par une baisse de la fiabilité des chiffres ukrainiens. Mais comme je ne peux pas le prouver formellement, je vais faire les calculs en utilisant ce taux de 35%, même si cela conduit à une petite sous-estimation des pertes russes.

L'inverse de 35%, c'est 2,9; autrement dit, les pertes annoncées par les ukrainiens sont, en moyenne, 2,9 fois plus élevées que les chiffres Oryx.  Donc, comme les pertes matérielles réelles (équipement) sont de 1,3 à 2 fois celles observées, il suffit de multiplier les chiffres donnés par le ministère ukrainien par 1,3/2,9 et 2/2,9 pour avoir les bornes inférieures et supérieures des pertes réelles. En supposant que le même facteur correctif peut être appliqué aux pertes humaines, on obtient:


Pour les Russes: de 118 600 à 182 500 morts
Pour les Ukrainiens: cette méthode ne peut pas être employée.


Méthode 2 bis: on peut aussi choisir un intervalle plus grand en estimant les pertes réelles entre le pourcentage de pertes confirmées (35%) et 100% du total annoncé par les Ukrainiens. Ce qui donne des pertes russes comprises entre 91 300 et 260 800 morts.
 
 

Troisième méthode: évaluation à partir des pertes de la DNR

La prétendue "république populaire de Donetsk" (DNR) publiait jusqu'à début décembre 2022 des tableaux détaillés de ses pertes, et donnait le chiffre de presque 4000 morts. On peut en déduire une estimation des pertes russes totales à cette date (environ 80 000 morts). 

Cependant, comme le décompte s'est arrêté il y a maintenant presque 9 mois (soit la moitié du conflit), il n'y a pas de nouvelles informations depuis ma précédente évaluation. On peut tout au mieux faire une extrapolation linéaire et estimer alors les pertes russes actuelles à environ 160 000 morts.


Quatrième méthode: évaluation à partir du nombre d'officiers russes tués

Autre méthode employée par Xavier Tytelman. Utiliser le nombre d'officiers russes dont la mort en Ukraine a été confirmée (2700). Doubler ce nombre (pour considérer tous ceux dont la mort n'a pas été confirmée). Multiplier ensuite par 30 (d'après X. Tytelman même s'il fait une confusion entre "pertes" et "morts" dans son analyse); on obtient alors 162 000 morts russes.
 
 

Cinquième méthode: se fier aux estimations faites par les services de renseignement/media

Ces 6 derniers mois, il y a eu moins d'estimations publiées; cependant, certaines sont très intéressantes et nous allons les détailler ici. 
 
Tout d'abord, honneur à notre hôte: le 16/08/2023, le Colonel Goya estimait que les Ukrainiens avaient "plus de 60 000 morts". Il n'a pas donné de chiffre précis pour les Russes, disant juste que ceux-ci avaient "un peu plus" de morts que les Ukrainiens.

Le New York Times a rapporté le 18/08/2023 que les officiers américains donnent l'estimation suivante:
Pour les Russes: 120 000 morts
Pour les Ukrainiens: 70 000 morts
 
Une étude publiée dans PNAS le 14/08/2023 estimait que, au bout d'un an de guerre (le 23 février 2023),  les Russes avaient 76 687 morts (intervalle de confiance à 95%: 38 670 – 139 772) et les Ukrainiens 17 223 (6 219 – 39 105). Ce sont des chiffres sensiblement inférieurs à ma propre estimation à cette date, en particulier pour les Ukrainiens. L'étude donne un ratio de pertes estimé entre 2,9:1 et 4,9:1 en faveur des Ukrainiens, ce qui est sensiblement le même intervalle que celui que j'avais établi, pour les pertes matérielles (de 2:1 à  5:1). En ce qui concerne le nombre de morts, si on fait une extrapolation linéaire des valeurs médiane calculées dans cette étude, on obtient:
Pour les Russes: 115 000 morts
Pour les Ukrainiens: 25 800 morts

Enfin, l'étude publiée par Meduza/Mediazona/BBC le 10/07/2023 a beaucoup fait parlé d'elle. Elle estime que fin mai 2023, il y avait environ 47 000 morts russes (intervalle de confiance à 95%: 40 000 - 55 000). La méthodologie semble très sérieuse: ils se basent sur une base de données recensant les héritages en Russie, et regardent le différentiel entre les hommes et les femmes (autrement dit: ils évaluent la surmortalité des hommes en âge de combattre). Mais le résultat est tellement en dessous de toutes les autres estimations qu'il en est douteux. 

Alors certes, il faut tenir compte de la date (une extrapolation linéaire met à jour leur estimation à environ 56 400 morts russes fin août)  et ils ne comptent pas les morts DNR/LNR. Est-ce que cela suffit à expliquer la différence ? Comme nous l'avons vu plus haut, la DNR comptait quasiment 4000 morts début décembre 2022. Même en multipliant ce chiffre par 2 (pour tenir compte de la LNR) puis encore par 2 (pour tenir compte des 9 mois écoulés depuis début décembre 2022), on obtient environ 16 000 morts DNR/LNR à la date actuelle, ce qui donnerait une évaluation à 72 400 morts russes fin août, un chiffre toujours très inférieur aux autres estimations. 
 
Il y a aussi la question des "portés disparus". Les auteurs de l'étude Mediazona/BBC ont traqué certains d'entre eux (ceux de la 1ère armée blindée de la garde, en mars 2022) et ont observé que, sur cet échantillon, seulement la moitié des "portés disparus" sont au final déclarés comme morts, et ce parfois après un délais très long. Le nombre très importants de "portés disparus" russes (les Ukrainiens affirment qu'ils ont des dizaines de milliers de corps russes) pourrait donc, lui aussi expliquer que cette étude (qui se base sur les russes "officiellement morts") sous-estime le nombre réel de morts.
 
Enfin, il y a possiblement un fort biais social/géographique: en effet, on sait que soldats russes décédés viennent proportionnellement plus des régions les plus pauvres de la Russie (souvent en Asie). Or, comme les auteurs se basent sur le registre des héritages (enfin, une partie seulement mais qu'ils pensent représentative), ils est possible que ces régions pauvres sont également sous-représentées dans cette base (les auteurs n'indiquent pas qu'ils ont cherché à corriger des biais géographiques), surtout si les soldats décédés ne laissent aucun héritage en raison de leur pauvreté. Ce biais pourrait donc également expliquer pourquoi l'étude en question sous-estime le nombre de morts russes.


Conclusion


Bien que ne coïncidant qu'imparfaitement entre elles, ces différentes estimations donnent un ordre de grandeur des pertes matérielles et humaines: environ 140 000 morts côté russe, un peu moins de la moitié côté ukrainien.


En terme de vraisemblance, je dirais qu'à l'heure actuelle (fin août 2023):

Intervalles probables (indice de confiance > 60%)
- les Russes comptent probablement de 120 000 à 160 000 morts
- les Ukrainiens comptent probablement de 55 000 à 75 000 morts


Intervalles très probables (indice de confiance > 95%)
- les Russes comptent très probablement de 100 000 à 180 000 morts
- les Ukrainiens comptent très probablement de 40 000 à 90 000 morts

NB: on ne parle là que des pertes militaires. Côté ukrainien, il faut aussi rajouter les pertes civiles, très importantes.











 
 

dimanche 20 août 2023

Les drones FPV

 

Un drone FPV en cours d'assemblage (crédit photo AirUnit)

 

La guerre d'Ukraine est la première grande guerre du XXIe siècle, et si le matériel employé par les deux belligérants peut sembler tout droit sorti de la guerre froide, il y a un type de matériel qui n'a jamais été autant employé (du moins à une aussi grande échelle) et qui bouleverse tant les tactiques que la stratégie: les drones. En particulier, les drones FPV (first person view), qui sont à la base des drones commerciaux, conçus pour faire des courses entre amateurs, et qui ont été modifié en drones kamikazes par les Ukrainiens (technique que les Russes copient maintenant avec plus ou moins de succès. 

Ces drones, souvent fabriqués à l'aide d'imprimantes 3D, sont très bon marché: chacun ne coûte que quelques centaines d'euros à fabriquer, soit en gros le même ordre de grandeur qu'un obus de 155mm. Et vu qu'ils sont capables de détruire tout type de matériel, y compris le plus récent comme le char T-90M et le BMP-T Terminator, cela en fait des armes extrêmement rentables. Leur faible coût fait qu'ils peuvent aussi bien être utilisés contre de l'équipement lourd (char, artillerie) que contre des camions, des voitures, voire même un simple fantassin. Récemment, des drones FPV ont été utilisés pour tuer des responsables russes.

En mars dernier, des Russes estimaient que l'Ukraine avait préparé 50 000 drones pour sa contre-offensive. Si ce chiffre n'a pas été confirmé, il ne fait aucun doute que ces drones sont utilisés massivement: plusieurs milliers sont utilisés chaque mois (on parle même de 10 000 drones/mois utilisés par l'Ukraine), et détruisent des centaines de pièces d'équipement et tuent de nombreux soldats. Le taux de réussite serait autour de 10% (contre 25 à 30% pour les Lancet russes), mais comme il y a au moins 10x plus de drones FPV ukrainiens que de Lancet, cela  fait plus que compenser l'efficacité plus faible.



Autres liens:

How FPV drones change warfare

Russia prepares an avalanche of FPV drones

How Ukraine defends itself against FPV drones

The key is pilots, not drones

From video games to FPV drones


dimanche 13 août 2023

La défense de Bakhmut a-t-elle handicapé la contre-offensive ukrainienne ?

Michael Kofman, qui est un des analystes militaires américains les plus connus et les plus écoutés, soutient la thèse suivante: l'échec de la contre-offensive ukrainienne s'explique par la défense de Bakhmut.

Ses arguments sont les suivants:

  1. Bakhmut était un terrain défavorable à défendre; l'armée Ukrainienne était quasiment encerclée, et le ravitaillement de Bakhmut se faisait au prix de la perte de nombreux hommes et matériel perdus
  2. Si les Russes ont perdu plus d'hommes que les Ukrainiens (Kofman parle d'un rapport de 3:1, et c'était aussi ce que j'avais estimé), les Russes perdaient du "consommable" (prisonniers) alors que l'Ukraine perdait ses meilleurs troupes
  3. Kofman soutient aussi que la défense de Bakhmut était inutile, car les Russes n'auraient pas pu aller plus loin de toute façon
  4. Au contraire, Kofman préconisait de ne pas défendre Bakhmut, de retirer les brigades expérimentées qui s'y trouvaient pour les équiper avec du matériel occidental
  5. La conséquence est que l'Ukraine a confié ce matériel occidental à des troupes inexpérimentées, qui n'arrivent pas à percer au sud, tandis que les troupes expérimentées (toujours à Bakhmut) obtiennent comparativement de meilleurs résultats
  6. De plus la dispersion des forces fait que la contre attaque ukrainienne n'a obtenu de résultat décisif nulle part



Anders Puck Nielsen a déjà répondu en partie à ces arguments
. En particulier, il explique que le second point de l'argumentaire de Kofman est faux pour une raison de chronologie: pour la période considérée (de mars à mai 2023), Wagner avait déjà "consommé" ses effectifs d'ex-prisonniers russes dont les contrats de 6 mois arrivaient à expiration début mars. Anders Puck Nielsen souligne aussi que le troisième point de l'argumentaire de Kofman néglige le fait que la Russie attaquait un peu partout et que Wagner, s'ils étaient libéré de Bakhmut, auraient pu obtenir de bons résultats ailleurs.


