lundi 28 septembre 2026

L'illusion du contrôle

Donald Trump et Vladimir Poutine sont déchaînés. Je ne veux pas dire par là qu'ils sont fous furieux et incapables de contrôle sur eux-même (même s'ils peuvent l'être parfois), mais qu'ils ne sont gênés par aucune des chaînes (la Morale, la Loi, la Tradition, l'empathie, etc) qui nous retiennent ordinairement. Ce sont deux sociopathes à la tête de leur Etat respectif et qui considèrent qu'aucune règle ne s'applique à eux (règles que de toute manière personne n'essaie de faire respecter lors qu'ils les enfreignent). Ce ne sont pas les seuls chefs d'états dans ce cas (la plupart des dictateurs ont ces mêmes caractéristiques), mais il est rare que cette absence de limite s'applique aussi aux relations internationales. Cette rareté explique peut-être pourquoi "on" (les diplomates, les autres chefs d'états, etc) essaient de normaliser leurs relations avec eux et essaient de les contrôler, en vain.

 


Personne ne contrôle Trump

En théorie, le pouvoir du président des Etats-Unis est fortement limité: par la Constitution, par la Loi, par la Justice, par l'opposition politique, et parfois aussi par les médias quand ils font bien leur travail. En pratique, la Cour Suprême réinterprète la Constitution pour plaire à Trump, la Loi n'est pas respectée par Trump (et la Justice ne le poursuit pas), l'opposition est amorphe et les média sont à la botte de Trump. Bref, Trump est la preuve même que le système américain de "check and balances" censé préserver la démocratie américaine a complètement échoué.

Or les autres dirigeants occidentaux continuent à traiter Trump presque normalement. Alors certes, cela s'explique en partie par les règles de la diplomatie. Mais il est frappant de voir le manque de réaction quand Trump menace d'envahir le Canada, le Groenland, l'Islande etc. Quand Trump impose illégalement des droits de douanes, les autres pays démocratiques ne répliquent pas (alors que les règles de l'OMC les autorisent à le faire). Trump s'essuie les pieds sur les Européens, les insulte quotidiennement et les Européens, en retour, font preuve d'une humiliante servilité. Pourquoi ?

La principale raison est que ces dirigeants estiment qu'ils peuvent "gérer" Trump en adoptant ce genre de comportement servile; le fait que Trump brandit immédiatement les pires menaces dès que quelqu'un ose lui résister n'aide pas non plus ces dirigeants à trouver le courage de s'opposer directement à Trump. Ils préfèrent souvent des actions plus discrètes (et plus efficace). Pourtant, cette servilité ne fait qu'encourager Trump dans ses délire, et que c'est au contraire quand on lui résiste qu'il ne va pas plus loin. Car Trump est fondamentalement un imposteur et un lâche, un "bully" qui intimide et bluffe mais n'a pas l'intelligence, le courage et la ténacité nécessaire pour remporter un combat d'égal à égal. C'est d'ailleurs pourquoi la Chine tient tête à Trump si facilement.

En plus de la servilité, l'autre moyen employé par les dirigeants des autres états est de jouer sur la vénalité de Donald Trump et de le corrompre plus ou moins directement. Les pays du Golfe l'ont fait ouvertement et massivement. Et pourtant, ça n'a pas empêché Trump de les mépriser et de les mettre dans une situation horrible, sans même les prévenir, avec sa guerre contre l'Iran. En fait, les média se trompent (et nous trompent) en présentant Trump comme un "homme d'affaire" ou comme quelqu'un de "transactionnel". C'est l'image que Trump veut se donner, mais la vérité est bien plus cruelle que ça. Trump n'est pas un homme d'affaire: c'est un escroc, un arnaqueur, un "con man"; il a une mentalité de parrain mafieux ou de seigneur féodal. Il estime qu'il a tous les droits, et que les autres doivent lui verser de l'argent pas tant en échange d'un service que "parce qu'il est Trump". Un "deal" à la sauce Trump, c'est idéalement "tout pour moi, rien pour vous". Et si certaines contreparties sont prévues dans l'accord, de toute manière Trump ne les respectera pas. C'est littéralement ce qu'il a fait toute sa vie: trahir ceux qui signent des contrats avec lui. Ne pas les payer. Exiger toujours plus.

En fait, les deux seuls dirigeants que Trump n'a jamais trahi sont Netanyahou et Poutine. On se demande bien pourquoi. Mais même ces deux criminels de guerre corrompus n'arrivent pas à obtenir ce qu'ils veulent de Trump (en partie parce qu'ils demandent plus que ce que Trump peut faire).



