Si Tolstoï (miraculeusement ressuscité) devait écrire sur les guerres actuelles de la Russie, le titre de cet hypothétique roman serait probablement plus compliqué que celui qu'il a effectivement écrit sur la période Napoléonienne. Car désormais, l'ère de la post-vérité fait que ce qu'on appelle "paix" n'est plus la paix, la guerre ne s'appelle plus "guerre" mais "opération militaire spéciale", plus personne ne négocie quoi que ce soit durant les "négociations", dont on dit qu'elles "avancent" quand bien même on fait du sur-place pendant des mois, les combats continuent même pendant les "trêves" et les "cessez-le-feu" et le détroit d'Ormuz (à la fois ouvert et fermé) rivalise avec le chat de Schrödinger en tant que métaphore de la superposition des états quantiques.
Bref, les mots qui étaient auparavant utilisées pour décrire les conflits (et leurs fins) n'ont plus de sens. Comment s'y retrouver, alors que les média prennent pour argent comptant toutes ces déclarations absurdes et/ou mensongères sans jamais ou presque oser questionner leur véracité ?
Conversation avec un iranien
Ce billet (qui n'est pas une analyse, juste une réflexion personnelle) part d'une conversation que j'ai eu il y a un mois avec un iranien (exilé au Canada) au sujet des frappes israelo-américaines sur l'Iran, et de ce qui allait se passer par la suite. Quand je lui expliquais ma vision (guère optimiste) et l'impasse dans laquelle se trouvait (et se trouve toujours) Trump, autrement dit que les frappes aériennes n'allaient pas faire tomber le régime et que sans envoyer des troupes prendre Téhéran, ce qu'il ne fera pas, Trump ne pouvait pas décider de qui aurait le pouvoir, il a commencé à sortir, de plus en plus souvent, la carte "mais Trump a dit que":
- mais Trump a dit que le peuple iranien allait se soulever
- mais Trump a dit qu'il enverrait des armes
- mais Trump a dit que tous les gardiens de la Révolution sont morts
- mais Trump a dit qu'il allait prendre l'île de Kharg
- etc
Cet échange était intéressant car il m'a permis de voir la fascination que peut exercer les mensonges de Trump, même sur quelqu'un qui n'est pas "MAGA" (loin de là)
mais qui a envie de croire. Cet iranien, plutôt intelligent même si politiquement très naïf, sait bien que si les Mollah restent au pouvoir, la répression sur la population va devenir encore plus terrible, que les problèmes économiques iront en s'aggravant, et donc il est prêt à croire à n'importe quel message de Trump l'assurant que les USA vont faire tomber le régime iranien. Et j'avais beau lui dire que Trump n'en a rien à faire du peuple iranien, qu'il ne parle plus d'imposer un changement de régime et cherche plutôt à ce dégager tout en refilant la patate chaude à ses "alliés", rien ne le faisait changer d'avis: Trump allait renverser le régime iranien à l'aide des Kurdes, il l'a dit. Et peu importent les contradictions d'un jour sur l'autre, on ne retient de Trump que ce qui nous plait, dans un mélange de
biais de confirmation et de
pensée magique. C'est ainsi que naît la post-vérité, quand le réel compte moins que la parole que l'on veut croire.
Corruption et mensonges
On a tous tendance à croire un discours qui nous annonce quelque chose que l'on désire. Trump (mais ce n'est pas le seul) est passé maître dans l'art d'exploiter cette faiblesse de l'esprit humain, non seulement en mentant à tour de bras, mais en exigeant que les autres se plient à son narratif mensonger. Alors, tout comme dans le roman d'Orwell, les mots finissent par perdre leur sens au point de désigner leur contraire. La guerre, c'est la paix. La liberté, c'est l'esclavage. L'ignorance, c'est la force.
Cette référence à 1984 permet aussi de rappeler que
le problème n'est pas nouveau. Le totalitarisme a justement pour but de réécrire la réalité, en contrôlant tous les aspects d'une société, y compris (et surtout) l'information. Et, de ce point de vue, Trump n'est qu'un fasciste ordinaire. Ce qui le distingue de ses prédécesseurs, c'est l'époque dans laquelle on vit, une époque où triomphent la corruption et le mensonge.
La corruption n'a jamais autant été visible que depuis que Trump est revenu au pouvoir, et
la guerre contre l'Iran l'illustre à merveille. Tout est à vendre: les pardons, les informations qui permettent les délits d'initiés, et tout est prétexte pour verser au parrain Trump ou à sa famille des sommes d'argent considérable: film sur Melania, nouvelle salle de bal, "Board of Peace", avion présidentiel payé par les Emirats Arabes Unis, etc. Et les garde-fous censés empêcher ce genre de comportement (parlement, justice, police) ne fonctionnent pas car ils sont au service du roi Trump. Et on l'a vu au Venezuela: Trump entend utiliser l'armée américaine comme un parrain mafieux utilise ses hommes de mains pour terroriser les commerçants afin que ceux-ci lui verse de l'argent pour leur "protection".