J'aimerais rajouter quelques arguments et adresser les points auxquels Nielsen n'a pas vraiment répondu.

 

Les pertes ukrainiennes


Tout d'abord, le point 1: Bakhmut était un terrain défavorable à défendre. Certes, la ville est dans une cuvette, et le ravitaillement était difficile. Mais une zone urbaine comme Bakhmut est, de manière générale, très favorable à la défense, surtout à la défense qu'ont pratiquée les Ukrainiens, c'est-à-dire un repli progressif sans chercher à "tenir" à tout prix telle ou telle ligne défensive. Quant à la difficulté du ravitaillement, oui, l'Ukraine a perdu des dizaines de véhicules dont les épaves étaient visibles sur les routes menant à Bakhmut. Mais des dizaines de véhicules (en 3 mois de combats) ça reste relativement peu; il y a de chaque camp environ 1000 chars, peut-être 3-4000 blindés et des dizaines de milliers de camions, 4x4, Hummvees et autres véhicules employés pour le ravitaillement.

Donc au regard de la taille du conflit, les pertes matérielles ukrainiennes durant les 3 mois de la défense de la ville de Bakhmut restent relativement faibles. Il en est de même des pertes humaines, même s'il y a plus d'incertitudes sur celles-ci. Les Ukrainiens ont perdu, durant ces 3 mois, probablement de l'ordre de plusieurs milliers d'hommes, guère plus (disons 10 000, en comptant les blessés). Cela représente 2-3 brigades. Alors certes, c'est beaucoup, mais ça reste relativement peu comparé à la taille des armées (on parle de 300 à  500 000 soldats dans chaque camp, tout compris).

De fait, les brigades ukrainiennes qui défendaient Bakhmut sont celles qui aujourd'hui mènent la contre-offensive dans la région, et plutôt efficacement comme le reconnaît Kofman. Donc les pertes subies n'ont pas affecté l'efficacité de ces brigades, à une exception près: la 93e brigade mécanisée (qui est considérée comme la meilleure brigade ukrainienne), qui était la principale brigade défendant Bakhmut, ne semble plus participer aux combats actuellement. Est-ce parce qu'elle a été détruite lors de cette bataille ? On n'en sait rien.

 

A qui attribuer le nouvel équipement ?

 

D'ailleurs, je crois que c'est à cette brigade emblématique que Michael Kofman pense lorsqu'il déroule son argumentaire. En effet, la 93e brigade, après avoir défendu avec succès Soledar pendant des mois, avait été retirée du front en décembre 2022. Or, à cause de la prise de Soledar début janvier, ils ont été rappelé d'urgence pour renforcer la défense de Bakhmut. Et quand ont voit leur efficacité alors qu'ils sont équipé de vieux matériel soviétique, certains se disent que s'ils étaient équipés avec des Bradleys et Lépoards2, ils défonceraient tout. On retrouve souvent cette idée aux USA: il fallait retirer la 93e du front, pour l'équiper avec les Bradleys et elle aurait mené la contre offensive.

Ce qui m'amène au second point: les unités ukrainiennes expérimentées serait-elles vraiment plus efficaces si on les avaient ré-équipées avec du matériel occidental ? Alors certes, celui-ci est de meilleur qualité que le matériel soviétique. Mais ces hommes sont habitués au matériel soviétique, il leur faudrait un temps d'adaptation pour passer au matériel occidental. Alors, peut-être qu'il y aura bien une petite augmentation de l'efficacité de ces brigades, mais seulement après quelques mois d'entraînement, comme pour former une nouvelle brigade. 

De fait, on peut argumenter que donner du matériel nouveau aux nouvelles brigades (qu'il faut former de toute manière) est sans doute plus efficace, et qu'il vaut mieux avoir 1 brigade expérimentée (avec ancien matériel) + 1 nouvelle brigade (avec nouveau matériel) qu'une 1 brigade expérimentée (avec nouveau matériel) + 1 nouvelle brigade (avec ancien matériel), cette dernière étant, du fait du matériel obsolète et de son inexpérience, totalement inefficace. Autrement dit: mieux vaut avoir 2 bonnes brigades plutôt qu'une très bonne et une très mauvaise. NB: les "nouvelles brigades" ont été formées à partir d'un noyau de vétérans. Par exemple, la 47e brigade, a qui a reçu les Bradleys et Léopards 2, a été formée à partir du 47e régiment d'assaut, dont la plupart des membres étaient des vétérans combattant les Russes depuis 2014.

 

La dispersion des forces


Pour finir, sur la question de la dispersion des efforts, c'est un argument qui se tient. Mais qui n'a rien à voir avec la défense de Bakhmut. La bataille de Bakhmut est terminée depuis 2 mois (disons celle où l'enjeu était de savoir si les Russes parviendraient à prendre la ville, car les combats continuent), les Ukrainiens auraient eu tout le loisir de redéployer leur troupes expérimentées (y compris celles dans les environs de Bakhmut) comme ils l'entendent. On peut certes argumenter que ce redéploiement est psychologiquement plus difficile (peut-être que les soldats sur place préfèrent recapturer Bakhmut), ou bien que ce redéploiement aurait retardé d'autant la contre offensive, mais les exemples des 35e et 36e brigades de Marine, qui défendaient respectivement Marinka et Avdiivka avant d'être redéployées au sud, montre que c'était au moins possible. Et, par choix, par nécessité ou par incompétence, les Ukrainiens n'ont pas concentré leurs troupes et leur artillerie sur un seul axe qui aurait permis de "brécher" les défenses russes, comme l'expliquait Michel Goya.

A la place, les Ukrainiens semblent avoir privilégié une stratégie d'attrition à long terme, qui donnera (ou pas) les résultats attendus: un affaiblissement général de l'armée russe.

 

Conclusion

L'argumentaire de Michael Kofman ne tient pas: tous ses arguments sont soit faux, soit très discutables. Il faut comprendre que, même s'il s'en défend et pense être objectif, Michael Kofman est probablement travaillé par deux impératifs:

  1. Justifier a posteriori l'avis stratégique qu'il donnait en février dernier (d'abandonner Bakhmut)
  2. Contrer le récit qui attribue les problèmes rencontrés par les Ukrainiens à un retard de livraison du matériel occidental

Ainsi, Michael Kofman affirme que la défense de Bakhmut a permis aux Russes de fortifier leurs positions. Or, les Russes ont commencé à fortifier sérieusement le front sud dès septembre 2022. Quand la bataille pour la ville de Bakhmut a commencé (fin février 2023), cela faisait déjà 4-5 mois que les Russes avaient mis en place leurs défenses. Et la saison des boues rendaient de toute manière une attaque mécanisée quasiment impossible en mars-avril. De plus, si on part du principe que les Ukrainiens avaient besoin du nouveau matériel pour percer, celui-ci n'a été promis qu'en janvier et livré en mars-avril. En comptant le temps d'entraînement, toute contre-offensive ukrainienne était impossible avant mai-juin. C'est donc bien le manque de réaction des Occidentaux face à la mobilisation russe de septembre 2022  (et non la bataille de Bakhmut) qui a contraint le calendrier ukrainien.

jeudi 3 août 2023

Contre-offensive ukrainienne : bilan du mois de juillet

Le mois de juillet s'est terminé, et il confirme les tendances que je pointais déjà le mois dernier.

Si on regarde uniquement les cartes, l'offensive Ukrainienne piétine: les avancées territoriales sont quasiment nulles: si les Ukrainiens progressent toujours dans le sud comme à proximité de Bakhmut, c'est toujours à une vitesse d'escargot asthmatique. Et dans le nord (oblast de Luhansk), c'est la Russie qui a réalisé quelques avancées, qui sont elles aussi minimes mais compensent les gains Ukrainiens ailleurs.


Mais si, comme je le supposais le mois dernier, l'armée ukrainienne a une stratégie à long terme de destruction des moyens de défense russes (artillerie, MLRS, DCA, équipement spéciaux), ce qui compte, ce n'est pas le territoire, mais les pertes russes.


Pertes et fracas

Les pertes russes sont, de toute évidence, très importantes sur le plan matériel. Les pertes russes annoncées par les officiels ukrainiens sont légèrement inférieures en juillet par rapport au mois de juin, mais dans l'ensemble ces trois derniers mois ont vu des pertes russes très supérieures à la moyenne. En fait, cette augmentation des pertes russes avait commencé en mars, avant de s'accélérer en mai puis encore en juin avec le début des offensives terrestres ukrainiennes. Il y a 4 catégories à surveiller en particulier: artillerie, MLRS, DCA et équipements spéciaux. Pour chacune, je vais donner les chiffres mensuels habituels (c'est à dire avant mars 2023) puis les chiffres de mars > avril > mai > juin > juillet

  • Artillerie (habituellement de 100 à 200/mois): 290 (mars) > 238 (avril) > 553 (mai) > 688 (juin) > 677 (juillet)
  • MLRS (habituellement de 10 à 65/mois): 48 (mars) > 17 (avril) > 31 (mai) > 57 (juin) > 67 (juillet)
  • DCA (habituellement de 5 à 40/mois): 32 (mars) > 16 (avril) > 38 (mai) > 56 (juin) > 73 (juillet)
  • Équipements Spéciaux (habituellement de 10 à 30/mois): 66 (mars) > 63 (avril) > 99 (mai) > 122 (juin) > 138 (juillet)

On voit que pour l'artillerie et les équipements spéciaux, la "chasse" s'est bien ouverte en mars et qu'il y a une accélération ces derniers mois; il y a bien une stratégie à long terme, qui a commencé bien avant les premiers mouvements offensifs ukrainiens début juin.