Trump ne contrôle personne

D'un autre côté, Trump, malgré toutes ses menaces, ses proclamations mensongères de succès, etc, n'arrive que très rarement à avoir gain de cause à l'international. Durant son premier mandat, il n'a jamais réussi à obtenir du Mexique qu'ils construisent le mur à la frontière (pourtant une promesse de campagne majeure). Son "board of peace" censé remplacer l'ONU, bat de l'aile, personne ne veut l'aider dans sa guerre contre l'Iran. Le récent accord avec le Danemark sur le Groenland ne fait que reprendre les termes de l'accord de 1951. La liste de ses échecs est longue, celle de ses succès très courte: le Vénézuela (encore que de parler de "succès" pour ce qui est un énorme crime est exagéré) et c'est à peu près tout. Le Brésil, la Chine, le Canada, le Mexique lui résistent. L'Iran a vaincu la "première armée du monde" qui est incapable de faire face à des vagues de Shaheds bon marchés. Et les mid-terms s'annoncent désastreuses pour les Républicains, conséquence entre autres d'une politique économique inflationniste. Le contrôle qu’exerce Trump menace à tout moment de s'effondrer.



Personne ne contrôle Poutine

De même, Poutine est le maître incontesté de la Russie. La Russie n'est pas une oligarchie, car ceux qu'on nomme "oligarques" n'ont en fait aucun pouvoir; à tout moment, Poutine peut les faire emprisonner ou assassiner et récupérer leur fortune. La rébellion de Prigojine ayant échoué, tous baissent la tête et acceptent que le vieillard mène une guerre en Ukraine qui ne les arrange pourtant pas du tout. C'est pourquoi il est vain d'attendre le moment où "les Russes vont se révolter". 

Mais, comme pour Trump, ce manque d'opposition interne n'explique pas pourquoi les dirigeants étrangers ménagent autant Poutine et se laissent marcher sur les pieds. Certes, comparé à Trump, les dirigeants occidentaux osent s'exprimer verbalement contre Poutine. Mais quand il s'agit de prendre des actions concrètes, il n'y a presque plus personne. Quand les drones et missiles russes s'écrasent sur le territoire d'un pays de l'OTAN, on se contente de vagues protestations. Quand la télé russe menace de nous atomiser, il n'y a aucune réaction. Certes, il ne faut pas nourrir le troll. Et si nous ne faisons rien face aux vagues de drones et missiles russes, c'est en partie parce que nous n'avons pas (encore) les moyens militaires de contrer des vagues aussi massives.

Mais il n'empêche que, ce qui terrifie les Occidentaux, c'est "l'escalade". Ce n'est pas nouveau et j'en parlais déjà il y a trois ans. Les dirigeants occidentaux pense qu'en refusant l'escalade, ils peuvent contrôler en partie Poutine, du moins contrôler l'intensité du conflit. Ils se trompent. 

  1. Tout d'abord, c'est une erreur de croire que si on n'escalade pas, Poutine n'escaladera pas non plus. Cette erreur vient de cette fausse croyance comme quoi la Russie n'a pas d'agentivité, qu'elle ne fait que réagir aux actions des Occidentaux. C'est ignorer que la Russie a ses propres plans et peut très bien décider d'escalader de sa propre initiative.
  2. Ensuite, ce manque de réaction ne fait qu'encourager Poutine (comme Trump) qui ne s'arrêtera que là où on l'arrêtera par la force
  3. Enfin, la Russie et l'Ukraine sont en train d'acquérir une maîtrise sans égale de l'art d'utiliser les drones, au points qu'ils sont maintenant plus efficaces que les armées occidentales. Le seul moyen d'éviter d'être surclassés est justement de participer (à une petite échelle) à la guerre en Ukraine pour nous forcer à nous adapter.


Poutine ne contrôle personne

Loin d'être un maître stratège, Poutine apparaît surtout comme quelqu'un qui a foiré la plupart de ses plans. Il en est à plus de 4 ans de son "opération militaire spéciale", qui se déroule bien entendu selon le plan prévu. Ses raffineries sont en feu, y compris celle de Moscou, les Ukrainiens se sont permis le luxe de taper ses bombardiers stratégiques et ses terminaux pétroliers, il a perdu ses alliés au Venezuela et en Syrie, il a épuisé une bonne partie des stocks militaires nord-coréens en plus d'avoir complètement vidé  les siens. La flotte de la Mer Noire n'est plus que l'ombre d'elle-même et le "défilé de la victoire" s'est fait cette année sans un seul équipement militaire. 

Même si sa propagande présente l'armée russe comme dominante, sur le terrain, les Ukrainiens se portent bien mieux qu'en 2024 et 2025, et les gains nets russes sont quasi nuls en 2026 alors que les pertes s'accumulent. Récemment, l'opération Vivaldi a infligé une défaite tactique aux Russes, qui reculent maintenant face aux assauts ukrainiens. D'ailleurs, il se pourrait bien que les attaques ukrainiennes soient presque plus nombreuses que les attaques russes, et que l'initiative stratégique soit maintenant partagée. Poutine ne contrôle plus le tempo de cette guerre.



Conclusion

Tous les dirigeants politiques sont intimement persuadés d'être les maîtres du jeu, alors même que leurs plans s'effondrent, leurs prédictions sont démenties et leurs succès tournent au désastre. Je pense que c'est justement cette illusion du contrôle qui plonge le monde dans le chaos.



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