La "guerre" et la "paix" ne sont plus que deux facettes de ce chantage géopolitique permanent voulu par le mafieux-en-chef, et les intérêts des Etats sont oubliés pour privilégier les intérêts particuliers de quelques uns.
Et quand ce chantage ne tourne pas à l'avantage du mafieux (comme en Iran, où Trump affronte des dirigeants tout aussi corrompus), celui-ci ment comme un arracheur de dents. Et ça marche: non seulement ces mensonges sont repris dans les média (le plus souvent sans aucune vérification ni contradiction), mais, comme on l'a vu dans l'exemple plus haut, ils sont en grande partie crus. Le mensonge et la désinformation durant un conflit ne sont pas des choses nouvelles. Mais aujourd'hui, les moyens de créer du "faux" se sont démultipliés ces dernières années, notamment grâce à l'IA et aux réseaux sociaux. Et dans ce contexte, il est souvent bien difficile de distinguer le vrai du faux.
Une méthode pour résister
Face à ces mensonges omniprésents, certaines croient s'en sortir en variant leurs sources et en "écoutant toutes les opinions." Cela ne marche que rarement, justement à cause du biais de confirmation.
Confronté à des opinions divergentes, ils vont choisir de croire celle à laquelle ils croyaient avant, et se persuader que cette opinion est plus rationnelle/meilleure que l'opinion opposée. Ce genre de spirale d'auto-confirmation est souvent ce qui arrive aux complotistes en tous genres, qui "font leur propre recherche" et ne sélectionnent que ce qui leur plait, même si
certains, heureusement, arrivent à s'en sortir.
Une autre méthode, déjà nettement plus saine, est de ne croire que ce qui est "prouvé".
Ne plus croire aux paroles des uns et des autres. S'en tenir aux faits, rien qu'aux faits, dans une forme de scepticisme absolu. Malheureusement, en pratique, c'est impossible, pour plusieurs raisons. Par exemple, Trump est-il un menteur ? Même si vous pouvez prouver que ce qu'il dit est factuellement faux et contradictoire avec ce qu'il disait précédemment, comment savoir s'il sait que c'est faux (et/ou qu'il n'a pas oublié sa déclaration précédente) ? Et, même en logique pure, on sait depuis un siècle que la question de Hilbert "est-ce que tout ce qui est vrai est prouvable?" a été répondue par
le théorème d'incomplétude de Gödel: il existe des énoncés qui ne peuvent pas être prouvés ni vrai, ni faux. Et même sans aller jusque là, on peut facilement tomber dans le piège du "tout-OSINT",
comme le faisait Macette Escortert.
Je préfère une forme de scepticisme raisonnable, même si c'est moins confortablement intellectuellement. Autrement dit, je cherche à évaluer la véracité des dires des uns et des autres, en tenant compte de leur positionnement idéologique. C'est pourquoi je passe tant de temps, par exemple, à évaluer
la fiabilité des chiffres publiés par les Ukrainiens. De manière générale, quand une information sort, j'évalue à la fois:
- la fiabilité de son émetteur (E): en me basant essentiellement sur la fiabilité passée, sa méthode, et surtout s'il fait preuve d'auto-critique et sait reconnaître ses erreurs lorsqu'elles sont prouvées. Pour la guerre en Ukraine, les plus fiables selon moi sont des analystes comme Michel Goya, Timothy Snyder, Phillips O'Brien, Anders Puck Nielsen, Perun, Tatarigami, Donald Hill, ...
- la fiabilité des preuves (P): y a t-il des preuves visuelles géolocalisées, est-ce des témoignages, des statistiques, etc, ou bien est-ce simplement une déclaration d'un politique ? Et surtout: y a t il d'autres informations fiables qui la contredisent ?
J'applique ensuite la formule suivante, E et P étant compris entre 0 (pas fiable) et 1 (absolument fiable), pour déterminer la fiabilité d'une information F (également compris entre 0 et 1):
F = P + (1-P) * E * 0,9
Autrement dit: si les preuves sont viables (P proche de 1), peu importe la fiabilité de l’émetteur. Si les preuves sont peu fiables, ou qu'il n'y a pas de preuves (P proche de 0), c'est la fiabilité de l'émetteur qui compte. J'ai mis un facteur de 0,9 car même si l'émetteur est extrêmement fiable fiable (E=1), mais qu'il n'y a aucune preuve (P=0), il y aura toujours un petit doute sur la véracité de l'info.
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