Bien sûr, ces chiffres sont probablement surestimés (je pense qu'il faut retirer 1/3, voir 1/2 aux chiffres annoncés par les Ukrainiens pour avoir une estimation plus proche de la réalité). Les pertes confirmées par Oryx sont également supérieures à la moyenne (dans de moindre proportions); les pertes russes et ukrainiennes, d'après Oryx, sont en gros de 3:2 en faveur des Ukrainiens, alors que le rapport global est plutôt du 3:1 en leur faveur. Les pertes ukrainiennes (surtout en ce qui concerne les chars et blindés) sont loin d'être négligeables, mais ne représentent au final que 10-20% des dotations des nouvelles brigades ukrainiennes. Cela dit, étant donné que ce que les Ukrainiens tapent (artillerie principalement) est probablement très sous-estimé par Oryx, ce qui fait que le rapport des pertes est probablement un peu plus favorable à l'Ukraine que les chiffres qui sortent.


Redéploiement

Concernant le déploiement des brigades ukrainiennes, j'ai récemment fait un état des lieu des nouvelles brigades ukrainiennes. Globalement, il n'y a que très peu de nouvelles brigades engagées en offensive (6 sur 36), mais beaucoup plus engagées en défense ou en seconde ligne (17 brigades). Sur ces 17 brigades, 4 sont affectées au nord (secteurs Kupiansk -> Kremina), 4 à l'est et donc 9 au sud, selon les cartes de déploiement de l'Etat-Major ukrainien.

On remarque que les brigades de défense territoriales (qui, il y a un an, "tenaient" la plupart du front), sont maintenant en retrait. Il n'y a officiellement qu'une quinzaine de ces brigades qui sont proches du front, avec seulement 5 qui sont a priori en première ligne: la 105e près de Kupiansk, la 103e près de Svatove, la 116e du coté de Marinka, la 109e du côté de Vuhledar, la 102e proche de Hulliapole. Ces brigades tenaient encore majoritairement le sud et le secteur de Kupiansk/Svatove, mais ce n'est plus le cas depuis le début de la contre-offensive ukrainienne et les renforts amenés au nord du front.

Cette "mise en retrait" des brigades de défense territoriale s'explique principalement par le plus grand nombre de brigades de manœuvre dont dispose maintenant l'Ukraine, et qui suffisent maintenant à couvrir presque tout le front. Il est aussi possible (ce n'est qu'une simple hypothèse de ma part, mais ce serait logique) qu'une partie de l'effectif des nouvelles brigades ukrainiennes vient directement des brigades de défense territoriale plutôt que de la conscription de personnes n'ayant pas encore combattu, ce qui aurait pour conséquence d'affaiblir les brigades de défense territoriale.


Conclusion

Il n'y a donc pas grand chose à ajouter à ce que je disais le mois dernier: les Ukrainiens sont dans une stratégie d'affaiblir les Russes avant de tenter de percer. A titre personnel, je suis un peu plus confiant dans mes analyses depuis que des analystes bien plus compétents que moi (Michel Goya, Guillaume Anselme, etc) ainsi que des officiers ukrainiens parlent ouvertement de cette stratégie d'affaiblissement préalable à une possible percée. Mais si cette stratégie semble solide, encore faut-il pouvoir la mettre en œuvre tant que la météo le permet. Or, cela fait déjà 2 mois que l'offensive ukrainienne a commencé, et il reste à peu près le même temps jusqu'aux pluie d'automne. Si les Ukrainiens veulent pouvoir exploiter une percée, il faudrait que celle-ci se produise au plus tard début septembre, ce qui ne laisse qu'au plus un mois pour amener les Russes au point de rupture.

Est-ce que ce sera suffisant ? Seul l'avenir nous le dira. Nous seront fixés, au plus tard, mi-septembre, et seulement à ce moment là que nous pourrons dresser un vrai bilan pour cette contre-offensive ukrainienne. Ce qui me rassure un peu, c'est des interview comme celle de "Arty Green" (un officier de la 45e brigade d'artillerie ukrainienne), qui affirme que c'est effectivement la stratégie ukrainienne et qui  estime que le point de rupture des Russes est proche. Espérons qu'il a raison.





dimanche 23 juillet 2023

Etat des lieux - les nouvelles brigades ukrainiennes


Soldats de la 47e brigade mécanisée

Depuis le 1er janvier 2023, l'Ukraine a annoncé la formation de 36 nouvelles brigades dans le but explicite de mener leur contre-offensive. NB: certaines de ces brigades sont entièrement nouvelles (notamment celles équipées et entraînées par les occidentaux); d'autres ont été formées à partir de bataillons existants; quelques unes (dans la garde offensive) sont simplement des anciennes brigades qui ont été renommées.

Quelles informations avons-nous sur ces 36 brigades ? Je vais faire un résumé de ce que l'on sait en terme d'équipement, de d'entraînement ou de déploiement et des pertes subies. Principales sources: Oryx pour les pertes, Militaryland pour le gros des infos et @pouletvolant3 ( + Militaryland) pour le déploiement des unités.



Quelques remarques pour comprendre la suite:

  • je divise le front "est" en 4 secteurs (Kupyansk, Lyman, Bakhmut et Adiivka) et le front "sud" en deux axes d'attaque (Melitopol et Berdiansk). C'est bien sûr très grossier
  • j'emploie le conditionnel ("serait sur l'axe Berdiansk") pour les unités qui apparaissent sur les cartes à proximité de la ligne de front, mais dont on n'a pas ou peu de vidéo/photo pour déterminer leur localisation exacte
  • concernant l'équipement, les infos viennent soit des documents du Pentagone, soit de photos prises à l’entraînement ou sur le champ de bataille. Ces informations sont parfois contradictoires

 

Brigades mécanisées

15 nouvelles brigades d'infanterie mécanisée ont été annoncées

  • 21e serait du coté de Lyman. Elle est déjà au combat (ou du moins son artillerie l'est). Les documents du pentagone disent qu'elle serait équipée avec des T64 et des véhicules blindés CVRT, Bulldog, mais on a une preuve visuelle qu'elle opère (au moins en partie) sur des CV90 suédois 
  • 22e serait du côté de Bakhmut
  • 23e a participé aux assauts (axe Berdiansk). Elle a perdu plusieurs véhicules blindés lors de la libération de Novodarivka
  • 31e a libéré Rivnopil. Il semble qu'elle est équipée avec des MaxxPro, et qu'elle en a perdu plusieurs début juin.
  • 32e serait du coté de Kupyansk. Les documents du pentagone disent qu'elle serait équipée avec des T72 et MaxxPro, mais elle aurait reçu aussi des Bradleys
  • 33e a participé aux assauts (axe Melitopol). Les documents du Pentagone disent qu'elle serait équipée avec des Leopards2 et MaxxPro, mais il semble que les Ukrainiens ont préféré donner les Leopards2 à la 47e (la 33e recevant les T55S à la place ?)
  • 41e (aucune info)
  • 42e serait du côté de Siversk
  • 43e en formation
  • 44e en formation
  • 47e a participé aux assauts (axe Melitopol). C'est la brigade qui est équipée avec les Léopards 2 et les Bradleys, et qui a de loin subit le plus de pertes (pour des gains territoriaux insignifiants). Cette brigade a perdu au moins 10 Léopards 2 et 35 Bradleys. Soit un gros tiers de ses équipements blindés.
  • 88e serait du côté de Kupyansk
  • 116e en formation
  • 117e serait sur l'axe Melitopol. Les documents du pentagone disent qu'elle serait équipée avec des PT91 et M113
  • 118e serait sur l'axe Melitopol. Les documents du pentagone disent qu'elle serait équipée avec des T72 et M113

 

Brigades de la garde offensive (garde nationale)

Ce sont principalement des unités qui existaient déjà sous une forme ou une autre dans la garde nationale.

  • 1ere "Bureyiv"  a participé à la défense de Bakhmut. Serait actuellement sur l'axe Berdiansk
  • 3e "Spartan"  a participé à la défense de Bakhmut. Serait actuellement sur l'axe Melitopol
  • 4e "Rubizh" serait du côté d'Adiivka
  • 12e "Azov" a participé (et a été détruite) à la défense de Marioupol. A été reconstituée. Serait actuellement sur l'axe Melitopol. NB ils utilisent des canons français TRF-1
  • 13e "Katia" aucune info, à  part qu'ils auraient participé à la défense de Bakhmut
  • 14e "Chervona Kalyna" serait du côté de Siversk
  • 15e "Kara-Dag" serait actuellement sur l'axe Melitopol
  • "Lyut" (police) en formation
  • "Staleyvy Kordon" (garde frontières) a participé à la défense de Bakhmut. Peut-être actuellement du côté d'Adiivka


Brigades "de réserve" 

Il y a assez peu d'informations sur ces brigades, et je n'ai pas vraiment compris le concept. Est-ce quelque chose d'équivalent au BARS russe ? Toujours est-il que la formation de 5 brigades a été annoncée, et une d'entre elles serait déjà déployée.

  • 141e  (aucune info)
  • 142e serait sur le front Adiivka
  • 143e  (aucune info)
  • 144e  (aucune info)
  • "Consolidated Rifle Brigade" c'est une unité de l'armée de l'air, probablement formée à partir des fusiliers qui gardent les bases aériennes. A part cela, aucune information sur cette brigade

 

Autres brigades

  • 13e Jager (aucune info)
  • 37e Marine a participé aux assauts (axe Berdiansk). Equipée par des Mastiff et des AMX10-RC. A sans doute subi des pertes relativement importantes (au moins 4 AMX10-RC, plusieurs autres véhicules blindés)
  • 38e Marine serait sur l'axe Berdiansk
  • 47e artillerie  a participé aux assauts (axe Berdiansk)
  • 48e artillerie  (aucune info)
  • 49e artillerie  (aucune info)
  • 82e assaut aérien serait sur l'axe Berdiansk. Est équipée de chars Challengers 2, de blindés Strykers, Marders et M113


Conclusion


Sur les 36 brigades nouvellement formées:

  • 6 ont participé à des actions offensives: 47e artillerie, 23e, 31e, 33e, 47e mécanisées et 37e Marine
  • 17 seraient déployées à proximité de la ligne de front (en position défensive, ou en seconde ligne)
  • 4 seraient encore en formation/entraînement; les informations les concernant pouvant dater un peu, il est possible que ces brigades ont terminé l'entrainement et sont déployées, mais elles n'apparaissent pas sur les cartes
  • pour les 9 dernières, je n'ai trouvé aucune information. Peut-être qu'elles n'existent que sur le papier. Peut-être qu'elles sont à l'entraînement, ou même déjà opérationnelle. On sait juste qu'elles n'ont pas été engagées dans des opérations offensives.

 

L'équipement de ces brigades laisse apparaître de nombreuses contradictions avec les informations provenant des documents ayant fuité du Pentagone début mars 2023. Les brigades ont peut-être été réorganisées (que ce soit une volonté propre des Ukrainiens, ou en coopération avec l'OTAN), ou peut-être que les informations qui avaient fuité étaient tout simplement fausses.


En ce qui concerne les pertes, la 47e brigade mécanisée a subit de lourdes pertes matérielles: on a la preuve visuelle de la perte d'un gros tiers de ses chars Léopards 2 et de ses M2 Bradleys. Son potentiel de combat a certainement été affecté dans des proportions similaires, et comme c'est la brigade la mieux équipée de toute l'armée ukrainienne, cela constitue un revers significatif, d'autant plus qu'il semble y avoir des problèmes de commandement dans cette brigade. Cela dit, il semble que le matériel détruit a permis dans l'ensemble de protéger leurs équipages, et l'équipement peut être en partie remplacé / réparé.


Pour les autres brigades, les pertes ont été ce à quoi on pouvait s'attendre pour des brigades à l'offensive face à un ennemi bien retranché. Il semble que les pertes ont été limitées à environ 10% de l'équipement total de ces brigades.

 

Dans l'ensemble, l'armée ukrainienne a réussi à générer et équiper une force significative, et dont le potentiel de combat est quasiment intact (vu le peu de brigades engagées en offensive jusqu'à présent). Ces nouvelles brigades viennent renforcer les brigades existantes et qui semblent elles aussi bien équipées et entraînées. Les "analystes" (propagandistes pro-russe) qui s'imaginent que la "contre-offensive ukrainienne est un échec" ou que "l'armée ukrainienne est sur le point de s'effondrer" n'ont rien compris à la force actuelle de l'armée ukrainienne.


dimanche 9 juillet 2023

Contre-offensive ukrainienne: un bilan mitigé (3)

La première partie est ici, la deuxième est ici. Je rappelle qu'il s'agit d'une réaction à la série de billets du Colonel Michel Goya: L'offensive ukrainienne est-elle un échec ? (1) et (2) et que le titre (comme celui du billet de Michel Goya) ne reflète pas la conclusion de mon analyse, il n'est là que tromper ceux qui ne lisent que les titres. C'est aussi une référence à l'excellent sketch d'Alexandre Astier: Physique quantique : un bilan mitigé.

NB: du fait des changements dans la politique de Twitter, il y a moins de liens que d'habitude
 
 
 
Dans la première partie, j'avais émis l'idée que l'Ukraine a une stratégie à long terme, et qu'à chaque "phase" de cette guerre elle a cherché à éroder ce qui faisait la force des Russes (actuellement l'artillerie) et à taper la logistique.
Dans la seconde, j'ai pointé un certains nombre de problèmes dans l'offensive ukrainienne qui font qu'on s'interroge sur ce que les Ukrainiens cherchent à faire avec leur contre-offensive qui semble voué à l'échec.

Ici, je vais montrer que la stratégie d'attrition à long terme donne du sens à ce qui nous apparaît comme une contre-offensive ratée, et que les opérations offensives actuelles sont juste une préparation intensive de ce qui pourrait être la "véritable contre-offensive" ukrainienne.


Les chiffres ukrainiens sont-ils fiables ?


Dans cette troisième partie, je vais beaucoup m'appuyer sur les pertes russes telles que déclarées chaque jour par le Ministère de la Défense ukrainien. Comme ce sont des annonces purement déclaratives (sans aucune preuve apportée) faite par un des deux belligérants, la question de la fiabilité de ces chiffres se pose évidemment. Et le meilleur moyen d'évaluer la fiabilité de ces chiffres, c'est de les comparer aux chiffres d'Oryx qui répertorie les pertes visuellement confirmées. C'est ce que fait Ragnar Bjartur, un analyste de données islandais, sur son site où il donne beaucoup de statistiques.

Globalement, les pertes matérielles recensées par Oryx sont environ moitié moindre que celles annoncées par les Ukrainiens. Sachant que les chiffres d'Oryx sont probablement sous-estimées d'au moins 30%, j'applique la règle suivante aux chiffres des Ukrainiens pour avoir une "bonne" estimation: je retire 1/3 au total annoncé par les Ukrainiens. En effet, supposons que les Ukrainiens annoncent 100 pertes et que Oryx n'en recense que 50. On a oryx+30% = 65 pertes. ukrainiens -1/3 (33%) = 67 pertes. On retrouve donc sensiblement la même estimation.

Cependant, il faut signaler que ce ratio d'environ 50% est désormais plus bas: il est actuellement de 38% (selon les calculs de Ragnar Bjartur). On peut bien sûr imaginer que les Ukrainiens ont décidé, il y a 3 mois, de "gonfler" soudainement les chiffres qu'ils annoncent, mais je n'y crois pas trop (pourquoi un tel changement abrupte?) et surtout, il y a des explications plus rationnelles. Une première explication possible à cette baisse récente (ca date de moins de 3 mois) est que Oryx a fait une pause en avril et que, même s'ils essaient de maintenir le rythme, il est clair qu'ils ont trop de pain sur la planche et qu'ils ont peut-être un "backlog" (ensemble d'images non traitées faute de temps) qui augmente chaque jour en ce moment. Autrement dit: il y a beaucoup plus de pertes récentes (depuis avril) que ce que comptabilise oryx.  Mais surtout, cette baisse s'explique parce que les ukrainiens annoncent depuis mai d'importantes pertes en artillerie.


Or, si j'ai dit que les pertes matérielles recensées par Oryx sont environ moitié moindre que celles annoncées par les Ukrainiens, cela varie beaucoup en fonction des catégories. Le ratio est plus élevé pour les bateaux (65% des pertes confirmées), il est d'environ 50% pour les chars, blindés et camions, mais seulement 25-30% pour les avions et hélicoptères, 15% pour l'artillerie et moins de 10% pour les drones. Comment interpréter ces différences ? Pour les avions et hélicoptères, la différence vient essentiellement des 3 premiers mois (février-mars-avril 2022); si on exclut ces trois mois, on en revient à un ratio proche de 50%. On peut imaginer que, dans la confusion des premières semaines, les Ukrainiens ont largement surestimé les pertes aériennes russes (plus difficile à estimer que les pertes terrestres). Mais il est aussi possible que Oryx a manqué beaucoup de pertes russes: en effet, pour avoir une preuve visuelle de ces pertes, il faut retrouver l'épave de l'avion, qui peut tomber littéralement n'importe où (y compris dans des endroits peu voir pas fréquentés, ou en Russie). Au contraire des épaves de chars, blindés et camions qui ont tendance à s'accumuler le long de route nécessairement plus fréquentées. Le problème est pire pour les drones: combien sont abattus sans que les Ukrainiens se donnent ensuite la peine de retrouver leurs épaves ? Pour les premiers Shahed-131/136 abattus, il y avait un intérêt à retrouver l'épave. Pour les centaines de Shahed suivant, l'intérêt devait être bien moindre. On peut penser que les Ukrainiens comptent également des drones plus petits, qui ne sont pas comptabilisés par Oryx


Pour l'artillerie, c'est pareil: il y a de bonnes raisons de penser que ces pertes sont moins souvent documentées, et donc que la sous-estimation oryx est plus forte:
  • les pièces d'artillerie peuvent être repérées par des radars de contre-batteries et détruites sans laisser aucune preuve visuelle
  • idem si elles sont repérées par l'action, derrière les lignes ennemis, de partisans ou d'unités des forces spéciales; ceux-ci ne vont certainement pas publier des vidéo qui pourraient compromettre leur mission principale
  • les pièces détruites sont loin de la ligne de front. Plus difficile de les photographier. Surtout qu'elles vont plutôt être positionnées à des endroits où il est plus facile de se camoufler, pas nécessairement les coins les plus fréquentés.
  • les pièces endommagées peuvent facilement être évacuées, contrairement aux tanks endommagés sur le champ de bataille et qui sont souvent abandonnés sur place (et peuvent donc être plus facilement photographiés).
  • il est également possible que les ukrainiens compte dans la catégorie "artillerie" certaines pièces qu'Oryx ne répertorie pas, comme de petits mortiers, ce qui peut là encore expliquer les différences entre les deux chiffres


Notons que ces taux de confirmation entre les différentes catégories ne datent pas d'avril dernier, et qu'ils suivent une certaine logique: plus un équipement est facilement photographiable, plus il y a d'accord entre les chiffres Oryx et les chiffres des officiels ukrainiens. Alors certes, on peut penser que les estimations ukrainiennes sont un peu moins fiables pour ces catégories, mais qu'on peut quand même se baser sur ces annonces ukrainiennes (en leur appliquant une décote de 1/3 voire 1/2) pour estimer les pertes russes, plutôt que sur les chiffres d'Oryx. Je fais également l'hypothèse que cette fiabilité n'a pas diminué ces trois derniers mois et reste dans la même fourchette. Avec ces hypothèse, voyons à quoi ressemble la "contre-offensive ukrainienne" quand on se base sur ces données.


Des pertes russes significatives


En se basant sur les chiffres du ministère de la défense Ukrainiens (synthèses mensuelles) on remarque les tendances suivantes:
  • concernant les équipements spéciaux, alors que les pertes mensuelles oscillait entre 10 et 30 jusqu'en février 2023, les pertes augmentent considérablement: 66 en mars, 63 en avril, 99 en mai, 122 en juin. Or, cette catégorie regroupe les radars, les équipements EW, les équipements d'ingénierie, bref ce qu'il faut pour ériger des positions défensives et se protéger des drones. Il y a donc une volonté ukrainienne de cibler spécifiquement ces équipements, qui étaient jusque là relativement peu touchés
  • concernant la DCA et les MLRS, l'évolution est moins marquée, mais les pertes (depuis mars 2023) sont supérieures à la moyenne. Les pertes en camions en juin sont aussi très supérieures à la moyenne
  • l'évolution de l'artillerie est impressionnante: 553 pièces en mai, 688 pièces en juin, ce sont des chiffres conséquents, au delà du double de la moyenne mensuelle.

On voit donc que, si la stratégie des Ukrainiens est bien de taper sur ce qui fait la force de l'armée russe actuelle, le mois de juin n'est certainement pas un échec. L'attrition des équipements russes s'accélère. Et les premiers chiffres de juillet semblent montrer que ce mois verra également des pertes russes très importantes. Le fait que certaines catégories (artillerie, équipement spéciaux) sont particulièrement touchées indiquent qu'il y a une stratégie générale de "chasse aux équipements spécifiques" qui est faite depuis maintenant le mois de mars 2023 et qui s'est accélérée en mai et juin. Cette chasse se fait à l'aide de l'artillerie et des drones, avec en particulier des milliers de drones "FPS" qui sont envoyés chaque mois détruire de l'équipement et des positions russes. On parle beaucoup des drones russes "Lancet" qui arrivent à détruire des pièces d'équipement précieuses. Mais pour chaque vidéo de Lancet russe faisant mouche, il y a 10 vidéos de drones FPS ukrainiens qui détruisent leur cible. Pour mesurer le succès actuel, la surface du terrain repris est moins importante que le nombre de pièces d'équipement perdues par les Russes (en particulier l'artillerie/MLRS, la DCA et les équipements spéciaux).

Mais si la stratégie ukrainienne est de détruire les équipements russes à distance, pourquoi avoir lancer des contre-offensives qui augmentent mécaniquement les pertes ukrainiennes ? Si la bonne mesure des progrès ukrainiens est le nombre de pièces d'artillerie russes détruites, pourquoi s'être lancé dans ces trois opérations de libération dans le sud, qui sont coûteuses tant en hommes qu'en matériel et qui, comme nous l'avons vue dans la seconde partie de l'analyse, ne vont très probablement pas percer le front russe ? Pourquoi avoir attaqué début juin, alors qu'il reste encore beaucoup de pièces d'artillerie russes à détruire avant de pouvoir avancer sur le terrain ?


Les véritables buts de la "contre-offensive"


On peut penser qu'il y avait une certaine impatience, en occident mais aussi peut-être dans l'opinion ukrainienne, à ce que l'Ukraine repasse à l'offensive alors que l'offensive d'hiver russe avait été stoppée début avril dans la plupart des secteurs et le 20 mai pour Bakhmut. Certains avaient cru voir dans les contre-attaques ukrainiennes autour de Bakhmut le début de cette fameuse contre-offensive tant attendue. Mais je doute que les Ukrainiens ont lancer des opérations offensives dans 3 secteurs du front sud juste pour répondre à cette impatience. Je pense que ces attaques avaient en fait quatre buts:
  1. Tenter de percer par surprise: Le front sud était calme, sans grande opération offensive de part et d'autre, depuis plus d'un an. La qualité des troupes russes qui le garnissent n'avait donc pas été testée, ni en attaque, ni en défense. Les satellite permettent de cartographier le réseaux de tranchées, mais pas le moral des troupes russes. Il fallait donc tester ces défenses, voir si tout n'allait pas s'écrouler au premier coup, avant de procéder à de longues attaques plus méthodiques. C'est le principe "avant de se lancer dans le crochetage d'une serrure, vérifier d'abord si la porte est verrouillée". D'où la série d'attaques début juin. Il y a eu quelques mouvements de panique, mais dans l'ensemble les troupes russes ont passé le test avec succès et ont bien tenu la ligne.
  2. Dénicher les pièces d'artillerie: c'est sans doute la principale raison de ces attaques. Le but est de faciliter la destruction de l'artillerie russe en les forçant à utiliser l'artillerie en défense, révélant ses position et exposant à des tirs de contre-batterie. A noter que, pour réaliser cet objectif, les Ukrainiens ont tout intérêt à ne pas trop s'avancer dans les lignes russes. Cela leur permet de ne pas avoir a exposer trop leurs propres pièces tout en forçant les Russes à utiliser les leurs. Autrement dit : le rythme de progression actuel, aussi lent soit-il est parfait pour ce travail de contre-batterie. D'autant plus que les Russes facilitent le travail en envoyant toujours plus de troupes et d'équipement sur la ligne de front plutôt que de se replier sur leur ligne de fortification.
  3. Maintenir la pression, y compris sur les lignes logistiques russes. Comme pour la contre-offensive de Kherson, les Ukrainiens cherchent à créer des problèmes logistiques aux Russes, avec les bombardement longue distance grâce aux SCALP/StormShadows. Le goulot d'étranglement sera forcément moins efficace qu'à Kherson, car il y a plus de voies d'approvisionnement. De ce point de vue, le fait de lancer trois axes d'attaque dans le sud a du sens, car ce sont les mêmes lignes logistiques qui sont sollicitées. De plus, forcer les Russes à réapprovisionner leurs premières lignes permet à la fois de cibler les camions ravitailleurs. Observer ces camions (sans nécessairement les détruire) permet également de trouver quelles sont les chemins qui ne sont pas minés et de mieux cartographier le terrain occupé par l'ennemi.
  4. Expérimenter et apprendre. Si "War never changes", il semble que l'introduction massive des drones d'observation nécessite quelque adaptation des doctrines militaires, y compris de la doctrine OTAN. De fait, les Ukrainiens doivent apprendre à attaquer des positions bien défendues dans ce nouveau contexte et avec le (peu de) matériel qu'ils ont.

En fait, ces attaques semblent moins destinées à percer les lignes russes qu'à préparer une "vraie" contre-offensive à plus grande échelle, en affaiblissant l'armée russe et en renforçant l'armée ukrainienne. On peut même imaginer que les Ukrainiens privilégient une action lente et méthodique pour attirer les Russes hors de leur première ligne de fortification et les user ainsi d'avantage. Est-ce que tout cela "vaut" les pertes générées par ces actions offensives préparatoires (et le temps passé)? Je l'espère, mais c'est difficile de juger avec le peu d'informations disponibles en sources ouvertes.


Une armée apprenante


L'armée ukrainienne diffuse régulièrement des vidéo d'assauts sur les tranchées russes, surtout dans le secteur de Bakhmut (par exemple par la 3e brigade d'assaut). Ces assauts sont menés à petite échelle (section/compagnie) par des soldats expérimentés. Bien sûr, les vidéos qui sont publiés montrent des assauts réussis et presque "parfaits", où les Russes sont écrasés et les Ukrainiens font les choses bien comme il faut. Il y a forcément un biais de sélection dans les vidéos qui sont publiées pour les besoins de la propagande ukrainienne, et il est probable que les choses ne se passent pas toujours aussi parfaitement. Il doit aussi y avoir des vidéos "contre-exemple" qui sont enregistrées lors d'assauts qui se passent mal mais ne sont pas diffusées. Du moins au grand public.

Car ces vidéos peuvent être un excellent moyen de former les brigades moins expérimentées. On parle beaucoup de la révolution des drones dans la correction des tirs d'artillerie, mais le fait que les drones (et camera go pro des fantassins) génèrent autant d'images peut amener à une autre révolution: celle de la formation des soldats, montrant aux novices de vraies situations de combat, les choses à faire et à ne pas faire. Certes, ça ne remplace pas l'expérience du terrain, mais c'est un retour d'expérience qui n'était pas disponible aux soldats des générations précédentes (du moins pas à cette échelle). On sait, dans les unités, l'importance de la "transmission de connaissance" entre les vétérans et les novices. La documentation constante des combats en Ukraine permet accélérer cette transmission et de donner une première "expérience" à ceux qui vont ensuite aller au front pour la première fois. Les Ukrainiens exploitent-ils ces images pour la formation de leurs soldats ? On ne le sait pas, mais ce serait intelligent de leur part.

Et comme le souligne le colonel Goya, l'armée ukrainienne a maintenant une soixantaine de brigades d'un bon niveau tactique. C'est probablement plus que n'importe quelle autre armée au monde, excepté, peut-être, les USA. Ces derniers mois, j'ai vu des vidéos d'assauts brillamment menés par les brigades suivantes: 3e et 5e brigades d'assaut; 10e et 128e brigades de montagne; 28e, 30e, 53e, 54e, 56e, 57e, 59e, 67e, 92e, 93e et 110e brigades mécanisées, plus quelques brigades territoriales appuyés par les chars de la 3e brigade blindée. Alors certes, il y a toujours un biais de sélection. Et comme ce sont des assauts menés à petites échelles (section, peloton ou compagnie), il est possible (et même probable) que tous les soldats de ces brigades ne soient pas au niveau tactique démontré dans ces vidéos. Mais ça renforce l'idée que l'Ukraine dispose de nombreuses brigades capables de mener des assauts efficaces contre des positions retranchées russes.

Et les Ukrainiens semblent vouloir encore augmenter ce nombre, en particulier en élevant le niveau des brigades nouvellement formées. Cela fait du sens s'ils se préparent non à percer le front à un endroit (ce qui nécessiterait 20-30 brigades bien formées et bien équipées) mais qu'ils sont dans une stratégie d'attrition généralisée où ils usent les Russes partout sur le front. De plus, si cette phase d'attrition réussi, les Ukrainiens auront suffisamment de brigades de manoeuvre pour menacer le front russe à plusieurs endroits et garder une réserve capable d'exploiter là où le front craquera (ce que Michel Goya appelle "MA1 : le torrent lent").


De même, concernant les 3 actions offensives dans le sud, on peut remarquer qu'elles semblent être menées chacune à un échelon différent:
  • dans le secteur Dnipro, ce serait l'échelon "bataillon" (au plus un bataillon impliqué en attaque comme en défense)
  • dans le secteur Orikhiv, ce serait l'échelon "brigade" (plusieurs bataillons impliqués en attaque comme en défense)
  • dans le secteur Velyka Novosilka, ce serait l'échelon "division" ou "corps d'armée" (plusieurs brigades impliquées en attaque comme en défense)

C'est sans doute un peu tiré par les cheveux, mais si on suppose que les actions actuelles dans le sud ont pour but de préparer la "véritable contre-offensive", cela fait du sens de ne pas concentrer les moyens à un seul endroit, mais de varier les situations de combat (et les échelons) pour mieux pouvoir en tirer des leçons.


Cette stratégie peut-elle réussir ?


On imagine souvent les réserves russes comme contenant un nombre quasi-infini de pièces d'artillerie, et que toute tentative de détruire assez de pièces d'artillerie au point que les Russes ne puissent plus les remplacer est aussi vaine que l'idée de vider la mer à la petite cuillère. Mais rien n'est infini (à part la connerie humaine et l'Univers, encore que pour ce dernier, il y a un doute). Les Russes ont certes des dizaines de milliers de pièces d'artilleries qui rouillent un peu partout sur leur immense territoire, mais combien sont encore utilisables ? 10000 ? 5000 ? Moins peut-être ? Difficile à dire.

Une chose est en revanche certaine: une pièce d'artillerie détruire sera remplacée, au mieux, par une pièce d'artillerie plus ancienne. Voire pas remplacée du tout. De même, si les artilleurs se font tuer lorsque la pièce est détruite, ils seront remplacés, au mieux, que par des conscrits sans expérience. Donc la stratégie d'attrition ukrainienne aura pour résultat une baisse qualitative (et probablement aussi quantitative) de l'artillerie russe. De plus, le remplacement n'est pas instantané. Il faut sortir la pièce de la réserve. Changer certaines pièces. L'amener au front. Tout cela impose des contraintes supplémentaires sur la logistique, qui reste le point faible des Russes.

Mais cela va-t-il réussir ? Difficile à dire avec les données imprécises que nous avons. Il faudrait connaître le nombre exact de pièces que les Russes ont actuellement sur le front, leur production (que ce soit des pièces neuves ou des pièces sorties des réserves), et bien sûr le nombre de pièces détruites par les Ukrainiens. Quoi qu'il en soit, on n'arrivera jamais à un point où les Russes n'auront plus de pièces d'artillerie en Ukraine. Mais on peut arriver à un point où l'artillerie russe, par manque de pièces modernes et d'hommes formés, n'est plus capable de repousser les assauts ukrainiens. Est-ce possible d'atteindre ce point avant l'hiver prochain ? Je ne me risquerai pas à faire une prédiction.

Et si je parle beaucoup d'artillerie, il faut noter que les Ukrainiens visent aussi les MLRS, les systèmes anti-aériens, les camions et les "équipements spéciaux", pour reprendre ainsi les catégories des chiffres publiés quotidiennement par les Ukrainiens. Or, cette dernière catégorie, si elle est "fourre-tout" au point qu'on ne sait pas vraiment ce qui est détruit, englobe des équipements cruciaux et plus difficilement remplaçables que les pièces d'artillerie: radars, équipements de brouillage électronique, etc. Le rapport RUSI notait que les Russes ont 1 système majeur de brouillage tous les 10km. Ce qui veut dire: en tout, 100 systèmes sur tout le front de 1000km. Or, les Ukrainiens disent détruire plus de 100 équipements spéciaux par mois depuis Mai. Alors certes, il faut "corriger" les chiffres annoncés (en réduisant d'un tiers, voire de la moitié), et tous les équipements spéciaux détruits ne sont pas des systèmes de brouillage. Mais l'attrition semble suffisamment forte pour que progressivement, il y aura de plus en plus de "trous" dans la défense anti-drones des Russes. Et cela ouvrira autant de possibilités d'attaque pour les Ukrainiens.

Enfin, il y a un dernier facteur, très important, à prendre en compte, dans la réussite possible de cette stratégie d'attrition: sa discrétion. Contrairement à la reprise de territoire, qui est très "visible" au point que le moindre changement (prise d'un village ou d'une colline) fait désormais l'objet de dizaines de vidéos Youtube et d'articles dans les journaux, l'attrition passe presque inaperçue. Alors certes, les militaires ont les rapports de terrains, où ces pertes apparaissent. Mais compte tenu de la "culture du mensonge" très présente en Russie, ces rapports sont souvent exagérés voire carrément faux. Un commandant sur le terrain va peut-être ne pas déclarer de pertes pour faire apparaître un bilan plus positif. A l'inverse, si le commandant fait remonter l'information, les échelons supérieurs vont peut-être penser qu'il ment ou exagère le problème pour obtenir d'avantage d'équipement.

Autrement dit, il est possible que les Ukrainiens vont parvenir à un point où les Russes, sans avoir perdu beaucoup de terrain, seront tellement affaiblis qu'ils seront dans un état de "KO debout" et que l'état-major russe ne s'en rend compte que trop tardivement. Que se passera-t-il si on arrive à ce point ?


Les buts de la "véritable contre offensive"



Admettons que la stratégie d'attrition réussisse et que, début septembre, l'Ukraine dispose de 60 brigades bien entraînées, capables de mener des actions offensives efficaces, y compris contre un ennemi retranché, et que en face les Russes ont bien moins de pièces d'artillerie, de DCA, etc. NB: Je me place ici dans un cadre idéal, hypothétique. Ce n'est probablement pas ainsi que ça se passera réellement.

Cela changera-t-il fondamentalement la donne ? Les champs de mines et les fortifications russes seront toujours là (et peut-être même plus abouties que maintenant). L'aviation russe sera toujours une menace. Il y aura toujours autant de chaire à canon dans les tranchées. La nécessité de percer les lignes russes sera d'autant plus pressante qu'il y aura moins de temps pour attendre les objectifs opérationnels avant le retour de la saison des pluies.

Mais cette percée se fera face à des forces russes affaiblies, et les Ukrainiens disposeront de quelques avantages, en premier lieu la "supériorité des feux". Non seulement ils disposeront d'un avantage quantitatif en artillerie, mais surtout, l'avantage qualitatif leur permet de neutraliser facilement l'artillerie russe restante: si celle-ci ouvre le feu, il lui faut 10 coups avant d'ajuster sa cible, tandis que le tir de contre-batterie (CAESAR ou autre pièce de précision) n'a besoin que d'un coup ou deux pour neutraliser la pièce russe. Et l'efficacité de l'artillerie ukrainienne est démultipliée par l'usage de drones permis par le manque d'équipement anti-drones chez les Russes.

Or, les drones ont une utilité qui dépasse largement la simple correction des tirs d'artillerie. Des vidéos et témoignages ont montré que les Ukrainiens (et aussi Wagner) utilisent les drones pour guider l'infanterie d'assaut, les prévenir de la position de chaque fantassin ennemi. On a vu aussi les Ukrainiens utiliser des drones pour larguer des grenades pile au milieu d'une tranchée qu'ils attaquaient aussi avec de l'infanterie. De fait, si on en juge par ces exemples, les tranchées semblent n'offrir qu'une protection faible quand l'attaquant dispose de drones pour appuyer l'infanterie d'assaut.

Ce qui ne signifie pas que l'attaque des positions retranchées se fera sans problème: il reste à régler le problème des mines (les Ukrainiens savent se montrer inventifs), de l'aviation (comme le dit Michel Goya, il faudra probablement dégarnir les ville pour défendre le front), etc. Mais si l'artillerie russe est neutralisée et si les tranchées peuvent être nettoyées rapidement grâce aux drones, le reste des fortifications ne sera plus "battu par les feux" et pourra être franchi bien plus rapidement, d'autant plus rapidement que les troupes d'assaut auront appris les bonnes pratiques (cf plus haut).

Maintenant, la question est : où attaquer ? Et c'est là tout l'intérêt de la stratégie d'attrition: elle affaiblit globalement tout le front russe. Même si j'imagine que les buts principaux resteront les mêmes (couper les axes logistiques russes), on peut imaginer aussi d'autres choses, mais qui dépendront au final du succès de la campagne d'attrition:
  • si elle est totale, les Ukrainiens pourraient même imaginer prendre des objectifs qui semblent actuellement hors de leur portée, comme Donetsk (la ville)
  • si elle est partielle, les Ukrainiens devront se contenter d'attaquer là où les Russes sont faibles, si possible avec pour objectifs de couper au moins un axe logistique
  • si c'est un échec, alors il n'y aura pas d'attaque, ou alors une attaque pour prendre un seul objectif, moins ambitieux militairement mais très symbolique : Bakhmut


Une dissonance cognitive ?


Je m'arrête une seconde. Je suis en train de dire, sans aucune preuve, que (je caricature ici mes propos, ce n'est pas un résumé):
  1. Les Ukrainiens ont une stratégie d'attrition à long terme qui est en train de réussir
  2. Les attaques menées actuellement dans le sud et à Bakhmut ne sont pas destinées à percer le front (et ne cherchent même pas à le faire), mais à accroître l'attrition en attirant les Russes hors de leurs lignes les mieux fortifiées et à expérimenter de nouvelles techniques d'assaut qui (grâce notamment aux enregistrements vidéos) peuvent être enseignées aux brigades tenues en réserve
  3. Le véritable potentiel d'assaut ukrainien est toujours à l'arrière et, le moment venu, se mettra en action pour balayer les lignes russes.

Cela ressemble très fortement à ce que les pro-russes disaient pendant l'offensive d'hiver: "Les Russes grignotent les Ukrainiens qui ont des pertes considérables" "500 000 Russes s’entraînent à l'arrière et balayeront ensuite les Ukrainiens". On sait ce qu'il est advenu: échec de l'offensive, pertes russes gigantesques, et, comme on l'a vu avec les incursions en Russie de Wagner et des anti-poutine, les forces russes qui sont encore en Russie sont squelettiques. Ne suis-je pas en train de reproduire les mêmes erreurs que les pro-russes ?

C'est possible. J'ai quand même, à défaut de preuves, quelques raisons de croire ce que je dis:
  1. la stratégie d'attrition est visible sur les chiffres donnés par le ministère de la défense ukrainien, avec une tendance qui remonte à mars 2023; et ces chiffres ont été, pendant plus d'un an, relativement fiables
  2. si le 1) est vrai, alors le 2) fait sens et explique ce qui semble être une erreur grossière du commandement ukrainien
  3. on a quand même des preuves de l'existence des brigades ukrainiennes qui sont à l'arrière (liste d'équipements fournis par l'OTAN, images d'entraînement, etc) tandis que les pro-russes se fondaient uniquement sur des notions comme le "nombre théorique d'hommes mobilisables en Russie" ou sur les déclarations (notoirement mensongères) des officiels russes

Mais j'admets que je suis peut-être en pleine dissonance cognitive: comme je ne peux pas admettre que les Ukrainiens reproduisent les mêmes erreurs que les Russes (dispersion des forces, stratégie basée sur l'attrition, erreurs tactiques), je suis en train d'imaginer toute une théorie qui "prouve" qu'en fait tout se déroule selon un plan génial du haut commandement ukrainien. C'est même probable qu'il s'agit d'une erreur ukrainienne plutôt qu'un coup de génie, car l'erreur est bien plus banale que le génie.

Mais jusqu'à présent, le haut-commandement ukrainien s'est montré plutôt bon, et même ce qui a pu apparaître comme "mauvais" et/ou "coûteux en vies humaine (comme la défense de Bakhmut et de Severodonetsk) ont eu au final des effets stratégiques bénéfiques. De même, quand à l'été 2022 Zelenski annonçait la contre offensive dans le sud, ce qui pouvait paraître comme une erreur que d'annoncer ses plans à l'avance s'est révélé être une ruse qui a permis la percée de Kupyansk.

Est-ce vraiment délirant d'imaginer que, une fois de plus, ce qui nous apparaît comme une erreur grossière est en fait un plan stratégique mûrement réfléchi ?


Conclusion: vers un effondrement généralisé de l'armée russe ?



En résumé, je pense que les actions offensives que les Ukrainiens mènent actuellement font partie d'une "préparation active" et ont pour buts, à défaut de percer les lignes russes:
  1. de favoriser le travail de contre-batterie et s’inscrivent donc dans une stratégie d'attrition à long terme (qui a commencé en mars 2023) visant spécifiquement certains types d'équipement
  2. d'expérimenter de nouvelles méthodes d'assaut adaptées à l'environnement de cette guerre (notamment la présence des drones) et d'améliorer la formation des nouvelles brigades en fournissant des exemples (vidéos) de choses à faire / à ne pas faire

C'est pourquoi les progrès ne sont pas visibles sur les cartes (peu de terrain repris); le but de cette phase de préparation est de lancer une "véritable" offensive au moment où les Russes seront dans une situation de "KO debout": c'est à dire que leur défense, en apparence solide (peu de terrain cédé, toujours du monde dans les tranchées, toujours des blindés etc) sera considérablement affaiblie par manque d'artillerie précise, de radars et d'équipement de guerre électronique).  Pour mesurer les progrès ukrainiens, il ne faut pas compter les km2 repris mais plutôt surveiller, dans les chiffres du ministères de la défense ukrainiens, les catégories suivantes: artillerie/MLRS, DCA, équipements spéciaux. Cette dernière catégorie, bien qu'étant fourre-tout et donc difficilement interprétable, regroupe l'équipement qui est le plus critique.

Cette stratégie peut échouer: tout dépend de la vitesse de remplacement du matériel par les Russes. Mais si elle réussit, l'armée ukrainienne sera en mesure de percer le front, potentiellement à plusieurs endroits à la fois, et de remporter une victoire décisive. Je rejoins donc un peu l'avis de Guillaume Ancel et Michel Goya, à quelques nuances près:
  • je pense que c'était la stratégie prévue dès le départ, pas un "plan B, faute de percer"
  • je pense que cette stratégie vise des équipements spécifiques: il y aura toujours des soldats, des blindés, et même des pièces d'artillerie (bien que plus anciennes et moins précises) côté russe; seulement, les défenses seront affaiblies par manque de radar, stations de brouillage etc, permettant aux Ukrainiens d'utiliser notamment l'appui tactique des drones pour mener des attaques efficaces
Et comme le dit le Colonel Goya: il faudra des obus. Beaucoup d'obus. Déjà pour tenir le rythme jusqu'au point du "KO debout". Ensuite pour pouvoir exploiter pleinement les faiblesses russes.


Mais dans l'ensemble, je pense qu'une victoire est possible et que l'offensive se déroule plus ou moins comme les Ukrainiens l'avait prévu. Cela ne veut pas dire que tout se passe bien et que les Ukrainiens n'ont commis aucune erreur: par exemple ils se seraient bien passés du "fiasco des Bradleys" dans les premiers jours. Mais je pense (du moins je l'espère) qu'ils apprennent de leurs erreurs et seront en mesure, d'ici septembre, de lancer toutes leurs forces dans la bataille pour remporter la victoire.

Je précise que ceci n'est que mon opinion (qui n'est visiblement pas partagée par les experts militaires, ce qui veut probablement dire que j'ai tort, n'en déplaise au syndrome de Galilée), que je n'ai que peu de preuves pour appuyer ma théorie. Peut-être que je suis simplement en train de chercher à donner du sens à un plan d'attaque ukrainien qui est absurde. Peut-être que les Ukrainiens ont simplement précipité leur attaque et qu'ils se montrent actuellement incapables de réviser leur plans voués à l'échec. Mais les Ukrainiens nous ont suffisamment surpris durant cette guerre pour qu'on leur fasse confiance pour avoir raison envers et contre tout.


Je fais donc un pari: je parie sur l'intelligence et la compétence du haut-commandement ukrainien, je parie sur la capacité d'adaptation des Ukrainiens, je parie au final sur leur victoire. Désolé d'avoir été si long, merci de m'avoir lu jusqu'au bout. Slava Ukraini !

jeudi 6 juillet 2023

Contre-offensive ukrainienne: un bilan mitigé (2)

La première partie est ici. Je rappelle qu'il s'agit d'une réaction à la série de billets du Colonel Michel Goya: L'offensive ukrainienne est-elle un échec ? (1) et (2) et que le titre (comme celui du billet de Michel Goya) ne reflète pas la conclusion de mon analyse, il n'est là que tromper ceux qui ne lisent que les titres. C'est aussi une référence à l'excellent sketch d'Alexandre Astier: Physique quantique : un bilan mitigé.

NB: du fait des changements dans la politique de Twitter, il y a moins de liens que d'habitude


La contre-offensive a-t-elle vraiment commencé ?


Le contraste est fort entre les déclarations des Ukrainiens, les attentes de certains occidentaux et le résultat que l'on peut observer: au bout d'un mois de "contre-offensive", le front semble presque statique, au point qu'on ne sait pas très bien si l'offensive a vraiment commencé, si elle est toujours en cours ou si elle a déjà échoué. Reprenons la chronologie.

  • De mi-décembre à mi-mai, c'est la grande offensive d'hiver russe. Qui, si elle a été très coûteuse en hommes comme en matériel, n'a guère permis de faire bouger les lignes de front, à part dans le secteur de Bakhmut.
  • Mi-mai, les Ukrainiens contrent-attaquent sur les flancs de Bakhmut. Ils enregistrent quelques progrès notables, mais ne progressent plus après une semaine, alors que les Russes finissent par prendre la totalité de la ville de Bakhmut.
  • Début juin, les Ukrainiens lancent des attaques dans le sud, dans trois directions : tout à l'ouest, près du Dnipro; au sud de Orikhiv et enfin, au sud de Velyka Novosilka. Tandis qu'à Bakhmut, les Ukrainiens recommencent leur progression lente.
  • Un mois plus tard, les Ukrainiens ont progressé, au mieux, de 5 à 10 km dans le secteur de Velyka Novosilka. Pour les deux autres secteurs, la profondeur de la progression est inférieure à 3km.


Il y a donc bien "quelque chose" qui a commencé. Mais est-ce l'attaque principale ? Des opérations préliminaires ? Une forme élaborée de diversion ? La brutalité des combats et les pertes qui s'accumulent dans chaque camp sont en tous cas la preuve indéniable que les attaques sont sérieuses. Mais si on se pose toutes ces questions, c'est parce que les Ukrainiens n'ont engagé qu'une petite partie des forces qu'ils avaient formés pour leur contre attaque. Militaryland.net avait listé 34 brigades ukrainiennes disponibles pour la contre-offensive. De ces 34 brigades, seules 6 ont été engagées dans les actions offensives. Cependant, d'autres brigades participent aussi aux combats (même si elles n'étaient pas listées comme disponibles en avril), comme nous allons le voir, secteur par secteur.



Les différentes offensives

secteur "Dnipro":

Ici, les Ukrainiens n'ont engagé qu'une brigade: 128e brigade d'assaut de montagne, appuyée par quelques bataillons supplémentaires. Après avoir pris le village de Lobkhove dans les premiers jours, ils ont ensuite libéré Pyatykhatky et essaient maintenant d'attaquer au sud-ouest et au sud-est. Les gains sont modestes, mais plutôt bons compte tenu des faibles moyens engagés


secteur "Orikhiv":

C'est dans cette direction que les Ukrainiens ont engagé leur unité la mieux équipée: la 47e brigade mécanisée, équipée de chars Léopards 2 et de M2 Bradleys. Dans les documents du pentagone, la 47e devait recevoir les Bradley et des M55-S, tandis que la 33e recevait les Leopards. Il semblerait que les Ukrainiens ont préféré filé les Léopards 2 à la 47e, ou bien ont décidé de mener des attaques conjointe des 2 brigades, car on va vu des vidéo de ces groupes d'attaques mixant les deux types de véhicules (et se faire détruire par les Russes). Durant les premiers jours de l'offensive, les Ukrainiens ont perdu au moins une quinzaine de Bradley, 5 Léopards et plusieurs autres véhicules, dont au moins 4 engins de déminages. C'est une sérieux revers pour l'Ukraine, bien exploité par la propagande russe. Si les premiers jours ont été désastreux, les Ukrainiens se sont repris et ont poursuivi l'offensive avec moins de perte et en gagnant un peu de terrain, mais sans parvenir à libérer un seul village. En plus des 47e et 33e brigades mécanisées, la 65e brigade mécanisée et peut-être quelques unités supplémentaires participent aux assauts dans le secteur.


secteur "Velyka Novosilka":

C'est là que les Ukrainiens ont obtenus le plus de succès, et aussi là où ils ont engagé le plus de troupes: 35e, 36e et 37e brigades de marine; 23e, 31e (et peut-être aussi la 93e) brigades mécanisées, 68e brigade de chasseurs, 47e brigade d'artillerie, 128e 129e brigades de défense territoriales et peut-être aussi une ou deux brigade blindée (3e et/ou 4e) et une brigade de parachutistes (25e). Il y a beaucoup d'incertitude sur les unités engagés car, pour certaines, on a juste vu quelques photos/vidéos de certains membres de ces unités (25e, 93e) dans le secteur mais ne participant pas aux combats (et des indices laissent penser que ces unités sont ailleurs). Après une première semaine où les Ukrainiens avaient libéré 5 villages, les choses se sont ensuite ralenties. Les semaines suivantes, les Ukrainiens ont continué à faire quelques progrès dans le secteur, libérant 2 autres village mais ne progressant guère vers le sud.


secteur "Bakhmut":

Dans ce secteur, les Ukrainiens ont progressé mais sans reprendre de localité; les experts estiment qu'il s'agit probablement d'attaques de fixation plus que d'un réel axe offensif. Il y a de nombreuses unités qui sont déployées mais il faut noter que les Ukrainiens n'y ont pas envoyé de renfort: ils ont même retiré certaines unités qui défendaient Bakhmut. Néanmoins, des vidéo des assauts ont été publiées. Ils ont été menés par les brigades suivantes (du nord au sud): 10e montagne, 30e mécanisée, 56e et 57e motorisée, 77e et 80e assaut aérien, 3e et 5e assaut, 28e mécanisée Il y a aussi plusieurs autres unités de défense territoriales dans le secteur (au moins 3 brigades), dont certaines participent aux assauts.


Un bilan mitigé ?


La progression ukrainienne, en terme de terrain, est très faible. Les lignes russes n'ont été percées nulle part. Pire: la première ligne fortifiée russe (il y en a au moins 3) n'a même pas été atteinte. NB: première ligne fortifiée ne veut pas dire première ligne de défense (contrairement à ce que clament les pro-russes). En effet, les Russes se défendent en avant de cette ligne fortifiée, qui est situé entre 5km (secteurs Dnipro/Orikhiv) et 20km (secteur Velyka Novosilka) derrière la ligne de front du 1er juin 2023.

Cette faible progression dans le secteur Dnipro peut s'expliquer par le faible effectif engagé (seulement une brigade) et dans le secteur de Orikhiv, par les revers des premiers jours. En revanche, ce qui m'inquiète beaucoup plus, c'est le manque de progrès dans le secteur Velyka Novosilka: en effet, alors que les Ukrainiens avaient percé la première ligne de défense et avaient un certain momentum, la progression s'est ensuite fortement ralentie. Soit les Ukrainiens ont rencontré des difficultés supplémentaires, soit les Russes ont bien réagi, soit les pertes ukrainiennes ont été très importantes (mais dans ce cas, pourquoi les Russes ne les ont pas montré ?). Ou alors, les Ukrainiens ont, pour une raison ou une autre, volontairement choisi de ne pas pousser plus au sud dans ce secteur (mais il faudra déterminer pourquoi).

Toujours est-il que, si la progression ukrainienne continue au même rythme, le front russe ne sera jamais percé et les lignes de ravitaillement (qui sont l'objectif opérationnel) jamais atteintes. Les pro-ukrainiens se rassurent en se disant que cette progression (environ 200km2 face à un terrain miné et bien défendu) est bien supérieure au "succès" de l'offensive russe hivernale, mais une telle comparaison ne fait que souligner l'échec des Russes, pas la réussite des Ukrainiens. On nous dit que les choses sont forcément lentes au départ et que cela va s'accélérer, mais, comme l'a dit Michel Goya, il y a de sérieuses raisons d'en douter.

D'abord, parce que les Russes savent quels points ils doivent renforcer. Pire: ils construisent des lignes de défenses supplémentaires plus vite que les Ukrainiens n'en prennent en première ligne. Ensuite, parce que l'on n'est même pas parvenu à la principale ligne défensive. Si la progression est si lente maintenant, pourquoi penser que cela va s’accélérer quand les Ukrainiens atteindront les positions les mieux défendues et qu'ils ont perdu une partie de leur matériel de "bréchage" ?

Enfin, il y a la question des pertes matérielles et humaines. Si on se fie aux données Oryx, on est à un ratio proche de 1:1, ce qui n'est bon ni pour les Russes, ni pour les Ukrainiens. Pas bon pour les Russes, car à ce stade des combats le ratio devrait être plus en leur faveur (le fait que les Russes contre-attaquent systématiquement explique peut-être leurs pertes particulièrement élevées en défense). Pas bon pour les Ukrainiens, car ce sont leurs unités d'assaut (et donc leur potentiel offensif) qui s'usent ainsi rapidement.


S'il est encore trop tôt pour parler d'échec ukrainien, le moins qu'on puisse dire est que c'est très mal engagé. Justement, il me reste à parler des forces ukrainiennes engagées dans l'opération.


L'engagement des forces ukrainiennes


Il y a au moins 13 brigades  (et peut-être jusqu'à 20) impliquées dans les opérations sur les 3 premiers axes d'attaque, et une douzaine dans le secteur de Bakhmut. Cela fait donc entre 25 et 30 brigades ukrainiennes, sur un total (au moins théorique) de 100 à 120 brigades. Cela représente donc un quart des unités ukrainiennes; si on ne compte que les brigades nouvellement formées, on en a 5 (23e, 31e, 33e, 47e mécanisées, 37e marine) sur une vingtaine, on retrouve donc la même proportion.  NB: mon décompte est quelque peu différent de celui de Michel Goya: je ne compte que les unités dont on a une preuve qu'elles ont participé aux assauts et/ou à la libération de villages. Je ne compte pas les unités qui sont dans le secteur (selon l'ordre de bataille ukrainien) mais dont on n'a pas la preuve qu'elles ont participé aux assauts et qui sont donc probablement derrière, en "deuxième échelon.

Quoi qu'il en soit, cette proportion pose beaucoup de questions, car c'est à la fois beaucoup et très peu: plus des trois quart des réserves stratégiques ukrainiennes n'ont toujours pas été vues sur la ligne de front. On pourrait se dire que ces unités sont gardées pour la phase d'exploitation (après la percée). Mais, au rythme où progressent les Ukrainiens, il n'y aura pas de percée. On pourrait se dire aussi que l'attaque au sud n'est qu'une diversion, et que l'attaque principale aura lieu ailleurs (comme ce qui s'est passé en septembre 2022). Possible. Mais les Russes s'y attendent, et tout le front est fortifié.

Il y a aussi l'idée que les attaques actuelles ne sont que des "coups de sonde" pour identifier les forces et faiblesses de l'armée russe et préparer l'attaque principale. En effet, les vidéos que nous avons montrent des engagements à très petite échelle: ce sont des pelotons, au mieux des compagnies qui attaquent. Pas des bataillons ou des brigades. C'est vrai, mais ça n'en fait pas des "coups de sonde" pour autant. En effet, si le but des Ukrainiens était de sonder le front russe pour savoir où attaquer ensuite, ils ne lancerait pas leurs attaques toujours dans les 3 mêmes secteurs pendant un mois, sans sonder ailleurs. La petite taille des attaques est plus due à la "transparence" du champ de bataille (difficile de grouper des troupes pour préparer une attaque de grande ampleur sans être repérés par les drones et détruit par l'artillerie adverse). Et peut-être également à un manque de compétence du commandement ukrainien (comme russe) qui seraient incapable de coordonner des attaques à plus grande échelle.

Dans le même ordre d'idée, le fait que l'armée ukrainienne attaque au sud sur 3 axes différents pose de sérieuses questions. En effet, il suffit de percer à un seul endroit pour "couper" le pont terrestre. Donc que les Ukrainiens commencent par attaquer à 3 endroits différents pour voir où ils ont le plus de chances, OK. Mais pourquoi poursuivre ces attaques pendant plus d'un mois plutôt que de se concentrer sur l'axe le plus prometteur ? Cela semble être un gaspillage de moyens (qui sont pourtant trop rares pour pouvoir être gaspillés) pour une entreprise vouée à l'échec. Et si le plan est d'attaquer à plusieurs endroits à la fois pour forcer les Russes à déployer leurs réserves et seulement ensuite choisir l'axe d'attaque principal, il aurait été plus judicieux d'avoir deux axes d'attaques un au nord (oblast de Louhansk) l'autre au sud (oblast de Zaporijja) et d'utiliser la position centrale de l'Ukraine pour pouvoir basculer les forces d'un axe à l'autre plus facilement que les Russes. Là, on a 3 axes assez proches pour que les réserves russes puissent transiter d'un axe à l'autre plus facilement que les Ukrainiens.

Enfin, si on compare à la percée de Kharkiv/Kupyansk en septembre 2022, il faut noter que la concentration des forces ukrainiennes est relativement faible. A Kharkiv, les Ukrainiens avaient concentré 5 brigades d'élite sur une vingtaine de km de front pour percer des défenses bien plus faibles que ce que les Russes ont actuellement. Là, on n'a absolument pas la même concentration des forces, et pourtant le front s'est raccourci (plus de front de Kherson) et l'armée ukrainienne a 25-30 brigades de plus. La concentration des brigades d'artillerie (seulement 3 brigades sur le front sud, alors qu'il y en a autant près de Siversk et deux autres à Bakhmut) interroge aussi. Les Ukrainiens comptaient-ils percer sans soutien massif d'artillerie ? Quelle que soit la manière de regarder les choses, il y a quelque chose qui cloche, et (indépendamment du "cimetière des léopard/bradleys") la contre-offensive ukrainienne semble condamnée à échouer dès le départ.

Donc la grande question est : pourquoi ? Pourquoi la contre-offensive, que les Ukrainiens annoncent depuis des mois, semble être aussi mal préparée et mal menée ? Je ne parle pas de difficultés techniques (genre les champs de mines qui s'avèrent plus difficiles à traverser, ou les Ka-52 qui se révèlent plus efficaces en défense), je ne parle pas de notre déception que les Ukrainiens avancent moins vite qu'on ne l'espérait; je parle de failles fondamentales, stratégiques, dans le plan ukrainien, qui condamnent par avance ces actions offensives à ne pas atteindre ses objectifs opérationnels (couper les ligne de ravitaillement russe). Comment les expliquer ?


Incompétence ou manque de volonté ?


La première explication serait tout simplement que le haut-commandement ukrainien a commis une erreur grossière.

  • Soit par pure incompétence (qui, bizarrement, contrasterait avec la manière plutôt habile de gérer la guerre jusqu'à présent). Peut-être que ce commandement a toujours été incompétent et que ce n'est par pure chance qu'ils ont sembler mener la barque à bon port pendant 15 mois ? Difficile à croire. Mais sans parler d'incompétence, peut-être que Zaluzhni a commis une erreur et refuse de le reconnaître au point de s'entêter dans un mauvais plan ?
  • Soit parce que l'armée ukrainienne est devenu un tel cauchemar logistique (à cause d'une trop grande variété d'équipement) que le commandement ukrainien est désormais débordé, au point que l'armée ukrainienne a perdu tout son potentiel offensif sans même combattre. Là encore, le problème logistique n'est pas nouveau et les Ukrainiens l'avaient plutôt bien géré. Mais peut-être que la multiplication du nombre de brigades fait que le haut commandement n'arrive plus à gérer aussi bien la guerre qu'il y a un an.


Une autre explication serait que l'armée ukrainienne est bien plus usée que ce que l'on croit, et que le haut commandement ukrainien sait qu'il n'a aucune chance: les occidentaux n'ont pas fourni assez d'équipement, les défenses russes sont trop fortes, etc. Bref, ils ont décidé de rester sur leurs positions; ils ne font qu'une petite contre-offensive de pure forme pour "faire plaisir" aux occidentaux et/ou au gouvernement de Kyiv et à la population ukrainienne, mais préfère consacrer ses maigres ressources qui lui reste à résister aux Russes. J'avais déjà évoqué cette hypothèse, qui, bien évidemment, plaît aux pro-russes. Mais, même s'il faut rester prudent sur les pertes respectives des uns et des autres, tous les indicateurs que nous avons à notre disposition en source ouverte montrent que ce sont les Russes qui sont usés, pas les Ukrainiens.


Une variante de la seconde explication est que l'Ukraine attend en fait d'avoir des F16 pour lancer sa contre-offensive, et que les opérations actuelles sont juste là pour faire patienter tout le monde. Mais dans ce cas, pourquoi "gaspiller" les StormShadows maintenant (alors que les stocks français et anglais sont limités) si la "vraie" contre-offensive aura lieu bien plus tard ? Idem pour les Leopards2A6: l'Ukraine n'en recevra probablement pas plus, les pertes qu'elle a maintenant sont donc définitives. Pourquoi les risquer dans une fausse offensive ?


Il ne me semble donc y avoir aucune explication vraiment satisfaisante. L'Ukraine semble être en train de rater sa contre-offensive sans qu'on en comprenne vraiment la raison. A moins que ... Un lecteur attentif aura remarqué que, après avoir consacré toute une première partie à la stratégie à long-terme ukrainienne et avoir lourdement insisté dessus, je n'en ai absolument absolument pas reparlé dans cette deuxième partie. C'est parce que cette stratégie permet de donner une réponse qui me semble satisfaisante (et bien plus favorable à l'Ukraine) à toutes les questions que je viens de poser, comme nous allons le voir dans la troisième (et dernière) partie de l'analyse.


(à suivre ici)

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